Francis Lagacé

LE BILLET DE FRANCIS LAGACÉ




Environ une fois par mois, plus quand ça me chante, moins quand je pars en vacances, je propose une réflexion sur un sujet politique, social, philosophique ou culturel.

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8 mai 2024

Applaudir l’armée ?


Le 25 avril dernier, pour la première fois de ma vie, et sans doute aussi pour la dernière, j’ai applaudi l’armée.

Il faut dire que ce n’était pas n’importe quelle armée. Il s’agissait de celle du Portugal et, surtout, des vétérans de 1974, qui ont libéré le peuple de la dictature. Les voir défiler la main sur le cœur et un œillet rouge à la boutonnière sur les chars mêmes qui ont servi à aller déloger le dictateur Caetano (successeur de Salazar) en ce 25 avril 2024, 50 ans après la fameuse révolution des œillets était particulièrement émouvant.

On peine à imaginer aujourd’hui des forces armées au service du peuple plutôt qu’aux ordres de ses dirigeant. C’est d’ailleurs toujours le mot d’ordre des forces armées portugaises : « Au service de la population », en plus de leur devise « C’est ma patrie heureuse, ma bien-aimée ».

La ville de Lisbonne ne manquait pas d’expositions ravivant les souvenirs de cette période exaltante. L’une en particulier m’a franchement impressionné : Les 10 jours qui ont bouleversé le Portugal tenue par un organisme communautaire appelé « Archives éphémères ».

Objets de l’époque, photos, cartes, bibelots, articles de journal, affiches, journaux personnels, lettres manuscrites, tasses, verres, souvenirs de toutes sortes faisaient revivre la petite histoire dans la grande et rendaient un témoignage très touchant de cette révolution pas comme les autres.

Je ne peux m’empêcher pour conclure mon commentaire de souligner deux réactions venues de France qui m’ont tout simplement dégoûté. D’abord, il y a Cavanna dans un article qui se plaignait que les révolutionnaires ne fassent pas subir aux dirigeants déchus le même sort qu’ils réservaient à leurs opposants.

Quelqu’un avait écrit une réponse en français (le français est beaucoup pratiqué au Portugal, surtout à l’époque) sur l’article même en dessinant un gros phylactère comme dans les bandes dessinées. En gros, ça disait : « Vois-tu, Cavanna, c’est pour ça que nous sommes de gauche et que nous ne sommes pas la droite. Nous, nous n’éliminons pas nos adversaires. »

L’autre vient de Libération. Je me rappelle que, déjà, dans les années 80, je préférais Le Monde, que je trouvais plus sérieux, à Libération, que j’estimais destiné aux esprits superficiels et bourgeois. Certes, Le Monde n’a pas tardé à dégringoler à vitesse grand V au point de devenir le torchon néolibéral qui a gracieusement ouvert ses pages à l’odieux Premier Ministre du Québec, Jean Charest, en 2012, lui qui jouissait de voir les étudiant·e·s se faire matraquer, sans que cette feuille aujourd’hui macroniste ne daigne tolérer la moindre réplique ni même une mise en contexte.

Mais pour revenir à Libération, son article superficiel coiffé du titre insultant « Libération ou simple défoulement ? » affichait bien sa tendance libérale. Le seul fait de poser cette question d’une vulgarité sans nom montrait clairement une préférence pour l’ordre bourgeois. C’était une dérive que je ne croyais pas si hâtive, mais elle ne s’est jamais démentie depuis.

Mais de 25 Abril. Fascismo, nunca mais !





6 avril 2024

Fictions pompières


—Rosaline Dumoulin, vous avez écrit Un cœur de feu, un roman violent dans lequel le personnage principal est une femme cruelle et incendiaire. En dix ans, elle aurait été à l’origine de trois incendies, d’abord sa maison, puis l’école du village et enfin l’église. Comment fait-on pour inventer des personnages aussi incroyables ?

—Je n’hésite jamais à laisser courir mon imagination sans aucune retenue, car mon expérience et mes lectures de faits divers m’ont toujours convaincue que, quoi que ce soit que l’on puisse concevoir, aussi absurdes et aussi cruelles que soient nos élucubrations, la fiction demeurera toujours et éternellement très en deçà de la réalité.

—Ben, voyons donc ! Je ne vous crois pas.

—La question de croire ou pas est totalement impertinente. La fiction est facile à apprécier, car elle se donne pour ce qu’elle est. La réalité est beaucoup plus difficilement saisissable.

—Ça ne me convainc pas. Je donne un ici exemple. On rappelle que l’action se situe dans les années soixante dans un petit village isolé du Québec. Il y a une scène particulièrement horrible. C’est la nuit, la protagoniste, Olivia, appelée Livia par ses proches, voyant que l’église est en train de flamber par ses propres soins, réveille ses trois enfants et exige d’eux qu’ils regardent jusqu’à la consomption totale de l’édifice malgré les pleurs du plus jeune qui l’implore de retourner se coucher. C’est une scène très difficile à imaginer, d’autant plus que, pendant toute cette séquence, les ayant alignés devant la fenêtre, elle fait les cent pas derrière eux en gloussant et en récitant le chapelet.

—Il nous est en effet très difficile d’imaginer jusqu’où peut aller l’horreur, mais c’est une caractéristique bien connue des incendiaires qu’ils adorent admirer le fruit de leur crime et jouissent tout particulièrement du fait d’imposer à d’autres le spectacle de leur forfait.

—En plus, ce monstre que vous décrivez est une femme. En tant que féministe, vous ne trouvez pas ça inconséquent de votre part ?

—Non, pas du tout. Le personnage est une femme, il aurait pu être un homme. Ce qui permet sa forfaiture, c’est le pouvoir local que ce personnage exerce sur son entourage. Personne narcissique et dominatrice, elle a des enfants pusillanimes élevés dans la frayeur et un mari faible, écrasé sous le poids de cet amour incompressible et maladif qu’il ressent pour elle, ce qui relève de la dépendance affective et de son adhésion inconditionnelle à la religion, discours religieux dont elle use et abuse, rappelant sans cesse le devoir d’obéissance et la colère de Dieu qui s’abat sur les pécheurs, dont elle décide qui ils sont grâce aux voix qu’elle entend.

« Avez-vous lu, madame l’intervieweuse, le roman Rose ? Vert ? Noir ! de Francis Lagacé ? C’est une fiction hautement politique, mais aussi psychologique. Dans ce roman dystopique, les homosexuels majoritaires exercent une dictature implacable sur les hétérosexuels. C’est la situation de pouvoir qui leur permet d’accomplir leurs exactions. C’est le pouvoir incontesté qui fait le crime, pas le genre ni l’orientation sexuelle. Ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais, c’est le patriarcat dont ils bénéficient. Je ne suis d’ailleurs pas convaincue, en bonne anarchiste, que le matriarcat serait nécessairement meilleur. »

—Vous êtes donc contre tout pouvoir ?

—Oui, je le répète, je suis anarchiste.

—Mais, l’auteur Lagacé n’était pas anarchiste !

—Je crois en effet qu’il était plutôt socialiste à tendance marxienne, mais cela il aurait fallu le lui demander quand il était encore en vie, moi je ne l’ai pas connu personnellement.

—Il me semble inconcevable, et nombre de lectrices et lecteurs ont dû vous le dire, qu’une telle personne puisse survivre sans jamais se faire arrêter, sans jamais être dénoncée.

—Si vous avez bien lu le roman, vous vous rappelez qu’on la dénonce aux chapitres sept, huit et dix, mais que chaque fois cela reste sans suite. Dans ces petits hameaux où tout le monde connaît tout le monde, où l’inceste est derrière nombre de portes, d’étables et de sacristie, où les successions se règlent à coup d’accidents de chasse, où chacun vénère son terrible secret de famille, il y a ce qui se sait et ce qui se dit. Or si certaines personnes naïves osent évoquer ce qui ne se dit pas, elles se font vite rappeler à l’ordre par celles-là-mêmes et ceux-là-mêmes qui auraient logiquement le désir d’en parler, car leur véritable intérêt est qu’on ne fouille pas dans leurs affaires.

—Mais nulle part dans le roman, vous ne parlez de complot à l’échelle du patelin.

—Non, jamais, car il n’y a pas de complot. Chacun sait qu’il doit tenir sa place et décide de ne pas voir et de ne pas entendre en réciprocité de ce que les autres ne voient pas et n’entendent pas. Il faut aussi se garder de l’illusion de connaissance complète que donne la narratrice omnisciente. Un bonne partie de la population narrée n’a pas la curiosité de savoir certaines choses. Une autre partie est d’une grande naïveté. Enfin, la majorité s’attache surtout à ce que ne s’ébruite pas ce qui la concerne.

—Mais pouvez-vous franchement présenter un tel roman comme réaliste ?

—Mais la réalité n’est pas réaliste, pourquoi donc la fiction devrait-elle l’être ? Les atrocités de Pol Pot n’étaient pas réalistes avant qu’on les connaisse. Les horreurs des camps nazis suscitaient l’incrédulité. Les histoires de famille complète gardée dans une cave par leurs parents pendant des années et leur servant d’esclaves sexuels sont révélées à l’ahurissement des voisins les plus proches. Présenter la réalité, c’est l’affaire des scientifiques. Une romancière se contente d’offrir un monde à l’appréciation du public sachant que les embrasements de papier n’atteignent pas le millionième de la fureur des embrasements réels.

—Ne craignez-vous pas que l’exagération affaiblisse le message ?

—La fiction n’exagère rien, au contraire, elle atténue, encadre, miniaturise pour que l’on puisse saisir dans les deux sens du terme : attraper avec les mains et comprendre. Vous prenez l’œuvre de fiction et vous pouvez en définir tous les contours. Rien ne vous échappe si vous observez suffisamment longtemps et avec assez de minutie. Alors que la réalité, toujours mouvante, s’esquive sans cesse comme l’eau entre les doigts et se déploie dans toutes les dimensions sans permettre aucune prise ferme. Nulle exagération n’arrive à la cheville de la réalité. C’est bien pour ça qu’on a tout loisir de développer la fiction aussi loin qu’on veut, tout en restant bien consciente que, du côté de l’auteure, on la suit souvent où elle nous emmène, mais jamais si loin que la réalité.

NDLA : Cette nouvelle fait partie du recueil N’allez jamais à Montréal paru en décembre 2021.





11 mars 2024

Une partie du portrait : la grandeur de l’insignifiance


Il vous arrive sans doute parfois de vous demander quel est votre rôle dans le grand Tout. Si comme moi vous n’avez rien réalisé qui justifiera la présence de votre nom dans un dictionnaire, vous vous inquiétez peut-être de ce que vous laisserez dans le monde, vous voulez savoir si vous aurez été utile.

Si vous n’êtes pas du genre à vous poser ces questions, je vous félicite, et votre sérénité est une bénédiction. Mais si au contraire vous êtes un peu l’objet de cette sorte d’inquiétude ou si cela se mue en véritable angoisse existentielle, je vous propose ma réflexion sur le sujet, dont vous ferez ce que vous voudrez.

D’abord, la célébrité est chose toute relative, et même avoir contribué à l’avancement de l’humanité ne garantit pas qu’on vous célébrera dans l’avenir. Quand on voit toutes les stupidités que l’on fait dire au malheureux Einstein sur les réseaux sociaux, on se console vite de ne pas être le scientifique le plus connu de l’Histoire.

Cela dit, qu’en est-il des autres planètes où il y a des êtres dotés d’intelligence ? Je ne crois pas qu’iels ont la moindre idée de qui est Max Planck ou de ce que chante Taylor Swift.

Dans les milliards d’étoiles qui composent chacune des milliards de galaxies, notre passage sur la jolie boule de moins en moins bleue ne fera pas une grosse ride. Ce dit passage reste tout de même un point de couleur dans un tableau extrêmement complexe.

Je vois l’Univers comme une œuvre d’art spontanée, foisonnante de riche diversité et immensément fournie. Pensons à un tableau de Bosch ou d’Arcimboldo à la puissance dix mille. Même si on n’arrive pas à isoler chaque détail, chacun d’entre eux est nécessaire à la constitution de l’ensemble.

Personne, à part peut-être les hypermnésiques qu’on nous présente dans les fictions policières pixélisées, ne peut identifier, et encore moins retenir, les incroyablement nombreux détails de ces œuvres, mais tous et chacun de ces petits éléments en font partie intégrante.

Imaginez que vous regardez la façade de la cathédrale de Milan. Il est impossible d’arriver à isoler à l’œil l’une après l’autre les petites excroissances de cette architecture si complexe. Ainsi, vous êtes peut-être l’une des gargouilles, ou alors une petite flèche ici ou là, ou bien l’une des innombrables rosaces, ou encore juste un pli de la robe de l’un des personnages sculptés caché par un autre plus grand. Pourtant vous y avez votre place.

Chacun a son pigment dans la grande fresque et on en voit la trace même quand la couleur s’efface.

Peut-être que ça ne vous rassérène pas, mais dans mon incalculable insignifiance, je trouve ma place unique et ça me satisfait.





6 février 2024

Elliadora et la DRH


Elliadora entre dans la pièce qui dégage une odeur de cave. Son épiderme se hérisse à cause d’une étrange humidité. Assise et la regardant avec un sourire énigmatique, la DRH fait un geste de la main tout en émettant une sorte de marmottage qu’Elliadora interprète comme une invitation à s’asseoir.

Le siège est dur et le dossier est trop éloigné pour qu’on puisse s’y appuyer. Devant l’inconfort, Elliadora redresse sa colonne et ses épaules, un petit craquement sec au milieu du dos.

Tout de go, la DRH annonce la couleur : « J’attends de mes employées qu’elles donnent leur 110 %. »

Elliadora répond d’une voix nonchalante : « C’est tout naturel. Tout comme vous me verserez 110 % du salaire, 110 % des assurances dentaires, 110 % de l’assurance-maladie, 110 % des vacances. Tout comme vous m’octroierez 110 % des pauses santé. »

Un grognement sourd émerge de l’autre côté du bureau, celui occupé par la DRH.

« Tout comme vous m’attribuerez 110 % de l’espace de travail, me fournirez un ordinateur qui fonctionne à 110 % de sa capacité et vous montrerez attentive à 110 % au bien-être de vos employées. »

— Voyons donc !, rétorque la DRH. Ce n’est pas la même chose. Vous aurez un contrat de travail à respecter.

Elliadora reprend sur un ton sarcastique : « C’est drôle comme ce n’est jamais la même chose pour les boss. »

— Bon je crois, que cette entrevue a assez duré.

— Pas si vite, vous allez m’entendre avant de pouvoir exercer votre tyrannie sur la prochaine candidate.

« Analysons la logique de vos élucubrations managériales. Moi, dans mon bar, je sers des verres remplis à 110 %. Ce qui déborde est perdu.

Est-ce que dans les allées de l’épicerie vous marchez à 100 % de votre vitesse ?

Doit-on tenir un œuf à 100 % de sa force ? Les enfants ne maîtrisent pas encore la leur et les vieilles personnes ne la contrôlent plus : pas assez, l’œuf échappe et se brise, trop l’œuf se casse entre leurs mains. C’est ça que vous voulez ?

Est-ce que vous croquez tous vos aliments à 100 % de votre force ?

Est- ce que vous remplissez votre bouche à 100 % à chaque fourchetée ? Non, il faut de petites bouchées pour bien mastiquer, puis bien digérer. »

Les yeux de la DRH commencent à ressembler à ceux de Regan dans L’exorciste.

— Mais pour qui vous prenez-vous ?

— Pour celle qui a une leçon à vous donner.

Elliadora regarde la DRH avec apitoiement et autorité. Avez-vous déjà vu pareil regard ? Moi, c’est la première fois.

— Taisez-vous et écoutez.

Elliadora reprend tout en faisant varier son assiette d’une fesse à l’autre pour pallier l’incommodité de sa chaise :

« Le coureur de fonds, est-ce qu’il court toujours à 100 % ?

Si vous fouettez la mayonnaise à 100 % de votre énergie, il n’en restera plus dans le bol. 

Le pianiste met-il 100 % de son énergie dans son exécution ? Toutes les pièces seraient alors jouées à la même vitesse et à la même force. C’en serait fini des pianos, des forte, des allégros, des lento, etc. »

La DRH a appuyé discrètement sur le bouton panique. Quand le gros Garda apparaît, Elliadora, sans se retourner, lève son bras droit en équerre pour lui faire voir le revers de sa main. Le gorille reste figé, retenu par quelque filet invisible.

Elle met l’index de sa main gauche sur ses lèvres devant une DRH bouche bée, puis continue son discours :

« Est-ce que vous montez le volume de votre radio à 100 % ?

Est-ce que vous allumez le feu à 100 % pour faire cuire vos aliments ? 

Est-ce que vous mettez votre grille-pain à 100 % pour faire vos toasts ? Est-ce que votre congélateur est à 100 % ? Votre crème glacée sera immangeable et le compresseur ne durera pas longtemps.

Vous utilisez votre voiture environ 1 heure sur 12 (soit 8 % du temps) et quand vous l’utilisez, elle ne roule pas à 100 % de la capacité du moteur. Sinon, combien de temps durerait-elle ?

On ne fait pas fonctionner les machines à 100 %, parce que ça les bousillerait. C’est la même chose pour les humains.

Nous terminerons donc cet exposé par une question à choix de réponses permettant de vérifier si vous avez bien compris. Combien de son énergie faut-il accorder à une tâche ?

a) 110 %

b) 100 %

c) 50 %

d) 10 %

e) 0 %

f) Autre, précisez : la quantité nécessaire à l’exécution de la tâche. »

— Mais, vous ne comprenez rien ! finit par cracher la DRH.

Elliadora se lève : « En effet, il n’y a rien à comprendre à vos méthodes de gestion. »

Sans prononcer aucun autre mot, sans faire un geste d’au revoir, elle se retourne, frôle le garde de sécurité et fend l’air jusqu’à la sortie où une atmosphère plus saine emplit ses poumons de satisfaction.





23 décembre 2023

Pas de cadeau à Noël


— Est-ce que tes cadeaux de Noël sont achetés ?

C’est une question qu’on vous a sans doute maintes fois posée. Maintenant que je suis à la retraite, je ne l’entends heureusement plus. Je répondais souvent « Oui », cela réglait la question et permettait de passer à autre chose. Rares sont les personnes à qui j’expliquais en détail que j’avais pris une position assez simple sur le sujet.

Ça fera quarante ans cette année que j’ai décidé que les cadeaux entre adultes étaient un prétexte à gaspillage énorme d’énergie, de matière et de temps. À l’automne mil-neuf-cent-quatre-vingt-trois, j’ai fait savoir à mes proches que je ne voulais recevoir aucun cadeau et que je n’en ferais aucun, sauf bien sûr aux enfants.

Mon conseil aux adultes était de garder leurs sous pour se faire à eux-mêmes un cadeau qui leur plairait vraiment et qu’iels ne songeraient pas à retourner au magasin dès le lendemain de Noël.

On me regardait en souriant d’un air condescendant et on m’achetait quand même un cadeau. On était ensuite fort insulté que, fidèle à moi-même, j’avais fait ce que j’avais dit.

Certes, dans les milieux de travail, quand il y avait un tirage pour savoir qui donnerait un cadeau à qui, je m’y pliais de bonne grâce. Par ailleurs, je ne me suis jamais privé de faire des cadeaux en des moments imprévus quand le goût m’en prenait, mais voilà ça n’a jamais été systématique ni obligatoire. Toutefois, j’ai respecté l’usage de donner des cadeaux aux marié·e·s dont j’avais accepté l’invitation.

Pendant longtemps, lorsque j’étais célibataire, je me faisais mon cadeau de Noël, sans négliger les enfants naturellement. Depuis que j’ai un amoureux, nous nous faisons l’un à l’autre des cadeaux un peu n’importe quand sans raison spéciale et donc sans aucune obligation liée à des dates. Nous avons d’ailleurs une préférence pour les cadeaux qui ne peuvent pas se perdre, se briser ou être volés : un bref séjour dans une auberge, une bonne bouteille consommée le jour même, un plat spécial concocté avec des victuailles fraîches, un spectacle vu ensemble, etc.

Comme il se doit, nous prenons prétexte de toutes les fêtes du calendrier chrétien, celui dans lequel nous sommes tombés quand nous étions petits, pour faire bonne chère. La veille de Noël n’y fait pas exception, mais nous sommes libérés de l’aspect obligatoire de la chose. Et si on oublie une fête du calendrier, on ne s’en porte pas plus mal.

Les petites attentions offertes parfois entre ami·e·s quand on se rencontre sont les cadeaux les plus précieux : un linge à vaisselle avec un message sympa, un petit ustensile qui sert à égoutter les boîtes de conserve, une carte artistique, des bonbons et que dire de ces adorables amis qui nous ont fait parvenir des chips au poulet, dont nous raffolons !

J’ai l’air de vous juger comme ça, mais sachez que je respecte votre choix de faire des cadeaux à tout le monde. J’ai juste pris une décision qui me paraissait cohérente avec ma façon de vivre : la simplicité guillerette.

Passez une très belle période des Fêtes et célébrez joyeusement le Solstice !

Au dieu Soleil, trinquons gaiement !





11 décembre 2023

Le macrolepénisme à l’œuvre


Le gens qui se moquaient de nous en 2016 quand on leur disait que le macronisme n’était que l’antichambre du lepénisme devraient peut-être réviser leur position s’ils sont capables de faire face à la réalité plutôt que de se réfugier dans le déni.

À voir les politiques anti-immigration et anti-musulmanes que les ministres droitistes du gouvernement implantent, on ne peut que constater que le macronisme est devenu une succursale du lepénisme.

Et le président le plus blablateur et le plus incohérent de l’histoire française ne fait absolument rien pour arranger les choses, s’empressant de témoigner sa sympathie pour les plus vils racistes (Zemmour par exemple) tout en négligeant les élus insoumis qui subissent des menaces de mort et dont les locaux sont victimes d’attaques. Le psittaciste rêveur, enivré par les boniments que l’oligarchie lui a racontés pour qu’il serve de marionnette au turbocapitalisme, se contente maintenant de se promouvoir en dictateur à vie.

Et ça marche main dans la main avec le RN et Reconquête en s’imaginant combattre l’antisémitisme. Ils ne font pourtant que conforter l’islamophobie. Mais les nazillons que le ministre de l’Intérieur regarde complaisamment défiler dans Paris ne s’arrêteront pas après avoir liquidé les « bougnoules » comme ils se permettent sans vergogne de le dire. Ils s’en prendront ensuite aux Juifs. Comme si on ne comprenait pas que l’énumération du pasteur Niemöller pouvait aussi fonctionner dans un autre ordre ou avec d’autres sujets.

Ils peuvent commencer par venir chercher les syndicalistes, puis les vrais politiques de gauche, puis les Musulmans, puis les Juifs. Et quand ils viendront vous chercher, vous, il n’y aura plus personne pour prendre votre défense.

Personne n’est pour le Hamas, mais ce n’est pas être antisémite que de demander un peu d’humanité au gouvernement israélien qui se livre à une guerre criminelle contre la population civile de Gaza. Et ce n’est surtout pas être antisémite que de refuser de marcher avec des anciens nazis au fallacieux prétexte de combattre l’antisémitisme.

La lynchage médiatique dont est victime Jean-Luc Mélenchon avec la complicité des élus de l’arc droitiste (RN, ReNuisance, LR, autres vallsistes et hollandistes) est l’illustration flagrante de la dérive fascistoïde de l’hégémonie politico-médiatique. Rappelons que même les médias publics français (France Inter et France Info pour la radio, France TV pour le petit écran) sont devenus depuis assez longtemps des chiens de garde du pouvoir néolibéral très disposés à trouver du charme au lepénisme quand ça leur permet de cracher sur la seule gauche qui vaille, c’est-à-dire LFI. Pour ce pouvoir et ses porte-voix médiatiques, comme cette Ruth Elkrief, qui déforme les faits à son avantage dans ses réquisitoires anti-LFI, si on n’est pas islamophobe, on est antisémite.

Mélenchon est, de tous les personnages politiques français, l’un des plus cohérents et des plus rigoureux. Son engagement à la fois contre l’antisémitisme et l’islamophobie est constant. Mais, la meute hégémonique confond le gouvernement d’Israël avec Israël, confond Israël avec les Juifs, confond les sionistes avec les Juifs, confond la défense contre le terrorisme avec l’annihilation d’une population, et confond finalement la critique de l’excès avec l’excès de la critique.

Malheureusement, la population canadienne n’est pas équipée pour comprendre ce qui se passe en France. Entendre par exemple, à l’émission de notre radio publique Pénélope du 1er décembre 2023, Tristane Banon débiter des mensonges et des âneries sur LFI, sur ses représentants comme Manuel Bompard et Jean-Luc Mélenchon, sans qu’il ne se trouve personne pour la rappeler à l’ordre est horriblement frustrant.

On a longtemps eu Jean-François Kahn qui mentait impunément à l’émission de Le Bigot diffusée autrefois le samedi matin, car il ne semble y avoir personne à Radio-Canada qui connaisse suffisamment la réalité politique pour corriger les biais macronistes systématiques des infos qui nous proviennent de l’Hexagone.

Le rapport du macronisme avec le lepénisme est celui de l’unijambiste avec sa béquille. Il la maudit, il jure contre elle, mais il la cherche, ne marche que grâce à elle, et la chérit finalement.

La nouvelle hégémonie politique française est donc le macrolepénisme auquel ont malheureusement adhéré tous ces fauxsialistes néolibéraux que sont les Valls, Hollande, Cazeneuve, Delga, etc., tant il est vrai que le capitalisme trouve toujours le moyen de s’accommoder avec le fascisme en marche.

L’Histoire boîtillante trébuchera-t-elle encore ?





20 novembre 2023

Les patates du marin


C’était l’été mille-neuf-cent-soixante-dix-huit. Je venais d’acheter la nouvelle édition de la fameuse Flore laurentienne du bien-aimé frère Marie-Victorin. Alain, un copain du cégep, m’avait invité à passer l’été chez lui dans son petit village de Saint-Paul-du-Calvaire. J’étais content de renouer avec un patelin rural. C’était dans le du Bas-du-Fleuve, à la fois semblable et très différent d’où j’avais grandi dans les Laurentides. Je travaillerais à la scierie de son père selon les besoins, deux ou trois après-midis par semaine, en échange du gîte et du couvert. Lui y travaillerait tous les jours, mais on aurait les soirs pour jaser, jouer de la guitare et se balader alentour dans la volkswagen de son frère parti pour l’armée. Amplement de temps pour herboriser.

L’herbier se constituait patiemment. Les notes s’accumulaient. J’aurais de l’avance sur tout le monde dans mon cours de botanique du trimestre d’automne. Ma relation quotidienne, sauf journée pleureuse, avec les frères Marie-Victorin et Alexandre par notices et dessins interposés, me remplissait d’une sorte de joie mystique, car il y a du recueillement dans l’acte de récolter délicatement une plante. Je profitais aussi d’une visite tout aussi journalière chez Yvan, un bonhomme de cinquante ans, dont la vieille maison était située à un kilomètre du domicile des parents d’Alain. C’est lui qui me l’avait présenté.

Yvan fut marin. Sa jambe gauche était paralysée depuis un accident mille fois raconté. Pour le plus grand plaisir de nos oreilles et de mon imagination allumée, mille autres histoires peuplaient sa mémoire généreuse. Alors, je me présentais tous les matins vers dix heures, juste après qu’il mettait ses patates à chauffer, pour accomplir le rituel où trônait sa chute en introit, le récit de mon herborisation de la veille en kyrie (le lendemain de pluie, le kyrie était lapidaire), puis une nouvelle aventure en gloria. On passait par-dessus l’offertoire et le sanctus. Une tasse de thé nous servait d’agnus dei. C’était en fait son apéro me disait-il pour le dîner, car je le quittais à midi pile, un « salut bonhomme ! » réciproque en guise d’ite missa est, pour aller rejoindre les Ouellet, lesquels dînaient bien tard aux dires des autres villageois.

Le gros nez bleu d’Yvan souriait, mais sa bouche n’était pas d’accord. Elle prétendait que l’alcool lui était inconnu. À onze heures moins dix, mon marin préféré avait son excuse habituelle : « Il faut que j’aille faire un coup de ménage dans la cave. » Il en revenait à onze heures avec les yeux mouillés et brillants de celui qu’une bonne « shotte de bagosse », l’alcool artisanal bas-laurentien, avait émoustillé. Et la messe continuait.

Je ne doutais pas que le « coup de ménage » était aussi nécessaire l’après-midi, et je savais que c’était également le cas le soir puisqu’Alain et moi le voyions quand nous allions une ou deux fois par semaine siroter la bière que nous apportions et qu’il ne touchait pas en regardant la télé avec lui. Neuf heures moins dix était le moment inébranlable. Le retour à neuf heures avec un regain d’œil pétillant. J’avais calculé que quatre heures moins dix devaient être le signal pour l’après-midi, mais je n’ai jamais osé m’imposer sur les lieux pour vérifier.

Un jour, pendant mes dix minutes d’examen de conscience statutaires, je remarquai qu’Yvan n’avait pas mis assez d’eau dans sa casserole et que ses patates brûleraient si on les laissait ainsi. C’était inhabituel. J’ajoutai donc ce qu’il fallait pour qu’elles soient comme il faut.

Le jour suivant, puis tous les autres, le même défaut de liquide se perpétua. Il devint alors compris dans mon rituel de bénir les tubercules pendant qu’Yvan devançait sa communion sous une espèce.

Puis vint la deuxième partie du mois d’août. Alain et moi regagnerions la grande ville et nos colocs respectifs. Mon herbier engrossa démesurément mon bagage. Je dis adieu aux Ouellet, que j’embrassai avec tendresse tant le père que la mère, ce qui choqua Adèle, la grande sœur d’Alain. J’allai aussi embrasser Yvan, qui ne se déroba pas à mon affection. Ses yeux étaient mouillés avant même qu’il ait pu faire son coup de ménage matinal dans la cave.

À l’Action de Grâces, Alain insista pour que je passe le week-end dans sa famille. Je crois que ma grande affection fraternelle pour lui s’était parée d’atours plus romantiques dans son cœur. J’avais appris à donner des bises amicales, ce n’était pas le cas dans sa famille. Je l’avais induit en erreur malgré moi. Une nouvelle différente aurait pu s’étendre sur ce sujet.

Nous nous fîmes un devoir d’aller discuter avec Yvan le dimanche pendant que le reste de la famille était à l’église. Je jetai un œil à la casserole, et le manque d’eau se répétait. J’en ajoutai en expliquant à Alain mon manège de l’été. Yvan avait du lièvre au four et voulut absolument nous garder à dîner alors que jamais, de toute la saison estivale, il ne m’avait invité.

— Tiens, mes patates ont pas brûlé aujourd’hui. Vous me portez bonheur, les garçons !

— J’avais oublié de te dire, Yvan. Je rajoutais un peu d’eau chaque fois que tu descendais faire ton « coup de ménage » dans la cave.

— Ben, non, voyons donc. J’ai toujours mis la même quantité d’eau. Ça s’est mis à brûler un moment donné, puis aujourd’hui le mauvais sort est passé.

La superstition des patates a été la seule qu’on lui ait connue. Yvan est mort en descendant faire son « dernier coup de ménage » dans la cave après avoir continué à manger des patates brûlées pendant des années malgré les remontrances d’Alain, qui vit aujourd’hui avec un beau et charmant Sébastien alors que, moi, je suis solitaire depuis qu’Annie s’est éloignée, rendue jalouse par mon herbier.

NDLA : Cette nouvelle fait partie du recueil N’allez jamais à Montréal paru en décembre 2021.





6 novembre 2023

Lennon, le grand absent de Now and Then


La dernière vaguelette de la Beatlemania a frappé la planète musique les jeudi 2 novembre et vendredi 3 novembre 2023. On a annoncé la nouvelle chanson avec tambours et trompettes et on s’est livré à un striptease commercialement efficace. Dans un premier temps, on dévoile une vidéo sur la confection de la chanson. Le jeudi on sort la chanson en audio, puis le vendredi on publie la vidéo.

On a fait grand cas de l’intervention de l’intelligence artificielle dans l’affaire. Il s’agit surtout d’une technique améliorée de séparation des sons qui a permis d’extraire la voix de Lennon du magma sonore où elle se trouvait. À quand le papier de toilette intelligent ?

Le problème, c’est qu’en dépouillant la voix de tout son environnement, on dirait qu’on a aussi complètement éviscéré l’entité qui la portait. Cette voix blanche et sans émotion donne l’impression que l’âme du poète (comme aurait dit le vieux Charles) s’est envolée avec les scories qui l’encombraient. Une voix fantomatique qui, plaquée à une musique d’une traînante mélancolie, évoque les soupirs désâmés d’un zombie.

Moi, le fan fini du Beatle à lunettes, je ne retrouve pas cette énergie que John mettait même dans ses chansons les plus mielleuses (par exemple Love [Plastic Ono Band], Oh My Love [Imagine] ou One Day at a Time [Mind Games]). Pareillement, dans ses pièces les plus démoralisées (comme My Mummy’s Dead [Plastic Ono Band], How ? [Imagine], Aisumasen [Mind Games] ou bien Forgive Me, My Little Flower Princess [Milk and Honey]), il y avait un mordant sans rapport avec la voix asthénique et dénuée de toute énergie vitale qu’on entend dans Now and Then.

À l’écoute de la pièce, on perçoit aussi une grande incomplétude dans la matière textuelle et musicale. Sir Paul n’a pas réussi à combler les vides que John avait laissés, raison évidente pour laquelle Lennon ne l’avait pas reprise sur Double Fantasy et pourquoi George s’était opposé à ce qu’on l’insère dans les fameuses Anthologies.

D’ailleurs, ici, la contribution de George est réduite à la portion congrue avec un solo joué en slide sur la guitare miaulante du bon Harrison, mais par Sir Paul.

Si l’opus se laisse fredonner et charme par sa douceur, le ton est beaucoup trop nostalgique et aurait davantage convenu au portfolio des Moody Blues.

Même l’enthousiasme de commande de Sean, le fils de John, qu’on entend dans le making of de la chanson mais qu’on ne voit pas vraiment, ne réussit pas à nous convaincre.

Toutefois, la vidéo de la chanson est pas mal mieux que les deux précédentes. La vidéo de Free As a Bird était franchement moche et peu imaginative. Celle de Real Love était un peu plus artistique avec ses instruments qui volaient dans les airs. Celle de Now and Then a le mérite d’être sympathique. L’insertion des comparses décédés qui font des tatas pour le public dans la prestation d’aujourd’hui à partir des images d’époque est joyeuse, contrairement à la démoralisante mélancolie de la chanson.

Bien que George ne soit là que par allusion et que John soit le pré-texte au sens propre de la pièce, c’est bien ce dernier, le regretté Lennon, le grand absent de cette œuvre, ce qui rend encore plus cruelle l’utilisation de ses propres paroles : « I want you to be there for me ». Le primesautier John a été complètement évacué par la magie de la technologie qui n’a pas encore appris à simuler l’âme. Ça viendra sûrement, et très vite sans doute, mais pas cette fois-ci.

J’achèterai la pièce pour l’inclure dans la liste Beatles de mon Ipad. Ça reste quand même la dernière offrande des Fab Four et ça n’écorche pas les oreilles, même si c’est plutôt déprimant. Mais, je me permets de souhaiter que ce soit vraiment, mais vraiment la dernière : toute bonne chose a une fin et à trop vouloir étirer la sauce, on la gâte.





16 septembre 2023

La supériorité de la radio


La radio est capable d’une influence extraordinaire sur les masses. On peine à imaginer la puissance de persuasion de ce média qui a eu des effets dévastateurs au XXe siècle (pensez à la propagande hitlérienne qui a fasciné les foules, pensez à la radio des Mille Collines et à son rôle dans le génocide au Rwanda).

Du côté positif, la radio a sorti de la solitude des gens de partout. On a aussi du mal à comprendre aujourd’hui le grand vecteur d’instruction qu’elle a été : des personnes habitant des régions peu accessibles ont eu accès à une formation, à des cours de toute nature. Pour qui n’a pas connu cette époque, l’efficace et enrichissant rôle de formation populaire que jouaient les cours universitaires à ce qui était alors la radio FM de Radio-Canada est difficile à concevoir.

Par ailleurs, grâce à la radio AM, j’ai pu, pendant mon adolescence, entendre des émissions provenant de Chicago, Détroit, Boston, Buffalo, Montréal, New York, etc. Cela me conférait un avantage formidable sur mes camarades quant à la connaissance des nouvelles chansons anglo-saxonnes et une maîtrise supérieure de l’accent américain (surtout celui de la Nouvelle-Angleterre).

Les vieilles personnes de mon âge se souviendront du millionnaire de Gilligan’s Island qui, sur son île déserte, recevait les nouvelles des cours de la bourse grâce à sa radio transistor. Heureusement pour lui, les ondes hertziennes voyagent très loin dans l’air sans avoir besoin d’autant de relais que les réseaux téléphoniques d’aujourd’hui. Sans réseau, il serait de nos jours complètement dans le noir avec son cellulaire.

On se souviendra aussi que, grâce à la radio, notamment avec l’animatrice Dominique Payette, on a sauvé des vies pendant le terrible épisode du verglas qui affecté le Québec en 1998.

Les ondes courtes ont permis à des gens du monde entier de communiquer bien avant que l’Internet arrive. Et leurs grands avantages sont la portabilité des appareils autant émetteurs que récepteurs ainsi que leur demande en énergie très réduite.

Pendant des décennies, les ondes en modulation d’amplitude étaient réservées à la radio généraliste. On y trouvait une offre extrêmement variée selon les propriétaires, les lieux et les États. Les ondes de modulation de fréquence de leur côté avaient un rayon de diffusion plus restreint, mais une qualité sonore supérieure et se consacraient surtout à la musique.

Chaque chaîne avait sa spécialité : rock, classique, country, chanson française... Mais celle de Radio Canada était un véhicule de culture incroyable avec ses émissions sur la littérature, l’histoire, la géographie, la musique, la diffusion de pièces de théâtre conçues pour la radio, les opéras du Met le samedi et les fameux cours universitaires qui m’ont, entre autres, initié à la ’Pataphysique avant même qu’on m’en parle à l’Université.

La radio est plus libre que la télé, car elle permet de continuer à agir, à se déplacer, à effectuer les gestes quotidiens. Elle stimule l’imagination et crée des images mentales. Les écrans, pour leur part, immobilisent. Ils choisissent pour nous les images qui s’imposent à notre mémoire.

Dans une trousse de secours, on doit toujours avoir une radio transistor et des piles. En cas de panne générale ou de catastrophe, les groupes électrogènes d’urgence permettent aux émetteurs radio de fonctionner et de transmettre des messages aux populations privées d’électricité, de réseau téléphonique ou d’Internet.

J’ai entendu dire qu’on projette de supprimer la radio analogique pour la remplacer par la radio numérique diffusée par satellite ou par Internet. Je m’inquiète à la fois pour les coûts énormes de ce changement et pour l’étendue réduite de la diffusion de ses signaux : beaucoup plus de réémetteurs, un changement de récepteur pour tout le monde, une consommation énergétique plus grande pour les récepteurs. L’avantage du transistor, c’était sa portabilité et son accessibilité.

La souplesse de la radio traditionnelle permettait aussi des émetteurs libres, qui n’ont pas besoin de passer par un multiplexeur. Déjà que Radio-Canada a quitté les ondes courtes pour le web, qui n’a pas la même flexibilité : un récepteur radio peut être utilisé n’importe où ; le web nécessite un accès réseau.

La supériorité de la radio deviendra bientôt un souvenir.





21 août 2023

Il s’appelait Jean


Jean était plus beau qu’un ange. Il avait des lèvres pulpeuses, son teint était frais, ses cheveux châtains ondoyaient, et je me noyais dans ses yeux d’un bleu profond. Il était toujours bien mis et sentait le propre. Son demi-sourire me faisait fondre.

Chaque année, l’approche de la rentrée scolaire me ramène des souvenirs : parfois heureux, parfois tristes, certains comiques, d’autres entremêlent les sentiments d’une façon inextricable. Ce ne sont pas nécessairement les mêmes qui me reviennent tous les ans, et je m’étonne chaque fois d’en avoir tant et de si divers.

Cette fois-ci, c’est de très loin que m’est apparue la figure de ce garçon de mon âge. J’avais enfoui son image au plus profond de mon inconscient et n’avais jamais repensé à lui depuis. Cette résurgence me l’a fait revoir dans des scènes d’où je l’avais effacé. J’ai récupéré des réminiscences perdues jusqu’à une certaine « confrontation » finale. Les émotions retrouvées sont plus vives que les impressions visuelles.

Jean était aussi le meilleur au hockey. Il se débrouillait pas mal non plus dans les autres matières et toutes les filles (ainsi que beaucoup de gars, j’en suis certain) craquaient pour lui.

Quand on se changeait pour les cours d’édu, j’étais frappé par la blancheur immaculée de ses bobettes, plus blanches que blanches, comme les champs de neige en février resplendissent sous le soleil éclatant. On s’échangeait des œillades et des sourires, mais ce n’est jamais allé plus loin.

Un jour, j’ai appris par son père qui discutait avec le mien, les deux ne sachant pas que je les écoutais, que Jean avait une très grande admiration pour moi. Il parlait sans cesse de moi à la maison disant que j’avais toujours la bonne réponse quand les profs m’interrogeaient, que j’avais des réparties spirituelles, que je connaissais plein de choses que les autres ne savaient pas et que tous les jours je lui en apprenais de nouvelles, qu’il m’enviait, qu’il souhaitait devenir comme moi.

Pensez donc ! Lui, la vedette du collège, le beau sportif intelligent que toutes les mères rêvaient d’avoir pour fils, celui dont tout le monde recherchait l’amitié, il m’enviait, moi, le maigrichon timide, mal fagoté, toujours empêtré dans ses mouvements et absolument nul au hockey. Étourdi par cette révélation, je conçus le projet de me jeter dans ses bras à la première occasion. Évidemment, je n’en fis rien.

À la fin de l’année scolaire, nous étions là, tous les gars de la huitième année, à former un cercle dont Jean était le centre, comme toujours. Et voilà qu’il nous annonce qu’on ne le reverrait plus. Son père avait décidé de le placer au collège privé de La Pocatière, une institution d’élite qui tirait orgueil d’avoir formé Arthur Buies.

Les questions fusaient de tous côtés. Moi, je regardais le bout de mes chaussures usées, désemparé en même temps qu’entraîné par mon imagination à le portraiturer comme le brillant capitaine de l’équipe de hockey de ce collège réputé. M’oublier et l’imaginer heureux en héros comblé et souriant était une façon de me consoler de la triste nouvelle. Après un moment, dédaignant les autres questions et cherchant à attirer mon attention, il lance : « Il y a juste une chose qui sera bien quand je serai là-bas, c’est que je ne verrai plus Lagacé. »

J’étais démoli. Pourtant en langage d’adolescent, qui consiste à dire le contraire de ce qu’on pense, c’était tout un aveu. Il venait de dire que j’étais la seule personne qui lui manquerait vraiment.

Je ne savais que faire. Je sentais que tous les regards s’étaient déportés vers moi, qu’on attendait de ma part l’une de ces réparties dont j’avais le tour. J’ai redressé la tête, je l’ai regardé, puis j’ai bredouillé une phrase pitoyable qui se voulait méchante et dans laquelle il y avait les mots « bon débarras ». Ses yeux se sont mouillés. Il a fait une moue de ses lèvres si désirables, et un silence très malaisant s’est abattu sur tout le groupe.

Au bout d’un siècle, la cloche a sonné la fin de la récréation.





13 août 2023

Vive les bienagauches !


Pendant des années, et jusqu’à tout récemment, j’ai été incapable d’enfiler une aiguille. Même après avoir récupéré ma gaucherie, je ne m’étais toujours pas rendu compte que je m’y prenais de la mauvaise façon. En conséquence de quoi je me trouvais bien maladroit, ou plutôt bien à gauche si vous voulez.

Le problème, c’est que je procédais encore avec la méthode qu’on m’avait montrée : je tenais l’aiguille de la main gauche et je visais le chas avec le fil coincé entre le pouce et l’index de ma main droite. Il m’est un jour apparu qu’en agissant de cette manière je ne visais pas avec mon œil dominant. Résultat : je passais systématiquement à côté de mon objectif.

Je compris alors qu’on m’avait enseigné à enfiler l’aiguille selon une technique droitière, c’était là la raison de mes échecs.

J’ai donc repris l’opération en tenant l’aiguille de la main droite, puis j’ai visé le chas en tenant le fil entre le pouce et l’index de ma main gauche. Comme par miracle, l’aiguille a été enfilée du premier coup.

C’est incroyable à quel point on peut avoir l’esprit et le corps colonisés par la pensée dominante. On peut ainsi perpétuer en toute bonne foi et sans aucune mauvaise intention des gestes inappropriés. C’est ce qu’on appelle un biais systémique. Dans le cas qui nous occupe, on pourra appeler ça la droiterie systémique, dont je n’étais absolument pas conscient.

Ce que je n’avais pas encore saisi, moi qui étais pourtant si alerte à tous les mouvements des personnes droitières ou gauchères, c’est que, si je ne réussissais pas mon coup, c’est parce que je m’y prenais comme les personnes bien adroites, lesquelles sont, comme chacun sait, pour la plupart fort malagauches (tout le monde n’a pas la chance d’être ambidextre).

Il suffisait donc de m’y prendre avec un procédé bien à gauche pour réussir.

Alors, fini de vous faire traiter de maladroit·e et de considérer cela comme une insulte. Je le revendique désormais, je suis un maladroit puisque je suis un bienagauche. Sachez-le, camarades, et n’hésitez pas à traiter vos collègues de travail qui sont bienadroit·e·s de malagauches s’iels n’ont pas l’heur d’être ambidextres.

Dans la continuité de la sensibilisation aux personnes gauchères comme dans ma lutte contre l’aristéraphobie, je vous offre gracieusement ces appellations en partage : les maladroit·e·s n’en sont pas moins des bienagauches, et les bienadroit·e·s n’ont pas à se vanter s’iels sont malagauches.

Avec mes vœux de bonne fête des bienagauches, je termine mon plaidoyer par ces extraits du Petit Francis, dictionnaire désespéré et parfois caustique :


Bienadroit·e :

Personne qui est habile de la main droite ou du pied droit.

Synonyme : droitier ou droitière, malagauche.

Antonyme : gaucher ou gauchère, bienagauche.


Bienagauche :

Personne habile de la main gauche ou du pied gauche.

Synonyme : gaucher ou gauchère, maladroit·e.

Antonyme : droitier ou droitière, malagauche.


Maladroit·e :

Personne malhabile de la main droite ou du pied droit parce qu’elle est plutôt habile de la main gauche ou du pied gauche.

Synonyme : bienagauche.

Antonyme : bienadroit·e.


Malagauche :

Personne malhabile de la main gauche ou du pied gauche parce qu’elle est plutôt habile de la main droite ou du pied droit.

Synonyme : bienadroit·e.

Antonyme : bienagauche.





17 juillet 2023

Fictions politiques


—Francis Lagacé, vous avez écrit Rose ? Vert ? Noir ! un roman dans lequel la majorité homosexuelle est d’une cruauté impitoyable envers la minorité hétérosexuelle. Comment arrivez-vous à concevoir une société aussi insensible ?

—On n’a pas beaucoup d’effort d’imagination à fournir quand, dans l’Histoire et même dans l’actualité, les sociétés oppressives sont plutôt la norme. Quand on fait partie de la majorité bénificiaire du système, on ne se pose pas de question et l’ignorance de la réalité intimement vécue par les autres conduit à un manque total d’empathie.

—Ça peut être vrai pour des personnes, pour un groupe dominant, pas pour toute une société ?

—Toute une société peut être convaincue facilement qu’une sorte de personne mérite la sujétion. On l’a vu sous le régime nazi. À des niveaux moindres, la répression des homosexuels, dont le roman est un envers magnifié, et l’indifférence totale à propos des difficultés qu’une société droitière impose aux gauchers sont des exemples montrant que l’immense majorité ferme les yeux facilement, d’autant plus aisément qu’elle n’y comprend rien. Et c’est sans parler de toutes les sociétés esclavagistes.

—Parlons-en justement de ce renversement de la répression. Enfermer des gens dans des parcs pour servir d’instruments reproducteurs et les maltraiter alors que c’est grâce à eux que le peuple survit, c’est quand même gros.

—Ça paraît gros quand on évite les points de comparaisons. Repensons aux femmes qu’on enfermait dans la sphère domestique et dont on détruisait toute aspiration dès qu’elle étaient mariées, totalement soumises à la tutelle de leur mari. Cela vous semble-t-il tellement mieux que d’être contenu dans un parc ? Pensez aux Premières Nations enfermées dans leurs réserves. Pensez à la cruauté invraisemblable qui consistait à leur arracher leurs enfants pour les mettre dans des pensionnats. La méchanceté et l’horreur du réel n’ont rien à envier à celles de la fiction.

—Mais, cette société brutale est homosexuelle. Ne trouvez-vous pas ça inconvenant ou contradictoire, en tant qu’homosexuel, d’illustrer un monde qui ne montre pas la tolérance que vous réclamez.

—D’abord un petit correctif, je ne réclame pas la tolérance, j’exige l’acceptation. Mais, non, ce n’est ni inconvenant ni contradictoire. La majorité est homosexuelle. On a bien vu ce dont était capable une majorité hétérosexuelle ou catholique ou blanche ou européenne. Ce qui autorise les abus, c’est le pouvoir social qu’exerce le groupe. Quand on détient la vérité officielle et l’autorité, rien ne nous gêne et l’on peut inventer toutes les excuses voulues pour exercer une répression implacable.

Avez-vous lu, madame l’intervieweuse, le roman Un cœur de feu de Rosaline Dumoulin ? Ce n’est pas une fiction psychologique comme on pourrait le croire. Elle est en fait hautement politique. Dans cette œuvre tragique, une femme monstrueusement narcissique domine ses enfants et son mari. Investie de l’aura de la religion et de la séparation entre la vie publique et la vie privée, ce dont, je le dis entre parenthèses, elle a sûrement aussi été victime, elle dispose d’un pouvoir absolu qui lui permet de se tirer d’actes incendiaires dévastateurs. C’est ce pouvoir incontesté par des enfants effrayés et un mari subjugué qui fait le crime, pas le genre ni l’orientation sexuelle. Ce ne sont pas les femmes qui sont mauvaises, c’est l’étanchéité familiale. Ce ne sont pas les hétérosexuels qui sont mauvais, c’est l’hétérosexisme. Rien n’empêche d’imaginer un homosexisme, d’ailleurs pratiqué dans les communautés religieuses catholiques.

—Mais vous croyez qu’il est possible ou légitime de se révolter contre le pouvoir, non ?

—Assurément. Je suis marxien à tendance gramscienne.

—Mais, l’auteure Dumoulin n’est pas marxiste !

—Je crois qu’elle était du genre communiste libertaire, mais cela il aurait fallu le lui demander quand elle était encore en vie, moi je ne l’ai pas connue personnellement.

—Il me semble inconcevable, et nombre de lectrices et lecteurs ont dû vous le dire, qu’un tel système survive sans jamais subir d’échec.

—Comme vous le constatez dans le roman, la tentative de rébellion échoue. Il y a la force du nombre, il y a les intérêts divergents des contestataires, il y a surtout l’imperturbable habileté du pouvoir et ses tactiques de désinformation. Dans une société où le parti-pris pour le pouvoir et la religion en place s’appuient l’un sur l’autre et où les forces économiques sont au service d’une minorité, il faut du temps et un patient travail de mobilisation, d’éducation, de création de réseaux souterrains avant de pouvoir commencer à sentir bouger les plaques tectoniques. C’est ce que montrera le roman suivant Les traces de Sigma.

—Mais dans le roman, il est pourtant question de complot à l’échelle du pays.

—Le problème est justement là. Le complot n’est pas à l’échelle du pays. C’est plutôt une révolution de palais avec des partisans mercenaires et d’autres naïvement embrigadés comme idiots utiles. Le peuple n’est au courant de rien encore et craint plus que tout les Zétés sauvages, une vague nébuleuse terroriste. La majorité se tient tranquille tant qu’elle ne voit pas d’intérêt au changement. La lente progression des droits des Noirs en est un bon exemple.

—Mais pouvez-vous franchement présenter un tel roman comme réaliste ?

—Il n’y a rien de plus réaliste que l’imagination. Tout ce qu’on peut inventer peut se réaliser un jour ou l’autre. Dans l’infinité des univers successifs et parallèles, rien n’empêche que tous les univers fictionnels soient un jour réels. Mais, dans le fond, la réalité est-elle réaliste ? Le jour où l’on vous annonce que vous n’en avez plus que pour six mois, est-ce que vous trouvez ça réaliste, crédible, possible ? Il faut du temps pour y croire, même quand on sait que c’est vrai. La fiction, de son côté, n’a pas besoin qu’on y croie, elle a juste besoin de sa propre cohérence interne et elle se donne pour ce qu’elle est. On l’apprécie ou pas, on y voit des images, des idées et on peut s’en servir ou pas. Un romancier se contente d’offrir un monde à l’appréciation du public sachant que la répression de papier est un ciron à côté de l’hydre formidable de la répression réelle.

—C’est quand même un monde d’exagération que vous présentez. Et Talleyrand a dit : « Tout ce qui est exagéré est insignifiant. »

—Deuxième correctif : Talleyrand a dit : « Tout ce qui est excessif est insignifiant. » On pourrait par ailleurs démontrer la fausseté grotesque de cette formule qui, comme peuvent l’être les jugements absolus et définitifs, est complètement absurde et elle-même insignifiante, c’est pourquoi je ne l’ai jusqu’ici jamais entendue ailleurs que dans la bouche de droitistes zélés. Si vous prenez une dose excessive de Fentanyl, je puis vous garantir que ce sera tout sauf insignifiant. Mais venons-en à votre citation qui est plutôt, dit-on, de Pigault de l’Espinay. En fait, il faut la lire dans l’autre sens : « Ce qui est insignifiant peut être exagéré. » C’est l’insignifiance, quand on s’en occupe, qui devient exagérée.

Au contraire, l’exagération fictionnelle ne fait que mettre la loupe sur un phénomène de la même manière que les adeptes de sciences naturelles magnifient les objets qu’ils étudient. Observer le comportement des animalcules à la loupe, des microbes au microscope n’a rien d’insignifiant et, rassurez-vous ou inquiétez-vous-en, c’est selon, la fiction n’est même pas l’ombre de la réalité.

NDLA : Cette nouvelle fait partie du recueil N’allez jamais à Montréal paru en décembre 2021.





19 juin 2023

Le bouton marche/arrêt


On répète à l’envi que l’intelligence artificielle n’est pas un outil comme les autres parce qu’elle prend des décisions.

Il y a pourtant longtemps que notre autonomie a cédé le pas à certains algorithmes. Déjà dans la première décennie des années 2000, Toyota recevait d’innombrables plaintes à la suite des accidents causés par les décisions erratiques de son système de contrôle de freinage et d’accélération.

Justement, les automobiles n’ont-elles pas complètement changé notre paysage ? Au point qu’elles ont structuré la façon de vivre en Amérique du Nord : les feux de circulation, les banlieues avec l’étalement urbain, la vie en bungalow, les centres commerciaux, les hypermarchés, les autoroutes, certaines congestionnées, d’autres désertes, les arroseurs d’asphalte qui veulent une cour propre au détriment de notre eau potable, etc.

Il ne manque pas d’inventions pour transformer notre mode de vie, mais plus elles sont complexes, plus les conséquences sont grandes sur nos sociétés comme sur nos vies individuelles. C’est pourquoi la meilleure assurance de notre priorité sur les machines reste le bouton marche/arrêt que l’on devrait pouvoir actionner à volonté.

C’est un problème quand les appareils qui sont connectés 24 heures sur 24 ont la possibilité de transformer le contenu des données qu’ils renferment. L’électricité sans panne, c’est bien pour maintenir le chauffage ou l’air climatisé, mais le téléphone branché en permanence devient intrusif en nous réveillant à des heures indues si on n’a pas la sagesse de l’éloigner de l’oreiller. En plus, il nous soumet à d’étranges surprises quand les applications mises à jour automatiquement incluent des extensions imprévues.

Les cellulaires envoient de faux messages d’alerte au 911 lorsque leur propriétaire est dans un manège qui lui fait subir des mouvements brusques, ce qui contribue à engorger ce service. C’est donc que ces appareils sont en mode silencieux ou même veille, mais pas complètement éteints comme ils devraient l’être quand on est dans une salle de spectacle, en train de suivre un cours ou dans une fête foraine.

Toutes les personnes qui ont utilisé Facebook savent qu’elles seront envahies de publicités basées sur leur navigation dans Internet (à moins d’avoir installé F. B. Purity).

Il suffit de lire L’âge du capitalisme de surveillance de Shoshana Zuboff pour comprendre comment les appareils connectés servent surtout à s’assurer que l’homo consumeris ne quitte pas le droit chemin de la consommation exactement comme le petit catéchisme d’autrefois permettait de maintenir le fidèle dans la bonne voie.

Le problème est toujours le même avec les technologies : une personne humaine doit valider les décisions. Je l’ai déjà écrit dans mon billet sur le robot conversationnel, sauf pour la surveillance vidéo, ce qui n’est pas ma tasse de thé, les appareils ne devraient pas nous connecter 24 heures sur 24.

Croire qu’on a besoin d’une application pour nous dire comment gérer son compte en banque, c’est croire en la magie. Or, la technologie n’a rien de magique et elle ne remplacera jamais le bon sens.

Vous voulez peut-être d’un réfrigérateur intelligent qui vous préviendra quand vos tomates vieillissent et vous proposera vos menus, mais d’autres se contentent de faire leur marché tous les jours après avoir fait le tour de ce qu’il y a dans le frigo, ce qui a comme conséquence de n’acheter que ce qui est nécessaire et de ne jamais jeter d’aliments, sauf lorsqu’à l’ouverture du paquet on constate que, malgré la date de péremption éloignée, le produit est moisi ou pourri.

C’est sûr, cette dernière solution exige que vous accordiez plus d’importance au temps d’arrêt, et que vous ne soyez pas engagé·e dans la course folle au travail et à la consommation. Tous n’ont pas ce loisir. Encore moins la mère monoparentale débordée ; elle n’a certainement pas les moyens d’avoir un frigo connecté. Celle qui les possède a aussi une bonne pour faire le tour de son frigo le matin.

Le robot conversationnel n’est pas l’intelligence artificielle, il en fait usage. Pour l’instant, il n’a pas d’initiative, sauf si on tarde à lui poser des questions. Il demande alors si on a encore besoin de ses services. Il est toujours muni du bouton marche/arrêt, car on peut s’en déconnecter en tout temps. Là, où ça devient embêtant, c’est lorsque les enthousiastes de la technologie voudront que la machine soit branchée en permanence et qu’elle prenne des initiatives. Iels deviendront alors au service de celleux qui nous vendent ces machines, c’est-à-dire du technocapitalisme.

Que l’intelligence artificielle pose des diagnostics médicaux et propose des traitements est aussi problématique lorsqu’on sait que la moitié de la guérison (quand cette guérison est possible) consiste en l’écoute que les personnes soignantes apportent aux malades. Juste le fait de savoir qu’un être humain offre une oreille attentive aux problèmes que l’on explique est une grande partie de la thérapie elle-même, et c’est le drame de la médecine moderne de ne l’avoir toujours pas compris, ce qui apporte de l’eau au moulin de certaines approches alternatives pas toujours à la hauteur.

Rappelons que l’intelligence artificielle est mécanique et non inventive, reproductive mais pas innovatrice (elle sera un excellent faussaire) et qu’elle ne devrait jamais prendre de décisions qui affectent négativement le principe de bien-être tel qu’il a été développé dans la Déclaration de Montréal sur l’IA responsable. Et, encore une fois, pour que cela puisse être vérifiable, il faut qu’un service ou un système d’IA soit toujours doté du bouton marche/arrêt.





28 mai 2023

L’homoparentalité démystifiée

Dis, c’est quoi l’homoparentalité ? par Laurent Mullens, éditions Renaissance du livre (www.livre-moi.be/laurent-mullens/453-dis-c-est-quoi-l-homoparentalite-.html)


Laurent Mullens répond aux questions soulevées par le fait qu’il soit le père d’un enfant avec son conjoint par l’intermédiaire d’une gestation pour autrui (GPA) en utilisant la formule des séances du GRIS, Groupe de recherche et d’intervention sociale, qui intervient principalement dans les écoles pour démystifier « les orientations sexuelles et les identités de genres par la méthode du témoignage. »

Le mode de procréation qui a permis ce cas de figure semble la préoccupation principale de la pensée mainstream.

Ces projets ne se font pourtant pas à la légère selon la sociologue Martine Gross : de 1 à 3 ans de réflexion pour déterminer la modalité familiale (combien de parents, qui fournit les gamètes, droits de visite, distribution de l’autorité...) et de 2 à 10 ans pour la réalisation.

Une référence au dessin humoristique représentant des couverts traditionnels demandant aux baguettes « Qui fait le couteau, qui fait la fourchette ?» règle la fameuse question de « Qui fait l’homme et qui fait la femme ? » dans un couple homoparental.

S’inspirant des écrivaines Élisabeth Badinter et Marcela Iacub, l’auteur relativise le sacro-saint instinct maternel en rappelant que « [m]ême quand il s’agit de son propre enfant, la femme qui le porte devra l’adopter ».

Cela dit, il importe de ne pas mentir à l’enfant et de lui expliquer comment il est arrivé en ce monde. On doit avoir réfléchi à ces questions dès avant le projet.

On fait une revue de tous les types d’inclusion d’un enfant dans une famille et on présente les différentes formes de coparentalités. On rappelle que la famille bourgeoise nucléaire est une invention récente et que toutes les familles sont des constructions sociales.

Vous serez rassuré·e d’apprendre que les enfants de famille homoparentales se débrouillent aussi bien dans la vie que celleux des familles hétéroparentales.

La brève et excellente post-face de Martine Gross résume les enjeux actuels de l’homoparentalité et montre la pertinence de témoignages comme celui-ci.

L’ouvrage appartient à la collection « Dis, c’est quoi » destinée à vulgariser des notions sociales.

Les droits d’auteur sont versés à l’association sans but lucratif Homoparentalités (homoparentalites.be).





30 avril 2023

Planète habitée


Comme vous le verrez dans les images que nous avons rapportées, il y a de la vie sur la troisième planète de ce petit système stellaire. On y trouve de nombreuses espèces dont certaines sont subordonnées et domestiquées par d’autres. Nous n’avons pas eu le temps d’analyser complètement le fonctionnement de ces sociétés. Nous ne connaissons pas parfaitement toutes les espèces ni les différents rapports qu’elles entretiennent. Il nous a fallu rentrer, car il n’y avait pas grand-chose de consommable sur ce petit astre éteint à moins de tuer des animaux, ce qui va contre notre éthique la plus fondamentale.

Nous avons surtout admiré l’interaction entre trois espèces particulièrement répandues. D’abord une petite espèce bavarde dont la forme est plus ou moins parallélépipédique. Elle émet des couleurs et des sons. Elle parasite une espèce plus grande, qu’elle a entièrement domestiquée. Cette espèce bipède obéit aux moindres émissions sonores ou lumineuses de la première. Bien que beaucoup plus grande et beaucoup plus forte, elle est totalement soumise et transporte l’autre où elle le veut quand elle le veut, lui disant des mots de réconfort et la fournissant en énergie à la demande.

Nous avons donc appelée la première petite espèce Portée. La seconde espèce, celle qui est esclave de la première, nous l’avons appelée Domestique. Il semble que chaque portée ait sa domestique, mais il arrive qu’une domestique serve deux portées, ce qui est facilement réalisable car elle dispose de deux bras au bout desquels des organes préhensiles fonctionnent à la commande de la portée. Les domestiques sont souvent appelées pour caresser les portées. Elles peuvent y consacrer des heures.

Ce qui est fascinant, c’est que les domestiques parasitent elles-mêmes une troisième espèce plus grande et plus forte qu’elles. Cette espèce à quatre roues, nous l’avons appelée Portante. Elle se déplace à une vitesse variable allant de quelques kilomètres heure à près de deux cents. Mais les vitesses basses sont beaucoup plus fréquentes et les arrêts en grand troupeau sont aussi longs et habituels. Les domestiques ouvrent une écaille des portantes et l’occupent le temps qu’elles les amènent en différents endroits. Voici à l’écran, une domestique ouvrant l’écaille d’une portante.

Les domestiques disposent de sortes d’écurie où elles bichonnent les portantes, les nourissent et les caressent. Il est très amusant de constater que les trois espèces s’emboîtent souvent. Ainsi, une portée peut commander à une domestique de la transporter assez loin. La domestique pourra, pour exécuter cet ordre, utiliser une portante. La portante sera donc parasitée par la domestique, elle-même parasitée par la portée. Voyez, nous en avons ici des représentations cinétiques : vous pouvez distinguer la portée qui appelle la domestique. La domestique prend délicatement la portée et se dirige vers une portante dans le corps duquel elle pénètre.

L’attachement des esclaves à leurs maîtres est une chose d’un très lointain passé, que nous peinons fort à comprendre, nous êtres civilisées. Nous pouvons, par nos observations, affirmer que ce mal étrange affecte les domestiques. Nous avons assisté à la mort d’une portée. Elle n’émettait plus aucun son ni aucune lumière. Sa domestique est entrée dans une détresse inconcevable, se roulant par terre et émettant des geignements déchirants comme lorsqu’un animal perd l’une de ses petites. Nous n’en avons pas saisi d’images, la vue de la douleur n’étant pas décente.

Pour notre prochaine exploration, nous souhaiterions prendre l’apparence de portées et nous infiltrer dans la société. Nous pourrions mieux étudier leur mode de reproduction et leurs interrelations sociales. Elles semblent connaître des rapports horizontaux.

Nous aimerions aussi mieux comprendre les portantes, qui nous paraissent problématiques. Elles ont en effet des comportements pas toujours prévisibles et s’agressent parfois les unes les autres. Il semble bien que les parasites bipèdes ne soient pas si habiles à apprivoiser et à asservir leurs portantes en comparaison des portées qui ont parfaitement dompté leurs domestiques.

NDLA : Cette nouvelle fait partie du recueil N’allez jamais à Montréal.





26 mars 2023

Robot conversationnel : anthropomorphisme et narcissisme


On traite l’arrivée du robot conversationnel ChatGPT en cédant à l’anthropomorphisme. C’est un peu normal dans la mesure où cette machine a pour but de simuler une interaction avec un être humain. Il convient tout de même de rappeler que cette agglomération d’algorithmes est un outil dont le fonctionnement dispose des positions allumage et arrêt, et que personne n’est obligé de considérer sa production comme une opinion. La machine est programmée pour le dire elle-même. Elle n’a ni opinion (position personnelle argumentée) ni sens critique. Elle n’est pas conçue pour donner des conseils.

Avec les textes, le robot conversationnel opère comme le faisaient déjà les calculettes avec les nombres dans les années 1970 : il donne la réponse à des questions telle qu’on peut la trouver en compulsant des données existantes. Certes, il agit avec beaucoup plus de puissance que la calculette, étant capable de répondre à un grand nombre d’interlocuteurs en même temps, et cela dans la plupart des langues les plus utilisées dans le monde, bien qu’il manifeste explicitement une nette préférence pour l’anglais.

Il est remarquable que les commentateurs et commentatrices s’étonnent de recevoir les réponses attendues. Le robot est pourtant conçu pour ça. D’ailleurs, quand on corrige ses énoncés inadéquats, sa réplique est très justement : « Je suis désolé de ne pas avoir fourni la réponse que vous attendiez. »

Malgré les erreurs, les approximations, l’absence de citation des sources, l’appareil reste comme un miroir que l’on se tend à soi-même : les réponses de ChatGPT sont déjà contenues dans les questions qu’on lui soumet et il est facile d’orienter la suite de l’interrogation de telle façon qu’on pourra obtenir le retour souhaité même si on sent toujours une forme simulée d’hésitation, les programmatrices·programmateurs des algorithmes ayant prévu l’utilisation fréquente des modalisateurs : le verbe pouvoir dans ses nombreuses déclinaisons, l’adjectif possible et ses divers synonymes, les adverbes peut-être, souvent, parfois, l’expression considérer comme, etc.

Toutefois, pas plus que la calculette, le robot conversationnel n’a d’initiative. Pas plus que la calculette, il ne trouve de réponses qui n’existaient pas encore. Et surtout, il n’a aucune originalité. La capacité créatrice du robot est très limitée. On n’y trouve aucune pensée originale. C’est normal, les résultats sont basés sur des textes existants et l’apparente création de nouveaux textes résulte du brassage des premiers.

En ce sens, muni du texte de toutes les décisions de cour, ChatGPT pourrait être un outil formidable dans la recherche de la jurisprudence. Cependant, il faudrait qu’il donne ses sources de manière très précise pour qu’on puisse procéder à la vérification et même à la contre-vérification.

Testé sur des questions littéraires, ChatGPT a apporté la réponse attendue quand il s’agit de l’utilité des genres en littérature. Ils permettent le classement et facilitent la recherche pour les lectrices et les lecteurs.

Mais à la question nécessitant une réflexion personnelle de savoir si le style appartient à l’œuvre ou à l’auteur·e, il a été incapable de faire valoir que le style d’un·e auteur·e peut varier, que l’œuvre impose souvent un style et que l’auteur·e s’étant détaché·e d’une œuvre peut adopter un style différent, ce qui laisse alors le style à l’œuvre.

À la commande de composer une chanson sur la circulation automobile dans le style de Trénet, il a produit un résultat d’une simplesse navrante, étant incapable de créer une simplicité étudiée, résultat d’un travail d’épuration (ce qui aurait demandé de l’intelligence), pour fournir une simplicité copiée (ce qui verse dans la simplesse). Il a mis des la, la, la, la comme on en trouve parfois dans les airs du bon Charles, mais de façon tout à fait aléatoire alors qu’ils sont toujours liés à un contexte chez le troubadour narbonnais.

Il a d’ailleurs produit un texte quasi identique quand je lui ai par la suite demandé une chanson sur le même sujet dans le style de la Bolduc, remplaçant son incontournable turluttage (tam didlidam, etc.) par de semblables la, la, la, la, qui n’existent pas dans l’œuvre de Mary Travers.

J’ai voulu savoir quelle différence la machine faisait entre simplesse et simplicité. Elle a répondu que la simplicité s’applique aux choses simples et claires, mais que la simplesse pouvait être associée à une absence de qualité ou à une pauvreté. J’ai dû la corriger à l’effet que la simplesse est en fait un défaut et une limitation de l’esprit. Le robot a répondu qu’il comprenait tout en répétant que la simplesse pouvait être considérée comme un manque de raffinement ou de subtilité. J’ai alors signalé qu’il répétait la même erreur. Il s’est excusé, mais est resté sur le mode de la modulation plutôt que de l’affirmation en disant que « la simplesse est souvent considérée comme une absence de qualité. » Cela signifie que l’ensemble des textes auxquels il a accès ne disent pas clairement que la simplesse est une absence de sophistication.

Après lui avoir fait lire mes billets, j’ai voulu savoir si on pouvait me considérer comme un homme de droite ou de gauche. ChatGPT s’est déclaré incapable de trancher même si c’est une évidence telle que, comme l’aurait dit mon parrain, « un aveugle pourrait voir ça avec ses pieds ». Il faut comprendre comment fonctionne la machine : elle compare des textes pour sortir des conclusions. Elle ne dispose pas d’un processus de réflexion.

Quand je lui ai demandé pourquoi il y avait quelque chose plutôt que rien, elle a ressorti des idées convenues sur la création du monde, mais aucune réflexion philosophique sur ce qui oppose le rien à quelque chose. Je le rappelle, la machine n’a aucune originalité.

La formulation des phrases est très stéréotypée et répétitive au point qu’il m’est arrivé de signaler à des camarades qu’iels avaient reçu un texte rédigé à l’aide de ChatGPT. Les conclusions tout à fait mécaniques sont typiques des formulations qui permettent de sauver la chèvre et le chou avec la célèbre opposition entre « d’une part et d’autre part », soit tout ce qu’on attend d’un·e étudiant·e sans imagination et sans compréhension profonde.

Le robot reproduit l’élève bête et discipliné qui faisait la fierté des collèges classiques et des lycées traditionnels pouvant par là ce que j’en ai toujours dit : que cette forme de production scolaire n’est pas de l’intelligence, mais de la régurgitation. Et cela inquiète certainement les tenants de l’étroite vision de l’éducation selon laquelle l’enseignement consiste à remplir des cruches, ce à quoi s’opposait Montaigne en affirmant qu’il préférait les têtes bien faites aux têtes bien pleines.

Ce que le robot conversationnel remet en cause, c’est la définition carrée de l’intelligence qui consiste à mémoriser des formules toutes faites et à donner les réponses attendues à des questions stéréotypées. Cette définition-là de l’intelligence, laquelle faisait des étudiant·e·s de petits chiens savants et dociles, est désuète, et c’est très bien qu’un robot y mette un terme.

L’intelligence, c’est la capacité de comprendre, de faire des liens et de créer un contenu original grâce à ces liens. Pour l’instant, l’intelligence artificielle correspond très bien à ce qu’en disait la spécialiste américaine Kate Crawford, elle n’est ni intelligente (elle ne crée rien d’original) ni artificielle (tout ce qu’elle contient a déjà été inséré par l’humain).

Les profs qui craignent d’être remplacés par les robots conversationnels appartiennent à deux catégories :

1. Le très petit nombre de celleux qui se rendent compte que leur méthode ne fait pas appel à l’intelligence de leurs étudiant·e·s. Ils sentent le tapis leur glisser sous les pieds, car leurs méthodes répétitives et sans originalité peuvent être répliquées par une machine. Il leur faudra trouver des questions plus originales et exiger des réflexions personnelles.

2. La grande majorité : celleux qui ne veulent pas que les directions se fient naïvement à des machines et se laissent tenter par la vieille illusion que l’on peut se dispenser des enseignant·e·s. Je ne le dirai jamais assez ni assez fort : l’enseignement est une relation humaine. Il leur faudra se battre bec et ongles pour faire comprendre qu’une présence humaine est nécessaire au développement intellectuel. Je l’avais démontré dans un billet déjà âgé de près d’une décennie, les personnes qui n’ont pas besoin d’un·e guide sont rares. Celles qui se débrouilleraient juste avec un robot conversationnel sont celles qui se débrouillaient déjà avec les livres : c’est une infime minorité. Et encore, il faudrait que ces élèves aient accès aux sources originales pour pouvoir juger, car jusqu’ici ChatGPT manque sérieusement d’appui critique, ne citant pas ses sources de manière précise. Pour mémoire, je vous renvoie ici à mon billet du 12 octobre 2015 opportunément intitulé
Les nécessaires enseignantEs.

Il faudra de toute façon revenir aux examens en classe, à livres ouverts si on veut, mais sans accès aux machines pour la rédaction et avec des questions qui font appel aux capacités personnelles et engageantes de cogitation.

La blessure narcissique que ressentent certaines personnes devrait se cicatriser assez bien quand on sait que la réflexion profonde et les choix éthiques ne sont pas accessibles à cette machine. Par exemple, à la question de décider pour ou contre la peine de mort, la machine a échoué en prétendant qu’il fallait considérer les arguments en faveur et contre, en les énumérant, puis en laissant le choix au lecteur. Or, soit on est un défenseur des droits humains et on est contre, soit on n’est pas un défenseur des droits humains. C’est clair, la machine n’est pas humaine.





19 mars 2023

Violence induite


À la suite de tragédies particulièrement poignantes où la violence se sera exprimée sans raison apparente pour faucher la vie de personnes innocentes, on s’interrogera un peu, beaucoup sur la santé mentale. On organisera des réflexions, on fera des campagnes de promotion, on pensera à des méthodes de détection, et on cherchera divers moyens de réparer ces individus cassés dont on ne sait trop que faire.

Puis, l’actualité chassera ces préoccupations, et on se rendra compte après six mois, un an ou deux que la violence est de retour, que d’autres individus brisés ont explosé et saccagé des âmes sans malice. On ne comprendra rien, mais on se demandera comment traquer ces individus problématiques et on cherchera encore des moyens de soigner individuellement ces êtres dont le fonctionnement s’est déréglé.

On parlera de santé mentale et de responsabilité individuelle. On incitera les familles à être plus observatrices. On instaurera des programmes de surveillance dans les différents milieux. Puis, l’actualité chassera ces préoccupations, et on se rendra compte après six mois, un an ou deux que la violence est de retour, que d’autres individus abimés ont éclaté et fracassé des existences pourtant sans histoire.

On cherchera encore comment, à défaut de réparer ces individus fêlés, les arrêter, les empêcher de nuire aux autres et de détruire ce qui les entoure. On réfléchira beaucoup à la violence individuelle, mais on ne réfléchira pas à la violence systémique.

Violence systémique, cette notion qu’aucun néolibéral ne veut entendre parce qu’elle l’obligerait à comprendre que le capitalisme est un système d’oppression qui broie les individus dans le monde du travail, de la technologie, de la consommation, de l’habitation et des relations sociales.

Violence systémique au travail désormais atomisé dans lequel plus personne n’est responsable de quoi que ce soit, dans lequel les gestes posés au quotidien ont perdu tout sens pour les corps qui les accomplissent.

Violence systémique de la technologie, où l’obsolescence programmée nous fait sentir dépassé·e·s à tous les deux ou trois mois, où il faut toujours payer plus pour avoir le service supplémentaire qui corrige les erreurs de la version actuelle du logiciel de fonctionnement.

Violence systémique de la consommation, où tout est destiné à l’éphémérité, où il est impossible de parler à une personne humaine pour nous expliquer les nouvelles politiques, où la publicité nous incite à vouloir toujours plus et à courir dans une fuite en avant infinie après une satisfaction illusoire et un désir de puissance inaccessible parce que l’achat d’une camionnette ne nous transporte pas dans une île paradisiaque où les routes sont désertes et les arbres fruitiers chargés toute l’année.

Violence systémique de l’habitation, où le faux idéal de la maison unifamiliale pour tous est impossible à atteindre et écologiquement non viable, où les loyers montent en flèche non parce que les logements sont réparés et entretenus, mais juste parce qu’il faut bien « suivre le marché », où les gens se retrouvent à la rue parce que le quartier où ils vivaient jusqu’ici est devenu trendy.

Violence systémique des relations sociales, où la dépense et le clinquant sont la mesure de la réussite. Violence systémique des réseaux sociaux, où les grandes vedettes sont les monstres narcissiques qui écrasent les autres sans pitié et n’ont aucune loyauté même envers leurs proches.

Non, de la violence systémique, on ne parlera pas. Du mode de vie capitaliste sans aucune valeur humaine, qui laisse les particuliers seuls devant leurs problèmes dans un monde qui n’a aucun sens, on ne parlera pas non plus. On pistera plutôt les individus délabrés qui ne se sont pas adaptés.

Puis, l’actualité chassera ces préoccupations, et on se rendra compte après six mois, un an ou deux que la violence est de retour...





12 mars 2023

La polarisation, tarte à la crème des droitistes


Il est de bon ton chez quantité de commentatrices et commentateurs politiques de se plaindre de la polarisation des opinions. D’après ce nombre impressionnant de supposés chevaliers du centre, les discours de la droite et de la gauche serait dominants en proportion égale dans tous les canaux de communication, d’où la nécessité d’un recentrage pour calmer le jeu.

C’est quand même curieux qu’un si grand nombre de prétendus centristes qui ont la main haute sur le discours politique croient que l’opposition gauche-droite monopolise la parole. Cette conception de deux pôles leur permet d’imaginer un équateur qu’iels affirment occuper.

Or, ce schéma n’est pas, pas plus que celui d’un axe, approprié à la description de l’opposition entre la gauche et la droite. Je m’en suis expliqué dans le billet L’illusion centriste. Il faut substituer à la notion d’axe (qui autorise un centre) celle de nébuleuses de droite et de gauche. À la rigueur, on pourrait parler de sphères de gauche et de droite avec des satellites. Mais le centre n’existe pas étant donné que relativiser la justice sociale, c’est en réalité s’y opposer.

La prétention à la polarisation est une façon de cacher le véritable phénomène : la droitisation de l’hégémonie. En se camouflant dans un prétendu centre, les tenants de la droite normalisent les discours de droite et d’extrême droite. Alors qu’il y a de moins en moins de place pour la gauche, on nous assomme avec cette factice polarisation justifiant ainsi plus de « centre », c’est-à-dire toujours plus de droite.

S’il est vrai que le discours dominant est droite-gauche, comment se fait-il que le discours hégémonique vante le centre étant donné que c’est lui qui occupe le principal de l’espace médiatique ? Le discours du centre est donc une aporie.

Prenons les assemblées nationales de France et du Québec comme exemple du positionnement entre la droite et la gauche.

Au Québec, nous avons la droite nationaliste du Parti québécois, la droite néolibérale du Parti libéral, la droite néolibérale et autonomiste de la Coalition avenir Québec et finalement la gauche réformiste de Québec Solidaire. Vous comprendrez que la supposée polarisation ressemble plutôt à une agglomération à droite, avec la portion congrue (même pas 10 % de la députation) pour la gauche modérée. Et c’est évidemment sans compter les 13 % obtenus aux dernières élections par l’extrême droite (le Parti conservateur du Québec).

Du côté français, on a l’extrême droite du Rassemblement National, le mélange de droite néolibérale et de gauche pâlotte du Parti socialiste regroupés sous le titre divers gauche, la droite néolibérale dure Ensemble (autrefois LREM, déjà rebaptisée ReNuisance), la droite traditionaliste LR-UDI, la droite qui s’ignore ou qui se cache (Modem et apparentés), puis la gauche réformiste de la NUPES (Nouvelle Union Populaire écologique et sociale). La gauche a une position un peu plus reluisante qu’au Québec avec 23 % de la députation. (Il faut toutefois être sérieux, on ne peut pas considérer les socialistes qui ne se sont pas associés à la NUPES comme des gens de gauche.)

On est à même de constater qu’il y a un fort déséquilibre pesant en faveur de la droite. Ce n’est donc pas innocent si on essaie par tous les moyens de vous faire croire qu’il faut favoriser le centre, cette droite qui n’ose dire son nom, l’objectif étant d’assurer la continuité de la domination outrancière de la droite. L’histoire se répète : la nouvelle droite qui ne s’assume pas se fait passer pour le centre dans le but de prétendre s’opposer à la droite, dont elle bénéficie sans cesse des appuis stratégiques puisqu’elles sont en réalité du même bord.

Et le monde médiatique de reprendre en chœur la belle complainte contre la polarisation, histoire de préserver l’écran de fumée qui protège la droite. Pour lutter contre cette domination, il faut bien sûr faire plus de place à la gauche, ce qu’ont bien compris les thuriféraires du « pseudo-centre ». On s’affaire donc à mousser la droite sous le nom de centre en qualifiant la gauche réformiste d’extrême et en banalisant la droite dure.

Il n’y a pas de polarisation. Il y a droitisation extrême, et on ne veut surtout pas que vous vous en rendiez compte.





9 mars 2023

Les jeunesses macroniennes, l’avenir qui déchante


Il y avait déjà la députation macronienne : une bande de petits arrivistes incompétents, imbus de leur personne, avides, très fiers de leur amateurisme et de leur ignorance, dociles et prêts à faire, où et quand on leur dit, exactement ce qu’on leur dit et à voter sans même réfléchir, méritant amplement leur surnom de playmobils.

Il y aura désormais, grâce à la vertu du Service national universel que la macronie veut rendre obligatoire dès l’année 2024, les jeunesses macroniennes, qui se rendent ridicules en exécutant des chorégraphies gnan-gnan et en chantant les qualités du maréchal de pacotille. La dissidence y fleurira autant que les trèfles dans le continent de plastique du Pacifique.

Tous ces petits pantins ânonneront en chœur le catéchisme du néolibéralisme développé dans le Chili de Pinochet.

Ainsi muni de ces faisceaux soumis et parfaitement obéissants, Macaroni 1er pourra enfin réaliser son rêve de cesser tout simulacre de démocratie pour se révéler tel qu’en lui-même, un petit autocrate schizoïde, dernière créature du Dr Frankenstein, la fusion horrible de Calimero et de Mussolini.





14 février 2023

Les amants mythiques


Oui, je sais, la Saint-Valentin est une fête commerciale dont l’unique but est de faire mousser le commerce des fleurs, des chocolats et de la restauration. Mais il y a moyen de pratiquer les choses autrement.

Par exemple, si vous décidez simplement d’ajouter la Saint-Valentin à une liste de fêtes que vous avez envie de célébrer rien que pour le fun, personne ne vous oblige à faire des achats coûteux : vous mitonnez un plat chaleureux et vous ouvrez, si vous êtes buveuse ou buveur, une bouteille réconfortante.

Profiter de tous les saints du calendrier pour mettre les instruments de communication sur pause, pour s’isoler de l’activité frénétique de nos vies branchées en continu, pour ralentir la fureur technique de notre monde et pour savourer la douce compagnie de l’être aimé est très différent de se soumettre au diktat du commerce selon lequel on doit se réjouir, et surtout consommer, sur commande.

La fête en question ne devient alors qu’un prétexte de plus pour s’accorder quelques heures de vacances loin des soucis quotidiens. Absolument rien n’interdit que ça se fasse dans la simplicité (je m’y emploie presque toujours) et la sobriété (ça, c’est moins ma tasse de montepulciano, mais vous avez bien le droit de vous abreuver des choses non alcoolisées qui vous plaisent : thé, thé vert, thé noir, thé de toutes les origines, café, limonade, jus de fruits ou de légumes, chinotto, mocktails, lait de chèvre, lait de brebis, kéfir, labneh, ayran, kombucha, tisanes à l’infinie variété des herbes et épices, lait de vache aromatisé, lait d’amande, lait de soja, eau minérale, ad libitum).

Quand une fête s’inscrit dans un parcours disséminé au long des feuilles de votre éphéméride en tant que motif de plaisir partagé, il n’est pas nécessaire de s’offrir une dispendieuse sortie en ville ; les chocolats ne sont pas obligatoires et l’alcool non plus si vous êtes abstème ou habituellement sobre. Il suffit de mettre au-dessus du reste le bien-être de votre foyer.

En mettant ainsi votre intimité en avant, vous ne faites que valider votre volonté de communier le plus souvent possible à l’harmonie de votre accord ; vous êtes romantique non pas cette fois-là en particulier, mais cette fois-ci entre autres.

En donnant préséance à votre lien affectif, vous additionnerez vos noms à la longue liste de ces amants mythiques, et souvent fictionnels :

Gilgamesh et Enkidu
Adam et Yves
David et Jonathan
Achille et Patrocle
Alexandre et Héphestion
Antoine et Cléophas
Iéchoua et Iohan
Hadrien et Antinoüs
Abélard et Éloi
Tristan et Hervieux
Henri et Thomas
Robin et Mario
Richard et Blondel
Jules et Innocent
Roméo et Julien
William et Henri
Graham Bell et Sébastien
Oscar et Alfred
Rimbaud et Verlaine
Paul et Virgile
Tintin et Archibald
Charles et Johnny
Jean et Jean
Bruce et Dick
Tanguy et Laverdure
Lazare et Cecil
Emerson, Lake et Palmer
René et Louis-Ferdinand
Elton et David
Francesco et Riccardo
Jean-François et Lisée...





1er février 2023

L’apprenti sorcier


Les personnes les plus âgées se rappelleront la fin des années 1950 et le début des années 1960 quand les premières télécommandes pour porte de garage sont apparues. Lorsque le banlieusard arrivait chez lui et activait sa manette, toutes les portes de garage de toute la rue s’ouvraient en même temps sous l’effet de sa seule commande.

Plus près de nous, il vous est sans doute arrivé, si vous habitez dans un appartement aux murs minimaux comme il est fréquent à Montréal, de regarder la télé et de voir la chaîne changer sans que vous n’ayez rien fait. C’est grâce à la télécommande d’un voisin, laquelle a affecté votre téléviseur.

Récemment, j’ai eu le bonheur de rester pendant quelques jours dans un appartement dont l’équipement est connecté à Blue Tooth. Comme j’aime bien démarrer moi-même mes appareils, je ne me suis pas servi de la télécommande accessible par iPad.

Toutefois, j’ai eu la surprise de me faire réveiller à deux heures du matin par la sonnerie du téléphone que des voisins avaient réglé à distance pour leurs besoins sans se rendre compte que c’était mon appartement qui était visé. Enfin, c’est ce que j’ai dû conclure, car lorsque tous les appartements d’un immeuble sont ainsi connectés, il est difficile de savoir de quel logement venait la commande : celui d’en face, celui de droite, celui de gauche, celui du dessous, celui du dessus ?

Et aller frapper à toutes ces portes pour m’en plaindre n’aurait pas changé grand-chose à ma situation, à part me réveiller davantage. Ça n’aurait pas évité que ça se produise une nouvelle fois puisque les gens qui ont programmé un réveil l’ont sûrement fait pour leur départ. En plus, cela aurait causé un dérangement inopiné pour les locataires d’au moins quatre autres appartements.

Le lendemain, c’est mon téléviseur qui me réveille en s’allumant à minuit pour éclairer toute la chambre et diffuser par le biais d’iTunes une fort jolie chanson dans une langue qui m’est inconnue par un chanteur qui m’était tout aussi inconnu : je ne suis pas arrivé à déchiffrer l’écriture qui donnait les renseignements sur la pièce et je ne connaissais le visage de l’interprète ni d’Yves ni d’Adam. (Pour les personnes lentes, je sais que je n’emploie pas la formule consacrée. Je faisais une blague.)

Encore une fois, frapper à cinq portes ne m’aurait pas apporté grand-chose. La personne « coupable » a dû se rendre compte de son erreur après que j’aie éteint mon téléviseur.

Deux jours plus tard, alors que j’étais en train de souper, c’est le lave-vaisselle, pourtant vide, qui se met en marche. Je m’approche du tableau de bord et je vois que le programme est réglé pour durer trois heures de temps. J’ai beau appuyer sur le bouton d’arrêt, je n’arrive pas à éteindre la machine. Il faut dire que le seul lave-vaisselle dont je connaisse le fonctionnement est constitué d’une lavette, d’une bassinette et de mes mains. J’essaie la technique connue qui consiste à ouvrir la porte de la machine pendant quelques secondes, puis à la refermer. Aucun résultat.

Il me faut donc trouver le manuel d’utilisation. Je fais le tour de toutes les armoires de l’appartement. C’est évidemment derrière la dernière porte de placard que je trouve les livrets d’instructions des appareils ménagers. Et, devinez quoi, le seul qui n’ait pas été retiré de son emballage plastique était celui du lave-vaisselle.

Essayer de déchirer le plastique de ces emballages quand on est pressé, c’est enrageant et on n’y arrive pas avant de faire appel à un objet coupant ou tranchant. Je sors la pile de manuels. Le premier était en turc, le deuxième en arabe, le troisième en allemand, le quatrième en chinois, le cinquième en néerlandais, le sixième en espagnol, le septième en anglais et le huitième en français. Je le parcours rapidement et trouve la solution : appuyer sur le bouton d’allumage pendant plus de trois secondes. Ouf ! Me voilà sauvé du bruit infernal de cet engin tout comme d’une dépense d’eau et d’énergie parfaitement inutile.

Aurais-je été plus avancé en allant visiter les cinq appartements suspectables ? Pas plus que le dixième voisin de cette rue de Springfield dont la porte de garage s’est ouverte toute seule le 14 juin 1961.

Ce fut une drôle d’expérience. J’espère qu’elle aura su vous amuser un peu. Je dois avouer que, pendant ces épisodes, je me suis senti comme l’apprenti sorcier de la fable, même si ce n’est pas moi qui ai tenté de jouer avec la baguette magique.





23 janvier 2023

Désautels, les retraites et le narcissisme


Le segment de l’émission Désautels, le dimanche qui portait sur les retraites en France et qui a été diffusé hier 22 janvier 2023 sur les ondes de la radio publique francophone canadienne avait tout l’air d’une saynète entièrement rédigée par McKinsey afin de faire la promotion d’une mesure macroniste.

L’animateur présente la situation en répétant les arguments du gouvernement français et fait parler un économiste qui pense exactement comme lui en lui fournissant les réponses qu’il veut entendre à chaque question qu’il pose.

Aucune place pour les arguments contraires. L’animateur va même jusqu’à prétendre qu’il suit un peu ce qui se passe en France et qu’il ne voit absolument pas comment on peut être contre cette réforme sinon le fait qu’il est difficile de toucher à un système implanté en 1945 laissant entendre clairement que les Françaises et les Français ne sont que des râleurs impénitents qui veulent le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière. En tous points les arguments spécieux et ridicules dont font usage les macronistes.

Il ne faut pourtant pas chercher longtemps pour trouver des économistes comme Thomas Porcher qui estiment que le régime n’est pas en danger. Il ne faut pas chercher loin pour découvrir des sondages, comme celui de l’Institut Montaigne, qui montrent que 93 % des travailleuses et travailleurs actifs sont contre cette réforme et comprendre que les millions de personnes qui défilent dans les rues pour s’y opposer ne sont pas des râleuses professionnelles.

Il ne faut pas non plus chercher loin pour comprendre que le fameux « régime hybride » du Canada jette dans la pauvreté les personnes âgées qui n’ont pas de régime privé. Il ne faut pas non plus chercher bien loin pour trouver des politiques aguerris comme Gérard Filoche qui expliquent posément, chiffres à l’appui, que cette réforme n’est pas nécessaire.

Cela aurait-il coûté trop à notre animateur vedette de faire connaître l’avis du Conseil d’orientation des retraites, un organisme hautement crédible, qui estime lui aussi que le régime des retraites n’est pas en danger ?

C’est quand même formidable que notre radio publique en soit rendue à servir de propagandiste à la Macronie et à ses sbires du privé.

Il y a un bon bout de temps que Désautels est irritant. Une émission d’affaires publiques ne devrait jamais porter le nom de son animateur. On doit faire du reportage rigoureux et non gonfler l’égo d’une personnalité. Cela conduit à la situation absurde où cette émission porte le nom de Désautels tout l’été alors qu’elle est animée par quelqu’un d’autre. Nourrir le narcissisme n’a jamais rien de bon.

« Je n’ai ni conscience ni esprit critique » répondait récemment ChatGPT à l’un de mes correspondants qui lui demandait de prendre parti. C’est ce qu’on peut dire du sketch joué par Désautels hier.

Et, parlant de retraite, il serait sans doute temps que l’animateur se confine à son hôtel particulier.





15 décembre 2022

Technologie : la fragilité du véhicule


Il m’arrive, et cela me paraît curieux, de passer pour technophobe juste parce que j’estime que les outils doivent nous servir et non l’inverse.

Dans le domaine de la communication et de l’information, la technologie est un véhicule. Elle n’est rien sans le contenu au service duquel elle doit se conformer. Si vous avez pris l’énoncé descriptif de McLuhan « Le média est le message » pour une prédiction, un souhait ou un mot d’ordre, vous êtes dans le champ.

Il s’agissait de tenir compte de l’effet contaminant ou déformant d’un mode de communication sur son contenu pour en faire une analyse rigoureuse. Mais, pour qui crée un message, le véhicule doit être au service du contenu. Pensez au message comme au plat dans la cocotte. Une cocotte appropriée permettra une cuisson optimale mais, si vous y mettez de la viande pourrie, même le plus au point et le plus beau des Creuset n’arrivera pas à rendre votre plat mangeable.

Prenons l’exemple des fameux Power Point, dont nombre de pédagogues paresseux ont cru qu’ils suffiraient à rendre leurs exposés intéressants ou efficaces. Une présentation qui ne fait que reprendre les mots du discours oral est d’une grande platitude. Une pléthore de diapositives finit par lasser l’auditoire. Les images qui ne font que reproduire fidèlement le propos sont superflues.

Les illustrations doivent dire autre chose que le texte dans le sens où elles doivent offrir un exemple concret tout en fournissant un plus à l’information transmise, et c’est le présentateur/la présentatrice qui doit orienter le regard de l’auditoire vers l’écran au moment où c’est nécessaire. Cela créera une relation dynamique entre l’orateur/l’oratrice et l’écran.

Le problème entre autres avec les technologies connectées, c’est qu’on ne les utilise pas avec un interrupteur, ce qui devrait être le cas de tout outil, sauf peut-être ceux destinés à la surveillance, mais cela n’est pas ma tasse de thé.

Quand je n’utilise pas mon ordinateur, non seulement je l’éteins, mais je le débranche. On doit garder à l’esprit qu’on est en train de se servir d’un outil. Mon père me disait souvent : « Quand tu conduis une automobile, c’est comme si tu avais un fusil dans les mains, tu ne dois jamais l’oublier. » Quand j’allume la bête à consommer du temps, je m’arrange pour être conscient de ce que je fais.

Bien sûr, tout le monde n’a pas le luxe d’être à la retraite et de gérer son temps de connexion. C’est bien pourquoi il existe un mouvement chez les travailleuses et travailleurs visant à exiger un droit à la déconnexion. Pouvoir aménager du temps pendant lequel on n’est pas joignable est essentiel à la santé physique et mentale.

Dans les arts, je suis régulièrement déçu par les innovations spectaculaires, les effets spéciaux et les ajouts techniques. Parce que, comme j’ai eu souvent l’occasion de le constater, les artifices s’usent et, à force de pitonnage, ils deviennent non fonctionnels.

Comme je ne suis pas le premier à passer dans une exposition, les boutons sont cassés, la moitié des effets spéciaux sont disparus. C’est très frustrant. Combien de fois me suis-je cogné le nez sur un appareil qui ne fonctionnait pas, sur une touche bloquée, sur un écriteau disant « Cet item est en réparation. »

De même dans les spectacles à grand déploiement technologique, si on n’a pas la chance de faire partie des premières fournées de spectatrices et spectateurs, il est fréquent que certaines ambiances laissent perplexe parce que tous les éléments ne sont pas synchronisés ou fonctionnels.

Les ordinateurs et les outils électroniques sont magnifiques quand ils marchent bien, mais tellement nuls et encombrants autrement. Il faut donc, en plus d’un entretien rigoureux et coûteux, souvent disposer de solutions de rechange.

Autre exemple de technologie fort intéressante. La traduction automatique devant laquelle j’ai longtemps été sceptique donne aujourd’hui des résultats surprenants. Des algorithmes comme ceux de Deep L détectent habilement la langue de départ et fournissent des traductions honorables. Mais il est nécessaire, bien sûr, d’en vérifier la précision si on veut être professionnel.

Ce n’est donc pas la technologie en soi qui est fautive, mais la confiance aveugle que certain·e·s y portent et l’absence de « second regard » : ce recul nécessaire pour bien évaluer si le contenu n’a pas souffert de la fragilité du véhicule.

Il convient donc de se rappeler que les outils doivent nous servir et non pas vampiriser les personnes qui les utilisent. Se donner du recul et utiliser la technologie de manière sécuritaire devrait toujours se faire en disposant de la fonction interrupteur. On devrait toujours prévoir le cas où la technique nous lâche et disposer d’un plan B. C’était un de mes conseils principaux quand j’enseignais à la formation des maîtres.

En communications, comme en pédagogie, la préparation doit être si complète et si poussée que, en cas d’effondrement technique, on puisse transmettre le message en traçant des signes dans le sable avec une branche.





7 novembre 2022

Empathie


J’étais adolescent et j’étais cégépien dans une petite ville où il y avait un palais de justice. Certain·e·s de mes camarades m’avaient parlé de matinées qu’elles et ils passaient comme public à la cour pour observer les travers humains. On me racontait des histoires sordides censément hilarantes. On me pressait de me joindre au groupe, histoire de se moquer des absurdités que les murs de la vénérable enceinte réverbéraient.

J’étais plutôt perplexe. J’eus l’occasion d’en parler à mon paternel en lui demandant s’il croyait que ce serait de quelque instruction pour moi. Je ne me rappelle plus les termes exacts qu’il a employés, mais cela tendait clairement à me détourner de cette tentation.

En mes termes d’aujourd’hui, j’exprime ici ce que j’ai retenu de son opinion. Essentiellement, il estimait que la misère humaine ne constituait pas un spectacle et, qu’à la détresse des gens, il ne convenait pas d’ajouter le mépris de personnes dont rien ne garantit qu’elles ne se retrouveraient pas un jour à leur place. Je suivis son conseil et ne fréquentai jamais ces auditions.

Et je m’en félicite aujourd’hui quand il m’arrive de tomber par hasard sur deux minutes d’une « télé-réalité » (j’exagère sans doute parce que ça me paraît long, ce doit plutôt être 30 secondes). J’imagine mon malaise si j’avais cédé à ces invites.

En effet, à voir ces personnages confrontés au vide et à eux-mêmes dans des intrigues dont le but est d’éliminer quelqu’un, j’en deviens nauséeux. Je me contente donc, en attendant de revenir à mon programme, de continuer mon pitonnage du temps publicitaire sur les deux autres chaînes disponibles de ma télé sans câble.

Quand, dans les dernières semaines, on a fait tout un fromage de l’affaire d’intimidation à Occupation double, si je me suis dit qu’il était temps qu’on s’en préoccupe, j’avoue ne pas avoir compris ce qu’il y avait là de nouveau. Avec les discours de 30 secondes que j’ai entendus en tombant sur cette émission, avec les commentaires que mon conjoint me rapporte de collègues de travail qui ressassent avec hargne les péripéties montrées dans ces cirques (au sens romain du terme), j’étais déjà convaincu que l’intimidation et le harcèlement collectif étaient de ce jeu cruel le principe même.

D’ailleurs, si je me souviens bien, j’ai entendu la grande prêtresse productrice de ce divertissement dire dans la publicité qui annonce son émission de soirée télé quotidienne qu’elle recevait les « exclus » de l’émission. Il y a donc bien un enjeu d’exclusion. On voit mal comment cela se ferait sans victime.

Se vautrer dans les faits divers dégage une odeur fétide. Les reportages qui insistent sur les détails sordides, les journaux jaunes avec leur étalage de sang et de larmes, la fascination pour les épanchements douloureux ainsi que les autres formes de voyeurisme dirigé vers les malheurs d’autrui, tout cela me répugne.

Finalement, le conseil de mon vieux m’aura épargné temps et dignité.





12 octobre 2022

Les beaux habits du fascisme


Quelle est la nouvelle la plus déprimante et la plus inquiétante qui ressort des élections québécoises du lundi 3 octobre 2022 ?

Non, ce n’est pas la distorsion causée par le système électoral uninominal à un tour qui a exagérément favorisé la Coalition avenir Québec (CAQ).

Non, ce n’est pas non plus le confinement à Montréal de l’électorat du Parti libéral du Québec (PLQ).

La stagnation du vote du seul parti de gauche, Québec Solidaire (QS) ?

Un peu, mais c’est surtout que l’extrême droite, c’est-à-dire le Parti Conservateur du Québec (PCQ), ait obtenu 13 % des votes.

Il ne faut pas s’y tromper, le Parti Conservateur du Québec est bel et bien un parti d’extrême droite digne du lepénisme et bien plus extrême que la duplessiste CAQ, qui lui sert de réservoir alimentaire. En effet, un parti formé d’opportunistes néolibéraux et narcissiques finit toujours par produire ses hordes de gloutons insatisfaits qui en veulent toujours plus et qui finiront par rejoindre les rangs d’un parti extrémiste.

Il ne faut surtout pas croire que le PCQ est un parti de centre droite. L’illusion centriste dédouane la droite, mais être à droite de la CAQ, qui est carrément de droite, c’est être à l’extrême droite. J’entends déjà les gentils ignorants nous dire qu’Éric Duhaime ne pourra jamais avoir de sympathies fascistes puisqu’il est gai.

D’abord, réglons un petit détail : monsieur Duhaime n’est pas gai. Un gai est un homosexuel qui assume la réalité sociale de sa condition. Or, le chef du PCQ est un libertarien et, comme tout libertarien, il renie tout ce qui est social, sauf quand il s’agit de l’avantager individuellement. C’est un homosexuel qui profite de la libéralité des lois actuelles et qui se fout totalement des autres. Oui, même de vous qu’il flatte de belles paroles parce que vous avez voté pour lui.

Tout le monde ne fait pas toujours le lien entre les différentes incarnations d’Éric Duhaime, mais moi je n’ai jamais oublié le petit jeune qui, au début des années 90, s’était engagé pour essayer de faire croire à la population du village gai de Montréal que le très ouvertement homophobe et misogyne chef du Parti conservateur du Canada, Stockwell Day, était gay friendly. Les narcissiques et les libertariens sont prêts à toutes les contorsions pour s’assurer un avancement personnel et la vérité est leur première victime.

Je me rappelle les beaux discours. « Il dit ça pour plaire à sa base dans l’Ouest, mais une fois élu, il ne sera pas si pire. » Un rappel pour les personnes naïves : les candidatures de droite, une fois élues, sont toujours « si pires », très « si pires » et même « plus pires » encore.

Et ne vous méprenez pas, les discours anti-grandes entreprises disparaissent vite quand ces dernières voient l’intérêt qu’il y a à appuyer ce genre d’olibrius qui fait place nette pour que les machines tournent rond. Les travaux d’Anne Lacroix-Riz ont suffisamment montré la collusion entre les capitalistes et les fascistes pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Le libertarien promeut l’oxymorique individu souverain. Enfermé dans son solipsisme, il utilisera toutes les manœuvres, toutes les combines pour faire avancer sa petite personne sans aucun souci pour la justice. Et tous ces frustrés qui le suivent en hurlant « Libârté » n’ont pas la moindre idée de ce que signifie le concept de liberté en politique. Pas plus subtils que des enfants de deux ans, ils considèrent la liberté comme la satisfaction de leur instinct égoïste. Ils feraient mieux de crier « Narcissisme ! », ce serait beaucoup plus précis. Le narcissisme additionné n’a jamais créé une société de liberté, mais plutôt une jungle de chacun contre chacun et de chacun contre tout le monde.

Le libertarien, contrairement à ce qu’on pourrait croire, est objectivement le grand ami du fasciste. Un libertarien peut être homosexuel, noir, de classe inférieure. Il a beau prétendre être contre l’État, pour trouver la sécurité et l’ordre qui garantiront qu’il puisse se livrer à ses excès individuels, le libertarien n’hésitera pas à appuyer le premier fasciste venu.

Vous connaissez tous un exemple célèbre d’artiste notoirement outrancier : Dali, grand admirateur de Franco. Dali pouvait faire tout et n’importe quoi, il laissait Franco battre, emprisonner, torturer, matraquer tous ceux qui n’avaient pas le bonheur d’être assez riches pour se hisser au-dessus de la mêlée et mériter une bienheureuse exemption. Si Dali n’avait pas soutenu ouvertement l’Église catholique et le fascisme, croyez-vous que les autorités auraient protégé ses excentricités ? Non, ses œuvres auraient été considérées comme des outrages aux bonnes mœurs et il serait devenu persona non grata comme Picasso.

Un libertarien peut signer à deux mains n’importe quel décret réduisant les libertés civiles de manière draconienne pourvu qu’un petit détail incongru quelque part dans la formulation des lois ou de la constitution, ou qu’une interprétation tordue de l’une d’entre elles l’exempte, pourvu que la promesse d’un protecteur bienveillant le rassure, même si cette promesse est révocable dès que le tyran se lève du mauvais pied. Une seule chose compte : la promotion de sa petite personne.

Croire en l’adhésion à des principes, c’est méconnaître le caractère monstrueusement narcissique du libertarien. Malgré tout le fatras idéologique avec lequel il essaie de nous endormir et de se justifier, le libertarien n’a qu’une seule cohérence : favoriser son ego démesuré et faire le bonheur de ses tripes. On trouve les mêmes psychopathies chez les libertariens et les fachos : égo hypertrophié, délires paranoïaques dans lesquels le fantasme de puissance (personnelle ou transférée) occupe un place très importante, adulation de la dictature.

Si la sphère médiatique est si complaisante avec le PCQ et si elle considère comme centriste la formation de droite dure qu’est la CAQ, c’est tout simplement qu’elle reflète l’évolution de la pensée hégémonique et les croyances générales de la société. Dans une société qui croit que la terre est plate, la sphère médiatique affirmerait comme une vérité générale que la terre est plate. De la même façon, dans une société faite d’individualisme de masse et de néolibéralisme débridé, la sphère médiatique est incapable de penser que le centrisme est la cachette de la droite honteuse, ignorante ou hypocrite. C’est exactement le même phénomène qui se passe en France où le macronisme sert de marchepied au lepénisme.

Il ne faut pas confondre la cause et le symptôme. Le monde médiatique n’est jamais à l’avant de la société. Il est en son milieu. Il n’est donc que le symptôme de la pensée hégémonique. J’ai eu l’occasion maintes fois d’expliquer ce phénomène. Et les « analystes politiques » englués dans le commentaire au jour le jour n’ont absolument pas le recul nécessaire ni même souvent les grilles d’analyse utiles pour comprendre les mécanismes de l’hégémonie culturelle. Et ça donne des commentaires gentillets comme « Éric Duhaime est un habile communicateur » plutôt qu’une observation plus réaliste comme « Le chef du PCQ, au cours des années, a tenu des discours délirants dont les suivants contredisent les précédents. »

On ne vous mettra jamais assez en garde. Ici comme en France : la régression est en marche. Je me suis bien sûr arrangé pour que ça donne LREM.

Avec Meloni en Italie, Orban en Hongrie, la thatchérienne Truss en Grande-Bretagne, nous voilà vraiment mal barrés.





5 septembre 2022

Anecdotes laitières


Je présente d’avance mes excuses aux personnes véganes et anti-spécistes qui trouvent cruelle la consommation de lait puisqu’on doit séparer la vache de son veau pour pouvoir la traire aux profits des êtres humains. Peut-être vaudra-t-il mieux pour vous de ne pas continuer à lire le récit de mes aventures lactivores.

Les autres embarqueront dans la voiture du laitier rural avec moi. J’ai toujours beaucoup aimé le lait de vache (plus tard celui de chèvre, de brebis et même de chamelle).

Mon voyage commence par la distribution en pintes de verre, que le fermier du voisinage apportait tous les matins. Son véhicule, toujours tiré par un cheval, était la calèche en été ou le traîneau sur lisses en hiver. La pinte française équivalait à cinq fois 250 ml et était appelée quart en anglais, soit le quart d’un gallon impérial. Rien à voir avec la petite pinte de bière américaine qu’on nous sert dans les pubs d’Amérique. La pinte américaine fait les quatre cinquièmes de la pinte anglaise, qui elle-même, appelée chopine en français, ne faisait que la moitié de la pinte française.

Si l’on a gardé l’habitude, surtout chez les personnes plus âgées, de parler de « pinte de lait » pour le lait qu’on vend dans du carton ciré dans les épiceries, il faut savoir qu’il s’agit en fait d’un litre, qui correspond à peu près au quart états-unien, qu’on appelait aussi pinte américaine en français, alors que la pint des États-Unis (la moitié de la pinte anglaise) était appelée chopine américaine en français.

Cela me rappelle qu’étant près de la frontière américaine, les automobilistes qui allaient, parce que c’était moins cher, faire le plein de « l’autre bord de la ligne » comme on disait devaient se livrer à de savants calculs. L’essence était vendue au gallon (gallon américain qui faisait seulement les 4/5 du gallon impérial utilisé de notre côté de la frontière) et le prix en dollar américain devait se calculer à 1,07 $ canadien pour chaque dollar américain (le taux de change a été fixe pendant toutes les années 60).

Pour en revenir à la pinte de lait, l’opercule de cette bouteille de verre était formé par un disque de carton diversement orné de dessins et muni d’une tirette qu’on relevait. Les fabricants de ces opercules rivalisaient d’originalité pour la décoration. Certaines personnes en font collection et se les échangent sur Kijiji. Paul Conner a même un site où il présente les différentes bouteilles de lait du Québec qu’il a collectionnées ainsi que les opercules des diverses régions.

En hiver, si l’on tardait à ramasser la pinte laissée sur le perron, le froid faisait geler le lait et le carton se soulevait. En tout temps, la crème montait sur le dessus du lait, car il n’était pas homogénéisé. On recueillait la crème pour faire la cuisine : tarte à la crème, crème fouettée, chou à la crème, etc.

Il arrivait qu’on mette à l’écart un peu de crème pour la faire légèrement surir. Utilisée ensuite dans les biscuits ou les gâteaux, elle donnait une saveur délectable à ces pâtisseries. Les personnes qui affectionnent le goût de rancio qu’on retrouve dans certains xérès par exemple, ou dans les noisettes vieillies dans le foin, connaissent ce goût particulièrement exquis.

Quand à notre tour nous avons eu une vache laitière, j’ai été chargé de transporter les bouteilles de lait à bicyclette pour les clients du voisinage. Cela n’a duré qu’une année et demie environ.

Je me rappelle aussi que chez nous le beurre était clairement associé aux vaches. On en voyait d’ailleurs de beaux portraits sur les emballages en papier ciré qui recouvraient la « livre » de beurre. La tradition d’appeler cette brique « livre » remonte à très loin. Les Québécoises et Québécois ne l’ont pas perdue, mais nombre de Françaises et Français l’appelle encore « livre de beurre ». Elle fait exactement 454 gr au Québec, mais environ 500 gr en France.

Ce beurre provenant de la laiterie (endroit où l’on transforme le lait et la crème en différents produits) d’un village voisin était toujours frais et son apparence était colorée selon les saisons : verdâtre au printemps, car les vaches mangeaient de l’herbe tendre, jaune en été puisque le foin était plus mur, légèrement orange en automne, car se mêlaient au fourrage des herbacées plus foncées et blanc en hiver puisqu’il y avait surtout de la paille au menu.

Le goût variait donc et la teneur en sel aussi. Les procédés contemporains de fabrication assurent aujourd’hui une parfaite homogénéité des beurres, de sorte que la seule chose qui différencie une marque d’une autre, c’est en fait son prix. Le goût a été aplati et n’offre aucune découverte au chaland qui passe d’une région à une autre.

Quand je pense au lait dont je me suis toujours régalé, je me rappelle mon étonnement d’avoir vu à l’école de nombreux enfants, dont des filles et des fils de fermiers, détester le lait au point d’en être franchement dégoûtés. « Byeurk ! le lait, ça vient des vaches, c’est pas bon. » Ces camarades mangeaient pourtant la viande des vaches, mais la plupart n’en avaient pas vu l’abattage.

Parmi les nombreuses anecdotes qui me reviennent, il y a celle-ci qui date du début de mon séjour à l’Université de Sherbrooke. J’arrivais de l’université du Québec à Rimouski et, dans le Bas-du-Fleuve, on ne connaissait en fait de marques de lait que la Coopérative Fédérée du Bas-Saint-Laurent et la laiterie Laval.

Or, un jour, j’étais dans une sorte de salon à la résidence étudiante pour me rendre à la cantine, mais j’y étais arrivé trop tard, elle venait de fermer. Je demande alors à une camarade s’il y a une machine à distribuer les sandwichs. Elle me répond qu’au bout du couloir il y en a une juste à côté du distributeur de lait Québon. Moi, j’ai compris évidemment le « distributeur de lait qu’est bon ». Je repartis donc : vous avez un distributeur de lait qu’est bon, puis un distributeur de lait qu’est pas bon ? Mais pour quoi faire ? « Ah, ah, t’es drôle ! »

Je n’y entendais rien, mais je suis allé au bout du couloir et j’ai finalement compris qu’il s’agissait d’un seul distributeur de lait de marque Québon.

À mes premières armes comme enseignant au primaire, la classe dont j’avais la charge recevait tous les jours ses berlingots de lait que l’on distribuait aux enfants afin de contribuer à l’équilibre de leur alimentation. Il y en a qui passaient le berlingot à leurs voisins, d’autres qui voulaient le verser dans les plantes et enfin certains croyaient qu’il était approprié d’écraser le berlingot par terre après avoir fini de boire le liquide blanc.

J’ai accepté qu’on passe le lait à un·e camarade si, pour des raisons de conviction ou d’allergie, on ne pouvait en consommer. Ça ne faisait que deux élèves en tout. J’ai expliqué aux autres que les plantes n’en avaient pas besoin, puis j’ai rappelé qu’il n’était pas bienséant de salir le plancher avec des restes de lait et des berlingots vides alors qu’on avait tout ce qu’il fallait pour les récupérer.

J’ai reçu les félicitations du concierge qui me dit : « Toi, mon garçon, j’aime ça passer dans ta classe à la fin de la journée. Le tableau est propre, rien ne traîne sur le plancher, ça prend moins de temps à laver tout ça. » On s’étonnera peut-être que le concierge m’ait appelé mon garçon, mais il s’agissait bel et bien de mon père.

Plus tard, quand j’enseignais à l’Université Laurentienne de Sudbury, je me procurais mon lait, 1 % pour ma consommation quotidienne et 3,25 % pour faire la cuisine, dans les épiceries de la ville. Le lait provenait de la laiterie de Copper Cliff, une ville voisine. La ville, à moitié désertée à cause de l’abandon des mines, était toujours très fière de son passé prospère et l’on voyait sur les litres en carton le dessin de vaches qui paissaient tranquillement (ou broutaient paisiblement) à l’ombre des cheminées fumantes des fonderies parsemées parmi les collines. Je trouvais ce bucolisme assez paradoxal, mais je n’ai jamais entendu personne s’en plaindre. J’ai appris que la laiterie, rachetée plus tard par la firme québécoise Agropur, avait fermé ses portes en 2011. Les produits n’arboraient plus les vaches protégées par les fuligineuses cheminées.

J’avais pris l’habitude de faire mon yogourt à partir de restes de yogourt nature vivant et de lait qu’on fait légèrement chauffer. C’est très facile et peu coûteux, mais la paresse aidant, j’ai perdu cette vertueuse coutume.

Quand nous avons rendu visite à notre neveu et à notre nièce qui habitent Dubaï, j’ai profité d’une visite à un Carrefour local pour acheter un petit contenant de lait de chamelle. Je n’ai pas eu un grand succès avec mon essai, étant le seul à apprécier cette boisson pourtant fort bonne.

Ce fut une joie, en emménageant avec mon conjoint, de trouver en lui un amateur de lait et un gourmand de fromages à mon égal. Heureusement, en vieillissant, nos capacités gastriques diminuent. Je me rappelle qu’on pouvait consommer trois fromages différents au même repas alors qu’aujourd’hui une simple pointe de Douanier peut nous durer quatre jours.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille de lait et de miel, mais les souvenirs laitiers me fournissent de jolis paysages qu’il me plaît d’admirer en mon for intérieur. J’en ai partagé ici quelques esquisses.





17 août 2022

Journalisme, syndicalisme et hégémonie culturelle


L’annonce récente du passage de l’analyste politique Martine Biron de l’emploi de notre radio publique à candidate de la Coalition avenir Québec (CAQ) est une excellente illustration de la force de l’hégémonie culturelle néolibérale.

Comment une personne qui est chargée d’informer la population de manière rigoureuse sur les enjeux politiques peut-elle se présenter pour un parti antisyndical, inerte en matière d’environnement, soumis aux diktats de la pensée économiste, pour qui « permettre de faire de l’argent » est le maître-mot de toute décision, qui nie le racisme systémique, qui ne comprend de la crise du logement que son aspect ajustement de l’offre à la demande, qui se méfie de l’immigration, qui défend une catholaïcité tournée contre les femmes musulmanes, qui mine le secteur public pour l’accuser ensuite d’être inefficace, sinon parce qu’elle est convaincue de la naturalisation de ces positions et qu’elle n’en voit pas le caractère idéologique affairiste ?

Il est d’ailleurs frappant que les publicités pré-électorales de la CAQ disent textuellement que le parti de François Legault, où l’on pratique le culte du « cheuf », exactement comme autrefois dans l’Union nationale de Maurice Duplessis, n’est pas un parti idéologique, c’est-à-dire le discours d’un parti néolibéral qui se défend bien d’être néolibéral.

À cet égard, il y a beaucoup de points communs entre le pseudo-parti de centre qu’est la CAQ (autrement dit un parti de droite qui se cache) et les divers avatars (En Marche arrière, Ensemble contre tous, Renuisance et autres appellations toutes plus antithétiques les unes que les autres) du pseudo-mouvement de centre du Petit Caporal en polléon français :

— négation du caractère profondément idéologique des pratiques néolibérales ;

— valorisation délirante du privé au détriment du public ;

— antisyndicalisme primaire ;

— gourouisation du chef ;

— psychologisation des problèmes sociaux ;

— collection de candidats affairistes ;

— utilisation de la novlangue ;

— ministres chargés de faciliter la dérogation aux règles environnementales et éthiques ;

— individualisme effréné ;

— préférence pour les primes et les chèques cadeaux qui ne servent qu’une fois plutôt que de bloquer les prix ou d’augmenter les salaires ;

— formation accélérée de type commercial aux futur·e·s enseignant·e·s ;

— mépris de la population tout en flattant la compétition de tous contre chacun ;

— instrumentalisation des immigrants ;

— islamophobie ;

— etc.

L’illusion centriste fonctionne toujours de la même façon : on fait des promesses à gauche et à droite pour ratisser large dans le bassin électoral, puis une fois élu on ne tient que les promesses de droite. La recette est aussi vieille que le monde, mais elle continue à berner les naïfs et naïves de toutes les couleurs ainsi que les volontairement aveugles.

Entre l’usage de la novlangue et la pratique férocement mercantiliste de la politique, tout ce bataillon d’amateurs pressés de se jeter sur l’assiette au beurre ne doute pas un instant de son bon droit, parce que comme le chantait ABBA The Winner Takes It All. Cette conception de la politique comme un jeu où, si les dés roulent pour nous, on n’a de compte à rendre à personne relève de la pensée néolibérale selon laquelle s’enrichir individuellement est le seul but de la vie peu importe les dégâts à l’environnement ou encore aux classes sociales défavorisées.

Les poncifs néolibéraux sont tellement ancrés dans la culture ambiante qu’ils sont, comme je le disais plus haut, naturalisés, c’est-à-dire considérés comme des données de base et non comme le résultat d’une structure de pouvoir. C’est ainsi que dans les médias on ne se demande jamais pourquoi les négociations entre employeurs et syndiqué·e·s traînent. Tout le monde croit naïvement que les patrons font vivre leurs employé·e·s alors que c’est exactement l’inverse. On présente toujours la grève comme quelque chose d’horrible alors que c’est un moyen légal de pression qui fait suite à l’inaction ou aux actions nuisibles du patron.

Quand les dirigeants d’une entreprise décrètent un lock-out, les médias ne présentent pas l’affaire comme un coup contre les employé·e·s, mais quand les syndiqué·e·s annoncent une grève, on parle de « menace » et, si la grève est déclenchée, on parle de « prise d’otages ». La grève n’est pas une menace, c’est un droit chèrement acquis. C’est encore moins une prise d’otages puisque personne n’est retenu, attaché ni menacé. Il ne viendrait à personne l’idée de qualifier le lock-out de barrage destiné à affamer les employé·e·s et, pourtant, il s’agit de priver légalement les syndiqué·e·s de leur gagne-pain.

Si les médias jetaient un éclairage plus cru sur cette disparité dans la façon de concevoir les rapports sociaux, l’hégémonie pourrait commencer à changer. Entre temps, des personnes dont le rôle était pourtant de montrer la réalité joignent une équipe qui travaille contre le bien-être général sans état d’âme puisque ça signifie une amélioration individuelle temporaire de pouvoir ou de richesse pour elles ou pour celles qui leur ressemblent.

Et si des anciens représentants syndicaux se sont joints à l’équipe depuis, c’est exactement le même phénomène qui est à l’œuvre : des personnes dont le rôle était pourtant de défendre l’égalité joignent une équipe qui travaille contre cette égalité sans état d’âme parce qu’on a affaire à des individus qui, confondant le collectif et le social (sujet que j’ai déjà expliqué dans le billet du 26 avril 2022), n’utilisent le poids collectif que pour l’amélioration de leur sort individuel comme l’hégémonie ne cesse de le leur souffler à l’oreille.





28 juillet 2022

Lettre ouverte à l’entreprise de téléphonie Bell

Une copie conforme de cette lettre est envoyée au Conseil de la Radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC)


Le lundi 11 juillet 2022, nous recevons l’avis que notre facture de téléphonie Bell est disponible sur le site. Nous y allons et nous connectons sur notre compte. Il est impossible de télécharger la facture à partir du site et on ne trouve aucun moyen d’en informer directement les responsables.

Après des essais infructueux pendant quatre jours, en désespoir de cause, le vendredi 15 juillet, on se livre à une séance de clavardage, pendant laquelle on nous conseille d’aller sur le site anglais, où, là, comme par magie, ça fonctionne.

En quoi l’architecture d’un site en français est-elle si différente d’un site en anglais pour que la simple fonction « téléchargement » ne soit pas possible dans le premier et facile dans le second ?

Nul doute que cet afflux soudain de passages de clients francophones sur le site en anglais, dû par votre faute à un bogue du site en français, vous servira de prétexte pour donner encore moins de services en français.

Quand je suggère à mon interlocuteur (réel ou robot) de transmettre ma plainte sur ce sujet à ses patrons, les phrases deviennent incohérentes et on me renvoie poliment en me remerciant pour ma loyauté à Bell. Il faut le faire !

Le dépôt d’une plainte donne suite à une série de réponses ubuesques où il est question de conversations téléphoniques qui n’ont jamais eu lieu, de plainte qui a « été escaladée » et de « sudation résolue ». Décidément, chez vous, on ne parle pas français et on ne comprend rien aux plaintes.

Finalement, on reçoit le 26 juillet (11 jours plus tard) un avis selon lequel il est désormais possible de télécharger la facture sur le site en français. Donc, plus de problème ! On prouve ainsi, une fois de plus, qu’on n’a absolument pas compris les motifs réels de la plainte, pourtant textuellement formulés comme suit dans la plainte déposée le 15 juillet 2022 à 7 h 56 :

1. Que le site en français ne soit pas aussi fonctionnel que sa version anglaise montre le manque total d’intérêt que vous avez pour la clientèle francophone.

2.Que vos employé·e·s (ou vos robots) n’aient pas la possibilité de vous transférer les plaintes montre votre absence de préoccupation pour les vrais besoins de vos clients.

Cette plainte s’adresse spécifiquement à Bell, mais outre la nonchalance absolue à l’égard du français, on pourrait génériquement reprocher à elle et à toutes les autres entreprises de télécommunication leur opacité, leur désintérêt pour la clientèle (autre que de leur soutirer sans cesse plus d’argent), la difficulté extrême de pouvoir trouver une adresse où une personne sensée et capable de lire pourra comprendre les questions qu’on pose et d’y répondre de manière intelligente.

Si nous avions des gouvernements dignes de ce nom, les télécommunications, en tant que service essentiel dans nos sociétés actuelles, seraient nationalisées. Il y aurait des comités de services aux usagères·usagers dont les coordonnées seraient inscrites sur la page d’accueil du service de téléphonie, d’Internet ou d’autres communications.

Cette lettre ouverte est soumise aux médias et transmises aux correspondants suivants :

Copies conformes :

— Mirko Bibic, président et chef de la direction, BCE et Bell Canada

— John Watson, président de groupe, expérience client

— Service des plaintes du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes

— Pablo Rodriguez, Ministre du Patrimoine canadien et lieutenant du Québec

— Nathalie Roy, Ministre de la Culture et des Communications du Québec

— Catherine Dorion, porte-parole du deuxième groupe d’opposition en matière de culture et de communications





4 juillet 2022

Crise du logement : le sens des mots


Quand on entend dire à la radio publique que des centaines de familles n’ont pu se trouver un « logement abordable », on mesure à quel point ni les dirigeants ni les médias ne comprennent ce que signifie vraiment la crise du logement.

Il n’y a pas crise seulement parce que l’offre ne rencontre pas la demande, mais parce que les logements disponibles sont insalubres, mal isolés, inadaptés et beaucoup trop chers. Tout cela parce que l’on a laissé le parc de logement locatif se développer à la va-comme-je-te-pousse au gré de l’appétit des grands promoteurs immobiliers et des spéculateurs.

C’est là qu’intervient le maudit vocable d’abordable qui, tout comme la bonne gouvernance ou la saine gestion, est la façon de dire « selon les règles des rapaces capitalistes ».

Vous savez ce qu’on entend souvent par un logement abordable ? C’est par exemple un trois pièces et demie à 1000 $ par mois et un quatre pièces et demie à 1400 $ par mois. Eh bien, moi j’appelle ça des loyers exorbitants. Ex-orbiter, c’est faire sortir de l’orbite. Littéralement, ces loyers vous coûtent les yeux de la tête.

Si j’avais été dans la malheureuse situation de devoir déménager, j’aurais trouvé facilement des annonces de « logement abordable », dont j’aurais été incapable de payer le loyer exorbitant et parfaitement inabordable.

La situation ne serait jamais devenue si épouvantable si on avait institué un registre des baux de location résidentielle. Cela aurait permis aux nouveaux locataires de voir à quel point on leur refile des augmentations exagérées. La situation ne serait jamais devenue si désespérée si on avait institué un contrôle des loyers pour éviter la surenchère dans la recherche de locataires friqués et peu avisés. Cela aurait permis aux familles de trouver des logements accessibles.

Maintenant, il revient à l’État de favoriser le développement de logements sociaux et d’habitations à loyer modique. Je sais que cette dernière expression n’a plus cours depuis des décennies, mais on n’aurait jamais dû l’abandonner, car c’est bien de cela qu’on a besoin : des loyers modiques pas des logements abordables inabordablement exorbitants.





22 juin 2022

La tentation de la technocratie


On a souvent entendu depuis le début de la pandémie : « Il faut écouter la science. » « Les gouvernements devraient écouter les scientifiques. »

De là à remettre le destin politique des sociétés sans discussion entre les mains des scientifiques, il y a une marche qu’il faudra se garder de franchir. En effet, la science n’a pas en soi de visée politique ou sociale, encore moins morale et, si elle doit être conduite de manière éthique, cette dernière discipline, l’éthique, n’est en aucune façon déterminée de manière scientifique, ni une fois pour toutes.

Le rôle de la science est de dire ce qui est et ce qui peut être. Décider ce qui doit être relève de l’éthique et de la politique, c’est-à-dire de l’art de négocier ce qui sera socialement préférable en respectant à la fois la démocratie, la volonté générale et les minorités. Le descriptif (la science) et le prescriptif (la politique et l’éthique) ne sauraient se confondre.

Le terme technocratie réfère surtout aux spécialistes et techniciens, mais il convient aussi à un gouvernement qui se ferait par les scientifiques, comme l’appelaient les partisans de la technocratie au vingtième siècle. J’emploierai donc ce terme, même si plus précisément en se référant à la racine grecque, on pourrait parler d’épistémocratie. En fait, ici je m’attaque à tout ce qui pourrait relever d’un gouvernement par les experts.

Rien n’autorise à croire qu’un·e scientifique assume une meilleure gestion qu’une autre personne. Doit-on rappeler une certaine gouverneure générale du Canada qui, toute scientifique qu’elle était, fut parfaitement inapte à gérer son personnel ?

La tentation de la technocratie conduit à des erreurs, car elle suppose que les experts savent mieux que les gens ce qui est bon pour eux. La science a parfois ses préjugés. C’est ainsi qu’on a eu des médecins qui, au lieu de sauver les femmes d’un mari cruel, ont préféré les traiter d’hystériques. C’est ainsi que certains savants ont cru mesurer la supériorité des races en comparant la taille de leur cerveau par rapport à celle de leurs organes génitaux. C’est ainsi que j’ai connu un cybernéticien qui n’arrivait pas à comprendre qu’un système puisse avoir des conséquences imprévues ou non voulues par la programmation.

Les experts négligent souvent de s’ouvrir au changement. C’est ainsi qu’on a eu des agents syndicaux qui traitaient les plaintes de leurs membres à la lumière des règles de l’état contemporain du Droit du travail plutôt qu’à celle des revendications légitimes visant à l’améliorer et à le contester au besoin. Et d’autres qui adhèrent à la théorie de la « saine » gestion sans se demander qui a défini ce que ce mot signifiait, souvent des penseurs pro-patronaux.

Les scientifiques qui ont conçu le terme d’inverti pour désigner les homosexuels tenaient pour acquis que la sexualité normale est la sexualité hétérosexuelle. C’est une évidence puisque c’est elle qui garantit la reproduction. Or, pourtant, il leur a échappé que ce n’est pas l’hétérosexualité qui garantit la reproduction, mais bien la rencontre des gamètes. Il y a, à moins d’être un catholique dogmatique, d’une part la sexualité et d’autre part les occasions où cette sexualité donne lieu à des gestations.

Certains savants au XIXe siècle se sont mis à mesurer les crânes et à déterminer selon leur forme les capacités des sujets ainsi étudiés. C’est de cette époque que vient l’expression « avoir la bosse des maths », indiquant par là que certaines particularités de la forme de la tête ont une influence sur les aptitudes dans un domaine où un autre. On sait aujourd’hui que c’était absurde.

Il fut une époque où l’on ne jurait que par la génétique et l’implacable hérédité. Depuis l’épigénétique, on se rend compte que ce n’est pas si simple. Généraliser et surgénéraliser est toujours risqué.

Il convient également de savoir que les scientifiques sont assez souvent, en dehors de leur spécialité très pointue, d’une navrante nullité. Je vais vous en fournir ici quelques exemples glanés au cours de ma fréquentation des questions scientifiques, techniques et politiques.

On rappellera d’abord les interprétations délirantes d’une expérience sur la surpopulation de rats de laboratoire, rapportées dans le film Ratopolis. On y voyait des rats mâles exercer leur domination sur d’autres rats mâles en s’accouplant de force avec eux. J’entendais partout autour de moi dire que la surpopulation causait l’homosexualité. Je répondais : c’est parfaitement idiot. On me répliquait : « Mais, Francis, c’est prouvé, c’est scientifique ! » Et je reprenais : Non, ce n’est pas prouvé, ce n’est pas scientifique, c’est juste idiot !

Il ne venait à l’idée de personne de contester une hégémonie machiste, homophobe et hétérosexiste qui met sur le même pied le viol et la relation sexuelle mutuellement consentie. De savants hurluberlus n’avaient toujours pas compris que le viol est d’abord et avant tout un abus de pouvoir, pas un geste d’amour. Finalement, et ça me désole de devoir encore le répéter aujourd’hui, parce que la connaissance n’a toujours pas fait son chemin dans toutes les circonvolutions de certaines personnes, mais il y a une expérience in situ qui a été faite des milliers de fois depuis que les sociétés humaines existent. Il s’agit de la guerre. Or, pendant la guerre, nombre de soldats violent des femmes. Devrait-on en conclure que c’est la guerre qui cause l’hétérosexualité ?

Ensuite, on évoquera le savant dans le film L’enfant sauvage de Truffaut, film inspiré de faits réels. Le personnage du savant tentait de faire apprendre des mots écrits au pauvre enfant-loup en espérant qu’il ferait le lien entre un objet, un signe écrit qui le représente en français et le son que ces signes écrits doivent évoquer. C’est d’une absurdité délirante, comme l’a si bien illustré le peintre belge Magritte dans ses tableaux La trahison des images et La clef des songes.

Pour que les signes écrits représentent quelque chose, il faut d’abord avoir appris le système d’écriture. Pour que ces signes évoquent des sons, il faut déjà connaître les sons de la langue en question. La démarche du savant ici concerné était d’une stupidité incommensurable. Ce serait comme donner des partitions à un enfant de quatre ans qui ne connaît rien à la musique, lui mettre un violon entre les mains et espérer qu’il joue un solo.

Quand, au Québec, on a instauré l’apprentissage de la lecture globale mot par mot plutôt que l’apprentissage par syllabes, on s’est basé sur le fait que des études démontraient que le vocabulaire se développait plus vite de cette façon. Le problème, c’est que la langue française n’est pas idéographique mais syllabique et que, maîtriser une langue, c’est bien plus que de posséder du vocabulaire.

Avec cette méthode visuelle, le vocabulaire se développe vite, mais tout s’arrête là et l’élève est incapable de concevoir les déclinaisons et les conjugaisons. Il n’arrive pas à découvrir de nouveaux mots, car il n’a pas compris la structure syllabique de la langue. C’est comme si, se rendant compte que certaines personnes vont plus vite en fauteuil roulant, on obligeait tout le monde à se déplacer ainsi. On irait plus vite, mais on ne développerait pas nos jambes et on aurait du mal avec les escaliers.

Ç’a donné par exemple des enfants de la ville qui, voyant le mot renard, pouvaient tout aussi bien dire « chien » ou « loup », car l’image associée à ce mot était celle d’un canidé. Or, l’image mentale d’un mot en français doit être stimulée par l’association syllabique qui crée une série de sons. L’image mentale que doit retenir l’enfant qui voit le mot renard ne doit pas être une photo d’un canidé, mais la séquence phonétique [rə] + [nar].

L’enfant qui dit « chien » quand il voit le mot renard ne dispose pas de la connaissance permettant de comprendre qu’un mot d’une seule syllabe ne peut être représenté par deux syllabes écrites. Les mots nouveaux ou les déclinaisons de mots connus n’ayant pas d’image visuelle dans la mémoire du sujet deviennent des mystères difficiles à déchiffrer, à moins de défaire l’association visuelle et de créer une image mentale auditive par dessus alors qu’elle devrait être intermédiaire.

Les victimes de cette méthode sont faciles à reconnaître : la plupart ajoutent les lettres ent ou nt à la fin d’un verbe à l’infinitif s’il est précédé d’un pronom pluriel (nous, vous, les, leur).

On a aussi vu un coanimateur d’une ludique émission de télé de vulgarisation scientifique se prononcer sur le caractère dégueulasse de la présence d’acariens dans la croûte de certains fromages, chose que les services de santé nous serviraient à éviter. J’en ai profité pour écrire à la chaîne où il officie que, justement, les acariens dans la croûte du beaufort, de la mimolette et du parmesan étaient nécessaires à la respiration et au vieillissement de ces grands formages. On m’a répondu que le coanimateur n’était pas fromager mais chimiste. Loin d’être une excuse, c’est la confirmation du reproche que je lui faisais. Quand on ne s’y connaît pas dans un domaine, on ne fait pas semblant et on ne se prononce pas de manière péremptoire.

Certains savants professeurs d’université créent des tests extrêmement difficiles pour évaluer les apprentissages à la fin d’un trimestre. Ensuite, ils prennent les résultats et les distribuent sur une courbe de Gauss (en forme de cloche), ce qui leur permet d’établir qui est dans la moyenne et qui a des notes supérieures. Cette pratique ne permet en rien de savoir si les personnes savent vraiment ce qu’il convient de savoir.

Une pratique plus appropriée consiste simplement à déterminer l’ensemble des connaissances essentielles dans un corpus donné et à créer un test qui permet de savoir qui les maîtrise. Le résultat permettra d’éliminer toutes les personnes qui n’en connaissent pas assez (que ce nombre soit ou non conforme à la répartition de la cloche de Gauss, car une population universitaire dans une discipline particulière n’est pas une population normale au sens statistique du terme) et d’accorder la note de passage aux personnes qui en savent assez (que ce nombre soit supérieur ou inférieur au nombre prévu par la cloche de Gauss), car ce serait une injustice d’éliminer une personne qui en sait suffisamment, mais moins que la moyenne arbitraire d’un groupe non normal, et ce serait une erreur dangereuse de garder une personne qui ne sait pas ce qu’il faut savoir juste parce que la moyenne de son groupe n’en sait pas assez.

De nombreux scientifiques parlent de l’année zéro ou du patient zéro, ce qui est une absurdité logique. Ils confondent la numérotation et la quantification. Or, qu’il s’agisse de patients ou d’années, on cherche à les compter, pas à les numéroter, sinon on ferait tout aussi bien de leur assigner une lettre a, b de l’alphabet latin, puis de l’alphabet grec, puis de l’alphabet latin doublé du grec, puis triplé et ainsi de suite, ce qui serait moins stupide que de prétendre que la deuxième personne à être affectée d’une maladie est la patiente numéro 1, ou que les Croquants se sont soulevés pendant la zérotième année du règne de Louis XIV.

J’ai un jour assisté à une conférence sur l’éventualité de développer la fusion nucléaire comme forme d’énergie. C’était au début des années 80 (du vingtième siècle, il va de soi). L’un des avantages de cette procédure si on arrivait à la maîtriser, c’est qu’elle ne produirait pas de déchet radioactif, seulement une évacuation considérable de chaleur.

À la fin de l’exposé, je suis allé voir le conférencier et lui ai demandé : Mais que faites-vous de cette importante diffusion de chaleur dans l’environnement ? La réponse m’a stupéfié : « Mais, de la chaleur, on n’en a jamais trop, tout le monde aime ça. » J’ai dit : Donc, vous ne le savez pas. Puis, je suis parti. Certes, la question du réchauffement de l’atmosphère n’était pas à la mode à l’époque, mais on savait déjà, par exemple, que, dans nos régions, les sols ont besoin d’être recouverts de neige en hiver pour protéger les vergers du gel, ou à tout le moins d’une période de dormance. Or, beaucoup de centrales diffusant beaucoup de chaleur à la proximité de terrains agricoles auraient peut-être des effets nuisibles. Inimaginable pour notre savant, car ce n’était pas dans sa spécialité.

Certains tests permettent, grâce à des électrodes, de déterminer par un signal électrique avant que le sujet en ait conscience quand et dans quel sens une certaine décision relativement simple (choisir une couleur entre deux, faire ou pas tel geste) sera prise par lui. On a utilisé cet argument comme preuve que le libre-arbitre n’existe pas.

Or, ce n’est pas un argument contre le libre-arbitre. La grande découverte que voilà : les processus de réflexion et de décision sont en grande partie inconscients. Ils émergent ensuite à la conscience. Le fait que la décision ne soit pas complètement consciente ne signifie nullement qu’elle ne vienne pas de la personne elle-même, au contraire on peut dire justement qu’elle vient du plus profond d’elle-même. Il y a beaucoup d’arguments contre le libre-arbitre, mais celui-là est à côté de la plaque. Cela dit, on sait bien qu’une décision est loin d’être si libre qu’on le pense puisque de nombreux déterminismes nous affectent.

Quand un savant en sarrau blanc déclare sur les plateaux de télé qu’un verre de jus de fruits, c’est la même chose qu’un verre de coca, il ne se concentre que sur la quantité de sucre. Il oublie tout le reste. Le goût des fruits est plus agréable que le goût du coca. En général, l’effet désaltérant est plus grand avec le jus de fruit. Rares sont les personnes qui prennent deux verres de jus de fruit de suite, alors que j’ai connu des personnes qui buvaient deux litres de coca par jour, étant donné que le coca n’étanche pas la soif. Il n’y aucune fibre ni aucune vitamine dans le coca. Oui, la quantité de sucre est la même. Mais, la vraie conclusion doit être : on ne boit pas du jus de fruit pour réduire l’ingestion de sucre. Dire que le coca est l’égal du jus de fruit est fallacieux.

Un autre scientifique en sarrau blanc, qui se pique assez habilement et avec un certain succès de journalisme, demande aux politiques d’être aussi rigoureux dans leur métier que les scientifiques dans le leur. On a envie de lui retourner le compliment. En effet, ses amusantes expériences effectuées sur une centaine de cobayes humains dans des contextes parfois loufoques relèvent du divertissement, en tirer des conclusions sérieuses pour notre conduite quotidienne serait exagéré.

Et que dire de toutes les niaiseries que de savantes études racontent sur les personnes gauchères parce qu’elles ont plus d’accidents que les personnes droitières ? Il suffirait d’obliger ces dernières à travailler avec des outils et des environnements conçus spécialement pour les personnes gauchères. Elles aussi auraient des accidents. Il ne faut pas mettre l’inadaptation du milieu au passif de la personne différente.

En dehors de leur domaine d’expertise, les scientifiques ne sont pas plus aptes que nous à prendre de sages décisions concernant l’avenir de nos quartiers, de nos villages, de notre santé, de nos familles et de notre société. Cela ne signifie pas qu’il faille mépriser les scientifiques ou se lancer dans les bras des vérités alternatives.

Il faut simplement reconnaître que la science relève des scientifiques, qu’elle permet de déterminer les faits, faits qui sont essentiels à l’argumentation sérieuse. Mais les faits bruts ne disent pas dans quel sens orienter une décision. Ni les connaissances ni la rationalité ne permettent de garantir un choix éthique. On a vu, par exemple, comment la connaissance scientifique a permis de rendre plus efficaces les horribles engins de mort qu’étaient les chambres à gaz sous le régime nazi. La science par elle-même ne porte pas de valeur humaniste.

La politique pour sa part, surtout le politique, c’est-à-dire les affaires de la πολις (la cité), relève des citoyen·ne·s. Seule la délibération bien informée (d’où l’importance des connaissances scientifiques), en fonction des besoins de la population, de l’éthique, de la volonté générale, tout en préservant le respect des minorités, permet de prendre des décisions politiques. C’est pourquoi la démocratie reste, comme le disait Churchill, le pire régime à l’exception de tous les autres.





30 mai 2022

Fierté : du marginal au politique


Aujourd’hui 30 mai 2022, il y a exactement 20 ans que, par une proposition que j’ai portée au 60e Congrès de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) appuyée par mon camarade Jacques Tricot, on a reconnu le rôle politique de la participation au Défilé de la Fierté en inscrivant cette activité dans le budget de la CSN, tout comme c’était déjà le cas depuis des décennies pour le 1er mai, Fête internationale des travailleuses et travailleurs, ainsi que pour la Journée du 8 mars pour les droits des femmes.

Il ne s’agissait évidemment pas de notre seule initiative personnelle. Cette réalisation fut le résultat d’un long travail qui avait été mené depuis la fin des années 80 au Comité LGBT+ (à l’époque, il s’appelait le comité « gais et lesbiennes ») du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN (CCMM-CSN).

Avant que cela devienne une proposition appuyée par le Conseil central de Montréal, il a d’abord fallu convaincre l’exécutif de la nature proprement politique de cette action en expliquant qu’elle commémore l’émeute du bar Stonewall Inn de New York en juin 1969, véritable bougie d’allumage des revendications LGBT dans le monde, chose qui n’était pas particulièrement connue en dehors des cercles militants.

Certaine personne m’avait même suggéré de reporter cette proposition au congrès suivant puisque le congrès d’alors mettait en jeu le poste de la présidence, pour laquelle étaient en lice Claudette Carbonneau et Marc Laviolette, et qu’il fallait éviter que certain·e·s congressistes n’utilisent cette question comme pomme de discorde. Je trouvais cet argument fort byzantin et je me demandais bien en quoi l’élection à la présidence aurait pu y être liée.

À la reprise des travaux après la pause de l’après-midi du mercredi 29 mai, je m’approchai de Marc Laviolette, président encore en poste, pour m’ouvrir auprès de lui de cette suggestion que je n’arrivais pas à bien comprendre. Sa réponse fut très verte et très réconfortante : « Qu’est-ce que c’est que ces affaires-là ? Ta proposition est légitime, et je ne connais personne à l’exécutif ou parmi les candidatures qui va s’y opposer ! Présente-la, je suis sûr qu’elle va passer très majoritairement. »

Une autre personne m’avait prévenu que, quand une proposition se faisait dans le cadre du budget, on avait intérêt à « dormir la nuit précédente à côté du micro si tu veux être le premier à parler, parce que, dès que quelqu’un embarque sur un commentaire du budget, on est parti pour une longue discussion. » Certes, l’expression dormir à côté du micro n’était pas à prendre au pied de la lettre. On a le langage coloré, à la CSN.

Le jeudi 30 mai 2002 au matin, j’entrai très tôt dans la salle du congrès, qui se tenait à Québec, et je choisis un micro qui serait à gauche pour les personnes qui sont à la table en avant. Tout de suite après l’ouverture et la présentation du budget, je levai la main et fis ma proposition. Jacques Tricot, qui était assis du côté gauche de la salle, donc à droite pour la table d’en avant, se leva et donna son appui.

J’expliquai la teneur de la revendication : offrir une place dans le budget pour une activité réalisée chaque année et dont le rôle est proprement politique. Aucune question, aucune discussion. Un véritable silence de mort. Personne ne demanda le vote. La résolution fut adoptée à l’unanimité. Après quelques secondes de silence, on passa aux questions suivantes.

Le 30 mai, c’est l’anniversaire de naissance de mon père, qui était hélas décédé six ans plus tôt. J’étais bien fier de ce que j’avais accompli ce jour-là et je crois qu’il aurait été très fier aussi, lui qui avait été le seul en 1990, lorsque j’avais présenté mon compagnon, à le regarder droit dans les yeux, à lui serrer les bras et à lui dire : « Tu es ici chez toi. » Et à agir en concordance.

À la pause du matin, ce jour-là, j’entendis quelques rumeurs et, m’approchant d’un groupe, je surpris cette phrase : « Ça va être quoi la prochaine fois, les itinérants ? », suivie de regards entendus de se taire, car j’étais à portée de voix. Tout n’était pas gagné dans les cœurs de nos membres.

Le lendemain, comme nous en avions convenu Jacques Tricot et moi, c’est lui qui faisait la proposition de mettre en fonction le Comité gais et lesbiennes de la CSN, et c’est moi qui donnerait l’appui. Jacques expliqua l’intention de la proposition avec un historique approprié.

Je pris ensuite la parole pour dire à quel point, pour la CSN, tout le monde a son importance. Je signalai que la veille j’avais entendu des rumeurs : on se demandait si on créerait un comité pour les personnes itinérantes. Je fis valoir que, si on avait des préjugés contre les personnes de la rue, on faisait fausse route. Que toute personne dans la société a droit à sa dignité. Que chaque pas que nous faisons en faveur de l’égalité rehausse notre humanité. Personne ne demanda le vote. L’unanimité fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements.

Mission accomplie ? Pas tout à fait. Il fallait encore comme je le disais plus haut gagner le cœur de l’ensemble de nos membres. Le chemin serait long avant de faire reconnaître l’égalité complète sur papier, puis l’égalité sociale. On s’en approche, mais ce n’est pas encore ça, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que les femmes n’ont toujours pas atteint la pleine égalité. Un camarade m’a même rapporté il n’y a pas si longtemps que, d’après un élu d’une région rurale, la question LGBT+ était une affaire strictement montréalaise. C’est tout dire. Bravo à toutes les personnes qui tiennent encore le flambeau !





14 mai 2022

L’écho des tavernes


Mon cousin Arthur est un « ti-Jos connaissant ». Il a le verbe haut à la taverne et il exprime avec force convictions ses sentiments, qu’il appelle obséquieusement des opinions, confondant sans vergogne les impressions nées de son expérience personnelle avec des faits scientifiquement prouvés.

Vous avez sans doute parmi vos connaissances ou votre parenté l’un de ces « génies » qui, pour être allé à la pêche trois fois, se déclare expert du lancer léger, qui, pour avoir visité l’aéroport d’Amsterdam, peut vous instruire de la psychologie des Néerlandais·es, et qui pour avoir acheté un sandwich à la station service en faisant le plein au Luxembourg en route vers l’Allemagne, épiloguera sur sa contribution à la gastronomie luxembourgeoise.

Ce qui fait de la peine à Arthur, c’est de savoir que ses indispensables propositions pour l’amélioration de la société, car sa mère lui a appris à saisir les gens au premier regard, ne fassent pas l’objet de séminaires dans les officines gouvernementales et que Benito Lamontagne ne l’invite pas à son émission du midi pour en deviser en long et en large comme il se doit.

Or, il se trouve qu’une vedette, Carlos de Grègues, ayant fait le tour de la Gaspésie deux fois, a publié un livre sur les meilleures façons de redresser l’économie gaspésienne :

— changer les dates de pêche au homard pour le mois de décembre, car on aime le homard à Noël, et de celle au crabe pour deux semaines avant Pâques, parce que ça ferait une bonne entrée avant l’agneau ;

— séparer dans les enclos les caribous avec bois de ceux qui n’en ont pas parce qu’ils ne se comportent pas pareil et que les premiers pourraient blesser les seconds ;

— réouvrir la mine de Murdochville pour redonner le goût de l’effort à la population gaspésienne et la rendre plus active ;

— donner toute la forêt domaniale aux entreprises forestières afin qu’elles en assurent l’exploitation ;

— céder toutes les routes au privé, parce que le privé, c’est toujours mieux que le public ;

— doubler le prix des chambres de motel, ce qui fera accourir les touristes, étant donné que ce qui est plus cher est toujours meilleur ;

— boucher le trou du Rocher Percé pour le dévoiler seulement devant les clients qui s’en seront montrés dignes en ayant misé le plus aux enchères conduites par Sotheby’s.

Nombre de citoyen·ne·s de Gaspésie lui sont tombés dessus à bras raccourcis pour qualifier ses suggestions de farfelues. En réaction, l’Association des vedettes bourgeoises, épaulée par la Ligue des éditorialistes ni à droite ni à gauche, surtout pas à gauche, s’est portée à la défense du malheureux essayiste improvisé en invoquant son « droit » de s’exprimer.

Une préfète de municipalité régionale fit opportunément remarquer qu’il ne s’agit pas tant d’une question de droit, dont la star n’a absolument pas été privée et dont elle a abondamment usé, mais plutôt de moyens, que d’autres beaucoup mieux au fait des causes et des effets n’ont pas à leur disposition.

Le livre de monsieur de Grègues est au sommet des ventes et son auteur trône sur toutes les tribunes, au grand désarroi du bon Arthur, dont les lettres à la rédaction ne font même pas l’objet d’un accusé de réception. Tant d’injustice ne laisse de le démoraliser. Après tout, la seule différence entre l’aura du nouvel économiste et celle du philosophe de taverne ne réside que dans leur capacité à mobiliser les micros, les caméras et autres appareils de diffusion.

On a beau trouver Arthur un peu ridicule, on se sent pris de pitié et l’on doit bien reconnaître que ses discours, bien que peu méritoires, ont la même valeur que ceux de l’essayiste du dimanche. Peut-être la suggestion que voici rétablirait-elle l’équité : les grands médias pourraient créer une chronique hebdomadaire intitulée L’écho des tavernes. On tirerait chaque fois au sort un nom parmi ceux des habitué·e·s de ces débits de boisson. La personne choisie deviendrait ainsi commentatrice de la semaine dans le cadre de cette chronique et par voie de conséquence nous ferait un honneur inestimable en nous gratifiant des bienfaits de ses lumières.





26 avril 2022

L’individuel, le collectif, le social


Le gouvernement de François Legault est foncièrement individualiste comme l’est son chef. C’est pourquoi il est incapable de penser le social qu’il assimile au mieux au collectif, c’est-à-dire à une collection d’individus. Je me rappelle l’une de ses phrases d’encouragement à la population pendant cette interminable pandémie : « On est 8 millions de Québécois, je peux pas croire qu’on peut pas se tenir pour réussir à vaincre ce virus. »

Or, 8 millions de Québécois, c’est beaucoup plus que 8 millions de personnes. C’est une société complète avec toutes ses interactions, ses institutions, ses courants de pensée, ses groupes sociaux, ses classes et leurs intérêts divergents, ses associations, ses syndicats, ses partis, son hégémonie culturelle, toutes choses qui ne fonctionnent pas par aggrégation de comportements, mais plutôt selon des mouvements qui sont propres à leur structure.

Le problème essentiel des individualistes, c’est qu’ielles posent leur conscience individuelle comme l’alpha et l’oméga de la réalité. En fait la conscience individuelle, bien que point de départ incontournable de notre appréhension du monde, est aussi notre limite principale à sa compréhension.

Parce que notre conscience, construite au fil du temps par l’interaction entre nos perceptions et notre mémoire, n’est qu’un pâle reflet de la réalité même si, en même temps, elle est la seule porte pour la connaissance et l’interprétation du monde. C’est bien sûr en arrivant à l’objectiver qu’on peut réussir à faire la part des choses entre notre volonté subjective, notre réalité objective, les réalités objectives des autres et les réalités subjectives des autres.

Mais même en tenant compte de tous ces aspects, on ne dépasse pas l’individuel. Il y a plus. Certes le collectif exige de prendre en compte les besoins d’une multitude, mais cela n’épuise pas le social, car le social, c’est aussi les interrelations qui se nouent entre les différentes instances d’une population donnée. Si l’individuel et le collectif sont en constante négociation, le social transcende les deux dans toutes leurs réalisations.

Le poids d’une communauté, ce n’est pas uniquement le poids du nombre, mais aussi son poids social constitué de toutes les interactions qu’elle implique et du comportement global, lequel ne réside pas dans l’addition des comportements individuels et ne saurait être révélé par la dissection individuelle.

L’individualiste dit qu’un couple est formé de deux personnes, donc 1 + 1 = 2. Les socialistes, quelle que soit leur tendance, savent qu’un couple constitue plus que deux entités : il y a chacune des deux personnes et leurs interactions avec le monde, mais il y a aussi la nouvelle unité, le couple, et ses interactions avec le monde. Chacun·e est à même d’observer qu’un couple ne se comporte pas comme une addition de deux personnes. À tel point qu’il est facile d’observer dans une foule les groupes de deux personnes qui se comportent comme deux individus séparés et les personnes qui se comportent comme faisant partie d’un couple. Il faut donc reconnaître qu’en calcul social 1 + 1 = 3.

En fait, dans toute association, les interrelations permettent de donner des additions comme 1 + 1 + 1 = 7, soit, dans ce cas précis, chacune des unités, les trois dyades différentes plus le trio qui ont des interrelations avec le monde. La formule pour trouver le nombre d’entités sociales créées par un ensemble de n membres est donc 2n – 1. Pour un ensemble de quatre personnes, on a ainsi 15 entités, pour cinq personnes, on en a 31 et ainsi de suite. Comme le résultat de l’équation augmente rapidement avec le nombre de membres de la communautée étudiée, on peut, pour les ensembles excédant 10 personnes, décider d’arrondir et se contenter de parler de 2n, car soustraire 1 d’un nombre supérieur à 1000 n’a pas beaucoup de valeur significative.

Certes, plus le nombre de membres d’un groupe est grand, plus les entités relationnelles sont potentielles : toutes les dyades, tous les trios encore moins tous les quatuors1 ne se réalisent pas dans une ville d’un million d’habitant·e·s.

De même, l’entièreté de la relation formée par un société très nombreuse ne se réalise que de façon fragmentée, car elle est traversée par de nombreux courants. Mais on aurait tort de croire que le nombre soit peu élevé, car d’autres réseaux se forment à partir des groupes communautaires et affinitaires, des clubs, des partis, des syndicats, des équipes sportives, des associations de toutes sortes et autres sociétés de personnes.

Le potentiel est d’ailleurs démultiplié par la création des « personnes morales », qui permettent de donner la personnalité juridique à des créations commerciales ou autres, dont le nombre est théoriquement illimité.

Si on ne tient pas compte de toutes ces interactions, de toutes ces forces sociales, à quoi il faut ajouter l’influence inconsciente de l’idéologie, on ne comprend rien à une société et l’on est réduit à une vision sans aucune hauteur de vue comme celle que nous offrent le gouvernement Legault et son violent concurrent libertarien le Parti conservateur du Québec, lesquels résument la vie sociale en affrontements d’intérêts individuels.

Avec une telle vision, pas de racisme systémique, seulement de méchants individus qu’il faut sanctionner. Avec une telle vision, pas de crise du logement2, car la signature des baux relève d’une négociation entre particuliers, comme si le poids de chaque personne était le même pour une bénéficiaire de l’aide sociale en face d’un grand propriétaire appuyé par des associations de propriétaires, par des firmes d’avocats, etc.

Et, bien sûr, ces individualistes, qui ne disposent que d’une vision monochrome et bidimensionnelle, aveugles à toutes les couleurs et à qui tout ce qui a de la hauteur échappe, nous accuseront de faire preuve de manichéisme, la nouvelle parade confusionniste à la mode. On nous accusera de classer celleux qui ne pensent pas comme nous dans la catégorie des « méchants », étant donné que c’est ainsi qu’iels pensent (ou plutôt qu’iels s’abstiennent de réfléchir), alors qu’on vient juste de leur expliquer que c’est une question complexe de réseaux d’interactions.

Notes

1. L’allusion à la musique n’est pas anodine. Elle permet de bien comprendre qu’un quatuor est tout autre chose que quatre solos juxtaposés, encore moins successifs. On dit bien d’un groupe de musicien·ne·s qu’il doit jouer « ensemble », et l’ensemble exige une attention au rythme et à la production sonore de chacun·e des participant·e·s.

2. Ou si peu, à la rigueur un écart conjoncturel entre l’offre et la demande.






8 avril 2022

Présidentielles françaises
Hégémonie, mensonge et restriction mentale


En ces temps d’individualisme triomphant, la notion de superstructure est totalement évacuée du discours public de sorte que la presque totalité des commentateurs politiques sont incapables de faire la différence entre l’idéologie, qui génère de manière extérieure ce que l’on croit penser (ce qui nous pense comme je l’expliquais à propos de l’idéologie dans un billet traitant de la censure et que des lecteurs peu attentifs ont confondu l’une avec l’autre1), et l’idée, qui correspond à une pensée véritablement conçue de façon autonome par le sujet, chose qui est loin de nous arriver tous les jours.

Quand on entend un quidam dire je n’aime pas les idéologies de cette personne, on comprend qu’elle veut dire : « Je n’aime pas ses idées ». On peut adhérer sciemment à une idéologie, mais la plupart du temps, c’est elle qui parle par notre bouche et non nous qui l’avons choisie. C’est le cas de l’immense majorité des individus qu’on peut classer dans l’espèce homo consumericus.

L’hégémonie culturelle actuelle est centrée sur l’ordre néolibéral, c’est-à-dire entre autres toujours plus pour le privé avec le public qui s’en porte garant. C’est ainsi que les journalistes, par exemple, ne remettent pas en question les promesses et les programmes des politiques qui vont dans ce sens ; ielles leur demandent plutôt pourquoi ielles ne le font pas plus fort, plus vite et plus complètement2.

Il faudrait être paranoïaque pour voir ici un complot. Personne ne se concerte pour faire avancer l’idéologie néolibérale dans les médias, c’est tout simplement l’hégémonie culturelle occidentale qui parle par la bouche des journalistes comme l’idéologie catholique parlait par la bouche des enseignant·e·s au Québec dans les années 50.

C’est ce qui permet d’entendre un spécialiste du mensonge3 affirmer sans se faire contredire à la radio publique canadienne le matin du 2 avril 2022 que Jean-Luc Mélenchon est pro-Poutine alors qu’il suffit de lire ses déclarations pour se convaincre du contraire.

Un candidat qui condamne l’invasion Russe en Ukraine et qui appelle à isoler Vladimir Poutine n’est pas son allié. Cette intox ancienne et récurrente contre Mélenchon a été démontée dès 2017 par Mediapart.

C’est ce qui permet aux journalistes des grands médias du monde entier, mais surtout de France, de faire comme si le candidat Mélenchon n’existait pas, de l’ignorer dans la plupart des comptes rendus.

C’est ce qui permet aux journalistes des grands médias de ce monde d’à peine effleurer, sinon escamoter, le scandale McKinsey4, une affaire qui devrait causer la chute du président en temps normal.

C’est ce qui permet aux commentateurs politiques de faire comme si Marine Le Pen et Emmanuel Macron étaient radicalement différents alors que la première, dont on a eu de cesse de courtiser l’électorat pendant tout le quinquennat, est devenue une néolibérale tout à fait présentable, puisque le méchant ogre c’est désormais Zemmour, et dont le programme porte les mêmes mesures anti-sociales que celui du Petit Caporal en Polléon. C’est Jean-Luc Mélenchon qui résume le mieux le parallèle : « Le programme de Marine Le Pen, c’est celui de Macron, le racisme en plus. »

Pour les bourgeois hégémoniques, il est certain qu’un deuxième tour entre des libéraux (Le Pen et le Petit Caporal) est idéal. Leur pire cauchemar est très certainement un deuxième tour Le Pen—Mélenchon, car là ils seraient obligés de montrer leur vrai visage et de soutenir ouvertement Le Pen.

Quoi qu’il en soit, je réserve le mot de la fin à Frédéric Lordon : « Il reste maintenant : la fasciste, le fascisateur et un candidat de gauche. Normalement, c’est assez simple5. »

Notes

1. On trouvera le billet en question à cette adresse.

2. J’ai eu l’occasion d’illustrer ce phénomène dans un billet du 20 janvier 2014. Une entrevue du ministre français de l’Économie et des Finances, Bruno Lemaire, à l’émission de radio Hard Talk à la BBC (BBC World Service, vendredi 29 octobre 2021, 3h06 heure de Montréal, 7h06 GMT) en est aussi une excellente illustration. L’animateur Stephen Sackur, réputé pour ses questions directes et sans complaisance, ne remet jamais en question les dogmes néolibéraux que le ministre professe, mais le presse plutôt de les mettre en œuvre.

3. Jean-François Kahn a publié en 1989 un brillant essai intitulé Esquisse d’une philosophie du mensonge, dans lequel il dévoile les mécanismes et les conséquences délétères du mensonge. Par la suite, il ne s’est pas privé de cette connaissance pour la mettre au service de ses idées de droite.

4. La firme de conseils McKinsey, liée à des amis du président, a englouti des centaines de millions pour conseiller à l’État des mesures d’austérité et n’a pas payé un centime d’impôts à l’État français.

5. Article « Leur société et la nôtre » dans le blog du Monde diplomatique du 1er avril 2022.





22 mars 2022

Conscience sociale


Il y a dix ans, le Québec connaissait son « Printemps Érable » : un formidable mouvement social initié par les groupes étudiants, dont nous n’avons pas fini de mesurer les effets et dont les empreintes contribuent à forger une forme de conscience sociale plus aiguë.

Le 22 mars 2012, très exactement, marque la date de la première très grande manifestation de ce mouvement de grève, dont il n’était plus possible désormais de minimiser l’importance. En guise de rappel, je soumets ici un extrait d’une nouvelle que j’ai fait paraître dans le recueil N’allez jamais à Montréal sous le titre « Justice sociale ».

En ce soir de mai deux-mille-douze, Dominique est attablée avec des personnes qui croient comme elle à la persévérance scolaire. Elle porte donc fièrement son carré rouge et n’a toujours pas décoléré de l’odieuse loi matraque votée dans la nuit par un gouvernement tout entier tourné vers le profit et la marchandisation.

Elle est pourtant la seule à arborer ce signe d’appui à la grève étudiante et à un vaste mouvement cherchant à refonder le contrat social sur des bases humaines. Elle fait face à de l’incompréhension, à des sourires entendus. Tant de bonnes âmes réunies pour soutenir les jeunes dans leur parcours scolaire, mais si peu de lien avec l’engagement réel pour une société juste.

À côté d’elle, un avocat qui s’implique activement dans les organismes à but non lucratif, car cela lui donne des points à son travail et lui fait gravir des échelons dans la firme. Aux arguments imparables de Dominique, il ne trouve rien à redire. Aussi, il tente une nouvelle manœuvre.

—Bon, tu as raison, tes arguments sont très convaincants et les jeunes devraient être entendus. On ne devrait pas hausser à ce point les frais de scolarité.

—Pas seulement à ce point, il ne devrait pas y avoir de frais de scolarité.

—Laissons cela. Juste en supposant que toi et les carrés rouges avez raison, trouves-tu que par la violence qu’ils exercent dans leurs manifestations, ils aident leur cause ?

—Je n’ai jamais entendu question plus stupide. Franchement, tu me dis qu’ils ont raison. Il suffit d’accéder à leur demande et il n’y en aura plus de manifs. Quant à savoir qui a commencé la violence, c’est une autre affaire.





9 mars 2022

En temps de guerre


En temps de guerre, on se sent petit et démuni. On se désole que la plume ne soit pas souvent aussi puissante que l’épée. Et l’on aimerait bien, avec cette plume, tracer des lignes autour des chars, autour des obus, autour des convois militaires, voler un trou de la Mer des Trous du film Yellow Submarine pour pouvoir les y engouffrer. Le refuge de la littérature ne sauve que notre pauvre esprit désemparé, pas les millions de victimes de la folie humaine.

Autant la pandémie m’a paralysé au point de vue littéraire et m’a livré aux réflexions politiques, autant cette guerre me pétrifie au point de vue politique, alors que peinent à émerger quelques effluves métaphoriques.

Les gens de mon âge se rappelleront que la crise des missiles à Cuba avait causé un émoi incroyable dans les chaumières. Jeune enfant, j’en avais des poussées d’angoisse et des maux de ventre. La mémoire du corps étant imparable, j’ai ressenti ces mêmes symptômes à l’évocation de la solution nucléaire dans le conflit qui se déroule si loin si près.

Je songe à nos pauvres jeunes qui souffrent d’éco-anxiété, de covid-anxiété et maintenant de nucléo-anxiété. Va-t-on les laisser vivre un peu ? Dans quelle soupe immonde les plongeons-nous ?

Pour revenir à ces douloureux souvenirs d’enfance, il me revient que mon frère aîné ne ratait jamais une occasion de se montrer savant en répétant les dires de quelque adulte adepte de la péroraison. Il m’avait raconté que les communistes viendraient nous rendre visite. Moi j’aimais bien la visite, rare halte dans la térébrante routine domestique, et je me demandais pourquoi on devait les craindre. Il m’expliqua alors que c’étaient de vilains barbus, effrayants et dangereux.

Les barbus dont j’avais connaissance me paraissaient pourtant sympathiques : le frères Marx, si drôles dans leurs films comiques, et les Quatre Barbus qui, de leurs voix veloutées, déclinaient les chansons traditionnelles et comptines sur les soixante-dix-huit tours, dont j’observais le tournoiement des sillons avec ravissement.

Pour enfoncer le clou, il me fit comprendre que les barbus communistes mangeaient les enfants. Ah, il fallait le dire ! C’étaient des Barbes bleues. Je découvrirais beaucoup plus tard qu’ils étaient plutôt rouges.

Cela dit, j’ai appris depuis à me méfier des descriptions unilatérales. Même si c’est intellectuellement satisfaisant, ça ne donne pas, hélas, de solution à mon angoisse ni aux problèmes plus graves de la guerre et de la crise climatique.





21 février 2022

Avait-on besoin de la Loi sur les mesures d’urgence ?


Le gouvernement canadien a prétendu qu’il avait besoin de la Loi sur les mesures d’urgence pour mettre fin à l’occupation illégale de la ville d’Ottawa.

Cette loi a été invoquée pour la première fois depuis son adoption en 1988. Elle était donc disponible en d’autres moments depuis et aurait pu être utilisée si besoin en avait été.

Or, je me souviens d’une certaine réunion du G20 en juin 2010 à Toronto. La loi n’a pas été invoquée, mais une clôture imposante isolait le lieu de la rencontre des personnes qui manifestaient, et cela en plein centre-ville de Toronto.

La loi n’a pas été invoquée, mais cela n’a pas empêché les services de police de quadriller la ville de véritables brigades de Robocops, armés, casqués, bottés, pour rouler des mécaniques et effrayer les manifestant·e·s.

Cela n’a pas empêché la cavalerie de charger un cercle de personnes qui chantaient Give Peace a Chance devant le parlement ontarien.

Cela n’a pas empêché de réveiller en pleine nuit des centaines de personnes qui étaient dans un dortoir préparé dans un gymnase d’école et de les amasser avec d’autres pêchées un peu partout dans la ville pour les enfermer dans un entrepôt en périphérie de Toronto, sans les informer de la raison de leur arrestation, sans leur fournir la possibilité de contacter un avocat, sans nourriture, sans boisson et sans toilettes. Ces personnes n’avaient rien fait d’illégal. Elles n’étaient même pas en train de manifester. Elles ont été relâchées plus tard sans excuse et sans accusation.

Je me rappelle aussi en 2012 pendant le printemps étudiant comme les forces policières n’hésitaient pas à gazer et à charger des personnes âgées (les Têtes blanches, Carré rouge), qui ne faisaient que manifester.

Personne en aucun de ces cas n’a eu besoin de la Loi sur les mesures d’urgence.

Que l’on ne se méprenne pas. Je ne plaide pas pour que les manifs d’extrême droite soient réprimées aussi sévèrement que les nôtres de gauche l’ont été. Non, j’aimerais seulement que l’on fasse preuve à notre égard du quart de la patience qu’on a eu pour elles. Et seulement du dixième des précautions.





11 février 2022

Liberté de penser


Quelqu’un de ma connaissance a voulu me traiter de libre penseur. Je ne sais pas trop dans quelle mesure cela était un compliment. Il y a lieu de se demander ce que signifie au juste « avoir une pensée libre ».

Après tout, les personnes qui s’adonnent à la réflexion sont contraintes par les objets sur lesquels se portent leur pensée de la même manière que les artistes doivent affronter les contraintes du matériau utilisé ou que les scientifiques sont soumis aux contraintes des matières étudiées et analysées.

Outre le fait que l’objet de la réflexion commande en lui-même certains paramètres de travail, il faut aussi tenir compte que le choix de telle activité ou de tel objet de recherche est le fruit de nombreux déterminismes : social, psychologique, environnemental, familial, biologique, etc.

Si la liberté de penser signifie qu’on peut penser n’importe quoi ou n’importe comment, on est plutôt en droit de s’inquiéter. « Je peux bien penser ce que je veux » est une mauvaise excuse maintes fois entendue de la part d’étudiant·e·s qui, dans leurs dissertations, proposaient des conclusions sans rapport, ou parfois carrément en contradiction, avec l’argumentation développée. Certes, il n’y a là rien d’illégal, mais disons que ça réduit considérablement la valeur d’un tel travail.

On conviendra donc que la « liberté de penser » concerne en fait le droit de faire porter son activité réflexive sur les objets de son choix, eu égard aux conditions décrites au troisième paragraphe. Cela n’est hélas pas permis en dictature où toute recherche qui porte sur des questions protégées ou taboues subit la censure. Ce n’est pas pour rien qu’on estime en général chez les littéraires que l’essai n’est pas possible en dictature. C’est-à-dire qu’on peut, oui, se livrer à l’écriture essayistique, mais qu’on n’arrivera pas à la publier.

De la même façon que la mathématicienne découvre ses formules, le penseur découvre ses idées. Ni l’une ni l’autre ne les choisit à sa guise. Il y a bien possibilité de rendre la formule plus élégante, c’est là qu’intervient l’esthétique, mais il n’est pas possible de changer le rapport qu’elle doit exprimer.

Newton n’a pas « inventé » la loi de la gravitation universelle, il l’a découverte. Pythagore n’a pas inventé son théorème, il l’a découvert. Et si Lemaître a proposé l’« œuf cosmique », plus tard appelé le Big Bang, c’est à titre de théorie explicative probable à l’éloignement des galaxies, pas parce qu’il avait envie qu’il y ait un début et une fin à l’Univers.

Ainsi la penseuse ou l’artisan sont aussi libres que leurs matériaux respectifs le leur permettent et il faudrait se garder d’associer la liberté de penser à la possibilité de croire qu’un triangle a quatre côtés si ça nous chante.

— Mais si ça me plaît, à moi, de croire qu’un triangle a quatre côtés, j’en ai bien le droit !

— Bien sûr, tu en as parfaitement le droit, tout comme tu as le droit de consulter un médecin qui a trouvé son diplôme dans une boîte de céréales. Mais lui n’a pas le droit d’exercer la médecine et, toi, tu n’as pas le droit d’enseigner la géométrie.





1er février 2022

Richesse et intelligence


Il est malheureux de constater que beaucoup de gens accordent un statut héroïque aux personnes qui ont « réussi », c’est-à-dire qui font étalage de leur opulence.

De tout temps, les parvenu·e·s se sont cru béni·e·s des dieux et se sont imaginé devoir leur richesse à leur intelligence. Ces personnes estiment alors qu’investies de cette intelligence, elles possèdent les solutions aux problèmes du monde. Cela s’appelle la ploutocratie et c’est ce qui conduit à la destruction de tout système social digne.

Or, il vous fera sans doute grand peine de l’apprendre, mais ce n’est pas l’intelligence qui rend riche, jamais. Ça peut être l’habileté, le talent, le travail, la persévérance, le marketing, la corruption, l’exploitation de la force de travail des autres, la spéculation, la mesquinerie, la tromperie, la ladrerie, l’escroquerie, le hasard, la chance, l’héritage, le vol, etc. mais pas l’intelligence.

Les gens stupides qui deviennent riches se croient intelligents, mais ça n’y change rien. Certaines personnes intelligentes qui deviennent riches deviennent aussi stupides. Mais, les personnes intelligentes qui deviennent riches et restent intelligentes se rappellent que ce n’est pas l’intelligence qui les a rendues riches.

Intelligere et cumprendere, c’est être capable à la fois de saisir et d’analyser, embrasser, puis déplier, alors que l’habileté se résume à la pensée procédurale, certes remarquable mais simplement mécanique, donc insuffisante pour être qualifiée d’intelligence.

Ce n’est pas parce qu’il était intelligent que John Lennon est devenu riche, mais parce que Brian Epstein est tombé amoureux de lui, puis a décidé de prendre les Beatles sous son aile pour les faire connaître du grand public.

Ce n’est pas l’intelligence qui a rendu les Kennedy riches, mais bien le profit qu’ils ont tiré de la prohibition.

Ce n’est pas son intelligence qui a rendu Steve Jobs riche, mais bien une mise en marché habile de la convivialité de ses produits.

Il y a mille raisons pour lesquelles Elon Musk est devenu riche, mais pas l’intelligence. Le marketing et les bons contacts, oui. Habileté dis-je, pas intelligence. D’ailleurs, ses dernières lubies, le tourisme spatial et cette obsession stupide de l’immortalité en considérant la vieillesse comme une maladie, permettent de douter de son degré actuel d’intelligence. Rien n’est éternel dans l’univers, pas même l’éternité, laquelle disparaîtra en même temps que le temps. [Je sais, je l’ai déjà écrit, mot pour mot, dans le billet du 14 octobre 2021, lequel portait sur le pardon.]

Même le fameux Edison n’a pas dû sa fortune à son intelligence, mais bien à son sens des affaires, ce qui a souvent signifié couper l’herbe sous le pied de ses compétiteurs pour l’attribution des brevets. D’ailleurs, à mesure qu’il s’enrichissait, il acquérait des brevets d’autres inventeurs pour éviter qu’ils ne le concurrencent.

Cette déplorable propension des personnes fortunées à se voir comme brillantes et la non moins affligeante tendance de celleux qui les envient à les croire éclipsent tout esprit critique. Or, l’intelligence collective et la conscience sociale seront toujours préférables aux illusions ploutocratiques.





21 janvier 2022

L’INESS, un institut de trop ?


L’Institut national de l’excellence en santé et services sociaux [INESS] a été créé par le gouvernement libéral du Québec en 2011.

Sa mission est de « promouvoir l’excellence clinique et l’utilisation efficace des ressources dans le secteur de la santé et des services sociaux. » Doit-on comprendre que le Ministère de la Santé et des Services sociaux n’aurait pas pour but de faire un travail excellent s’il n’était de cet institut ? Doit-on comprendre qu’il faut une loi pour obliger le monde de la santé à avoir de bonnes pratiques ? Que sinon, les cliniques, hôpitaux, centres de soins et autres agences du Ministère ne songeraient pas à soigner les patients au meilleur de leurs connaissances ?

Plus particulièrement, l’Institut a pour mission :

— d’évaluer les avantages cliniques et les coûts des technologies, des médicaments et des interventions en santé et en services sociaux personnels ;

— d’élaborer des recommandations et des guides de pratique clinique visant l’usage optimal de ces technologies, médicaments et interventions en santé et en services sociaux personnels ;

— de déterminer, dans ses recommandations et guides, les critères à utiliser pour évaluer la performance des services et, le cas échéant, les modalités de mise en oeuvre et de suivi de ceux-ci conformément aux meilleures pratiques de gouvernance clinique. [Extraits de l’article 5 de la Loi sur l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux]

« Évaluer les avantages cliniques et les coûts des technologies, des médicaments et des interventions en santé », n’est-ce pas en soi une mission du Ministère ? Ne devrait-ce pas être la préoccupation de tout le monde qui œuvre dans ce secteur ?

« Évaluer la performance des services », qu’est-ce à dire ? De quelle « performance » parle-t-on ? La rentabilité ? S’assurer que les méthodes sont appropriées ? ou appliquer l’approche lean qui fait la chasse aux temps morts et assure une gestion des flux tendus ?

N’interfère-t-on pas dans les fonctions de l’Institut national de la santé publique [INSPQ], dont la mission est « de faire progresser les connaissances et les compétences, de proposer des stratégies ainsi que des actions intersectorielles susceptibles d’améliorer l’état de santé et le bien-être de la population. » [Extrait de la présentation du site de l’INSPQ]

Le monde de la santé publique est basé sur la collaboration entre les diverses sciences médicales, physique, chimie, pharmacologie et les sciences sociales, urbanisme, démographie, etc. La Santé publique est une discipline universitaire qui dispose de normes rigoureuses déjà reconnues par des organisations comme l’OMS.

Que vient donc faire ici l’excellence, ce concept flou et peu objectif ? On y mettra bien ce qu’on voudra.

Le parallèle est patent avec le concept de gouvernance, une idée floue et fumeuse qui a remplacé les notions pourtant fort claires d’administration dans le domaine privé et de gouvernement pour ce qui est de la puissance publique. D’ailleurs on notera que la mission de l’INESS réfère aux « meilleures pratiques de la gouvernance clinique ». Ça ne s’invente pas.

On lira dans nombre de mes billets, tout le bien qu’il faut penser de la gouvernance, notamment dans le sixième paragraphe de celui intitulé Le masque démocratique tombe.

Comme la gouvernance, en proposant des règles sans rapport avec la philosophie politique, fait oublier la démocratie sur laquelle doit reposer tout gouvernement, l’excellence, sous prétexte de nous offrir du beau, du neuf, du super, dans la lignée des qualité totale et autre optimisation du travail, arrive à faire oublier qu’il existe une séparation entre la recherche scientifique et les décisions politiques pour tout dissoudre dans la soupe de la performance... économique il va sans dire.

Le gouvernement du Québec a fait jouer à l’INSPQ un rôle qui n’était pas le sien en le chargeant par la bouche du Dr Arruda d’expliquer des décisions politiques alors que son rôle est de conseiller sur des bases scientifiques sans cesse en évolution. C’était le placer dès le départ en situation d’échec.

Puis on a fait intervenir l’INESS, auquel on a cédé un rôle qui appartient à la Santé publique. Cette dernière étant discréditée par les valses-hésitations du gouvernement, l’INESS prend du galon.

Le fait que le directeur par intérim de l’INSPQ soit le directeur de l’INESS ne fait que le confirmer.

De la même manière que la gouvernance cherche à gommer la démocratie, il y a fort à craindre qu’on cherche à remplacer la santé publique par le concept flou et fumeux de l’excellence.





11 janvier 2022

Ma 4e dose aux pays pauvres


Il est difficile de se sentir indulgent envers les gouvernements néolibéraux qui ont détruit l’hôpital public et nous accusent aujourd’hui d’engorger les urgences. Il est difficile de trouver des excuses à l’improvisation actuelle au Québec quand on a entendu des médecins réputés dire sur les ondes de la télé publique dès le mois de novembre qu’en se basant sur les études récentes et en lisant les rapports venant d’Europe, on pouvait prévoir que le temps des Fêtes serait un moment où un grand nombre d’éclosions auraient lieu.

Le nationalisme sanitaire installe une compétition entre les États pour être les premiers à disposer d’équipements, de vaccins et de médicaments, ce qui occasionne une grande négligence envers les pays dits « en développement ». Cela aura pour conséquence que les variants ne cesseront d’apparaître et réinstaureront un cycle infernal de nouvelles vagues, puis de vaccination, puis de nouvelles vagues. Ces montagnes russes ne font que fournir des arguments aux complotistes de tout poil.

On connaît pourtant la règle qui devrait être appliquée. L’OMS l’a dit. Il faut vacciner toute la planète, sinon ce sera à recommencer sans arrêt. Les gouvernements occidentaux, qui savent tout cela, ne font pas le geste qui s’impose : lever les brevets sur les vaccins, permettre aux États dits « du Sud » de fabriquer les vaccins à moindre coût.

La confiance de la population s’érode à raison parce que les profits passent encore avant la santé. En tout cas, ce jeu est loin d’être amusant, et j’estime que ma quatrième dose je dois la donner à un·e citoyen·ne des pays pauvres. Peut-être devrions-nous forcer ainsi les gouvernements à laisser le bla-bla pour agir selon des pouvoirs dont ils disposent et qu’ils refusent pourtant d’exercer.

Je sais ce que vous répondrez : que ça ne marche pas comme ça, qu’on ne peut pas transférer la dose que l’on refuse directement à quelqu’un qui en a besoin dans un pays éloigné, que l’on doit négocier avec les autres pays parce qu’on ne peut pas décider tout seul de lever les brevets, que ces pays pauvres n’ont pas les infrastructures pour distribuer rapidement ces vaccins, etc., toutes excellentes excuses pour perpétuer le paternalisme et ne rien faire comme c’est le cas depuis le début.

Mais la question n’est pas là, c’est un geste politique pour vous forcer à commencer quelque part. On peut ne pas attendre après les autres pays, on peut arrêter d’être paternalistes avec les pays pauvres, on peut lever les brevets, on peut demander aux pays pauvres de quoi ils ont besoin, car c’est eux qui le savent. Oui, il faut être les premiers à bouger.

C’est un geste politique pour vous rappeler que vous avez le choix :

— continuer le nationalisme sanitaire accompagné du capitalisme pharmaceutique ;

ou bien


— pratiquer la solidarité internationale pour lever les brevets, coordonner les efforts en lien avec l’OMS et diversifier les approches pour lutter contre la pandémie.

Faute d’effectuer le bon choix, vous nous condamnez à une dose tous les trois mois jusqu’à la fin des temps.

On vous prendra au sérieux quand vous le deviendrez. En attendant, ma quatrième dose, elle va à un pays pauvre.





22 décembre 2021

Elle a prié Aline !


La petite controverse qui a entouré la sortie du long métrage Aline au Québec a piqué ma curiosité. Je n’ai pas pu résister à l’envie d’aller voir par moi-même de quoi il en retourne. Ce film de, et avec, Valérie Lemercier n’est à l’évidence pas une biographie, encore moins un documentaire, mais bien une œuvre de fiction digne du conte de fée.

Ici, je préviens les personnes qui estiment que connaître beaucoup de détails sur un film avant de le visionner gâche le plaisir. Arrêtez de lire. Vous irez voir Aline quand les salles rouvriront ; c’est un très bon divertissement. Vous pourrez revenir à votre lecture par la suite.

Ce long métrage relève en fait du conte fabuleux, mais un conte à tendance hagiographique. L’utilisation du patronyme Dieu n’aura échappé à personne. Par espièglerie, on dira dans le film Bon Dion pour Bon Dieu et nom de dion pour nom de dieu.

L’humble fille qui deviendra l’une des plus grandes stars internationales est née comme Jésus dans un lieu des plus modestes entourée de pauvreté. Comme lui, elle connaît sa fuite en Égypte : son éclipse quand elle disparaît pour apprendre l’anglais et faire refaire ses dents. Son père est effacé, et sa mère protectrice ne refuse pas d’assumer les conséquences du destin surhumain de l’élue. Les frères et sœurs font office de figurants.

L’idole connaîtra sa retraite dans le désert quand elle doit s’abstenir de parler pendant trois mois et est donc totalement absente de la scène. Puis, après son triomphe, elle connaît sa passion et son calvaire avec le décès de son mari et imprésario. Elle séjourne même au tombeau, ou dans les Enfers si on veut, dans cette séquence où elle découche chez son maquilleur, puis erre dans la ville.

Finalement, elle ressuscite dans une lumière glorieuse pour cette scène finale où elle interprète la très paradoxale et grandiloquente chanson Ordinaire de Charlebois. On a ici le symbole exact de la contradiction inhérente au statut de mégastar assumé par une personne qui n’a jamais quitté son naturel simple (dans le bon sens du terme).

Comme dans les contes, les personnages n’ont pas une grande épaisseur psychologique. Ils sont des types ou ont une fonction liée à la progression du récit. Quelques vignettes symboliques servent à ancrer la déesse dans ses origines simples, par exemple quand elle avoue à son fils qu’elle n’est pas forte en orthographe.

Sa manie de ramasser les sachets de sucre n’est qu’un clin d’œil à cette volonté constante de se rappeler d’où elle vient. La pièce de cinq cents que lui a donné son père lui sert de talisman. Les mimiques qu’elle adopte montre qu’elle n’a pas quitté sa personnalité même si elle évolue dans un monde hyperdimensionné. La star reste toujours fidèle à son monde et demeure la « petite fille » de sa mère.

Quand elle doit sortir par la fenêtre parce que sa robe de mariée est trop ample pour passer par la porte, c’est le symbole du trajet qu’elle a parcouru depuis son enfance et de la stature plus grande que nature dont elle est désormais dotée.

Les écarts par rapport à la prononciation québécoise ont été adoptés avec entrain par les actrices et acteurs du Québec. Ainsi la scène où l’on parle du grand succès d’Aline au Vôtican est une liberté prise avec le nom réel de l’État pontifical servant de tapis pour la chute où Aline dans sa naïveté se demande : « Mais, c’est où ? »

À part une ou deux petites longueurs, par exemple dans la séquence où elle cherche à faire triompher son amour pour son imprésario ou dans celle qui suit le décès de son mari (oui, oui, c’est le même que son imprésario), le rythme est bon et on ne sent pas le temps passer. Pour un film qui dure deux heures, c’est signe d’un scénario bien construit et d’un montage efficace.

Avec cet hommage sincère, souvent émouvant, parfois espiègle rendu à une vedette pour laquelle elle a une évidente affection, Valérie Lemercier nous offre, comme je le disais d’entrée de jeu, un très bon divertissement.





16 décembre 2021

Comment est-on billettiste ?


Dans les fameuses Lettres persanes de Montesquieu, l’auteur se moque de la naïveté et de l’ignorance de qui est surpris par la différence. Qui n’est pas comme soi est vu par ces personnes comme souffrant d’un défaut, ou encore comme le résultat d’un écart malsain par rapport au droit chemin. C’est ainsi qu’à la cour du Roi, on demande : « Comment est-on persan ? » dans le sens de « comment fait-on pour être persan ? »

Mais cette question naïve et bien intentionnée ne cesse de nous rattraper chaque fois qu’on est confronté à l’Autre, chaque fois qu’on oublie de se demander à soi-même, comment on est ce qu’on est.

Pour prendre mon exemple, je me suis fait demander « Comment est-on homosexuel ? » J’ai répondu : « Comment est-on hétérosexuel ? » Hélas on n’a rien compris à ma réponse, car on m’a répliqué : « Pourquoi tu ne me réponds pas ? Pourquoi tu évites la question en m’en posant une autre ? » On a encore moins compris quand j’ai ajouté : « Mais je n’ai pas évité la question, j’ai fourni la seule et unique réponse possible. »

Puis on m’a demandé comment est-on gaucher ?, comment est-on chargé de cours ?, comment est-on syndicaliste ?, comment est-on socialiste ?, comment est-on pacifiste ?, comment est-on anticapitaliste ?, comment est-on athée ?, comment est-on montréaliste ?, comment est-on doctorant en narratologie ?, comment est-on piéton ?, comment est-on éditeur ?, comment est-on littéraire ?, comment est-on retraité ?

Cependant la plus impérieuse en même temps que la plus angoissée de toutes ces questions revient de manière lancinante : « Mais comment peut-on bien faire pour vivre sans téléphone cellulaire ? »

Ces derniers temps, comme j’ai quitté la vie active pour devenir observateur, je livre, en des billets plus ou moins réguliers et selon les caprices de ma complexion, ma série d’observations. M’est ainsi inévitablement apparue la question qui coiffe ce texte. Pourquoi donc, et comment donc, suis-je billettiste ?

Plutôt que de se demander comment on est boulangère·boulanger, on pourrait chercher à savoir comment on fait du pain. L’on saurait alors qu’est boulangère·boulanger la personne qui sait faire le pain.

Je dirai donc ici du billet qu’il ne se limite pas à l’actualité comme l’y confinent imprudemment certains dictionnaires. Il est d’humeur quand il a pris sa source dans une émotion ou un sentiment, mais il est d’opinion quand il prend la peine d’exposer les faits et d’en tirer des conclusions.

On rappellera que l’opinion relève d’arguments et que :

— « je suis fâché » n’est pas une opinion, mais une émotion ;

— « le gingembre est meilleur que la cardamome » n’est pas une opinion, mais une préférence ;

— « Gabriel Nadeau-Dubois est sympathique (ou pas) » n’est pas une opinion, mais un sentiment ;

— « parce qu’il fait moins trente et que je ne veux pas que tu gèles, je te suggère de porter un manteau chaud, un bonnet, des couvre-oreilles et des gants doublés » est une opinion, en plus d’une suggestion, car elle est basée sur un fait (il fait moins trente) qui sert d’argument à un objectif (je ne veux pas que tu gèles).

Le billet est original en ce sens qu’il tire son origine motu proprio de la personne qui écrit ; il ne saurait être soufflé : « Tiens, fais-moi un billet là-dessus. » À la différence de l’article que l’on peut commander sur un sujet à une personne qui a de la compétence dans ledit domaine, le billet n’est pas sollicité. Il émerge on ne sait trop comment pour la personne qui lit et peut-être en est-il souvent de même pour la personne qui le produit, car c’est désormais connu, la majeure partie de notre réflexion procède de manière inconsciente. On ne peut donc pas demander à un·e billettiste : « Faites-nous d’autres lettres persanes ! », comme ces messieurs·dames de la cour en priaient instamment le bon Montesquieu.

Le billet peut être spontané, mais il est toujours plus savoureux quand il a longuement mijoté. Seule la cuisinière, le cuisinier, a le don de porter la cuillère de bois aux lèvres pour savoir quand la sauce a atteint le bon assaisonnement ainsi que l’onctuosité voulue.

Le billet peut être bref. En ce cas son efficacité repose sur sa densité, sa concentration, son ciblage précis. S’il est long, il répond à un impératif explicatif ou illustratif. S’il est primesautier, il emmène le·la destinataire sur des rivages variés où se nourrira son expérience. S’il est léger, il offre un divertissement destiné à faciliter les constats. Quand il est sérieux, parfois lourd, il ouvre sur une question éthique digne de méditation et d’engagement.

Lorsque le billet est didactique, il prend la lectrice ou le lecteur par la main pour l’amener vers certaines connaissances dont on pourra ensuite disserter, à partir desquelles différentes opinions pourront émerger. S’il est satirique, il se permet tous les coups qu’autorisent les ressources littéraires. Quand il est polémique, il sait qu’il s’adresse à des adversaires et prévoit en général les parades à leurs contre-arguments. Il peut être facétieux et considérer la lectrice, le lecteur, comme partenaire de jeu.

Le billet philosophique réfléchit à voix haute avec l’aide d’illustres personnes contemporaines, ou plus anciennes qui ont précédé l’auteur·e dans des sentiers plus ou moins balisés. Acoquiné avec l’essai, il peut être curieux, espiègle, inquisiteur, raisonneur, logique, analogique, descriptif, allusif, émouvant… Possiblement il n’aboutira pas, car la fin d’un essai est toujours le début d’un autre.

Qu’avons-nous appris jusqu’ici ?

Je vois quelqu’un dans le fond qui lève la main.

— J’ai retenu que, si je te demande un billet sur un sujet, tu vas écrire autre chose.

Tu as tout compris, Richard !





29 novembre 2021

Société de consommation, société de violence


Les personnes de ma connaissance qui travaillent dans le commerce ont remarqué, depuis la pandémie, une accélération d’un phénomène déjà notable auparavant : celui de la violence de plus en plus grande des interpellations et réactions des client·e·s. On voit partout affiché tant dans les services publics que dans les établissements commerciaux : « Nous traitons tout le monde équitablement ; la violence ne sera pas tolérée. »

La frustration étant de plus en plus grande, les débordements s’en suivent.

Ce n’est pas par hasard que j’ai inclus les services publics dans le lot des commerces. Depuis longtemps déjà, le public a adopté la fameuse « approche client », qui déshumanise tous les rapports et transforme la relation avec les usagers en « prestation de services », assimilant ainsi toute interaction à une transaction commerciale.

Dans le commerce même, on est passé de « Le client est roi » à « Le client n’est qu’un cochon de payant, qui veut avoir l’impression de payer moins cher. » On en arrive donc à une série d’opérations de laquelle toute préoccupation de qualité véritable, sauf celle qui se mesure, donc qui n’est pas de la qualité, est absolument évacuée.

La frustration est grande chez les malheureux client·e·s qui n’ont jamais affaire à qui que ce soit de responsable et qui reçoivent toujours comme réponse qu’il faut effectuer un acte consommatoire supplémentaire.

Nombre d’entreprises commerciales se prennent pour des forteresses inexpugnables à laquelle il est impossible de s’adresser par courriel, après avoir attendu des heures au téléphone pour aboutir sur une pauvre préposée dénuée de tout pouvoir sur les activités de la compagnie. C’est cette dernière personne sur qui, hélas, se déverse la rage des chaland·e·s exaspéré·e·s par la nonchalance absolue des magasins, banques, assurances, compagnies de crédit et autres agences de communication, y compris certains ministères, dont l’entreprise privée est le modèle.

Quand ces officines vous envoient des réponses qui prouvent à l’évidence qu’elles ne lisent même pas votre courrier (par exemple quand on se fait dire « Merci pour le renouvellement de votre confiance », alors qu’on sollicite la résiliation d’un contrat), il faut être bâti drôlement solide pour arriver à trouver la patience de dénicher dans le dédale des chausse-trapes qu’on dresse devant nous la bonne porte où frapper. J’ai souvent dû fouiller dans le registre des entreprises pour identifier des propriétaires d’entreprises à qui remettre sous le nez leurs responsabilités.

L’immense majorité résignée finit par endurer et laisser filer jusqu’à ce qu’un plomb saute. C’est alors le quidam qui est considéré comme une personne incapable de maîtriser sa colère, comme les travailleuses et travailleurs rendu·e·s cinglé·e·s par leurs conditions de travail sont diagnostiqué·e·s sous l’étiquette accusatrice de « troubles de l’adaptation ».

Notre société de consommation est productrice de violence, mais on s’attaque encore au symptôme, la détresse des individus, plutôt qu’à la cause : l’irresponsabilité des entreprises et de leurs procédures.

De nombreuses solutions sont à notre portée. On pourrait commencer par exiger que toute entreprise indique sur son site web l’adresse postale, téléphonique et électronique de son siège social avec le nom des personnes ultimement en charge (pdg, secrétariat, service à la clientèle, ombudsman le cas échéant). Cette pratique existe en France.

On pourrait aussi exiger que les entreprises assurent une réponse par une personne réelle, non un robot ou un algorithme aux courriels, appels téléphoniques et lettres.

On devrait d’ailleurs redonner des dents à l’Office de la protection du consommateur, lequel est devenu un toutou qui se cache sous le canapé pour lécher les pantoufles du commerçant.

Pour ce qui est des services gouvernementaux, une réforme importante, dont la description demanderait beaucoup plus d’espace que n’en peut offrir un billet, devra replacer la citoyenne·le citoyen et l’humanisme au cœur de toute démarche, qu’on cesse de traiter des cas, mais qu’on interagisse avec des personnes.





23 novembre 2021

La meilleure partie de vous


Moi, c’est votre plus bel organe qui m’intéresse. C’est celui qui est le plus facile à exciter. Vous ne pouvez voir le mien comme je ne peux examiner le vôtre mais quand je le sais au travail, rien ne me satisfait davantage. Sans lui, vous ne seriez pas là, à me lire. De toutes les fonctions, les siennes sont les plus intéressantes ; celle du plaisir n’est pas la moindre.

Ce serait dangereux de le toucher, même si derrière son enveloppe, on voudrait observer son fonctionnement.

Les comparaisons enfantines comme « Le mien est plus gros que le tien » n’ont nullement leur place ici. Ce qui compte, c’est l’habileté avec laquelle chacun se sert du sien. Le plus tôt nous avons appris à utiliser le nôtre, les plus fortunés nous sommes. Qu’il soit jeune ou vieux, sollicitez-le fréquemment. Il a aussi besoin d’exercices réguliers.

Les personnes qui refusent de nous faire partager ses bienfaits sont de celles qui privent les autres comme elles-mêmes de richesses et de joies inestimables.

Chaque organe a ses avantages. Ceux du foie sont indispensables, ceux du cœur irremplaçables, mais les siens ajoutent un sens aux leurs.

Oui, il est parfois dommage que nous ne puissions le contempler à l’ouvrage. Voir y arriver le sang, source d’oxygène et de vie ; l’admirer transmettre des impulsions électriques partout, assister au déclic qu’il produit soudainement…

Vous avez votre idée sur la meilleure façon de profiter du vôtre, mais surtout ne vous gênez pas pour varier ses activités. Sa liberté, c’est la vôtre. Mettez-vous en contact avec celui des autres. Allez-y, montrez-leur ce que vous savez faire ! Oralement, ou autrement, faites connaître vos découvertes et idées.

Votre plus bel organe, personne ne doit vous empêcher de vous en servir le plus souvent possible, des manières les plus diverses et les plus originales. Il est celui sans lequel la beauté n’existe pas ; c’est celui qui enrichit votre vie et celle des autres ; c’est le seul à connaître tous les sens sans être lui-même sensible. Il a toujours besoin d’oxygène même s’il n’est pas à l’air libre ; il se nourrit de sucres même quand il les trouve dans des nourritures salées ; c’est celui qui fait de vous ce que vous êtes. Il est cause et raison de vos études comme des miennes. Il me restera invisible : je ne suis pas chirurgien et je ne vous souhaite aucun problème de santé ; mais c’est vrai, rien n’est plus beau qu’un cerveau en pleine action.

Ce billet a d’abord servi de texte d’illustration pour l’emploi et l’analyse des pronoms possessifs et démonstratifs dans mon Manuel d’exercices pour une analyse grammaticale accessible paru aux éditions du Méridien, « Cursus universitaire », en l’année 2000.





19 novembre 2021

Communiquons


C’est à 18 heures 45 que Marie-Ève rentre fourbue du bureau. Elle y a passé la dernière heure à tout nettoyer, covid oblige. Aux bruits de son arrivée, François-Philippe lève les yeux de son ordinateur et la gratifie de signes impérieux ; elle doit faire silence, il est encore en réunion de télétravail.

En ouvrant le frigo, la conjointe constate qu’évidemment, le conjoint n’a rien acheté pour le repas du soir, même s’il avait promis de passer à l’épicerie en après-midi. Déboule tout à coup dans la pièce Sophie-Alice, l’ado surexcitée, qui démolit presque le congélateur à la recherche de pizzas pochettes apparemment évadées vers un autre univers.

Cette dernière marmonne des formules mystérieuses et incompréhensibles pour qui a plus de 30 ans pendant que Marie-Ève pitonne son cellulaire, histoire de commander trois repas cuisinés en s’inspirant de ceux qui avaient été achetés la veille à la suite de trois quarts d’heure de discussion sur leur forme et leur composition.

L’ado regagne sa chambre sans parler, mais en faisant comme si ses pieds pesaient deux tonnes. François-Philippe ferme violemment la porte de la chambre conjugale où il s’est réfugié avec le laptop, et Marie-Ève s’affale sur le canapé pour consulter ses derniers messages.

Une heure et demie plus tard, quand ça sonne à la porte, c’est évidemment Marie-Ève qui doit quitter son canapé, téléphone à la main pour recevoir la livraison, qu’elle dépose sur la table de cuisine en soupirant. Un cri semblable à ceux qui devaient résonner autrefois quand le chasseur avait abattu un mammouth fait vibrer la maison pour prévenir les deux autres membres du clan que la pitance est arrivée.

François-Philippe se réjouit, car il vient de mettre fin abruptement à son rôle dans l’interminable réunion. Il se précipite sur sa chaise et déballe la bouffe tout en allumant le téléphone qui sort lestement de sa poche où il avait dû se tapir depuis le début de l’après-midi. Marie-Ève mange debout tout en pitonnant frénétiquement alors qu’émerge d’un coin obscur une Sophie-Alice vite renversée par une attaque de la table, le cellulaire bloquant la plus grande partie de son champ de vision. Elle reste assise sur le plancher de la cuisine, et son père fait glisser vers elle la boîte restante.

On pourrait intituler ce tableau Portrait d’une agape familiale.





5 novembre 2021

Ça arrive aux hommes


En 1997, le sociologue Michel Dorais publiait un essai intitulé Ça arrive aussi aux garçons. Dans cet ouvrage, il étudiait les impacts des abus sexuels subis par les jeunes de sexe masculin. Au vu de l’affaire Salvail et d’autres cas qui ont été révélés par la suite, le public sait maintenant que ça arrive également à des hommes. Et si je reprends ici ce titre, c’est pour bien marquer que nul n’est à l’abri de ce phénomène qui, comme je le dis depuis toujours, est d’abord, et avant même d’être un abus sexuel, un abus de pouvoir. (Voir à ce sujet le billet en même temps lettre ouverte du 27 janvier 2018 Des hommes appuient #EtMaintenant.)

Le hockeyeur Kyle Beach a révélé avoir été, il y a de cela 10 ans, victime d’une agression sexuelle par son entraîneur vidéo, Brad Aldrich. Torturé par la honte et la culpabilité que ne manque pas de transférer sur lui son abuseur, se sentant abandonné de tous, il n’avait pas osé en parler publiquement. Pourtant, il s’était plaint à la direction de l’équipe de hockey. Celle-ci n’a rien fait pour sanctionner le prédateur ni pour éviter qu’une telle situation se reproduise. Elle a préféré regarder ailleurs.

On raconte même que des rumeurs ont circulé dans les vestiaires sur la victime et qu’on en rigolait plutôt que de faire preuve de compassion. C’est une illustration flagrante de la culture de masculinité toxique qui valorise la domination plutôt que l’empathie.

Il importe de comprendre que ni la force physique, ni l’assurance personnelle, ni aucun comportement spécial de la victime ne la protègent vraiment, car les abuseurs manipulent, se servent de leur autorité, de leur rôle dans la famille, de leur statut social, de leur notoriété, de leur popularité, de leur richesse, de leur influence, de tous les moyens à leur disposition pour arriver à leurs fins.

Si on arrive à comprendre qu’un homme peut être la proie de tels abuseurs, on devrait enfin se rendre compte qu’il faut arrêter de blâmer les victimes. Comprendra-t-on qu’il faut cesser de dire aux femmes comment s’habiller ou se comporter, qu’il faut cesser de leur suggérer quoi dire ou quoi faire alors que le problème réside chez l’abuseur ?

Maintenant qu’un joueur de hockey professionnel a osé parler, a ouvert la trappe du côté sombre de ce monde pas toujours glorieux, on peut s’attendre à ce que d’autres sportifs, que ce soit dans ce sport-là ou dans les autres, révèlent ces secrets inavouables, car les jeux de pouvoir qui s’y exercent aboutissent aussi aux abus sexuels.

Je suis prêt à parier qu’il y a de nombreux autres cas ; il est moins certain qu’on osera les dénoncer, mais en tout cas, la brèche est ouverte.





26 octobre 2021

Retrouvez votre sens


Quand une personne perdait contact avec la réalité, autrefois on lui disait : « Reprenez vos sens ». Les vieux de mon entourage, y compris mon paternel, prononçaient d’ailleurs [sã] (prononcé comme « san »). Le sens, les sens, sont essentiels aux liens avec ce qui nous entoure.

La même injonction était aussi adressée à une personne qui perdait tout bon sens. Et encore une fois, les bonnes vieilles personnes prononçaient aussi [sã]. Vous avez peut-être déjà entendu l’expression Ça n’a pas de bon sens vocalisée de cette façon-là.

C’est en tout cas à ce sens-ci que je fais appel pour vous livrer un plaidoyer en faveur de la sémantique, cette mal-aimée des discours public et politique.

Souvent, des personnalités publiques, des personnes appelées pour leur expertise, des journalistes et même des savant·e·s déclarent : « On ne perdra pas notre temps avec un débat sémantique, l’important, c’est d’agir. » Ou encore « Ce n’est qu’une question de sémantique. » Autrement dit, ça n’a pas beaucoup d’importance. Et tout le monde, hélas, d’applaudir.

Je dis hélas parce que cela revient à dire : « On ne s’embarrassera pas du sens (donc du fond), ce qui compte, c’est d’agir sur la forme. »

Or, le sens est ce qui importe le plus pour les êtres humains.

Bien que le sens soit une chose qui n’existe pas dans l’univers en dehors de lui, pour l’homo sapiens, c’est justement ce qui oriente son agir. C’est probablement ce qui nous distingue le mieux des autres animaux.

Le sens nous obsède, nous le cherchons en toute chose, nous le créons au besoin. Le sens traverse la littérature, la politique et même la science quand nous nous attardons à trouver la causalité, ce qui nous permet de reproduire ce qui paraît désirable et d’éviter ce qui semble indésirable. Nous choisissons le sens et nous nous en donnons.

Noam Chomsky, père de la grammaire syntaxique, dite un temps générative et transformationnelle, laquelle n’est plus du tout transformationnelle depuis les années 80 et de moins en moins générative puisque surtout descriptive, a beaucoup œuvré pour disqualifier la sémantique en la considérant comme un sous-domaine du lexique, domaine qu’il traitait comme quantité négligeable.

Cette absurdité a nourri quantité de linguistes désinvoltes devant la sémantique, cette matière qui affecte la phonologie, la prosodie, le lexique et la syntaxe, autrement dit, qui n’est pas du tout un sous-domaine, mais un sur-domaine.

Confondre le lexique et la sémantique conduit à s’imaginer qu’établir le champ lexical d’un discours revient à établir sa carte sémantique. C’est ce qui a permis à un journaliste de me déclarer un jour qu’un certain groupuscule, avec lequel je n’avais absolument rien à voir, était du même côté que le Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN, dont j’étais alors deuxième vice-président, au prétexte qu’il employait les mêmes mots.

Il avait tout faux, sauf sur le fait que le groupuscule employait les mêmes mots, ce qui signifie simplement qu’il parlait du même sujet, mais le faisait n’importe comment.

Dans cette vision simpliste, on croit qu’une personne qui affirme : « Je n’aime pas les gens qui aiment la tarte à la citrouille » pense comme celle qui déclare : « Je n’aime pas les gens qui n’aiment pas la tarte à la citrouille » puisque leurs énoncés ont exactement le même champ lexical : aimer, citrouille , gens, je, ne pas, qui, tarte (et encore certains n’incluent que les substantifs, adjectifs et verbes dans l’établissement du champ lexical).

Le champ lexical permet de déterminer la question dont on parle. La carte sémantique, qui permet de connaître le sens des interventions, nécessite en plus la connaissance de l’emploi des opérateurs du discours (modalités exprimées par certains modes verbaux, par les adverbes et marqueurs de discours, etc.), des différents relateurs (en gros ce qu’on appelait autrefois les relatifs, les conjonctions et prépositions) et de leur ordre ainsi que des formes de thématisation (ce qui est placé en position d’importance et ce qui est relégué en position accessoire).

C’est à cause de cette confusion et aussi de l’ignorance de la linguistique diachronique que j’ai pu lire dans un article au début des années 80 une sottise profonde comme : « Il faudra réviser les règles concernant la formation des diminutifs, car on ne peut pas dire qu’une tablette est une petite table. »

Justement si ! Une tablette était une petite table au moment où le terme a été dérivé. Une table a d’abord signifié une planche et même un plan de travail, et une tablette est, comme une table, une petite planche, ou un petit plan, pour y déposer des affaires. Le mot est apparu au XIIIe siècle, pas en 1982, a-t-on envie de répondre aux auteurs étourdis de ce papier. Voilà ce qui arrive quand on perd le sens et l’histoire pour ne s’arrêter qu’à l’immédiateté.

Il faudrait un long traité pour expliquer en quoi ce mépris pour le sens a fourvoyé la linguistique ; je n’en ai ici ni le temps ni l’espace.

Pour en revenir à la malheureuse sémantique dans le discours hégémonique, on écrase les débats sans état d’âme en écartant comme impertinent ce qui, justement, est le cœur et le fond de l’affaire : la signification.

Chaque fois que j’entends « On ne fera pas un débat sémantique », je rage et je dis qu’au contraire, c’est exactement ce qu’il faut faire si on veut retrouver le sens et s’attaquer au vrai problème.

Quand, par exemple, on vous dit que la question du racisme systémique n’est qu’une querelle de mots, rien qu’un débat sémantique, on essaie de vous faire croire que ne pas s’entendre sur le sens est accessoire. Ce n’est pas du tout une querelle de mots. C’est bel et bien un débat sémantique, car le concept de racisme systémique est l’outil qui permet de comprendre comment des personnes qui n’ont aucune mauvaise intention agissent de manière inappropriée, comment un individu peut être discriminé même quand personne n’a commis de geste raciste ni prononcé de phrase raciste, parce que la victime n’entre pas dans la bonne case.

On ne peut pas corriger le racisme sans corriger les structures, l’organisation, les façons de faire. Si on se contente de chercher les méchants individus qui agissent mal, on ne s’attaque pas à la cause du problème. C’est, dans le cas qui nous occupe, par le refus de la sémantique que l’on confond la responsabilité sociale avec la responsabilité individuelle.

Ne vous laissez pas dérouter par une personne qui prétend savoir mieux que vous et qui cherche à écarter vos arguments en affirmant que « ce n’est que de la sémantique ». Si c’est une question de sémantique, c’est donc important. Le savent celleux qui ne sacrifient pas le fond à la forme.





14 octobre 2021

Le piège du pardon catholique


On a appris en septembre dernier, grâce à une enquête indépendante, l’ampleur des abus sexuels commis au sein de l’Église catholique française. Après des révélations semblables dans la plupart des clergés catholiques des pays occidentaux, ce qui étonne encore, c’est qu’on en soit surpris. Tout le monde aurait dû s’y attendre.

Les autorités, qui ont pourtant sciemment caché ces ignominies depuis toujours, n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’alléguer leur ignorance et de demander pardon.

Depuis mon enfance, j’ai toujours été révolté par l’odieux chantage au pardon auquel se livrait sans vergogne la curaille, profondément horrifié que j’étais par l’épouvantable violence avec laquelle on tentait de nous l’extorquer alors que c’était censément un acte librement consenti.

Je trouvais absolument illogiques les termes absurdes et insensés sous lesquels on nous le représentait, comme une grâce qui rendait le cœur léger au coupable, laissant la victime confuse et troublée par une culpabilité inversée.

Le pardon tel qu’il est conçu dans la mentalité catholique étant une véritable escroquerie, je me livre ici à la déconstruction du piège qu’il constitue et j’en profite pour énumérer les conditions auxquelles un pardon est possible.

La rumeur populaire catholique nous enseigne pourtant que le pardon est sans condition. Il ne souffrirait d’aucun mais. Naturellement, comme dans la plupart des prétentions catholiques à l’égard de nos sentiments et comportements, c’est exactement le contraire qu’il faut retenir. Il ne peut y avoir de pardon sans condition et les mais y sont essentiels.

La première de ces conditions est que la victime doit avoir envie de pardonner. Rien au monde n’oblige qui que ce soit à pardonner quoi que ce soit. Se contraindre à pardonner ne serait qu’ajouter une douleur à la douleur subie. Se passer de pardonner quand on n’en a pas envie ajoute au calme de savoir qu’on n’est pas dans le tort.

Ensuite il faut que le bourreau avoue sa faute. Un pardon accordé à un coupable qui se prétend innocent ne sert de rien. Il est une parole inutile et inopérante.

Puis, il est nécessaire que le coupable demande ce pardon. Ce n’est pas tout d’avouer sa faute, il faut en demander pardon si on espère que la victime se réconcilie avec soi. Encore une fois, un pardon accordé à qui ne l’a pas demandé est un acte d’une totale insignifiance.

La contradictoire et menteuse Église catholique elle-même exige qu’il y ait aveu de la faute et demande de pardon, en plus de la pénitence, pour accorder son pardon. Ce sont là trois conditions qu’elle impose, et après elle prétend que le pardon est sans condition ? Quand ça fait son affaire, oui !

Il faut aussi que le bourreau mérite ce pardon. Il n’est pas possible de pardonner à qui se fout totalement d’avoir blessé autrui. Il est donc tout à fait normal qu’il y ait réparation de la faute. Cela variera selon l’entente que la personne pardonneuse aura avec la personne pardonnée. Que ce soit argent, travaux, dons en nature, activités bénévoles, la volonté de se faire pardonner doit se manifester par un engagement qui montre la participation à une forme de dédommagement.

Les sbires du catholicisme nous répètent souvent que s’il n’y a pas oubli, il n’y a pas pardon. Espérer faire avaler une si grosse couleuvre à ses fidèles est bien le fait d’une institution infiniment effrontée comme l’Église catholique.

Le pardon est le contraire de l’oubli. Si on oublie la chose pardonnée, alors il n’y a plus rien à pardonner et le pardon est inutile. S’il y a pardon, il doit nécessairement y avoir souvenir constant de la faute afin que le pardon soit véridique et opératoire. Comme toujours, il faut retenir l’inverse de ce qui est prêché par l’Église : le souvenir est une condition sine qua non du pardon.

Il ne s’agit pas de rappeler sans cesse à la personne coupable qu’elle a été pardonnée, mais il est essentiel pour la personne qui pardonne de garder en mémoire ce qu’elle a pardonné et comment cela est arrivé afin d’éviter de se mettre en état de vulnérabilité dans le cas où une situation semblable se produirait. Elle pourra ainsi se protéger pour ne pas être victime à nouveau. On doit apprendre de ses erreurs. En conclusion, quand il y a oubli, il n’y a pas de pardon et, quand il y a pardon, il n’y a pas d’oubli.

La sixième condition est que la demande de pardon soit sincère. Si on observe que la demande était fausse, que la personne pardonnée se fiche totalement de la générosité de sa victime et démontre par ses paroles et agissements ultérieurs qu’elle cherchait uniquement à se décharger de sa culpabilité sur la victime, eh bien le pardon est alors nul et non avenu.

Cela va une nouvelle fois contre l’illusion catholique selon laquelle le pardon est irrévocable et éternel. Hélas, rien n’est éternel dans l’univers, pas même l’éternité, laquelle disparaîtra en même temps que le temps. Une demande insincère conduit par conséquent à un pardon invalide et donc retiré.

Septième condition, le pardon ne peut s’appliquer qu’à une faute précise et passée. Par exemple, on peut pardonner une première offense, mais en aucune façon cela ne garantit que l’on pardonnera une autre faute. Il est bon d’en aviser le bénéficiaire du pardon pour qu’il ne croie pas que pardonner une chose signifie pardonner toute autre chose. Il doit aussi savoir que le pardon ne concerne que le passé, jamais l’avenir.

Un pardon qui ouvrirait sur l’avenir n’est qu’un marché de dupe grâce auquel la victime s’offre bénévolement pour être la récipiendaire perpétuelle des exactions du bourreau sans aucune rémission.

Huitième et dernière condition, qui dépend de la précédente, il faut que le coupable s’engage à ne plus recommencer. Ce n’est pas parce qu’on aurait pardonné une faute la première fois, qu’on est obligé de pardonner la même faute une autre fois. Une personne coupable qui se réserve la possibilité de reproduire son crime ne mérite aucune pitié. Pardonner une fois ne signifiera jamais pardonner une deuxième fois.

Au final, la victime est seule juge de ce que les termes de l’aveu, de la demande et de la réparation lui conviennent puisque c’est elle qui octroie le pardon.

Mais, même lorsque chacune de ces huit conditions est respectée, il importe de savoir que le fait de pardonner n’est qu’un geste de générosité de la part de la victime pour soulager la conscience de la personne coupable.

Contrairement à ce que les grenouilles de bénitier nous serinent, le pardon n’aide pas à vivre. Il ne soulage pas la douleur et son absence ne signifie pas nécessairement qu’on entretient de la haine. Ça signifie simplement qu’on estime qu’il n’est ni nécessaire ni mérité. Le pardon ne réduit en rien la blessure ; il n’assure aucune guérison ni aucune sérénité.

Puisque le pardon ne soulage que la personne coupable, la meilleure utilisation que peut en faire une victime, c’est de l’appliquer à elle-même. Mais quelle faute a-t-elle donc commise pour devoir se pardonner ? C’est un phénomène bien connu, les victimes se sentent coupables d’avoir été lésées, et c’est cela leur faute, non pas d’avoir été abusées, mais bien de prendre sur elles la culpabilité des agresseurs. Cette culpabilité les tourmente, et c’est en se pardonnant qu’elles s’en délivrent.

La victime doit donc se rendre compte de ce phénomène afin de se pardonner à elle-même de ce sentiment intolérable qui lui a été transféré par le vrai coupable. C’est pourquoi pardonner le bourreau, loin d’être indiqué, risque au contraire de retarder la guérison de la victime.

Afin de se pardonner à soi-même, comme pour le pardon envers les autres, les huit mêmes conditions s’appliquent.

D’abord, vous devez avoir envie de vous pardonner. Si vous estimez que vous méritez le sort qu’on vous a fait subir, vous n’aurez pas envie de vous pardonner. Le seul tort que vous avez est de croire que vous avez mal agi ou que vous méritez ce qui vous est arrivé. Il faut se défaire de cette charge.

Vous devez donc vous demander sincèrement pardon à vous-même (troisième et sixième conditions). Pour mériter ce pardon que vous vous demandez, pour réparer le tort que vous vous êtes fait, prenez le temps de vous accorder une récompense, ce sera la réciproque de la pénitence. Faites-vous un plaisir de la vie auquel vous n’aviez pas encore eu accès, que ce soit de petites vacances, une sortie inhabituelle, un apostat de la secte qui vous a trahi, un changement dans vos habitudes ou simplement de bannir de votre vie certaines choses ou personnes qui vous insupportent.

Vous ne devez pas oublier que vous avez dû vous pardonner. Si jamais une situation semblable à la précédente se reproduit, vous pourrez être sur vos gardes et, dans tous les cas, vous rappeler que puisque que l’agression ne relève pas de vous, vous n’êtes pas à blâmer.

Comme ce pardon ne s’applique qu’au passé, vous devez vous rappeler de ne pas à nouveau sombrer dans l’autoculpabilisation si jamais vous deviez être à nouveau victime. Vous savez que vous aurez peut-être à vous pardonner à nouveau.

À ces conditions, une victime qui s’est pardonnée peut retrouver la sérénité et transférer pour de bon la culpabilité au bourreau. Le reste est affaire de choix personnel.

C’est pourquoi ma recommandation à toutes les victimes est de répondre ceci aux abuseurs : ni oubli, ni pardon.





18 septembre 2021

L’acte de consommation


Dans l’Église catholique, immense marécage où j’ai été immergé pendant la totalité de mon enfance, il existe certaines sortes de prières constituant de véritables proclamations à l’égard de sa foi et de son obéissance à Dieu par l’entremise de son clergé.

Ces brèves oraisons sont appelées des actes. On nous forçait à réciter souvent ces preuves de soumission volontaire. Au nombre de neuf, ils pouvaient servir en diverses circonstances, soit comme rappel de notre allégeance absolue à l’Église, soit comme pénitence imposée par un prêtre.

On devine à quoi servaient l’acte d’adoration ainsi que l’acte d’amour ou de charité : l’adoration est réservée à Dieu seul, l’amour étant d’abord voué à Dieu, puis la charité aux autres, gentiment désignés sous le vocable de prochain. L’acte de contrition, de son côté, servait de conclusion à la confession des péchés, depuis appelée sacrement du pardon.

L’acte de demande, que l’on croit destiné à chercher un avantage, se résumait en fait surtout à implorer « la grâce de faire en toutes choses votre sainte volonté ».

L’acte d’espérance était tout dirigé vers l’obtention de la vie éternelle par le moyen de l’observance des commandements du Seigneur.

Le remarquable acte de foi déclarait : « je crois fermement tout ce que la Sainte Église catholique croit et enseigne ». Comme reniement du libre arbitre et de la science, on ne pouvait trouver mieux, même si la science nous apprend aujourd’hui que le libre arbitre est loin d’être si décisif qu’on aurait pu le croire.

Dans le non moins remarquable acte d’humilité, le croyant suppliait : « apprenez-moi à me mépriser moi-même ». C’est mentalement très sain. Après ça, on s’étonne que pendant la Révolution tranquille tant de gens aient jeté tout l’arsenal religieux par-dessus bord.

Avec l’acte d’offrande, le croyant offrait son corps, son âme et tous ses biens au Divin, ce qui veut dire en clair à l’Église.

Finalement l’acte de remerciement avait pour conclusion que le plus grand bien est d’avoir été « fait enfant de votre Église ».

Alors, les gens qui ne comprennent pas que tant de monde soit soumis aux Talibans, dites-vous qu’il n’y a pas si longtemps, de nombreux peuples étaient complètement subjugués par l’Église catholique et que ce n’est pas davantage compréhensible.

Mais, comme actuellement la religion la plus dominante est le capitalisme et que la consommation en est un rouage puissant, j’ai décidé de composer un Acte de consommation inspiré de l’acte de contrition des catholiques. Rappelons qu’à l’origine catholique signifie « universel » et que, justement, le capitalisme a de son propre aveu vocation, c’est le cas de le dire, à être universel.

Acte de consommation

Ô Divin Capital, j’ai un extrême besoin de consommer et je regrette de ne jamais le faire assez parce que tu es infiniment bon, infiniment aimable et que l’obsolescence programmée te ravit. Pardonne-moi par les mérites de la Sainte Finance mon messie. Je me propose moyennant ton Saint Crédit de m’ensevelir sous les achats et de recommencer le plus souvent possible.






6 septembre 2021

Observer le monde


Regarder le fleuve couler, lui confier des salutations carrossées par ses flots jusque du côté de l’amie Claire sur les rivages de Rimouski, là où une lumière soyeuse caresse l’onde.

Entendre au loin la plainte du geai bleu, au moment où l’écureuil furtif attire tout de même l’attention parce qu’il agite les feuilles en se sauvant au sommet d’un tilleul dont il dévore les graines que la bractée ne suffit pas à protéger.

Marcher débonnairement en saluant les passants en direction du café, s’y asseoir et siroter ce carburant au milieu des spectateurs d’un match de foot.

Admirer les paysagements d’une rue résidentielle dans une expédition sans destination, solitaire ou binomiale.

Respirer les effluves du foin tondu sans penser à rien d’autre qu’au foin coupé ; garder pour plus tard les considérations sur l’avancement de la saison.

Cesser de voir les affiches bleues et les affiches rouges tellement elles se ressemblent en s’opposant. Élever les yeux quelques instants pour accueillir le vent dans les branches des frênes du terre-plein, puis découvrir le pépiement de quelque roitelet égaré.

Être ébloui par le poitrail gonflé du cardinal bien posté. Siffler avec le merle haut perché.

Manger un yogourt salé et sentir sa texture qui caresse la langue, en être satisfait.

Être émerveillé par une tomate toute rougissante sur la galerie, apercevoir à sa surface le soleil qui coulera en nous accompagné d’une huile d’olive dorée.

Lire les nouvelles, avoir envie d’en commenter certaines, d’en oublier d’autres, mettre quelques notes ici et là, peut-être surtout là, où on ne les retrouve pas toujours.

Faire la vaisselle en écoutant des chansons populaires qui pourraient exaspérer un intellectuel.

Expliquer à cette passante comment se rendre à la petite quincaillerie du quartier ; lui conseiller d’arrêter à la boulangerie en revenant.

Sourire aux vitrines, les laisser passer, consommer parcimonieusement, car les achats attachent au lieu de libérer.

Se laisser assourdir par le chant des cigales dans leur dernier sprint pour la reproduction et compter les corps des vainqueurs sur le trottoir, car celles qui meurent sont celles qui ont réussi à s’accoupler.

Avoir de la compassion pour les yeux effarés des oreilles qui ont entendu cette profession publique de farniente.

Savourer la joie suprême d’être improductif.

Ne rien faire n’est pas laisser faire s’il est possible de témoigner, pétitionner, encourager, appuyer, diffuser.

L’observateur est un passeur de récits ; les récits organisent du sens dans un univers qui en est dépourvu.

Toujours se rappeler que ne plus avoir besoin de travailler est un droit arraché à la société par des travailleurs·travailleuses, qui ont lutté pour l’obtenir, l’hégémonie capitaliste n’ayant rien de plus pressé que de transformer la jouissance du temps en un temps de la jouissance programmé, formaté, étiqueté et encadré de sorte qu’il se résume à l’acte de consommation.

Embaumer de louanges la mémoire de Lafargue pour son Droit à la paresse.





23 août 2021

À la mémoire de Gwendolyne


À la radio publique canadienne, l’émission La nature selon Boucar du 31 juillet 2021 était consacrée à la dinde sauvage et à la misogynie. Ce rapprochement bien pesé a permis à l’animateur de mettre les auditrices et auditeurs en garde contre le préjugé selon lequel la dinde n’est pas un animal intelligent.

Mise en garde fort juste, qui a eu l’heur de me rappeler certains souvenirs charmants de mon adolescence. Un ami de mon père avait en hiver acheté trois dindes d’élevage ; il avait prévu de les faire engraisser dans sa grange. Les ayant placées ensemble sans se demander de quelle sexe elles étaient, il s’aperçut après quelques jours qu’il y avait deux mâles et une femelle. Les deux mâles étaient sans cesse sur le dos de cette dernière, que la pauvre avait déplumé et ensanglanté. Elle s’est retrouvée réfugiée dans un coin, totalement paralysée.

Lors d’une visite de mon père, monsieur Jos lui donna la volaille en disant : « Tiens, il faut absolument que je la sépare des deux autres avant qu’ils la tuent. Si tu réussis à la remplumer, elle est à toi. » Mon paternel prit l’animal et l’installa dans notre grange, tout près de la section étable où logeait un bœuf destiné à l’abattage quelques mois plus tard. La rescapée y trouva un peu de chaleur.

Je reçus pour mission à mon lever, avant de partir pour l’école, de nourrir le bœuf, puis de m’occuper de la malheureuse dinde. Je devais lui donner un petit bol d’avoine pour sa nourriture et, comme boisson, quelques glaçons cueillis du toit de la grange. Quand elle les croquerait pour s’abreuver, cela ferait travailler ses muscles.

J’adoptai rapidement l’oiseau et profitai du fait qu’elle ne bougeait pas pour caresser doucement son cou et les plumes intactes qu’il lui restait. Je la baptisai Gwendolyne, un prénom que je trouvais joli et original. Dans ma cohorte d’âge, les prénoms populaires qui peuplaient les classes étaient Johanne et Sylvie pour les filles, Alain, Mario et Michel pour les garçons. Nous avons ensemble glissé sur la pente du temps.

Tout doucement, Gwendolyne reprit de la vigueur et finit par se remplumer. À tel point que de paralytique en janvier, elle était devenue ambulante en avril. Je lui faisais prendre l’air une heure ou deux par jour quand je rentrais de l’école. L’été venu, elle était en pleine forme. Toute la journée, elle allait et venait à sa guise autour de la maison et des dépendances. Elle avait appris à éviter la cour où elle aurait risqué d’être fauchée par une automobile. De mon côté, je m’étais exercé à glousser comme elle pour l’appeler afin de la faire réintégrer son abri à la tombée de la nuit.

Quand je rentrais d’une course, elle se rapprochait de moi et se frottait la tête contre mes jambes en guise de caresse. Si je la cherchais, je glougloutais ; elle redressait son cou et je voyais sa tête émerger des hautes herbes.

Quand les enfants du voisinage venait jouer au softball dans le champ attenant au nôtre, elle assistait au match en s’installant du côté droit. Il lui arrivait parfois de courir pour attraper la balle quand un joueur frappait un roulant en direction du premier but et, si Gwendo (c’était son surnom) y arrivait, elle s’assoyait dessus. On avait fort à faire dans nos tentatives de lui expliquer que la balle devait être libérée pour continuer le jeu.

Elle a fait plusieurs nids dans le foin, que je dévalisais pour récolter ses œufs, lesquels n’auraient pas pu éclore. L’œuf de dinde est riche et délicieux. Un seul suffit à faire un gâteau double ou une petite omelette individuelle. Gwendolyne m’engueulait dans son langage quand je dénichais sa cachette.

Un soir, elle n’est pas rentrée à l’appel. On a supposé qu’elle s’était aventurée à la lisière du bois ; un lynx avait dû l’attraper. Pourtant, elle n’avait pas l’habitude de faire d’exploration hors de la partie herbacée de notre terrain.

Pour ma part, n’ayant trouvé à l’orée de la forêt ni trace de lutte, ni plume, ni sang, j’inclinai à croire qu’un bon paroissien s’était avisé qu’elle était devenue une dinde fort appétissante, la liberté qu’on lui octroyait et son absence totale de méfiance envers les êtres humains constituant une aubaine inouïe. J’aurai été en quelque sorte l’artisan de son malheur.

De toute façon, elle n’aurait pas survécu à l’été de la Saint-Martin (le 11 novembre quand il fait doux ou les jours environnants s’ils sont cléments, date la plus tardive à laquelle traditionnellement on faisait boucherie). Gwendolyne ou pas, il aurait fallu qu’elle passe à la casserole comme l’avait fait plus tôt le bœuf, Georges ou Alfred, je ne me souviens plus de l’appellatif dont je l’avais gratifié. C’était la loi du genre, et j’acceptais cette fatalité. Après tout, pendant les dernières années de mon primaire, j’avais élevé des lapins, et bien que chacun ait porté un petit nom affectueux, tous étaient destinés à finir dans notre assiette.

Quoi qu’il en soit, j’ai un souvenir attendri de ce compagnonnage avec Gwendolyne, et quand il s’agit de qualifier un personnage écervelé, je ne suis pas spontanément porté à utiliser le mot dinde.





13 août 2021

Séquelles de l’oppression aristéraphobe


En cette journée internationale de la gaucherie, il convient de revenir sur les conséquences désastreuses de l’aristéraphobie (haine, crainte, rejet des personnes gauchères) en l’illustrant ici par mon cas individuel, mais sans oublier que c’est un problème social.

En effet, quand les compagnies d’assurances nous disent que les personnes gauchères ont plus d’accidents que les personnes droitières, vous en déduisez que ces dernières sont plus habiles que les premières, ce en quoi vous avez évidemment tort. Si les accidents sont plus nombreux, c’est tout simplement parce que les outils destinés aux gauchères·gauchers manquent et que les infrastructures de vie, travail, loisirs et autres activités sont conçues comme si tout le monde était droitier.

Je me rappelle la sensation étrange qui m’a envahi, alors que j’étais en première secondaire, la première fois que j’ai joué au football (qu’on appelle soccer au Québec). J’étais en zone adverse et je réussis à me précipiter sur le ballon, prêt à faire une passe à un coéquipier, lequel était bien positionné devant le but. Au moment de botter le ballon avec mon pied gauche, j’ai paralysé pendant une longue seconde, ce qui nous a fait perdre la balle. J’avais été obnubilé par une vision troublante dans laquelle je me voyais botter avec le pied droit alors que c’était mon pied gauche qui était avancé et, perdant tout contact avec la réalité, j’entendis une voix caverneuse crier : « Mais, non, tu n’es pas gaucher, tu es droitier ! », cette phrase infâme que me répétaient sans cesse mon frère aîné, la maîtresse d’école, le curé et le reste de la famille.

Il y a même une personne qui, sans que je lui demande rien, m’avait avoué tout de go, par la négative comme le font les bambins et les narcissiques, qu’elle était allée voir la maîtresse de première année pour demander qu’elle me donne des coups de règle sur les doigts chaque fois que j’utilisais ma main gauche. « Je ne suis même pas allée voir ta maîtresse pour lui demander de te frapper. »

On ne s’étonnera pas que j’aie, pendant un temps, oublié tout de ma première année d’école et que les bribes ne m’en soient revenues qu’après ma décision de récupérer ma gaucherie. Entre autres cette scène : Je suis assis sur le petit muret de béton qui séparait l’école du magasin général tenant dans mes mains le carnet de dessin que j’avais dû aller acheter en « faisant marquer » la somme importante de 5 ¢. Le sang coulant de mon majeur gauche commençait à en tacher la couverture. La maîtresse m’avait envoyé d’urgence me procurer le cahier nécessaire à l’activité du vendredi après-midi et m’avait répliqué par la règle habituelle quand j’avais osé affirmer que, puisque ce n’était pas de l’écriture, ça me permettrait d’utiliser ma main gauche. J’étais là, prostré dans mes sanglots muets, indifférent au propos de celui qui, passant tout de même son chemin, demanda : « Pourquoi tu pleures, petit garçon ? »

On m’obligea à m’asseoir sur ma main gauche pour s’assurer que je ne m’en serve pas. Je gardai cette habitude pendant tout le primaire, d’où m’est resté une sorte de névralgie périodique, générale dans tout le côté gauche et plus particulière dans l’ensemble omoplate, épaule, bras et main.

Jusqu’à mon père qui n’était pas en reste. N’ayant jamais été contrarié par ses maîtres, vu qu’il était droitier, n’ayant jamais eu de camarade gaucher pendant ses apprentissages puisqu’il était le seul apprenti, il croyait naïvement qu’un gaucher était une personne à qui on n’avait pas appris à se servir de sa main droite. Sauf, qu’au lieu de me hurler dessus ou de me battre, il m’enlevait les objets de la main gauche pour les replacer dans la main droite.

Plus tard, quand j’ai finalement réussi à lui faire comprendre l’erreur qu’il avait commise, il a reconnu son ignorance et m’a présenté ses excuses, à la différence des autres qui prétendirent que rien de tout cela n’était jamais arrivé. « Ben voyons, tu n’as jamais été gaucher pourquoi tu décides ça aujourd’hui ? » C’est sûrement plus confortable de nier que de reconnaître qu’on a crié et battu pour rien.

Combien d’enfants qui n’avaient rien demandé à personne ont passé pour malhabiles, maladroits, alors qu’ils étaient seulement jugés par des malagauches ? Combien de personnes qui avaient du talent en dessin, en danse, en sport ont vu se fermer les portes d’une activité épanouissante parce qu’on leur interdisait d’utiliser leur « bon côté », de se lever du « bon pied », d’utiliser leur « bonne main », toutes choses qui pour elles étaient à gauche.

Vous me direz que ce passé lointain s’est évanoui dans le néant. J’aimerais bien vous croire, mais on me dit souvent encore en me tendant un objet : « Excusez ma main gauche. » Et chaque 13 août, on lit dans les divers médias de nouvelles études scientifiques qui prétendent exposer des problèmes inhérents à la gaucherie alors qu’ils sont simplement la conséquence de l’ignorance droitière.





30 juillet 2021

L’édition responsable
(Dans ce texte, j’emploierai alternativement éditeur puis éditrice, auteur puis auteure afin de varier le genre sans devoir répéter les deux mots chaque fois.)


Il m’est arrivé un jour de croiser un éditeur qui prétendait que le fait d’être publié était un privilège accordé par lui à l’auteur.

Une telle prétention est absurde. En effet, un contrat d’édition est un accord négocié entre l’auteure et l’éditrice. Même si dans la pratique les relations sont souvent inégales, un contrat, par principe, vise à être mutuellement avantageux.

Par ce contrat, c’est l’auteur qui donne l’autorisation à l’éditeur de publier et de diffuser son œuvre. En échange de cette licence, l’éditrice doit, entre autres, verser des droits établis en pourcentage (en général autour de 10 %) des ventes réalisées.

Cette licence ne peut porter que sur des supports identifiés (papier, cd, pdf, photo, films, pièces de théâtre) et ne doit pas s’ouvrir à toute forme à venir, car on ne sait pas les conséquences qu’une telle ouverture pourrait avoir sur le contrôle que l’auteure doit pouvoir exercer sur l’évolution de son œuvre.

L’éditeur se doit de respecter les droits moraux de l’auteur et ne peut pas faire ce qu’il veut de l’œuvre en question. Un exemple de non-respect des droits moraux serait de réaliser des produits dérivés de l’œuvre sans prévenir l’auteure et sans négocier un accord sur les droits qu’elle doit en recueillir.

Le contrat d’édition signé est limité dans le temps, par exemple cinq ans, ce que je proposais quand j’étais moi-même éditeur. Un auteur ne doit pas être lié à une maison d’édition pour la vie.

Les clauses dites de « premier refus », c’est-à-dire l’obligation pour l’auteure de soumettre toute nouvelle œuvre à la même éditrice, ne sont pas recommandées, car elles sont trop contraignantes. Un auteur polyvalent, qui fait des ouvrages de différents styles, perdra son temps s’il doit d’abord faire refuser son prochain livre par son éditeur. Par ailleurs, une auteure satisfaite de son éditrice n’aura rien de plus pressé que de lui soumettre son prochain manuscrit.

À l’échéance, le renouvellement de ce contrat doit être négocié et, à défaut d’entente, le contrat s’éteint, ce qui entraîne que tous les droits reviennent à l’auteur.

Enfin, il convient de le rappeler, un éditeur qui ne négocie pas ne peut pas être un bon éditeur.





18 juillet 2021

Polléon, le fanfaron
(histoire rigolote et absurde)


En chinant chez un brocanteur de ma connaissance, j’ai avisé un petit secrétaire qu’il m’a bradé pour à peine plus qu’une bouchée de pain, car deux de ses tiroirs étaient fermement coincés. En travaillant à les débloquer, j’ai trouvé une sorte de cahier collé sous le fond du premier tiroir.

Le papier du cahier était épais comme on en trouvait dans les tablettes d’écriture semblables à celles que mon père utilisait pour les rares lettres officielles. Je me rappelle, la première page était un buvard. On y écrivait avec ce qu’on appelait une plume fontaine. Sur la page du dessus était dessinée une marquise vautrée dans un fauteuil luxueux surmontée d’un phylactère dans lequel était écrit en lettres fioriturées Au temps de jadis.

Dans le cahier, j’ai découvert ce petit conte anonyme, que je vous livre ici tel quel :

Il était une fois un petit garçon qu’on appelait Polléon le fanfaron.

Tout jeune, le petit Polléon apprit ce que mentir signifiait. À la différence de Pinocchio, il n’en subissait aucune conséquence physique fâcheuse. Au contraire, il en tirait toujours plus de profit.

Il comprit que mentir à ceux qu’on méprise permet de les écarter du chemin, comme mentir pour leur faire plaisir à ceux qui ont du pouvoir et de l’argent permet d’en avoir soi-même comme de récolter la poudre d’or qu’ils sèment parcimonieusement derrière eux. L’important est de ne pas désobéir aux puissants, juste leur raconter ce qu’ils veulent entendre et faire ce qu’ils disent. Quant aux gueux, on peut les piétiner tant qu’on veut quand on peut disposer de la brigade bastonnière offerte par les maîtres.

À l’école, Polléon mentit à la maîtresse pour en devenir le chouchou. La maîtresse ne fut que la première à découvrir les ficelles qui permettaient de manipuler le manipulateur. Lui n’avait qu’à chanter ses louanges pour lui plaire.

Polléon, qui mentait beaucoup, s’attendait à ce qu’on fît comme lui, qu’on lui mente et qu’on lui obéisse. Ses yeux se révulsait quand on lui disait la vérité et il piquait des crises interminables si on ne riait pas à ses pitreries grotesques qu’il croyait spirituelles.

Le saltimbanque ennuyeux était par ailleurs d’une profonde inculture, caractéristique qu’il admirait avant tout chez son lointain cousin le trumpettiste logé autrefois dans une toute blanche maison. Mais, comme il ne pouvait s’empêcher de mentir, au lieu d’afficher son ignorance, il la maquillait sous des citations absconses, incongrues, hors de propos ou carrément inventées de la même façon qu’il maquillait sa face ravagée par les névroses. Ses rares lectures étaient malsaines et pestilentielles : Pétain, Maurras, Evola...

La petite école du village ne suffisant plus au couple étrange formé par Polléon et sa préceptrice, ils furent adoptés par un châtelain de Versailles qui les combla des présents les plus précieux. Polléon était pourri de gâteries et recevait comme naturelles les offrandes extorquées aux classes laborieuses dont les exploiteurs le couvraient.

Il a fini par se convaincre, à force de mentir, que ses habits brodés d’or avaient été mérités par le travail important qu’il faisait, c’est-à-dire étourdir les auditoires avec un babillage assourdissant. Polléon en avait conclu que les pauvres étaient tous des voleurs qui cherchaient à lui enlever son bien.

L’adolescence le transforma en prince boudeur et narcissique, semblable à cette caste qui a cru que la Révolution signifiait remplacer une aristocratie par une autre. La méchanceté pour Polléon, c’était quand on refusait de céder à ses caprices.

C’est pourquoi dans la cour du collège luxueux où il régnait désormais, il devint le champion de l’arnaque, s’enfuyant aussitôt pour se cacher derrière les plus grands, qui le protégeaient en échange de quelque privauté. Il jouissait alors sadiquement du spectacle des victimes de ses larcins, lâchement rouées, lacérées, écorchées par de grands nervis aux étoiles dorées.

C’est ainsi que Polléon sut s’attirer une cour stupide et oiseuse à qui il jetait le reste de poudre de perlimpinpin dont il n’avait pas fait usage.

Mais que devint Polléon le fanfaron à l’âge adulte ? On perd sa trace avant qu’il n’y accède.





9 juillet 2021

La fracture de la fiction


Mon titre est inspiré d’un ouvrage de Patrice Desbiens La fissure de la fiction, ce long poème narratif qu’il a écrit pour complaire à son éditeur, car ce dernier, depuis longtemps, réclamait de lui un roman. En s’exécutant, il a vite compris qu’il n’avait rien fait d’autre que suivre son habitude : écrire des poèmes près de son expérience. Le résultat ne correspondait donc pas exactement à l’écriture de la fiction narrative, mais pourtant à un poème narratif, ce qu’il n’a jamais cessé de produire dans toute son œuvre.

Cependant, aussi proche que sa prose poétique soit de sa vie personnelle, on ne saurait l’exclure de la fiction, car le poème, en transformant le réel par l’image, la métaphore et autres jeux de rythme fait entrer la vie dans la fiction ou la fiction dans la vie. Ainsi la fracture de la fiction est-elle toujours présente dans les œuvres littéraires. En effet, la littérature se soustrait à l’application des tables de vérité comme l’a bien distingué Genette dans son lumineux essai Fiction et diction. Seule la non-fiction y est soumise et les œuvres littéraires ne sauraient être déclarées vraies ou fausses.

L’écrivain n’est pas auteur s’il n’assume pas la valeur fictive de sa production. Ce n’est pas pour rien que l’autofiction est bel et bien de la fiction, même si certains énoncés, eux, peuvent subir l’épreuve des tables de vérité (être classés selon les catégories du vrai et du faux). On dit bien certains énoncés, car ce ne saurait être le cas pour l’œuvre au complet qui, elle, échappe à cette classification. On ne peut pas dire que la pièce Roméo et Juliette est vraie ou fausse, mais on peut dire que, oui, Vérone est en Italie. De même, il est impossible de dire qu’un roman est vrai ou faux. Les faits auxquels les romans réfèrent le cas échéant peuvent être vrais ou faux, mais pas la globalité du récit.

De même, les énoncés littéraires sont souvent en dehors de ce que Genette a appelé la diction. Une phrase comme « La scientifique […] aboutit chez un modeste apothicaire dont l’enseigne défraîchie arbore ce qui reste d’un cheval vert. », extraite de mon roman Rose ? Vert ? Noir ! ne peut pas être déclarée vraie ou fausse. Elle est une partie d’un texte littéraire qui ne prétend aucunement décrire une réalité autre que fictive.

Même l’essai, qui jongle avec des réalités, constitue un récit littéraire dans lequel les arguments s’ébrouent, donc une œuvre de fiction. La valeur de vérité quant aux faits évoqués n’en est pas moindre. L’effet de conviction n’en est pas réduit. Les conclusions n’en sont pas moins crédibles pour autant. Pour paraphraser une formule du spécialiste Robert Vigneault, on pourrait dire que le contenu de l’essai est une sorte d’aventure ayant les idées pour personnages, ce qui aboutit comme le disait André Belleau, autre grand essayiste, à une « fiction idéelle ».

Je me rappelle Alexandre Jardin faisant la promotion de son livre Le Zubial. Je me disais que c’était à l’évidence de la fiction. Je me demandais pourquoi il cherchait tant à faire croire qu’un récit romanesque était véridique. Mais pourquoi donc les intervieweuses et interviewers faisaient-ils semblant de le croire ? Pourquoi n’était-on pas alerté par son rire nerveux ?

Il m’apparaissait indubitable que, derrière l’auteur rayonnant, la personne de l’écrivain était profondément malheureuse. On sentait qu’il avait dû beaucoup souffrir dans son enfance pour prétendre ainsi que ses romans n’en sont pas.

Et voilà que je l’entends dans une entrevue avec Stéphan Bureau (Ici radio-canada première, le samedi 12 octobre 2019, 13 h à 14 h) dire que, dans son dernier livre Le roman vrai d’Alexandre, il annonce enfin la vérité, que tout ce qu’il racontait dans ses romans était faux, que son histoire familiale est une invention, que son rire forcé servait de paravent à sa douleur. Toutes choses qui étaient pourtant si obvies.

Fort bien, mais voilà où il devra faire bien attention dorénavant. Attention à se croire lui-même et à penser que ses nouveaux romans sont l’entière vérité et n’ont plus rien de fictif. À croire que son personnage public est enfin devenu vrai et totalement vrai. Car le récit de sa vie est fictif dans la mesure où il fait l’objet de souvenirs personnels mêlés des impressions et sentiments qui les colorent. Et il faut bien admettre que les récits biographiques ont toujours cette part de fiction.

Quant au personnage public de l’auteur, il est nécessairement fictif, car il est une construction spéculaire résultant des effets médiatiques. Cette image étant par définition médiate et partielle, elle ne saurait jamais représenter une « vérité » de la personne. Seuls certains énoncés descriptifs vérifiables peuvent être déclarés vrais et ils concernent alors la personne de l’écrivain. C’est peut-être pour cette raison que Réjean Ducharme n’a jamais voulu participer de sa personne physique à la construction de son image d’auteur et pourquoi Patrice Desbiens refuse de se prêter au jeu du chien savant, que constitue souvent la carrière médiatique d’un artiste.

Comme on l’a vu, les faits auxquels les œuvres littéraires réfèrent peuvent être vérifiables le cas échéant, mais pas le récit. La poésie non plus n’a rien de vérifiable en tant qu’œuvre. C’est pourquoi je n’accepte pas cette impertinente distinction entre la poésie supposée non-fictive et les autres genres littéraires. Tous les genres littéraires appartiennent à la fiction et se dérobent à l’application des tables de la vérité. S’il y a bien une affirmation banale et constituant le b a ba de l’élocution littéraire [dans les récits, on parle de narrateur ; dans la poésie ou la chanson, on parlera d’énonciateur], c’est le « Je est un autre » de Rimbaud. Le je de la poésie n’est pas plus identifiable à l’écrivain que le je du roman, même quand, et peut-être surtout quand il s’en revendique.

Je suis toujours choqué quand on me demande : « Vous écrivez de la fiction ou de la poésie ? » Je me dois de répondre : j’écris de la poésie, donc de la fiction, des romans, donc de la fiction, des contes, donc de la fiction, des nouvelles, donc de la fiction, des essais, donc de la fiction.

Et ce billet, est-ce de la fiction ? Est-ce un texte littéraire ? Qu’en pensez-vous ?





29 juin 2021

La recette du budget


Mon père fut bien étonné le jour où il découvrit que c’était lui qui m’avait appris à faire un budget. En effet, il trouvait assez ridicule et inutile cette pratique dont se vantaient de nombreux représentants de la classe moyenne, lesquels malgré cet artifice étaient toujours dans l’obligation d’emprunter. On ne parle évidemment pas ici des personnes dont les revenus sont inférieurs au minimum nécessaire pour se procurer les biens essentiels à la vie ; il leur est tout simplement impossible de budgéter quoi que ce soit.

Les exemples qu’il avait sous les yeux sont ceux de personnes qui alignaient des chiffres et calculaient de manière très précise chaque centime sortant de leurs goussets et de même chaque centime qui y entrait. On leur avait semble-t-il fait croire que ce recensement des mouvements pécuniaires domestiques conduirait comme par magie à leur éviter des dettes.

C’est lors d’une discussion à bâtons rompus que le sujet émergea tout à coup. « Untel, il est drôle quand même. Il dit tout le temps qu’il fait son budget et que c’est essentiel pour arriver, pourtant il est toujours à serre. » Cette dernière expression signifie être un peu trop juste dans ses finances. « Je n’en fais pas de budget moi, pis j’arrive. T’en fais pas toi non plus, puis t’es pas dans le trou. »

Il fut bien intrigué par ma réponse : En fait, oui, j’en fait un et c’est même de vous que je l’ai appris. Vous savez combien vous prévoyez gagner pour les mois qui viennent, vous savez quelles sont les dépenses que vous devez faire et, comme vous m’avez toujours dit, vous ne dépensez que l’argent que vous possédez déjà. Vous faites un budget dans votre tête, c’est juste que vous ne l’écrivez pas.

Ce qu’Untel ne comprend pas, c’est la différence entre écrire un budget (aligner des chiffres pour qu’ils balancent) et faire un budget, c’est-à-dire ajuster son comportement à ses rentrées d’argent.

Il faut dire que mon père et moi avons eu de la chance. Lui, très débrouillard, a toujours pu offrir ses services pour dépanner tout un chacun dans un milieu rural. Puis, il a développé des compétences techniques qui l’ont rendu incontournable dans sa région. Moi, j’ai toujours eu de bons camarades pour me proposer des jobs en attendant des revenus plus réguliers.

En acceptant de payer pour moi les frais minimes de ma pension chez une tante pendant mon secondaire V, le paternel m’avait permis de mettre de côté la subvention que donnait la Commission scolaire aux élèves devant habiter ailleurs que chez leurs parents. Cela serait ma mise de fond pour me lancer dans la vie. Une coquette somme de 500 $, ce qui équivaut d’après la Banque du Canada à 2473,68 $ en dollars d’aujourd’hui.

Depuis, j’appliquai rigoureusement ses conseils à savoir de ne jamais dépenser un sou que je ne possédais pas déjà, sauf si j’estimais pouvoir rembourser sur un assez long terme pour ne pas nuire au logement et à l’aliment. Par exemple, je profitai des Prêts et Bourses du gouvernement dont les intérêts n’étaient payables qu’à la fin des études et dont le remboursement a été étalé sur 12 ans dans mon cas. Ç’a été une chance.

J’ai également eu d’autres chances parce que, en vivant toujours de sobriété heureuse ou de frugalité conviviale, soit de simplicité volontaire ou plus précisément de ce qu’on appelait encore quand j’étais au secondaire le véritable épicurisme, lequel n’a rien à voir avec l’hédonisme débridé auquel les vedettes réfèrent quand elles se disent épicuriennes, j’ai pu éviter d’emprunter ailleurs qu’aux Prêts et Bourses du ministère de l’Éducation.

J’ai aussi eu le bonheur, chaque fois que mes revenus se faisaient maigres, de trouver quelqu’un pour me tendre une perche. Ainsi, à la dernière année de mes études à Rimouski, un camarade étudiant en Administration m’a offert le poste qu’il occupait comme régisseur des boissons pour les soirées du café étudiant. Comme quoi, il est possible de trouver la générosité et la solidarité même chez un membre de l’Association internationale des étudiant·e·s en sciences économiques. Il faut savoir que nous nous étions connus dans le Mouvement étudiant pour le Oui en 1980 et que je faisais bénévolement la révision du journal qu’il coordonnait pour les étudiant·e·s de son département.

Plus tard, pendant mes études de maîtrise, mon directeur m’a embauché comme assistant de recherches, ce qui a permis de mettre un peu de beurre sur les épinards.

Finalement, la félicité m’a comblé en me faisant rencontrer un conjoint qui, comme moi, se satisfait de vivre dans un petit appartement et accepte sans difficulté une existence sans auto, sans téléphone cellulaire, sans chien, sans piscine, sans chalet, sans fumage, sans câble, sans abonnement à aucune plateforme de diffusion Internet et sans suivre aucune mode vestimentaire.

Mais, je vous entends hurler, et vous avez bien raison : « Il oublie une réalité essentielle dans l’équation pour 57 % des familles québécoises, soit les enfants ! » Et là, le petit appartement ne suffit plus. Le cellulaire devient obligatoire pour garder contact avec la garderie, l’école, la pharmacie et autres services. Les services Internet deviennent quasi indispensables. L’achat de vêtement est nécessaire chaque année et même plus souvent, car les enfants grandissent et ne peuvent être à la traîne de leur groupe.

Avec les loyers excessifs que nous connaissons, une jeune famille avec enfants dont les parents gagnent le salaire minimum ne peut que s’endetter. C’est le phénomène de plus en plus grandissant des travailleuses et travailleurs qui s’appauvrissent.

Finalement, la recette du budget, ça marche seulement pour certaines personnes dans certaines conditions. Quand on a des difficultés de santé et qu’on est réduit à l’aide sociale, quand cette aide ne couvre même pas le loyer, il n’y a aucune formule magique pour s’en sortir sinon un système D qui confine aux marges de la société.

Pour ce qui est d’Untel, je crois qu’il n’a toujours pas saisi la différence entre écrire le budget et faire le budget.





18 juin 2021

La bienveillance active


Entendu à la première chaîne de la radio publique canadienne, Plus on est des fous, plus on lit lundi 14 juin 2021 émission de 13 h à 15 h, Frédéric Beigbeder déclarer ceci : « Le monde du care est une chose assez dangereuse. »

Mais comment peut-on proférer une si absurde grossièreté sans se justifier davantage, sans offrir la moindre explication si ce n’est que le monsieur est né dans les années soixante, ère d’explorations sexuelles, de drogues et de rock’n roll.

Prendre soin de soi et des autres fait du tort à qui ? On se le demande. En tout cas, les ceuses qui se plaignent que la liberté d’expression est muselée ont là un exemple frappant de l’inverse : qui a un nom, qui est une vedette s’autorise de son micro pour lancer des horreurs sans réfléchir aux conséquences.

C’est quand même curieux que certains fassent profession de cracher sur celleux qui cherchent à orienter la société vers des valeurs de bienveillance. Faut-il que l’hégémonie néolibérale du chacun pour soi et du tous contre chacun soit à ce point forte !

Comme si on pouvait confondre le « prendre soin » avec le philanthrocapitalisme, qui sous prétexte de faire le bien (la charité) construit des monuments narcissiques, évite les impôts et détruit le social.

La bienveillance active, c’est la solidarité, c’est mettre l’éducation et la santé en avant, c’est placer les gens avant l’argent, c’est faire passer le public, qui sert tout le monde, avant le privé, qui ne vise que le profit.

Nous nous civilisons et acceptons de moins en moins la métaphore de la conquête militaire ou celle de la chasse pour décrire la rencontre amoureuse. Quand j’entends certaines chansons françaises d’autrefois où l’on compare une femme à une biche aux abois, sachant que c’est ce qui excite l’énonciateur, ça me lève le cœur. Est-ce bien cela que regrette le monsieur ? Les relations de domination et de cruauté ?

Moi, je me réjouis au contraire que notre humanité s’humanise, que nous nous adoucissions et que les hommes arrêtent de se prendre pour des fauves.

Encore une fois, il faut constater que le monde de la bienveillance est davantage associé au féminin, aux emplois difficiles et mal rémunérés, toute cette main d’œuvre maltraitée par la crise sanitaire en particulier et par le néolibéralisme en général.

Le monde du soin et de la bienveillance s’oppose à l’individualisme, à la compétition, à la productivité à tout crin, à la course au profit. C’est sûr que ce n’est pas aussi glamour que le vedettariat scintillant de qui arrive à mettre le pied sur la tête des autres.

En ce sens, certes, l’éthique du care est dangereuse pour la pratique égocentrique du I don’t care.





4 juin 2021

Tous les fragiles œufs de nos données dans le même panier informatique


L’obsession de la sécurité fait fortune dans une société où le nombre de meurtres diminue et les crimes contre la personne reculent. Il y a certes les crimes contre les enfants qu’avec raison on dénonce de plus en plus ainsi que la violence conjugale et les féminicides qui préoccupent, mais cela dit, globalement selon Statistique Canada, la criminalité diminue, ce qui rend d’autant plus odieux et incompréhensibles les crimes contre les femmes et les enfants.

L’exception à cette baisse est la cybercriminalité qui, elle, se propulse à des vitesses astronomiques.

Malgré cela, nous avons une attitude paradoxale à l’égard de la protection de nos données personnelles, pourtant un bien extrêmement précieux.

Que disent les experts de toute sorte quand il s’agit de protéger ses biens ? de les identifier, de ne pas les placer tous au même endroit, de mettre les objets de valeur à l’abri dans différents meubles, chacun verrouillé indépendamment des autres.

Que disent les spécialistes de l’investissement ? de ne pas tout mettre dans le même portefeuille, de diversifier les placements, pour éviter qu’une chute dans un secteur ne cause la ruine. Je sais, la plupart de mes lectrices et lecteurs n’ont pas de placements à diversifier, mais l’idée est ici de reporter ce principe à ce qu’il convient de mettre à couvert : nos données personnelles.

Que disent les conseillers en matière de voyage ? Ne mettez pas tout votre argent dans le même portefeuille que vos papiers. Dispersez vos affaires entre différentes poches. Laissez votre passeport dans un coffre à l’hôtel et gardez une photocopie sur vous.

Curieusement, face à la technologie si gourmande de nos données, de quoi rêve l’utilisateur béat ? de tout centraliser, de tout confier à une seule et unique application qui gérera le moindre détail de sa vie.

Que propose-t-on à l’abonné docile ? un gestionnaire de mots de passe de sorte que tous les mots de passe relèveront d’une seule application. Ainsi, dès qu’un hacker aura trouvé le mot de passe de votre gestionnaire, il aura accès à toute votre vie et pourra non seulement s’en emparer, mais aussi vous rendre l’existence misérable à souhait.

Confier tous ses mots de passe à un gestionnaire de mots de passe revient à n’avoir qu’un seul et même mot de passe pour toutes ses applications et services, exactement ce qu’il ne faut absolument pas faire selon les conseillers en sécurité qui, du même souffle, nous vendent des gestionnaires de mots de passe.

Sans arrêt, on nous incite à tout remettre entre les mains d’une seule et unique machine à gérer notre vie alors que la plus élémentaire prudence consiste à séparer les différentes fonctions, à séparer les accès et à séparer les données, de la même façon qu’on le fait avec les biens de valeur.

En rendant tout plus simple pour nous, on rend aussi les choses beaucoup plus aisées pour les pirates. Un téléphone qui permet de contrôler toute votre vie, dans ses plus infimes détails, facilite beaucoup la vie de la personne qui en prendra possession et s’accaparera de ses fonctions. Sans compter que cette gestion exige que vous soyez connecté en ligne 24 heures sur 24, une autre chose qui est fortement déconseillée par les experts quand on veut éviter les attaques de pirates.

C’est malgré tout dans cette direction que pointe la pléthore d’appareils intelligents qui encombrent le marché.

Personne ne semble comprendre qu’on ne veut pas que le four à micro-ondes donne la météo ou que la radio fasse le café ni que son frère jumeau puisse fouiller dans nos courriels parce qu’il a la même face pour ouvrir le téléphone. De la même manière, vous serez horrifié·e de ne plus avoir accès à rien si votre téléphone ne vous reconnaît plus étant donné que le chat vous a griffé le visage.

Il y a des gens qui ne veulent pas d’une maison intelligente qui, quand elle se détraquera, vous fera des embêtements jusque dans la salle du « trône », où elle vous enfermera peut-être pour y subir les derniers moments de votre vie rocambolesque. [Oui, c’est une hyperbole, et c’est pour rire !]

On a beaucoup de mal à expliquer à l’ordinateur qu’on ne veut pas de trousseau de clés parce qu’on veut justement que ce soit compliqué d’accéder à nos affaires. Imaginez expliquer ça à quelqu’un qui préfère acheter des gadgets plutôt que de s’arrêter pour réfléchir.





25 mai 2021

Fréhel, Rock Star avant la lettre


Marguerite Boulch’, dite Fréhel, fut l’une des plus grandes stars de la chanson réaliste. Elle chantait le malheur des femmes et de la vie quotidienne, mais aussi la vie des Folles nuits parisiennes.

D’abord connue sous le nom de Pervenche, elle fait tourner les têtes. Sa liaison tumultueuse avec Maurice Chevalier, qui lui préfère Mistinguett (laquelle faisait la loi dans le showbizz), la pousse au désespoir. Elle se promène alors en Europe (les pays slaves, puis la Roumanie) et continue néanmoins à alimenter les chroniques.

Elle revient en 1923 sous le nom de Fréhel et chante ses chansons les plus tragiques L’amour des hommes, Où sont tous mes amants ?, Les filles qui la nuit, Pleure, mais aussi des chansons humoristiques et grinçantes comme Tel qu’il est, Tout change dans la vie, La môme catch-catch.

Elle tourne aussi de nombreux films. Je retiens ici quelques titres :

La rue sans nom ;

Pépé le Moko, dans lequel elle interprète Où est-il donc ?, titre faussé par rapport aux paroles du refrain qui commence en effet par « Où est-il mon moulin d’la Place Blanche :? » mais demande surtout où sont les amis, les copains, les vieux bals musette et les « repas sans galette, quand je bouffais même sans avoir un rond » et se termine par « Où sont-ils donc ? » ;

et L’enfer des anges, où elle joue le rôle de la femme Sulpice.

Elle est l’une des grandes inspirations de Piaf, qui la vénérait. Elle a été l’une des interprètes pour qui Trénet a composé des chansons.

Histoires d’amour nombreuses, alcool, drogue, fréquentation des milieux un peu louches, elle a tout de la rock star. Elle meurt, il y a 70 ans de cela, dans un hôtel miteux de Pigalle (probablement d’une overdose, 20 ans avant Janis Joplin et Jimmy Hendrix) le 3 février 1951 à l’âge de 59 ans.

Elle est enterrée au cimetière parisien de la ville de Pantin (23e division), le cimetière des « chiens perdus », d’où Jacques Chirac a fait rapatrier le corps de la Goulue dans les années 2000. Seule sa carrière cinématographique a été retenue par les auteurs du plan du cimetière affiché sur un écriteau à l’entrée où elle n’est présentée que comme « actrice ».

Le plan pdf fourni sur Internet la décrit comme chanteuse et indique son plus grand succès La java bleue, titre qui permet au plus grand nombre de la raccrocher à un souvenir auditif. Je n’en avais pas encore parlé dans mon topo parce qu’elle est un peu prisonnière de ce succès, comme Michel Louvain de sa Dame en bleu, alors qu’elle a excellé dans une diversité de styles.

À chaque visite que nous faisions à Paris, à l’époque où cela faisait encore partie des choses envisageables, mon conjoint et moi allions fleurir sa tombe. Sa rivale, Damia, y est aussi enterrée, mais sa tombe n’est pas bien entretenue et les inscriptions y sont difficilement lisibles.

En cliquant sur le lien YouTube souligné par le titre, vous atterrirez sur une chanson qui donne une bonne idée du personnage, La Môme catch-catch, dont voici un extrait du refrain :

« J’ai une poigne de fer
Un cœur en acier
La gueule en or
Et les deux pieds tatoués
Je fais les pieds au mur
Comme un échalas
Le grand écart et je crache à 15 pas
Je bois du gros rouge qui tache
C’est moi la môme catch-catch »

Musique M. Alexander, paroles M. Vandair

Une première version de ce billet, par ailleurs moins développée, a fait l’objet d’un statut sur mon profil Facebook le 16 février 2019.





16 mai 2021

La course au temps


Nous courons après le temps et, sans cesse essoufflé·e·s, nous en manquons. Afin d’en « améliorer » la gestion, à chaque occasion nous nous demandons ce que nous pourrions faire pour rogner sur le temps, pour consacrer moins de temps à chacune des tâches qui nous incombent ou pis encore pour accomplir le plus de tâches possible dans le même temps.

Toujours, nous sommes en réaction plutôt qu’aux commandes. C’est que reculer l’horloge ne changerait rien à la flèche temporelle, inexorable dimension à laquelle notre humanité est soumise.

Il me semble toutefois que, pour faire face à ce problème, nous nous y prenons d’une fort mauvaise façon. En effet, notre objectif ne devrait-il pas être de disposer de plus de temps ? Donc de pouvoir prendre un temps plus long pour réaliser notre ouvrage ou encore d’avoir moins de travaux à effectuer dans le même temps ?

Plutôt que de nous acharner à faire plus avec moins, nous avons désespérément besoin de solutions qui nous offriront la chance de faire moins en plus de temps. C’est ce qui s’appellerait un véritable progrès. En principe, les machines devaient accomplir des opérations plus rapidement, ce qui avait pour but de nous permettre d’accorder de plus longues périodes à nos loisirs et à nos activités agréables. Dans la pratique, plus les appareils vont vite, plus nous sommes en compétition avec eux pour multiplier la besogne par dix. La conséquence en est que nous n’avons pas ajouté de durée à notre plaisir, mais qu’au contraire nous nous évertuons à en soustraire.

À l’époque où j’étais sur le marché du travail, j’était hyper-occupé et mes journées débordaient par tous bords et côtés. Je me demande encore comment j’arrivais à caser mes innombrables charges dans l’agenda. Toutefois, chaque matin, quand je considérais ma journée, il est une question que je me posais avant de m’attaquer à la liste interminable des opérations : Quelles sont les tâches que je n’exécuterai pas aujourd’hui ?

Non, le but n’était pas de les retarder indûment. Non, ces travaux-là ne sont pas moins importants que les autres. Je voulais justement prendre le temps de bien les réaliser. Mon argument était toujours le même : je ne veux pas bâcler le travail, il faut m’accorder un délai pour fournir un résultat acceptable. Je n’y arrivais pas toujours, mais cette préoccupation ne m’a jamais quitté.

Prenons l’exemple des courriels. Leur instantanéité a conduit tout le monde à croire que la réponse elle-même devait être instantanée. Voyez le résultat : au lieu de régler un problème rapidement, la succession des courriels de demande, de réponse, de réplique, de contre-réponse institue une conversation dans laquelle manquent deux choses : le temps de la réflexion et la coopération d’une personne qui vous accompagne dans le processus. Dans l’échange de courriels (ou pire encore de textos) chacun·e est de son côté comme dans une bataille rangée plutôt que dans un travail d’équipe. Cela produit des résultats précipités et souvent bancals.

D’abord le courriel personnel, je l’ai toujours traité comme un service postal ultra-rapide qui livre le message immédiatement. Mais, comme pour le service postal, je ne le consulte qu’une fois par jour, ce qui libère un temps considérable.

Ensuite, pour ce qui est du courriel de travail, il n’est pas bien avisé de répondre dans la minute, car ça signifie qu’on se détourne du reste de ses occupations. Une séquence de consultation est nécessaire selon la connaissance qu’on finit par acquérir des habitudes de ses interlocuteurs et selon le degré d’« urgence » réelle de chaque demande : chaque heure, chaque demi-heure. Et quand on se met à la rédaction d’un document, sauf si on attend des nouvelles sur un sujet précis, on ferme ses antennes pendant deux ou trois heures.

Si je ne possède pas la réponse immédiate à une question, je réplique : « J’y réfléchis et je te donne des nouvelles dès que possible. » La réflexion demande du temps et ne se fait pas de manière linéaire. On oublie qu’une grande partie de notre processus de réflexion est inconscient et que, si le résultat nous apparaît à un moment donné, ce n’est pas par magie ou par influence divine, mais juste parce que le ménage a eu le temps de se faire dans nos circuits et que l’ordre des choses finit par émerger à la conscience ou, pour paraphraser la jolie expression de Musil dans L’Homme sans qualités, l’affinité entre les objets se rencontre dans le cerveau. Cela ne se fait pas en appuyant sur un bouton.

Je me rappellerai toujours une anecdote parlante à ce sujet. J’étais à l’époque rédacteur pour une organisation politique. À la fin de la journée, j’étais en train de déballer mon sandwich au bureau. Le responsable des relations avec les médias m’avise alors qu’un personnage célèbre du monde culturel venait de décéder. Il me fallait pondre un projet de communiqué dans l’heure.

Je répondis oui et me mis à croquer mon sandwich. Le visage du responsable devint livide et un ordre péremptoire sortit de sa bouche : « Ben, mets-toi à l’ouvrage tout de suite ! »

Ma réplique fut implacable. J’ai une tendance à l’hypo-glycémie. Si je ne mange pas maintenant, il est possible que je fasse une chute, et c’est toi qui devras me réanimer. Quant à ton texte, il manquera toujours à l’appel. Si tu me laisses manger tranquille, je peux réfléchir à mes idées en même temps. Je pourrai ensuite les inscrire dans mon traitement de texte. Ce n’est pas en tapant des lettres au hasard sur le clavier qu’on fait des communiqués.

Vingt minutes plus tard, la première version du communiqué était prête et il n’y eut besoin que de deux ou trois petites retouches. Le responsable en fut tout étonné et me félicita. Ma répartie enfonça le clou : quand on sait travailler, c’est comme ça.

Il y a différents types d’urgence. Certaines personnes estiment que tout ce qu’elles demandent doit faire l’objet d’une réalisation immédiate. Il faut pourtant choisir sa priorité, décider du moment le plus opportun pour exécuter telle tâche si on veut s’assurer le meilleur résultat.

Quand on ne m’indique pas de délai, j’en propose un moi-même en gardant à l’esprit l’ensemble des obligations qui m’attendent.

Claudette Carbonneau m’a dit un jour que j’étais de tous ses contacts la personne la plus difficile à joindre, mais qu’elle aimait bien mon répondeur, lequel proclamait clairement qu’on n’aurait jamais de réponse directe. Cela me permettait de filtrer les demandes et surtout de ne pas m’agiter comme un chien fou.

Hélas, il y a beaucoup de gens qui n’ont aucune autonomie dans leur travail. Ce sont en général les moins bien payé·e·s. Les personnes qui travaillent manuellement, peu importe le secteur (santé, éducation, alimentation, livraison, manutention, fabrication, services), n’ont pas le luxe de décider de ce qui ne sera pas accompli aujourd’hui ; on les soumet à une pression dictée par la robotique et la surveillance.

Ces travailleuses et travailleurs comprennent mieux que quiconque les beaux vers de la chanson État d’âme de Jean Ferrat :

« À l’idée de l’exécuter,
J’ai le moral en marmelade
Si le travail, c’est la santé
Tous mes copains en sont malades. »

À ces personnes, on ne peut que conseiller l’organisation et la syndicalisation. On s’est battu et on est mort pour faire respecter un cycle humain : huit heures de travail, huit heures de loisirs ou de vie familiale, huit heures de sommeil. On dirait que tout le monde a oublié ça. Qui dort huit heures de nos jours ?





4 mai 2021

Le salut hors de la vue


C’est une réflexion à laquelle je me suis souvent adonné. On en retrouve des traces ici et là dans nombre de billets.

Dans ce monde uniquement visuel, je n’existe pas. Je ne compte pas les fois où un·e camarade ayant été interviewé·e en même temps que moi a pris toute la place dans le reportage parce qu’iel disposait de photo, vidéo, déguisement ou autre support visuel. Certes, on comprend que les nouvelles télé ou le film documentaire utilisent ces images, et c’est d’autant plus troublant quand les documents imagés ne sont même pas repris dans le reportage alors que c’est à cause d’eux que l’autre a été choisi·e, mais je fais ici surtout référence à des articles de journaux sans illustration et à des interviews pour la radio.

Quand j’étais petit, on disait, si une personne avait besoin d’une vignette pour comprendre, qu’elle était bête. Est-ce qu’il te faut un dessin ? était l’insulte suprême envers le manque d’intelligence supposé de son interlocuteur.

De nos jours, Tu ne m’as pas fourni de visuel ! est l’insulte suprême envers le manque de bon sens supposé de la personne qui essaie de nous informer.

On a compris aujourd’hui que les personnes dotées d’une pensée plus concrète ont besoin de comprendre avec des schémas ou en faisant les choses elles-mêmes. De leur côté, les personnes dotées d’une pensée plus abstraite se fient davantage aux sons et aux formules. Il y a la mémoire des images, la mémoire des sons, la mémoire des formules, la mémoire des gestes, la mémoire des impressions, la mémoire du goût, la mémoire des odeurs, cette dernière étant sans doute la plus profondément ancrée dans notre subconscient.

Certaines personnes n’apprennent les chose que par l’expérience. Pour ma part, quand on me donne des instructions pour me rendre à une destination, j’écoute distraitement et je n’en retiens rien, car ça n’a pour moi aucune valeur. Je me contente de conclure en demandant : à quel numéro de quelle voie publique arriverai-je ? C’est pour moi la seule donnée utile. Je cherche ensuite les trajets à partir d’une carte, le GPS n’ayant pas fait irruption dans mon monde suranné.

Autre exemple d’entendement divergent, un certain mot de passe pour avoir accès au site de l’un de mes fournisseurs est dans la mémoire de mes doigts. Je suis incapable de le répéter oralement. Il faut que je me mette devant un clavier pour pouvoir l’exécuter. Un jour, j’ai activé par erreur l’affichage du mot de passe. Je n’ai pas reconnu ce que j’avais écrit. Je l’ai effacé, puis j’ai recommencé. À nouveau, je ne reconnaissais pas cette séquence de lettres et de chiffres, pour moi, ce n’était pas mon mot de passe. En le refaisant lentement et en prononçant mentalement chaque caractère que je tapais, je me suis rendu compte que c’était bien le mot de passe en question.

Malgré cette diversité des perceptions et des formes d’apprentissage, l’hégémonie visuelle a écrasé tous les autres sens, appauvrissant le discours, la pédagogie, l’information et les relations entre les gens.

Dans ce monde visuel, je n’existe pas. Les éditeurs s’affolent quand je leur dis que je ne veux pas mettre ma photo sur la couverture d’un livre.

La télévision est pour moi d’une lourdeur atroce, alors que la radio me semble offrir une présence chaleureuse. Elle me suit dans mes déplacements dans l’appartement alors que la tévé me garde captif, enchaîné au fauteuil. Je sais, je pourrais regarder sur une tablette ou sur un cellulaire (que je ne possède pas) tout en marchant, en ralentissant tout le monde derrière moi et en me cognant sur tout le mobilier, résidentiel ou urbain.

Pourtant, la pandémie aura bien montré que la vue ne suffit pas. Les êtres humains ont besoin de toucher, sentir, vibrer ensemble. Les gens n’en peuvent plus des réunions virtuelles, ils tournent en rond dans leur cage et ont l’impression qu’on les regarde dans un aquarium.

Demandez à une bande d’adolescents s’il est satisfaisant de voir leurs potes sur Facetime. Non, ielles ont envie de chiller en présence, même s’il ne se passe rien d’autre que de se sentir là, ensemble. C’est bien la preuve que la chaleur humaine ne traverse pas les écrans et que le salut est hors de la vue, même quand il l’inclut.

L’image la plus frappante de la nécessité de combiner les sens est ce fait intéressant, constaté dans mon entourage : l’activité dont le manque est le plus souffrant, c’est la sortie au restaurant. Non seulement on voit ses voisin·e·s de table, mais on peut les embrasser au besoin, on peut se faire servir en devisant avec la ou le chef, on hume les plats sur place, on les déguste sur place, on se réjouit du bruit des conversations environnantes s’il n’est pas excessif. C’est la renaissance que je nous souhaite bientôt !





27 avril 2021

Le meilleur moyen d’éviter une grève


Les débardeurs du port de Montréal ont entamé une grève générale illimitée le lundi 26 avril, après avoir donné à l’employeur un répit de près de neuf mois pour pouvoir négocier. Cette grève est une réplique à la provocation d’un employeur qui a modifié unilatéralement les horaires de travail alors que l’enjeu principal de la négociation porte justement sur cette question.

Tout ce qu’il y a de médias, d’entrepreneurs, de commerçants et tout ce qui fait profession de commentaires politiques ou économiques a fait chorus pour dénoncer la grève et pour supplier le gouvernement de trouver un moyen d’y mettre fin : c’est-à-dire de voter une loi spéciale qui prive le syndicat de son moyen de pression légal, la grève.

Le droit de grève a été acquis de haute lutte au prix de souffrance et de morts. C’est ce que l’on commémore tous les 1er mai. Malheureusement, à part reconnaître que c’est un droit, tout ce qui possède un peu de pouvoir financier, économique, politique ou médiatique estime que c’est un droit qui ne devrait jamais être exercé.

Il ne s’est pas trouvé d’organe médiatique, pourtant friand de polémique et de balance des opinions quand il s’agit d’aller déterrer un zigoto terreplatiste, pour donner la parole aux citoyennes et aux citoyens qui appuient le moyen de pression légitime d’un groupe qui n’a pas manqué d’offrir des pistes de solutions à l’employeur.

Comment se fait-il que les travailleuses et travailleurs soient les seuls à devoir assumer l’odieux d’une situation pourrie ? Pourquoi quand on demande de mettre fin à la grève, on ne se tourne pas vers l’employeur dont c’est pourtant l’entêtement qui est la cause du moyen de pression ultime ?

Nos hauts-parleurs électroniques devraient s’aviser qu’il existe, pour éviter la grève, un moyen efficace, peu coûteux et sans risque pour l’approvisionnement des commerces : que l’employeur s’assoie à la table et négocie de bonne foi. On ne fait pas la grève par plaisir. Le meilleur outil pour y mettre fin, c’est la bonne volonté de l’employeur. Pensez-y si vous voulez faire pression pour régler un conflit de travail.





22 avril 2021

Réseaux sociaux : le grand malentendu


On a eu l’occasion d’en discuter en 2017, Facebook n’est pas le lieu où faire la révolution. Même en sachant cela, il y a encore de nos congénères pour en mettre trop sur le dos des réseaux sociaux, pour en attendre infiniment plus que ce qu’ils offrent sans à l’inverse profiter du meilleur qu’on en pourrait tirer.

Le reproche que l’on fait aux réseaux sociaux, qu’ils servent de chambre d’écho à ses propres convictions, est tout de même étonnant. Un réseau social n’est rien d’autre que ça, une occasion de se réunir entre personnes qui ont en commun des points de vue, des intérêts, des positions politiques, un statut social, etc. C’est exactement le rôle du réseau social ante l’époque cybernétique : club, association, confrérie, ligue, parti, corporation, guilde, congrégation, société…

Toi que la chicane entre des personnes inconnues et disposant de convictions diamétralement opposées déçoit, veux-tu me faire croire que, dans la vraie vie, tu invites à dîner des gens qui te conspuent de manière véhémente ?

T’imaginais-tu qu’en trois lignes, rédigées en toute vitesse après le petit-déjeuner, tu réussirais à convaincre un terreplatiste d’une chose que des siècles de science n’ont pas réussi à lui faire comprendre ?

Tu en connais beaucoup, toi, des loustics qui se disent : « Tiens, il y a une nouvelle association qui vient d’être créée, personne ne sait quel est son but, ses membres ont tous des avis contradictoires et on s’y insulte à qui mieux mieux, je vais donc en faire partie. »

Moi, non plus. C’est pourquoi quand on joint un groupe, on le fait non dans le but de persuader des gens qui ont des convictions opposées, mais dans celui de faire évoluer la réflexion de personnes dont on partage les bases. Et, dans le cas de Facebook, c’est plus généralement juste pour prendre des nouvelles de personnes avec qui on a envie d’être en contact.

Quand je reçois une demande de correspondance, car j’ai des correspondant·e·s (les ami·e·s sont des gens qu’on peut déranger en plein milieu de la nuit en cas de problème et, comme disait mon père, ça se compte sur les doigts d’une main), je réplique en mettant au clair mes positions sociales, économiques, politiques, religieuses et scientifiques. Ç’a le mérite d’éviter les pertes de temps de part et d’autre.

Comme nombre d’entre elles et eux, j’utilise les réseaux sociaux pour m’informer de ce que font mes autres camarades. Si les infos me parviennent, le contenu n’est pas créé par les réseaux sociaux, mais par des sources dont je m’assure de la fiabilité selon les mêmes règles que pour les livres, les articles scientifiques et les sites webs :

—rationalité des méthodes;
—reproductibilité des expériences;
—solidité des références;
—cohérence logique des raisonnements;
—falsifiabilité des théories;
—évaluation par les pairs dotés d’une même expertise ou d’une expertise équivalente, etc.

Avec toutefois l’avantage formidable de disposer d’un vaste réseau de personnes ayant des intérêts proches, ce qui donne accès à une multitude de sources sans avoir à tout éplucher soi-même puisque le travail collectif permet d’embrasser plus large.

Dans le même ordre d’idées, j’ai toujours refusé de permettre les commentaires à la suite des billets sur mon site web. Les grands médias qui s’étaient d’abord engouffrés dans cette mode cool ont fini par se rendre compte que les commentaires n’étaient qu’un déversoir de bile pour les personnes frustrées. Que vous disent toutes les grosses gommes de la communication ? « Ne lisez jamais les commentaires en dessous des articles ! » Les personnes qui ont vraiment des arguments intéressants, utiles et convaincants prennent la peine de nous écrire pour nous les transmettre et on peut s’en servir pour la suite de nos réflexions et de nos recherches. Il m’est même arrivé de publier une réplique très critique à l’égard de l’un de mes billets.

Mais si vous voulez faire œuvre de conviction, contribuer à des changements politiques, la diffusion dans les réseaux sociaux n’est pas nécessairement le meilleur moyen. Il faut travailler sur le terrain, toutes les personnes disposant d’une expérience syndicale vous le diront. Confondre l’outil avec le contenu, c’est ce que nous ne cessons de faire à chaque innovation technologique, que ce soit l’imprimé, le téléphone, le courriel ou les réseaux sociaux sur le web.


P.-S. : J’aurai l’occasion de revenir un jour sur notre naïveté à l’égard de la « magie » technologique, comme si les tuyaux nous épargnaient de choisir ce qu’ils transportent. Tous les petits vieux et les petites vieilles de mon âge se rappellent la révolution de l’audio-visuel dans les années 60, qui a débouché en fait sur les ennuyeuses séances de projections de diapositives pendant les cours de catéchèse.





9 avril 2021

Rattrapage culturel : le lumineux Frantz Fanon


Je l’ai quelques fois signalé, la retraite est pour moi l’occasion de combler certaines de mes lacunes culturelles. La plus récente est de corriger à ma grande honte l’immense tare de ne jamais avoir lu Frantz Fanon.

Certes, je l’avais déjà lu indirectement, comme tout le monde qui fraye vraiment à gauche, par les nombreuses références et citations d’auteur·e·s savant·e·s ou de camarades, mais je ne l’avais pas encore lu « dans le texte ». Je me suis livré paresseusement, avec délectation et en prenant toute la mesure de sa richesse, à la découverte des œuvres complètes du génial révolutionnaire, philosophe, théoricien, praticien, médecin et essayiste dans l’édition 2015 de ses Œuvres publiées par La Découverte.

À part des éléments impensés à l’époque, comme la subsomption de la femme dans le terme homme, ou l’assimilation de l’homosexualité à un comportement déviant plutôt que pleinement assumable, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse reprocher à l’esprit profond et pénétrant du brillant penseur. Ces défauts sont compensés par sa constante lutte pour la dépsychologisation des comportements sociaux, économiques et politiques et par sa reconnaissance, par exemple dans L’An V de la révolution algérienne que, pour ce qui est de la lutte armée, les femmes sont des combattantes aussi aptes, aussi fiables et aussi efficaces que les hommes.

Sa parole est précise, claire, implacable.

L’actualité extraordinaire de son contenu est une source inlassable de réflexion. Par exemple, Peaux noires, masques blancs permet à quiconque de comprendre comment le racisme fonctionne et pourquoi il est d’abord et avant tout systémique parce que construction sociale.

Fanon aura l’occasion de préciser sa pensée dans Racisme et culture, qui est le texte de son intervention au Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris en 1956. Voyez ces quatre énoncés particulièrement convaincants :

« C’est plus fort que moi, me disait un interne, je ne puis les aborder de la même façon que les autres malades. »

« Assez inattendûment le groupe raciste dénonce l’apparition d’un racisme chez les hommes opprimés. »

« Les psychologues parlent alors d’un préjugé devenu inconscient. La vérité est que la rigueur du système rend superflue l’affirmation quotidienne d’une supériorité. »

« L’habitude de considérer le racisme comme une disposition de l’esprit, comme une tare psychologique doit être abandonnée. »

Il convient de citer ici deux extraits extrêmement percutants de cette même allocution, tant la tragi-comédie du gouvernement québécois qui se refuse à reconnaître l’évidence du racisme systémique a été par avance décrite par Fanon en cette année 1956, il y a soixante-cinq ans.

« C’est à ce niveau que l’on fait du racisme une histoire de personnes. ‘Il existe quelques racistes indécrottables, mais avouez que dans l’ensemble la population aime…’
Avec le temps, tout cela disparaîtra.
Ce pays est le moins raciste... »

[...]

« En fait le racisme obéit à une logique sans faille. Un pays qui vit, tire sa substance de l’exploitation de peuples différents, infériorise ces peuples. Le racisme appliqué à ces peuples est normal.
Le racisme n’est donc pas une constante de l’esprit humain.
Il est, nous l’avons vu, une disposition inscrite dans un système déterminé. »

Inutile de dire que le remarquable analyste ne se faisait aucune illusion sur les promesses des « réformistes européens » dont de Gaulle, qui a tout fait pour sauver les meubles du colonialisme. « Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. » [Section « Fondements réciproques de la culture nationale et des luttes de libération » des Damnés de la terre.]

Justement, dans Les Damnés de la terre, le médecin aliéniste montre avec des exemples probants que certaines maladies mentales sont causées par le climat et l’oppression colonialistes. Le chapitre Pour la révolution africaine, qui regroupe des textes épars dans différents journaux ou organes de communication, est une vibrante illustration de l’imbrication des différentes luttes contre le colonialisme et des effets des unes sur les autres. L’analyse objective des intérêts en jeu et de la progression hypocrite du néocolonialisme est encore d’une troublante et désolante actualité.

Celleux qui voudraient lui reprocher une certaine naïveté à l’égard du Bloc de l’Est font erreur. Ce n’est pas pour rien que Fanon était l’un des théoriciens du non-alignement. De plus, il mettait en garde contre le fait de croire l’indépendance comme le point d’arrivée, erreur que pratiquement tout le monde a commise, alors qu’il ne s’agit que du point de départ.

Citons pour mémoire ces deux extraits :

« On ne peut vouloir le rayonnement de la culture africaine si l’on ne contribue pas concrètement à l’existence des conditions de cette culture, c’est-à-dire à la libération du continent. » [Section « Sur la culture nationale » des Damnés de la terre.]

« Les capitalistes ‘métropolitains’ se laissent arracher des avantages sociaux et des augmentations de salaires par leurs ouvriers dans l’exacte mesure où l’État colonialiste leur permet d’exploiter et de razzier les territoires occupés. » [« La guerre d’Algérie et la libération des hommes » dans El Moudjadhid, du 1er novembre 1958.]

Sa compréhension des mécanismes du racisme est toujours valide pour analyser le phénomène de rejet schizophrénique dont sont victimes les Africains et les Maghrébins en France :

« On leur a introduit la France partout où, dans leur corps et dans leur ‘âme’, il y avait place pour quelque chose d’apparemment grand.
Maintenant, on leur répète sur tous les tons qu’ils sont chez ‘nous’. » [Article publié dans la revue Esprit en 1955.]

On ne peut qu’être d’accord avec la justesse indéniable d’Achille Mbembé lorsqu’il intitule sa préface à cet ouvrage éclairant « L’universalité de Frantz Fanon ».





28 mars 2021

Histoire de rameaux


Pour vous raconter ce petit radotage de mon enfance, je vais d’abord parler du mercredi des Cendres, où les rameaux de l’année précédente jouaient un rôle. Cela me permettra de passer ensuite à l’étrange dimanche des Rameaux.

Ça va ainsi :

Le premier jour de carême, le mercredi des Cendres, était comme toujours célébré par une messe du matin, que je m’empressais d’aller servir, encore une avant-midi de congé ! pendant laquelle messe le curé nous versait un peu de cendre sur la tête afin de nous rappeler à notre condition de mortels. On ne ratait aucune occasion de nous rabaisser et d’inciter à la tristesse.

Citant les paroles de la Genèse (chapitre trois, verset dix-neuf), le prêtre répétait sentencieusement à chaque fidèle : « Souviens-toi que tu es de la poussière et que tu redeviendras poussière. » Cette cendre résultait du brûlage des rameaux de palmiers tressés dont on avait orné le presbytère et la sacristie pendant l’année qui venait de s’écouler. Suivraient donc, après ce mercredi, quarante jours de jeûne et de pénitence.

[…]


Venait avant Pâques, le dimanche des Rameaux où l’on commémorait l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, où dit-on la foule déposait des rameaux de palmier sur son passage. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi à peine cinq jours plus tard on allait crucifier ce héros, mais à voir comment les humeurs des auditeurs de radio et des fervent·e·s de réseaux sociaux sont volatiles, je saisis mieux maintenant les changements de sentiment inopportuns.

La paroisse vendait des rameaux que l’on achetait pour en faire des tresses. Ces tresses servaient à décorer les crucifix affichés dans les maisons, les arches de porte, les rétroviseurs de voiture, etc. On supposait qu’elles attiraient les bonnes grâces du Seigneur sur les lieux qui l’arboraient. On les y laissait sécher toute l’année jusqu’au dimanche des Rameaux suivant où on les renouvellerait.

Il était interdit de jeter ces témoignages de dévotion. La seule façon d’en disposer convenablement était de les brûler en ayant quelque intention pieuse. Tout le monde avait un poêle à bois dans la cuisine ou une dépendance, une fournaise dans le sous-sol ou le garage, ou un brûleur dans son cabanon au fond du jardin, près des bois, mais les gens des villes qui avaient tout à l’électricité comment faisaient-ils pour disposer pieusement de leurs tresses de rameaux ? Le curé, lui, avait là sa réserve de cendres pour en assaisonner les fidèles.

S’ensuivrait une semaine dramatique appelée Semaine sainte dont le point d’orgue était le sinistre vendredi Saint deux jours avant que Pâques nous délivre enfin du carême !

Extrait légèrement adapté de L’olivier et le prunier, écrit avec Jacqueline Maatouk Abou Chahla, publié aux Écrits francs en 2017.





15 mars 2021

Pour qui l’heure d’été est haïssable


L’an dernier à pareille époque, je rappelais ici même que le changement d’heure n’augmente pas la durée d’ensoleillement.

Depuis le mois de janvier, on s’est habitué lentement et naturellement au changement progressif d’éclairage. En mars, on se réjouit à l’apparition du soleil de plus en plus tôt, car nous sommes en route vers l’équinoxe. Voilà qu’avec le changement d’heure, on perd brutalement une heure de soleil le matin. On se réveille dans l’obscurité ; des travailleuses et travailleurs en grand nombre doivent partir vers leur besogne quand il fait encore noir. C’est particulièrement déprimant.

Ce brusque recul crée un décalage dont il faut à peu près une semaine pour se remettre. Perdre une heure de sommeil est risqué pour la santé cardiaque selon des études sérieuses citées par l’American Academy of Sleep Medicine.

Et pourtant, personne n’a réussi à trouver la moindre justification à ce rituel curieux. On nous dit que l’heure d’été fait plaisir aux employé·e·s d’usine. Il est difficile de croire que les ouvrières et les ouvriers, tout comme les personnes chargées de l’entretien des immeubles, apprécient de voir la barre du jour qui apparaissait vers 6 h devenir tout à coup toute noire pour encore un mois.

L’heure avancée ne se fait pas non plus au bénéfice des agricultrices et agriculteurs, qui doivent se lever tôt et qui apprécient le soleil du matin. Ce procédé ne plaît pas davantage aux vieilles personnes matinales, encore moins si elles aiment se coucher de bonne heure.

Sans doute certain·e·s employé·e·s de commerce, ou encore les professionnel·le·s, y trouvent leur compte puisque ces personnes partent pour le travail quand le soleil est levé de toute façon, ne pouvant voir la différence le matin. Elles ressentent donc vraiment l’impression illusoire que la durée d’ensoleillement est prolongée.

Mais, alors qu’il fait déjà clair à 17 h 30 en fin de journée, pourquoi prolonger l’éclairage le soir ? Est-il nécessaire en mars d’avoir du soleil à 19 h peu avant de s’attabler ?

Si on devait garder toujours la même heure, pourquoi devrait-on adopter l’heure avancée plutôt que l’heure normale ? Certes, il y a là une partie de convention puisque les fuseaux horaires font plus ou moins mille kilomètres de large et qu’ils ne respectent pas la règle selon laquelle le soleil est à son zénith à midi. Il s’agissait d’une sorte de compromis établi pour éviter que les villes d’une même région aient des heures différentes, ce qui était devenu ingérable dès le dix-neuvième siècle avec l’augmentation de la vitesse des transports (grâce aux trains).

Ce compromis ayant été trouvé, il paraîtrait tout de même étrange que, dans un fuseau horaire donné, midi ne corresponde jamais à la position zénithale du soleil. Mais passons… On serait déjà bien content qu’on ne dérègle plus notre cycle circadien de manière si brutale, même si c’est prévisible.

J’ai ici délibérément choisi de prendre parti pour qui trouve ce changement d’heure détestable.





2 mars 2021

Le cordonnier intellectuel


Je me suis souvent demandé comment il se faisait que je fusse seul dans toute ma famille biologique, de près ou de loin, à avoir des préoccupations pour la vie publique et à me passionner pour la réflexion. D’où pouvait donc me venir cet intérêt, dont je ne voyais que peu d’exemples autour de moi, si ce n’est le goût prononcé d’une grand-mère pour les mots croisés (laquelle m’a gratifié à mes treize ans d’un dictionnaire daté de l’année de ma naissance, le plus beau cadeau de toute ma vie, je dois le dire) ou encore l’abonnement de mon père au Bulletin des agriculteurs et à La Terre de chez nous, publications phares du monde rural et agricole.

Une forme d’explication apparut quand je commençai à lire Rébellions d’Eric Hobsbawn dont le chapitre 3, co-écrit avec Joan W. Scott, s’intitule « Cordonniers politisés ». On y découvre la fascinante aventure de la profession au XIXe siècle et l’attitude d’indépendance intellectuelle qui remonte à très loin, d’où sans doute cette méfiance populaire et religieuse envers le cordonnier à qui on ne veut pas marier sa fille selon les innombrables chansons qui s’en moquent dans la tradition française, sans compter la fameuse expression du « cordonnier mal chaussé » qui révèle probablement plus sa générosité que son manque d’habileté.

Les cordonniers célèbres sont rares, mais le rôle de ce métier est marquant dans l’imaginaire populaire, d’où son omniprésence dans la chanson traditionnelle. Son indépendance en fit à la fois le sujet d’histoires plaisantes et le protagoniste de la résistance à l’hégémonie du clergé. Pas qu’on rejette totalement ce dernier, mais qu’on garde son quant-à-soi.

Par ailleurs, les cordonniers fêtaient leur patron, saint Crépin, le 25 octobre. Cette fête est aujourd’hui concurrencée par celle de saint Enguerran. Le mot saint-crépin sert également à désigner l’ensemble des outils du cordonnier. Crépin et Crépinien, son frère, auraient été cordonniers à Soissons au troisième siècle. On dit qu’ils vendaient aux riches les chaussures qu’ils fabriquaient, mais qu’ils les donnaient aux pauvres. Dans toute l’histoire de la cordonnerie, les pauvres sont les principaux clients, d’abord parce que la clientèle est essentiellement de proximité, ensuite parce que les pauvres ont plus tendance à faire réparer leurs chaussures alors que les riches préfèrent en acheter de neuves. Dès le XIXe, les clients plus aisés se tournent vers les chaussures manufacturées.

On apprend entre autres dans cette passionnante étude que les cordonniers étaient généralement recrutés chez les hommes de petite taille, car il s’agissait d’un des emplois les moins physiquement exigeants pour un campagnard. Ce métier était souvent jumelé à un autre comme coursier ou surveillant d’école, la pauvreté étant fréquemment le lot des cordonniers. Comme ils n’avaient pas le droit de limiter l’entrée dans leur profession (l’article ne dit pas pourquoi), à la différence des autres artisans qui choisissaient en général leur propre fils, le nombre de cordonniers était assez important un peu partout et pouvait regrouper des étrangers, des infirmes, des marginaux de toute sorte. On voit déjà poindre l’intérêt pour les questions sociales et politiques, ce qui est paradoxal dans une pratique pourtant strictement individuelle.

Il paraît que le nombre de maires révolutionnaires extraits de l’humble métier se remarquait pendant la Révolution française. La réputation de politiciens des cordonniers est liée au fait qu’ils s’engageaient essentiellement localement : quartier, paroisse, village. Avec la désagrégation des structures communautaires liées aux métiers manuels, avec la généralisation de la fabrication usinée et l’exode vers les métropoles, le rôle du cordonnier s’est étiolé.

Occupation individuelle et isolée, la cordonnerie permettait de réfléchir et de s’adonner à la lecture. Puisque ce n’était pas un métier où les hommes travaillaient nombreux ensemble, le cordonnier échappait aux moqueries traditionnelles dont était affligé dans les classes populaires tout penchant intellectuel pour un individu de sexe masculin.

Mon grand-père Joseph, le père de mon père, avait juré qu’aucun de ses enfants ne ferait carrière d’agriculteur, profession dont il était à la fois très fier parce qu’il la tenait de son propre père François, et très honteux parce qu’elle ne l’avait jamais rendu prospère. Il avait donc placé mon père comme apprenti menuisier-ébéniste. Art que Sylvio, c’était un prénom très populaire au début du vingtième siècle, avait beaucoup aimé et dont il pouvait nommer tous les outils : ciseau, rabot, chanfrein, tour, guillaume, grattoir ; il en expliquait d’ailleurs la fonction avec entrain. Malheureusement, une allergie à la colle à bois, rare à l’époque, couvrait son corps de rougeurs et lui donnait de l’asthme, symptômes qui disparurent aussitôt qu’il abandonna ce travail.

On décida alors, comme il n’était pas très grand de taille ni particulièrement musclé bien que dur à l’ouvrage, de l’envoyer faire l’apprentissage de la cordonnerie auprès d’un oncle. Il exerça ce métier pendant les premières années qui suivirent son mariage installant son échoppe à l’avant de la maison comme cela se faisait autrefois. Il a dû fermer boutique quand l’un des magasins généraux du village, tenu par sa cousine par alliance, a ouvert un grand rayon de chaussures toutes étincelantes, puis se mit à les vendre au prix coûtant pour se faire une clientèle. Certes, ces chaussures manufacturées étaient de piètre qualité, rarement en cuir, et impossibles à ressemeler, mais tellement bon marché et si faciles à remplacer.

En passant, saviez-vous qu’autrefois il était aussi d’usage de faire ressemeler même les pneus de sa voiture ? Ce n’est évidemment pas le cordonnier qui s’en chargeait, mais le garagiste, souvent ancien forgeron ou fils de forgeron, mais ça c’est une autre histoire.

Par la suite, mon patriarche devint homme à tout faire. Il exerça tous les emplois imaginables devenant ce que les Anglo-saxons appellent un Jack of all trades, master of none qui se traduisait dans la sagesse populaire par l’expression « Trente-six métiers, trente-six misères » et pour lequel il disposait de sa propre traduction : « Bon dans tout, excellent dans rien. » Habile et débrouillard, il n’était jamais pris au dépourvu et pouvait tout arranger avec ce qui lui tombait sous la main. On l’appelait même en pleine nuit pour réparer une fuite d’eau.

Beaucoup plus tard, inscrit à des cours de reclassement selon un programme gouvernemental destiné à faire de lui un technicien en machines à coudre industrielles, il impressionna toute sa classe par sa nullité dans les cours scientifiques, par son incapacité à répéter les formules théoriques abstraites, par sa parfaite compréhension de la mécanique et son habileté à l’expliquer clairement et simplement en ses propres mots, par sa facilité étonnante dans les questions pratiques et les questions de rapport de travail, par sa précision absolue dans le choix des outils, des mèches et des aiguilles, par la réalisation rapide et ingénieuse des réparations ainsi que pour son jugement critique. Une entreprise de la région de Saint-Hyacinthe, où il pensionnait à la semaine pour cette formation, tenait à l’embaucher avant même qu’il n’obtienne son certificat.

Je revois mon père chérissant ses outils de cordonnier qu’il a d’abord conservés dans la cave, puis dans la grange, même s’il ne s’en servait plus depuis très longtemps, sauf pour de rares occasions. Il gardait précieusement une copie du code municipal, qu’il consultait avec attention chaque fois qu’un différend survenait dans l’interprétation des règles à appliquer dans la conduite du conseil municipal ou dans les activités de la commune.

Je le sus quand il me montra la cachette de l’irremplaçable ouvrage pour m’expliquer le rôle qu’il avait joué dans son travail d’élu municipal à une époque où j’étais trop jeune pour en prendre conscience. Il m’avait par la même occasion donné la raison pour laquelle il avait quitté le conseil de fabrique, c’est-à-dire le conseil chargé de gérer les biens de la paroisse : il n’en pouvait plus d’entendre les autres marguilliers dire exactement comme le curé. « C’est pas ça, la démocratie », avait-il conclu.

Dans le dernier emploi de sa vie, concierge pour l’école du hameau, il assista avec régularité et esprit critique aux assemblées syndicales régionales. Un jour que l’habituel président d’assemblée manquait à l’appel, il se proposa pour mener l’assemblée. « Tu sais y faire, lui avait-on demandé ?» Ce à quoi il répondit : « Regardez-moi aller et vous me direz si je me trompe. »

Suivant rigoureusement l’ordre du jour, assurant le respect des droits de parole et ne tolérant aucune digression, il permit de terminer la réunion en moins d’une heure. C’était la première fois qu’on réglait toutes les questions si vite, mais il s’en trouva pour murmurer : « On a réservé toute la soirée pour la réunion, puis là on a déjà fini. » La réplique ne se fit pas attendre : « Si vous voulez jaser entre vous, allez donc à la brasserie à côté, vous pourrez agrémenter votre discussion d’une bière, ce qu’on ne peut pas faire ici. » La suggestion servit d’inspiration et permit de mieux se concentrer dans les réunions suivantes. On voit ici une autre attitude qu’il m’a léguée : mon impatience devant les personnes qui s’écoutent parler.

La lecture de cet article m’a permis de redécouvrir un film que je connaissais dont tout à coup le personnage principal devenait mon paternel. Tout en comprenant que c’est de lui que je tenais mon intérêt pour la question publique, cela renforça mon intuition qu’on doit, même s’agissant de son géniteur, beaucoup plus à la culture qu’à la génétique.





20 février 2021

Archéologie d’une expression


Il existe des expressions qui deviennent très populaires et dont on ne sait très bien comment elles sont nées. On ne peut souvent que supposer les détours de la réflexion qui a présidé à leur conception.

Dans d’autres circonstances, il est possible de retracer leur parcours parce qu’on a des indices assez précis sur leur origine. Tel est par exemple le cas de la joyeuse formule Il est toujours 5 heures quelque part, qu’on utilise comme prétexte pour devancer l’apéro ou pour justifier qu’on le prenne à n’importe quelle heure.

Le succès de cette locution a été phénoménal depuis les débuts de la pandémie, chacun·e ayant eu l’occasion de remarquer que le confinement a suscité un accroissement considérable de la consommation d’alcool, et la SAQ (Société des alcools du Québec) ne s’en plaint pas.

La tournure est même devenue le titre d’une émission diffusée sur la première chaîne de la radio publique canadienne.

Remontons donc la petite histoire afin d’accompagner à rebours cette fameuse phrase. L’expression s’est épanouie dans le monde dit « artistique », mais disons plutôt qu’il s’agit de celui des vedettes médiatiques. Et c’est de là qu’elle s’est répandue dans la population, mais avant de se disséminer chez les têtes d’affiche, elle avait fleuri dans un univers qui en est très proche, soit celui de la publicité et des communications. C’est donc d’abord chez les publicitaires et autres métiers associés qu’on entendait surtout cette incitation à lever le premier verre.

Mais de quelle maison de publicité, de la cuisse de quelle jupitérienne société est issue la formulation originale ? Il appert que la firme Publicis, laquelle collaborait avec BCP, en était utilisatrice dans les années 2010 et que c’est de BCP (qui s’est unie à Publicis en 2014) qu’elle tenait le mot.

Mais où la graine en avait-elle été semée ? Si on tire le fil, on voit apparaître l’énonciation première du célèbre cliché au début des années 1990 par une employée en placement média chez BCP. Cette employée s’appelait Suzanne Gravel. C’est elle qui répétait à qui voulait l’entendre que, si on attend cinq heures pour commencer l’apéro, on peut compter sur le fait qu’il est bien cinq heures quelque part autour du globe.

Lasse de devoir se justifier de prendre l’apéro quand bon lui semble, elle avait fait part de son agacement à son beau-frère. Ce dernier lui avait alors dit : « Sachant qu’il y a en tout temps un fuseau horaire où il est cinq heures sur la planète, il te suffira de répondre qu’il est toujours cinq heures quelque part. » La solution fut adoptée, qui fit son petit bonhomme de chemin jusque sur les ondes publiques.





12 février 2021

Démocraties de papier


Vous vous rappelez quand on vous disait que la démocratie était « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » ?

Paul Rose avait une expression pour qualifier les gouvernements qui prétendaient pratiquer la démocratie, mais ne l’appliquaient pas : « Démocraties de papier ».

Or, s’il est une chose que la pandémie de Covid19 a bien permis de mettre en évidence, c’est que les démocraties libérales ne sont que des démocraties de papier.

Si le gouvernement est là pour accomplir la volonté du peuple, comment se fait-il que les États soient les obligés des entreprises pharmaceutiques quant à la production et à la livraison de vaccins ?

Si la santé est une fonction de l’État, ce dernier doit être responsable de la chaîne de production des médicaments.

Mais, les coûts de la recherche, me direz-vous ? Comme si ces coûts n’étaient pas déjà assumés par des subventions, comme si ces coûts n’étaient pas quantes fois récupérés par les profits astronomiques, comme si les États prétendument en guerre contre le virus n’avaient pas le pouvoir de réquisitionner la force de production aux fins de cette « guerre », ce dont ils ne se sont jamais privés au siècle dernier quand il s’est agi de fabriquer des armes.

Quand on est un libéral économique, on ne s’émeut pas que le public soit soumis au privé, que ce soit en santé, en éducation, en environnement, en protection du territoire agricole où la terre est soumise aux promoteurs, en énergie, en informatique, dans la non protection des données où l’on veut que vous payiez pour transmettre vos informations à des entreprises d’évaluation de crédit, en transport, en télécommunications où les forfaits sont si nombreux et complexes que vous payez toujours plus que pour ce dont vous avez besoin, en finance, où ce sont toujours les banques qui ont raison et où les riches sont récompensés et les pauvres obligés de payer des frais, ad infinitum.

Tout cela a pour résultat que la démocratie libérale est bien le gouvernement du peuple, par les compagnies, pour les compagnies.





2 février 2021

Code mystère


Depuis de nombreuses années, en moyenne une fois par mois, je trouve sur mon répondeur des messages de personnes, surtout des dames, qui offrent leurs services comme préposées aux bénéficiaires ou comme infirmières auxiliaires. On ne laisse jamais de numéro de téléphone, tenant pour acquis que, comme chez toute personne normale, mon appareil est muni d’un afficheur, ce qui n’est évidemment pas le cas. Il m’a donc toujours été impossible de détromper les infortunées quémandeuses d’emploi qui ne me disent pas comment les joindre ou qui se contentent de me demander de les « rappeler à ce numéro ».

Tout récemment, j’ai eu la chance d’être près du téléphone au moment où une dame laissait son message. Je pris le combiné et demandai à mon interlocutrice quel numéro elle avait composé, c’était bien le mien, et où elle avait appris que j’offrais des postes dans le domaine de la santé, ce qui ne fait hélas pas partie de mes activités. Elle me répondit qu’elle passait par l’intermédiaire du Code bleu.

Après avoir assuré à ma correspondante que je n’avais jamais vu la couleur de ce code, je raccrochai et cherchai sur le Net pour découvrir qu’il s’agissait d’une agence de placement. En vérifiant les numéros d’appel, je constatai que celui de Montréal ne comporte qu’un chiffre de différence avec mon propre numéro. Il est donc très facile de se tromper et de composer le mien plutôt que celui de l’agence en question.

Voilà donc un mystère éclairci, même si celui plus étrange de l’utilité de ces agences dans notre société demeure pour moi toujours aussi profond.

À côté de la croûte lourde et dure des jours présents, vous me pardonnerez, pour cette fois-ci, de vous avoir servi le feuilleté anecdotique de ce billet.





23 janvier 2021

Justice du désespoir


Il y a quelque chose de profondément décourageant à constater les acquittements successifs de Gilbert Rozon et d’Éric Salvail en décembre dernier dans des causes d’agressions sexuelles.

On se rappelle que de nombreuses personnes les accusaient, mais que le ministère public avait sélectionné les causes spécifiquement, nous disait-on, selon les chances de succès. Or, il s’avère que, dans les deux cas, on a choisi des événements parmi les plus anciens dont le rapport était nécessairement sujet aux trous que le temps ne manque pas de creuser dans ce genre de souvenirs, d’autant plus que ce sont des expériences traumatiques déjà par nature plus susceptibles d’affecter la mémoire. À quoi sert donc la sélection d’une cause parmi tant et tant si le fait de l’écarter par acquittement a comme conséquence d’en effacer des dizaines d’autres ?

Les agressions sexuelles sont des crimes qui se commettent généralement sans témoin. Leur condamnation par une cour est donc peu vraisemblable dans la mesure où les règles de la preuve exigent que la culpabilité de l’accusé soit démontrée hors de tout doute raisonnable.

Loin d’être une preuve de l’atteignabilité de la justice, le célèbre et infiniment malheureux cas de Nathalie Simard est au contraire une démonstration éclatante de la quasi-impossibilité de faire accuser et condamner un agresseur, même lorsqu’il a poursuivi ses agressions sur de nombreuses années.

Rappelons que cette femme admirable, courageuse, patiente et entêtée a dû subir l’enfer pendant des décennies. Après toutes ces années de souffrance aux mains du même bourreau, elle a, avec l’aide de la police, réussi à enregistrer une conversation avec le coupable, parce qu’il n’avait pas cessé ses crimes, avant d’en venir à des accusations. Combien de personnes pourraient en supporter autant ? Et ne peut-on coincer les criminels qu’après un si long calvaire ?

Tous ces processus ne donnent pas le goût de déposer des plaintes. D’ailleurs, il faut bien le comprendre, le système judiciaire ne vise pas à rendre la justice, mais à porter des jugements de conformité à l’égard de certaines règles et procédures.

Une vraie justice pour les victimes passerait probablement par un espace d’expression où la véracité de leur expérience n’est pas constamment mise en doute.

Il serait intéressant de consulter toutes les victimes de ce genre d’agression pour connaître les processus qui leur ont fait du bien et leur ont permis de sentir qu’elles avaient repris leur dignité. Il conviendrait d’étudier les cas où des agresseurs ont été confrontés à leurs crimes et ont reconnu leurs gestes et leur culpabilité. On découvrirait quels sont les mécanismes qui peuvent les amener à se remettre en question et à sortir du déni en évacuant leur sentiment de toute-puissance.

Il est clair par ailleurs que certains agresseurs ne peuvent pas s’extirper de leur narcissisme pervers et qu’il n’y a rien à en attendre. On doit par contre leur faire savoir que nous ne sommes pas dupes.

Je connais des victimes de viol et d’abus qui ont abandonné tout espoir de justice. L’absence de témoins, la puante solidarité de celles et ceux qui n’ont pas intérêt à voir craqueler l’image illusoire d’une famille unie ou d’un patron généreux, la tendance naturelle du groupe à se ranger du côté du harceleur tout-puissant, l’impossibilité de correspondre aux règles et procédures préétablies les ont convaincues que l’abus exercé sans preuve et sans témoin reste impuni.

Hélas, la peur n’a pas encore changé de camp… pas encore.



16 janvier 2021

Pardon d’avoir bâti votre maison


La première vague de la Covid-19 a causé un véritable géronticide avec le délestage des hôpitaux vers les Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

Maintenant, au sommet de la deuxième vague, c’est le délestage des CHSLD vers les hôpitaux qui est remis en question. Depuis le début, les personnes de 70 ans et plus sont vues comme un fardeau, comme un boulet, comme une population informe et irresponsable qu’on ne sait pas trop comment caser.

Et voilà, ça y est, on se fait dire qu’il faudra bien faire des choix et qu’après tout, celleux qui n’ont pas la plus grande espérance de vie ne méritent peut-être pas d’être soignées puisqu’on manque de ressources.

Dans tous les comités de savants et d’expertes, y a-t-il quelqu’un qui s’est demandé quel est l’avis des personnes de 70 ans et plus ? Quelqu’un s’est-il mis à songer que, pas plus que les enfants, qui ont le désavantage de ne pas avoir encore formé leur jugement, les personnes âgées ne sont un troupeau à gérer comme un cheptel encombrant ? On reviendra une autre fois sur la façon dont les pauvres animaux souffrent justement du traitement en cheptel.

Eh, bien, excusez-nous, chers gestionnaires, chères administratrices, nous ne pouvions pas prévoir, quand nous avons construit vos confortables maisons en briques rouges pour vous protéger des aléas de la vie en nous appuyant sur les fondations du service public, que vous céderiez à la voix doucereuse du loup qui vous suggérait de remplacer la brique publique par la guimauve privée parce que c’est tellement moins cher et plus délicieux.

Nous vous demandons pardon d’avoir érigé vos maisons. Nous vous demandons pardon de devoir en être expulsé·e·s parce que vous n’avez plus de ressources, ressources que vous pourriez récupérer en mettant la main sur les 800 milliards que cachent dans les abris fiscaux vos petits amis capitalistes, ressources que vous pourriez utiliser si vous aviez la sagesse de rapatrier dans le public les cliniques que vous avez si libéralement permises dans le privé. Il ne s’agit pas de leur faire la part belle, mais bien de les réquisitionner. Ne sommes-nous pas en temps de crise ?

Et à tous les psychotiques de la dette, rappelez-vous donc que la dette d’un ménage doit être réglée parce qu’il vient un temps où le ménage arrive à terme, mais que la dette publique peut prolonger ses termes étant donné que l’État a vocation à la perpétuité, et qu’il lui est donc loisible de réduire le fardeau de la dette en la rééchelonnant sur 100 ans.

Pourquoi 100 ans ? Pourquoi pas 30 ou 200 ? Parce qu’une semblable crise n’apparaît qu’à tous les cent ans : en 1914, c’était la grippe espagnole (qui n’avait rien d’un virus espagnol, mais tout d’une grippe porcine états-unienne) et en 2020, c’est la covid-19.

Pardon d’avoir bâti vos maisons pour que vous y soyez à l’aise sans nous. Pardon d’avoir encore l’obligation de vous fournir les solutions auxquelles vous ne prenez pas le temps de penser, trop indisponibles que vous êtes à cause du temps que vous occupez à gérer un monde irréel où les quotas, les courbes et les statistiques ont pris la place des personnes humaines.





23 décembre 2020

Joyeux Solstice quand même !


« Vingt-trois décembre, Joyeux Noël, Monsieur Côté ! Salut ti-cul, on se reverra le 7 janvier. » (Merci Beau Dommage !)

Mais, moi, vous vous en doutez maintenant, je préfère célébrer le Solstice, retour du dieu Soleil qui rame toute la nuit pour revenir de l’autre côté du jour.

Et, puisque c’est de nouveau le Solstice d’hiver, « J’espère que vous avez pensé aux personnes vieilles et jeunes, aux faibles et aux forts, à la fin des combats. » (Merci John Lennon !)

La saison du Solstice, c’est le temps des bilans, le moment de rentrer en soi pour chercher de la lumière quand il y en a si peu dehors. Pour certaines personnes larguées par la société de consommation, il n’y a plus beaucoup d’éclairage à l’intérieur, elles n’y voient qu’un abîme effrayant, et nous continuons à leur offrir des solutions individuelles qui n’en sauveront peut-être que quelques-unes, mais qui n’empêcheront pas les autres de sombrer dans le gouffre.

Malgré les deuils qui nous affligent, Joyeux Solstice quand même !

Joyeux Solstice, même si vous ne pourrez pas dire en pleine face à l’oncle Albert qu’il n’est qu’un vieux réac et misogyne fini.

Joyeux Solstice, même si les prédateurs courent en liberté, même si leurs mensonges reconnus comme tels ne suffisent pas à les faire condamner.

Joyeux Solstice, même si on vous promet un retour à la normale, c’est-à-dire une accélération de l’hyperconsommation avec ses conséquences : la dégradation précipitée de l’environnement, la réduction inéluctable de l’espace pour les espèces fragiles et une recrudescence des zoonoses dont la Covid-19 n’est qu’un pâle échantillon.

Joyeux Solstice, malgré la solitude qui vous afflige.

Joyeux Solstice, malgré vos revenus qui rétrécissent et l’épicerie qui gruge une plus grande part du peu qui reste chaque fois.

Joyeux Solstice, malgré vos traitements qui sont sans cesse retardés.

Joyeux Solstice, malgré cette opération que vous attendez encore et toujours.

Joyeux Solstice, même si la date officielle (21 décembre) est déjà passée.

Joyeux Solstice, même si vous n’avez pu voir la conjonction de Saturne et de Jupiter.

Joyeux Solstice, si un peu d’amitié vous rejoint.

Joyeux Solstice, si un peu d’humanité vous réchauffe.

Joyeux Solstice, si la musique vous console.

Joyeux Solstice, s’il reste quelqu’un qui vous aime.

Joyeux Solstice quand même sur cette planète de moins en moins bleue, qui n’a pas besoin de nous pour tourner, mais qui est si jolie quand des bipèdes anthropomorphes s’y donnent la main.



13 décembre 2020

Les mots et les gestes
(3e partie)


J’étais parmi les premiers à vouloir appuyer cette professeure de l’Université d’Ottawa, Verushka Lieutenant-Duval, blâmée par ses étudiant·e·s, lâchée par son administration pour avoir utilisé le mot en N dans un contexte pédagogique. Je n’étais toutefois pas au nombre des 579 signataires de la lettre qui dénonçait l’attitude de l’Université d’Ottawa.

Puis j’ai lu le texte de Mme Louise Arbour intitulé Les maux et les mots, où elle nous met en garde contre les absolutismes de tout bord. Je retiens ici deux phrases de son excellente analyse :

« Et quand notre position est celle de la majorité, plutôt que d’y trouver confort, on devrait se pencher sur les rapports de force et écouter encore plus attentivement les voix des minorités perdantes. »

« Et si les autres s’intéressent moins à nos intentions qu’à leurs sensibilités, c’est aussi leur droit de le dire. »

Ensuite, j’ai pris connaissance de la lettre d’opinion du Dr André Bilodeau (on se rappellera, en relisant la deuxième partie de cette série, parue ici-même le 2 décembre dernier, qu’une opinion est autre chose qu’un sentiment ou un commentaire), publiée dans La Presse sous le titre Un peu d’humanité.

L’auteur nous y explique la douleur bien réelle que comportent certaines références, ce qui exige qu’on les manipule avec les plus grandes attention et délicatesse.

Par après, je me suis souvenu que j’avais un jour expliqué à mon neveu qu’il n’était pas sage de sa part d’utiliser le mot de trois lettres en f qui sert à insulter les homosexuels parce qu’il les heurte et qu’il n’est pas si évident de savoir quand il s’agit d’une blague.

Il m’est aussi revenu en mémoire l’histoire d’une personne de ma connaissance, tellement maltraitée par l’un de ses parents, qu’elle ne peut même pas supporter d’entendre ni de lire le nom de son bourreau.

Comme pour le racisme systémique, ce n’est pas l’intention qui compte. Les mots étant des gestes, ils ont un effet, que cette conséquence soit voulue ou pas. C’est pourquoi les personnes qui insistent pour employer certains mots hors de contexte savant ou pédagogique sous le seul prétexte que c’est leur droit font du mal sans raison.

Je suis arrivé à Montréal en 1988. Quand j’ai vu, en 1989, les affiches du film Comment faire l’amour avec un N... sans se fatiguer, disposant d’une expérience de quatre ans d’enseignement en contexte canadian, j’ai été choqué qu’on puisse utiliser ce titre. Plus tard, j’ai appris qu’on s’inspirait d’un roman de Dany Laferrière, écrivain noir. Comme quoi, le contexte est non seulement utile, mais nécessaire.

Le fait que l’anglais dispose de deux mots en N dont l’un est plus violent que l’autre n’avantage pas le français, car les deux connotations s’y mêlent, la plus discriminatoire prenant la dominante. D’autant plus de circonspection faut-il.

Je demeure convaincu que la direction de l’Université d’Ottawa n’avait pas besoin de rajouter au désarroi de l’enseignante visée en la suspendant. Dans ses interventions publiques, Mme Lieutenant-Duval a montré qu’elle comprenait la situation et a présenté des excuses.

Certes, le recteur se devait d’intervenir, mais il aurait dû ouvrir un espace de dialogue pour que les deux parties se parlent, celle qui se sent blessée devant s’exprimer en premier, afin d’en arriver à une commune compréhension. Il existe de nombreuses formules pour établir cette rencontre : séminaires, cercles d’expressions, médiations, etc. Un tel dialogue est fort bien illustré dans le livre de Deni Ellis Béchard et de Natasha Kanapé-Fontaine Kuei, je te salue (conversation sur le racisme).

Le maître-mot des études culturelles est d’exercer son imagination pour arriver à éprouver de l’empathie. Je sais que cela a l’heur de déplaire à celleux, surtout ceux, qui voudraient bien qu’on rentre dans le rang en attendant le « grand soir » et qui justifient trop facilement l’oppression. Les femmes ont suffisamment payé pour le savoir, elles qui ont subi le machisme dans certains groupes marxistes et anarchistes, comme l’a entre autres souligné Mélusine Vertelune dans le chapitre « Viol, inceste et anarchisme » du livre Ni silence ni pardon. L’inceste : un viol institué. Heureusement, l’intersectionnalité fait son chemin.

Aussi prudence, contextualisation, écoute et dialogue sont les mots et les gestes que préféreront les pédagogues.





2 décembre 2020

Les mots et les gestes
(2e partie)


La première partie de cette séquence, publiée le 22 octobre 2020, se terminait sur la conclusion qu’une opinion ne s’improvise pas puisqu’il s’agit d’une prise de position argumentée. Les arguments sont des données sujettes à vérification et ceux-là peuvent nous faire défaut quand trop de faits sont inconnus.

Il se trouve des linguistes pour prétendre qu’à force d’utiliser un élément lexical, il perd de sa valeur, reflétant ainsi dans le monde des mots la théorie quantitative de la monnaie que professait Fisher. Cela pourrait être une explication à la signification très faible que prend le terme opinion dans le langage courant.

Il pourrait aussi y avoir d’autres causes, comme le voisinage fréquent de ce substantif avec des noms qui appartiennent au registre de l’expression de la pensée et des connaissances comme pensée, idée, avis, commentaire, jugement, point de vue, position, créant ainsi un champ sémantique où l’homonymie se substitue à l’hyponymie (un concept est englobé par un autre) ou à l’hyperonymie (un concept en englobe un autre).

En se basant sur ces rapprochements, on pourrait croire, conformément au sentiment largement répandu chez les commentatrices·commentateurs, que les médias sont envahis par l’opinion. En fait, c’est tout le contraire, ils en sont désespérément dépourvus ; ils foisonnent plutôt de commentaires, dénués la plupart du temps d’analyse. En matière d’information, on a besoin de concepts opératoires, aussi convient-il de distinguer l’opinion du commentaire, le commentaire de l’avis, l’avis du sentiment et le sentiment de l’émotion, ou de l’impression plus ou moins fugace que laisse cette dernière.

Jean-Louis débarque à Montréal par un beau jour de juillet où il fait 38 degrés. Il ressent une chaleur accablante augmentée par l’humidité suffocante. Il va partout répétant que Montréal a un climat tropical. Est-ce là une opinion ? Non, c’est une sensation qui sert de base à son avis, son avis n’étant rien d’autre en l’occurrence que ce qu’il en pense spontanément.

Sophie se répand dans les journaux en déclarations incendiaires sur la gauche qui occupe tout l’espace médiatique. Est-ce là son opinion ? C’est un avis qui lui permet de s’épancher en des commentaires fréquents, mais ce n’est certes pas une opinion, car on chercherait en vain les données probantes qui permettent d’argumenter à cet effet : faute d’argument, point d’opinion.

Le commentaire consiste à exprimer et développer ce que l’on pense à partir d’observations. On doit disposer de points de repères permettant de reproduire ces dernières si l’on veut s’assurer qu’elles sont rigoureuses. En l’absence de faits vérifiables, le commentaire n’est pas argumenté et ne relève pas de l’opinion, mais bien du sentiment. Les personnes férues d’histoire se rappelleront la cruelle remarque de Wilfrid Laurier à Henri Bourassa : « La province de Québec n’a pas d’opinion, elle n’a que des sentiments. »

Ainsi, on pourra répéter ad nauseam que Roméo doit épouser Juliette, si on n’a pas de preuves de son amour, on peut difficilement argumenter en ce sens. Par contre, on pourra, le cas échéant, ayant trouvé des démonstrations observables de cette dévotion, par exemple les bouquets de fleurs qu’il lui envoie, les sérénades qu’il lui donne sous son balcon, juger que, s’il l’aime, il doit l’épouser si on vit dans une société qui valorise l’amour comme ciment du mariage, ou à l’inverse qu’il ne doit pas se marier avec elle si l’on appartient à une société dont les règles prévoient que les époux ne sont pas faits pour partager l’amour, mais plutôt pour répliquer un ordre hiérarchique donné. Ces derniers avis seront des opinions puisqu’ils reposent sur des arguments sociologiques vérifiables.

Il est amusant de constater comme le sens des mots évolue, ces derniers ne possédant pas de quiddité ontologique. De même, les concepts évoluent, car ils ne représentent que l’appréhension par l’être humain de sa réalité.

La linguistique diachronique offre pléthore de cas où un élément lexical a pris un sens totalement différent de celui qu’il avait à l’origine. Pensons à protester qui a d’abord signifié « témoigner pour » avant de glisser à « se prononcer contre ». Le mot formidable avait une valeur qui le ferait apparaître à côté de l’expression bombardement d’Hiroshima, or on ne l’emploie à peu près jamais dans ce sens aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir au Québec la signification qu’ont endossée des mots comme les adjectifs terrible et écœurant (le nom, lui, a gardé sa valeur d’origine, un écœurant est un être ignoble).

J’aimerais ici donner quelques exemples d’expressions ou de vocables qui, à entendre leur usage par des « communicant·e·s », ont acquis une faveur qui en a modifié la portée au point d’en perdre son vieux françoys. Il convient toutefois de se rappeler que, puisque les mots sont aussi des gestes, ils disent davantage et souvent autre chose que ce qu’ils disent.

L’expression « C’est une bonne réponse » laisse entendre avec raison que d’autres bonnes réponses étaient possibles, mais il semble que les animateurs de quizz de notre télé publique (rien que des hommes apparemment) ne s’en soient pas avisés de sorte qu’ils l’utilisent lorsque la réponse est la seule admissible en lieu et place de « C’est la bonne réponse. »

ADN est devenu pour certain·e·s un synonyme de caractéristique ou d’habitude. On entend d’étonnantes affirmations comme « C’est maintentant dans notre ADN de vouloir acheter local. » La génétique n’a pas grand-chose à voir avec cette habitude, qui par ailleurs est loin de toucher tout le monde.

Saga s’emploie souvent comme un équivalent d’« histoire » ou même de « suite ». Aussitôt qu’un fait donne lieu à une suite, il se trouve quelque commentateur·commentatrice pour dire qu’il s’agit d’une « saga ». La mythologie nordique employait ce mot pour désigner une série quasi interminable de récits dont chacun est composée d’innombrables péripéties.

Perdurer s’est banalisé comme une variante luxueuse de durer. Vous entendrez peut-être dire, comme cela m’est arrivé, qu’un épisode de chaleur « perdure depuis quatre jours » ou pis encore « que le froid va perdurer toute la nuit ». Or, ce qui perdure, dure sans qu’on n’en voie la fin, en principe, bien sûr. L’usage finit toujours par avoir le dernier mot, si vous me permettez cette facétie et l’on comprend ici que perdurer sert surtout à manifester son impatience.

Finalement, j’ai lu dans un quotidien respectable, vous me signalerez que je fais là usage d’une co-occurrence propre à me valoir le bannissement, cette locution particulièrement troublante : « frénésie modérée ». Or, la frénésie existe justement quand il n’y a pas de modération. De quoi, pardonnez cette dernière galéjade, être légèrement et momentanément anéanti.





19 novembre 2020

Je rêve d’un Noël solitaire


C’est en 1983 que j’ai commencé la coutume de ne jamais donner de cadeau à Noël et d’interdire qu’on m’en fasse. En effet, l’orgie consumériste de cette période m’a toujours parue financièrement monstrueuse en même temps que délétère pour la planète.

À l’époque, j’étais encore étudiant, on me pardonnait d’un sourire entendu. On s’étonna fort quand, dès l’année suivante, alors que je travaillais à temps plein, je réitérai mon commandement sans le changer d’un iota.

Je conseillai à mes proches de garder leurs sous pour se faire un beau cadeau à eux, ce que je ne manquais pas de me faire à moi-même. Cela évite les inutiles comparaisons, où pour bon nombre de personnes la valeur d’un présent se mesure malheureusement à son prix. Pour ma part, j’ai toujours préféré recevoir un seul œillet de Nice que je pouvais piquer à ma boutonnière plutôt qu’un immense bouquet. Cela évite aussi des dépenses faramineuses et assure que chacun est content sans avoir à se casser la tête pour une pratique dont le sens s’est perdu en même temps que les antiques rouleaux des caisses enregistreuses au tintement si caractéristique.

Certes, je fais des cadeaux à mon amoureux. Mais, dans ce cas, le fait que je lui en donne à Noël, à sa fête et à son anniversaire est une façon de me retenir de lui en faire tous les jours. D’ailleurs, je respecte assez rarement la date et offre l’étrenne en la devançant ou la retardant d’un intervalle pouvant varier d’une journée à plusieurs semaines.

Dans la famille de mon père, comme je l’expliquais dans le chapitre « Le temps de fêter » du livre L’Olivier et le Prunier, Noël était une fête religieuse, et on célébrait cette occasion dans la plus grande sobriété. C’est le jour de l’An qui était une fête familiale, et les cadeaux venaient du Petit Jésus, non du rubicond Santa Claus.

J’ai toujours aimé fêter Noël tout seul ou en couple. Il m’est arrivé assez souvent de célébrer le Solstice tout seul à Paris, dans ma chambre d’hôtel, puis de téléphoner à mon mari avant de me coucher, en général très tôt.

Quand le temps des Fêtes approche, je crains anxieusement la question qui tue : « Qu’est-ce que vous faites à Noël, cette année ? » Rien est ma réponse. Mais mes interlocutrices·interlocuteurs ne comprennent pas que c’est l’activité que nous avons choisie et croient plutôt que nous sommes désœuvrés et esseulés, d’où immédiatement une invitation à nous joindre à eux, qui oblige chaque fois à expliquer que ne rien faire est pour moi une fête. Quand on est seul par choix, on n’est pas esseulé, encore moins désœuvré, la solitude choisie étant un luxe alors que la solitude imposée est un calvaire.

C’est pourquoi cette année, avec la pandémie, l’occasion est rêvée : j’aurai un très bon prétexte pour rester tranquille à la maison.

Naturellement, j’ai beaucoup de peine pour les personnes qui aiment se réunir en cette occasion et qui ne pourront le faire cette année. Elles n’ont pas mérité d’être privées de réjouissances auxquelles elles aspirent avec ravissement pendant des semaines.

Espérons qu’une présence humaine, même si elle est limitée en nombre, saura leur apporter la chaleur dont elles ont besoin. Je leur souhaite de trouver quelque réconfort par les moyens de communication que, de mon côté, j’aurai pris soin de bloquer consciencieusement.




27 octobre 2020


Souvenirs canadiens


Il y a vingt-cinq ans aujourd’hui, c’était le vendredi 27 octobre 1995, le Canada organisait un love-in à l’intention des Québécois afin de les implorer de bien vouloir rester, leur jurant qu’il allait changer (ça fait penser à une pub qui court à la télé actuellement), et les suppliant de voter non au référendum qui aurait lieu le lundi suivant.

Profitons-en donc pour rappeler des éléments de petite histoire.

Cette opération organisée avec la complaisance du gouvernement fédéral était un véritable scandale puisqu’elle permettait à des entreprises de l’extérieur du Québec d’emmener des milliers de personnes à Montréal pour une manifestation politique orientée vers l’un des deux camps responsables de la campagne référendaire en contravention formelle de la loi référendaire québécoise.

Un de mes amis, qui vivait à Vancouver, s’était fait une blonde dans la région de Québec. Il profita de l’événement, car les compagnies aériennes payaient le billet aller-retour, pour amener toute sa famille assister à ses noces, aux frais de la princesse. Il me dépêcha une invitation dans laquelle il tenait à préciser que, puisque ses parents seraient là, je serais le bienvenu à condition que je ne parle pas de religion, de sexe ni de politique. Ma réponse fut que sa famille se passerait de moi et de mes sujets préférés. C’est drôle, on ne communique plus depuis.

Les employé·e·s de Sheftex, la compagnie où travaillait mon conjoint, furent gratifié·e·s d’un congé cet après-midi-là. On leur fourra un petit drapeau unifolié rouge dans la main et on les avertit que le congé n’était payé que pour les ceuses qui se rendraient à la manifestation, car on devait s’y regrouper. Nombre d’entreprises de la rue Chabanel usèrent du même stratagème.

Il s’est trouvé une Lise Bissonnette pour affirmer que j’exagérais et que j’avais probablement inventé l’histoire. Je répondis à cette dame qu’elle ferait mieux de moins fréquenter les cocktails et d’occuper ce temps pour sortir dans les rues et visiter les shops. Elle comprendrait mieux le monde. Mon sentiment à son égard n’a pas changé depuis.

Le soir, mon homme et moi nous étions donnés rendez-vous à la taverne du Cheval blanc. Elle était envahie de sympathiques Anglos au visage peint de feuilles d’érable. J’avais demandé à l’un d’eux : You love Québec, don’t you ? You love French Canadians, don’t you ? « Sure, I do. » Ce à quoi je répliquai, reprenant le refrain d’une chanson de Sting, refrain que je serinais dans toutes les listes de diffusion auxquelles j’étais abonné, If you love somedoby, set them free.

Le plus ironique et le plus cruel fut d’entendre la ministre Sheila Copps entonner fièrement lors d’un rassemblement partisan Un Canadien errant pour célébrer la victoire du non. Elle ne savait même pas que cette chanson a été composée par et pour les patriotes qui revendiquaient la République du Bas-Canada après leur exil en Australie, décidé par les autorités britanniques.

Puis le temps a passé, le Canada n’a pas tellement changé. Nombre de souverainistes d’alors sont devenus identitaires et aigris. Moi, je suis devenu un conteur parfois aigre, mais la plupart du temps attendri et encouragé par l’ouverture et la sensibilité de la jeunesse.




22 octobre 2020


Les mots et les gestes
(1re partie)


J’aurais pu emprunter mon titre à Michel Foucault en parlant des mots et des choses, mais plus qu’à leur pouvoir d’évoquer des objets et des concepts, je m’intéresse à ce qu’ils font, car les mots ne sont pas seulement des choses qui parlent d’autres choses, mais aussi des gestes qui ont des conséquences. Les théoriciens de ce qu’on appelle la pragmatique (J. L. Austin et J. R. Searle, les premiers) ont établi que la parole a un pouvoir performatif et qu’en parlant, on accomplit différentes actions.

Par exemple, c’est en disant « Je vous déclare époux » que le maire, la proto-notaire ou autre personne célébrante transforme le couple en personnes mariées. C’est en disant coupable ou innocent·e que le jury transforme l’accusé·e en locataire cellulaire de l’État ou en personne libre.

Certes, il est aussi possible à un·e politicien·ne de blablater pendant des heures pour éviter de faire quoi que ce soit, ce qui est en même temps faire du sur-place ou détourner l’attention.

Le billettiste que je suis se distingue maintenant de l’acteur que j’ai été puisque désormais je me pose surtout en observateur de la vie socio-politique et culturelle. Les gestes que je pose consistent donc principalement à aligner des mots. Cela demande toutefois un certain travail. C’est Mallarmé qui disait à Degas : « Ce n’est pas avec des idées qu’on fait un poème, mais avec des mots. » Il y a donc un travail d’autant plus important que je n’y allie plus l’expérience quotidienne du terrain.

Je me rappelle cette connaissance à qui j’avais expliqué, dans les années 90, que préparer mon message au répondeur me demandait des jours si je voulais qu’il soit à la fois bref, exact et efficace. J’avais eu pour réponse : « Moi, je peux t’en faire une dizaine dans une demi-heure si tu veux. » Ma réplique fut : « C’est bien ce que je disais. » Nous nous étions quittés sur ce malentendu, une personne se croyant excellente en messages téléphoniques et l’autre, moi, constatant qu’on n’avait rien compris au souci du message qu’on ne peut augmenter ni diminuer d’une seule lettre pour paraphraser Flaubert.

Avoir des idées, c’est relativement facile, car le fluide des idées nous traverse constamment. Le narrateur de L’homme sans qualités de Robert Musil explique bien que les idées sont impersonnelles : c’est « l’affinité et l’homogénéité des choses qui se rencontrent dans un cerveau. » Une fois qu’on a l’idée, et j’en ai des tonnes griffonnées ici et là, qui s’entassent dans les tiroirs de mes classeurs, qui s’empilent un peu partout sur mon bureau, il y a tout le travail de mettre en forme les mots, lesquels à partir de l’idée créeront un objet qu’il sera possible de lire et d’interpréter. Cet objet-là doit faire l’attention de son créateur qui, comme l’artisan, s’acharne à le meuler, marquer, mesurer, tourner, chanfreiner, raboter, rainer, bouveter, aléser, mortaiser, calibrer, polir, poncer, assembler, vernir, puis offrir à l’appréciation du public.

Dans mon entourage, on me dit parfois : « Francis, tu devrais écrire sur ce sujet. » Je réponds : oui, sans doute ou encore un jour, probablement, mais ce n’est pas comme ça que ça marche. Il est impossible d’écrire si le sujet n’a pas mûri, si l’assemblage de connaissances, d’expérience et de réflexions n’a pas encore abouti à une première figure qui émerge. C’est après cette émergence qu’on peut passer par les multiples étapes du travail sculptural ou artisanal destiné à lui fournir sa forme finale.

Par exemple, mon billet sur le film Les Rose est le résultat de 50 ans de réflexions, connaissances et expérience. Je n’aurais pas pu l’écrire si je n’avais pas été impressionné par le convoi militaire qui traversa mon village en octobre 1970, si je n’avais pas vu le documentaire de la CBC sur la question, si je n’avais pas vu les films Les ordres de Michel Brault et Octobre de Pierre Falardeau, si je n’avais pas été mis au courant des conclusions de la Commission Keable, si je n’avais pas travaillé avec Paul Rose pendant quelques années, et j’en passe.

Je n’ai commencé à publier des billets sur la politique française qu’en 2012, alors que j’en suis un observateur attentif depuis 1987. Il fallait qu’une certaine masse critique de connaissances, d’expérience et de réflexions me permette de formuler des opinions, ce qui est bien autre chose que des commentaires ou des sentiments.

J’ai un jour fait de la peine à une interlocutrice, car je m’obstinais contre elle, justement sur la politique française, et comme elle est d’origine hexagonale, elle croyait me clouer le bec en affirmant ironiquement : « Tu connais peut-être mieux la politique française que moi ! », ce à quoi j’avais répondument tout bonnement : oui !, ce qui était certain puisque je passais des heures chaque jour à analyser la question et que je m’abreuvais à de nombreuses sources journalistiques, sociologiques et politiques, alors qu’occupée par sa famille et son métier, elle n’avait pour références que les infos télévisées et les avis de ses proches.

Tout cela pour dire qu’on n’improvise pas une opinion, car une opinion est un geste politique, c’est-à-dire une prise de position sur les affaires de la cité. Les mots sont souvent des gestes sur le poids desquels il convient de méditer. À moins d’exprimer une émotion vive ou un commentaire basé sur des convictions ancrées, l’écriture demande du temps et, comme je l’ai lu sur une barrique de la fameuse brasserie Cantillon à Bruxelles, Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui.




16 septembre 2020


Conditionné·e par la fin


Le plaisir de savourer un récit n’est-il conditionné que par la connaissance de sa chute ? L’auteur et analyste de nouvelles littéraires Gaëtan Brulotte a raconté dans un article qu’il commençait par la fin et que là se trouvait l’origine de son écriture.

Mais si l’anticipation de la fin, trompée il va de soi sinon on en perd du plaisir, est un moteur de la découverte d’une œuvre, elle est loin d’être le seul principe actif du désir d’apprécier un récit. Le style, tous les éléments de forme, le décor, l’habileté des descriptions ou des commentaires, la truculence des personnages, les allusions intertextuelles, les sentiments suscités par telle ou telle scène, tout cela qu’il s’agisse de films, de romans, de pièces de théâtre ou d’autres créations qui réfèrent à la possibilité d’un récit, tout cela donc contribue à la jouissance esthétique de sorte que la connaissance du but ou de la fin n’empêche pas de goûter une œuvre bien faite.

Yvon Deschamps l’avait bien dit dans son monologue Câbe TV « On veut pas les sawoère, on veut les woère. » C’est l’acte de voir et d’entendre qui plaît, encore plus que celui de connaître le fin mot de l’histoire. L’enfant se plaît à la répétition de l’histoire même s’il la connaît par cœur. C’est pourquoi il vous la réclame sans cesse.

Vous irez quand même au Louvre (quand ce sera possible) voir le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David, même si vous savez toute l’histoire et même si vous savez que le tableau peint bien après comporte des détails qui sont historiquement faux. Qui se priverait du plaisir d’assister à une représentation de Roméo et Juliette sous prétexte qu’on sait comment ça va finir ?

Ne vous arrive-t-il pas de repasser le même DVD d’un Thé avec Mussolini et d’être ému·e à chaque occasion ? À tous les Noël quand vous revoyez La mélodie du bonheur ne pleurez-vous pas chaque fois que le capitaine Von trapp retrouve Maria dans le jardin après avoir abandonné la baronne sur la galerie et qu’ils entonnent ensemble Something good ?

C’est pourquoi je ne suis pas du tout inquiet qu’on me dise comment va finir tel film ou tel roman si on m’en fait la critique auparavant, car c’est le plaisir du récit et non son terme qui en fait le sel. Cela me rappelle par ailleurs tout le tintouin qu’on avait fait en 1992 à la sortie du film The Crying Game, qu’on me conjurait d’aller voir tout en me disant qu’il y avait un secret qu’on découvrait seulement vers la fin du film et qu’il ne fallait pas me le dire pour ne pas gâcher mon plaisir. Le fameux secret en question était que la compagne du personnage qui meurt au tout début du film et dont on voit une photo dans les toutes premières minutes était une personne trans. C’était tellement évident que je le savais dès cette première minute et que je me suis bien demandé à la fin du film quel était donc le secret que je n’aurais pas dû savoir.

À part dans les blagues ou dans les nouvelles d’une page dont la chute est effectivement le contenu principal ou dans les cas de récits policiers élémentaires, dont le seul intérêt est de savoir qui est le coupable, il n’y a donc aucune crainte à connaître la fin d’une histoire. Et même là, on sait que certaines personnes adorent en fait la façon de raconter une blague qu’a telle actrice ou tel vieil oncle et que le plaisir ne réside pas du tout dans l’histoire qui peut être bête, mais dans la façon originale ou délirante de la raconter.

Même les récits policiers sont intéressants à relire ou à revoir malgré qu’on en sache le dénouement : pour l’esthétique de la narration, pour la subtilité des détails, pour les décors, pour la richesse des costumes et pour le plaisir de voir l’enquêteur (dont on devient alors le complice) asséner sa vérité à l’audience ébahie, et c’est de cet ébahissement qu’on jouit par la suite parce que nous on sait, et on en tire chaque fois la même joie.

Quand nous nous repassons nos Hercule Poirot, nous analysons les cadrages, les décors, la finesse des costumes, l’esthétique art déco, le ton des personnages, les manies du détective, même quand nous savons qui sera épinglé. Cela dit, si vous préférez ne pas savoir la fin, vous trouverez un avantage à vieillir, car quand on n’a pas revu le film depuis un certain temps, il nous arrive de plus en plus souvent de ne pas nous souvenir si c’est le majordome ou le marchand de bas de soie qui a commis le crime.




7 septembre 2020


Les Rose


Le film Les Rose de Félix Rose, fils de Paul, est un moment d’histoire familiale qui instruit aussi sur l’histoire du Québec. En effet, pour qui n’a pas vécu la Crise d’octobre 1970 et n’a pas suivi les événements politiques de l’époque, c’est l’occasion, grâce notamment à l’entrevue que Paul Rose a accordée de prison à Marc Laurendeau, et dont on voit des extraits dans le film documentaire, de reconnaître que Paul Rose n’est pas coupable du meurtre de Pierre Laporte, même s’il a été condamné pour cette raison.

Le portrait de famille tourne surtout autour des deux frères : Jacques l’impulsif et Paul l’analyste posé. La tentation est forte de faire un parallèle entre Épiméthée et Prométhée, mais la comparaison serait exagérée.

On redécouvre Rose Rose, la mère des deux felquistes, femme forte et militante. On constate que malgré les déclarations officielles à l’effet que Paul serait jugé comme un criminel de droit commun, c’est un véritable procès politique qu’on lui a fait, in abstentia qui plus est. Il fait bon également de revoir le fidèle Robert Lemieux, avocat dévoué qui a payé très cher son engagement politique.

C’est aussi l’occasion de se rappeler ou d’apprendre comment les femmes ont su utiliser le procès pour étaler au grand jour la discrimination qui leur interdisait d’être membres d’un jury. Le geste « illégal » qu’elles ont posé a quand même incité le gouvernement à changer la loi.

Pour les personnes qui ont connu Paul le syndicaliste, on aurait aimé voir plus d’images de ses dernières années à la CSN, mais le réalisateur ne peut pas produire le film que chacun aurait aimé. Il assume ses choix. De même, on aurait aussi apprécié que Félix reprenne des images du bref séjour qu’il a effectué avec son père en Irlande du Nord.

Il reste que Paul se présente tel qu’on l’a connu : un analyste posé, résolu, mais toujours discret et toujours solidaire. La solidarité au-delà de tout aura été son maître-mot.

Quand on entend à la radio publique Marc Cassivi dire que le grand absent du film est Pierre Laporte, on se rappelle qu’il a parfois le don de la déclaration intempestive. On se souviendra que je l’avais dûment étrillé dans mon billet du 14 août 2007 quand il avait affirmé avec l’assurance des inconscients qu’il n’y avait pas de nouvelles en été.

Mais pour ce qui nous importe, c’est absolument faux que Laporte est absent du film. Il y est présent et on observe à quel point son entourage bourgeois l’a laissé tomber sans aucun remords.

Les deux vrais absents du film sont Paul, le père, que l’on voit parfois mais qui ne prend jamais la parole ainsi que le mystérieux Magnan, ce boute-feu qui avait été placé dans le Front de libération du Québec (FLQ) par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), laquelle faisait alors office de police fédérale et de services secrets canadiens.

Paul avait évoqué ce personnage au détour d’une conversation alors qu’il me mettait en garde contre ces enthousiastes de la dernière heure qu’on voyait apparaître d’on ne sait où et qui se montraient plus absolutistes que tout le monde sans qu’on ait connaissance d’aucun état de service antérieur. Dans le monde syndical, des cas comme ça sont souvent des émissaires des boss. Le curieux trublion est disparu de la circulation sans laisser aucune trace et n’a jamais été recherché par les services de police.

À l’opposé de Paul Rose, qui se pliait aux votes démocratiques même quand ça ne lui plaisait pas, on revoit un René Lévesque qui boude et regimbe jusqu’à obtenir gain de cause quand son parti ne pense pas comme lui.

Qu’on ait connu ou pas les Rose, il est utile à notre mémoire personnelle et collective d’apprécier le portrait que nous en dresse le cinéaste Félix Rose.




2 septembre 2020


Vivre en ville, un choix écologique et de santé


Avec la pandémie, plein de citadines·citadins ont redécouvert la campagne et en grand nombre sont les adeptes des Pensées d’un emballeur (Jean-Louis-Auguste Commerson) qui souhaitent ardemment construire les villes à la campagne puisque l’air y est plus sain et que les décors y sont plus beaux.

Il convient pourtant, en tout respect pour l’enthousiasme romantique envers les décors bucoliques, de replacer les choses en perspective pour rappeler que la ville constitue un choix écologique et de santé hautement respectable, et ce pour de nombreuses raisons.

1. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, et c’est parfaitement logique quand on s’arrête sérieusement pour y penser, l’empreinte carbone d’une personne qui réside en ville est moindre que celle d’une personne qui vit à la campagne. Jusqu’à trois fois moindre selon certaines études.

2. L’avantage important de la ville est la mise en commun des infrastructures : la surface occupée par un·e citadin·e est beaucoup moins grande que celle occupée par un·e rural·e. Les mètres carrés d’asphalte par habitant·e sont moins nombreux en ville.

3. La mise en commun des équipements d’aqueduc et d’égoûts revient moins cher par personne en ville qu’à la campagne, grâce à la concentration des individus.

4. À la campagne, l’utilisation d’une voiture, à moins d’habiter la rue principale d’un village, est à toutes fins pratiques obligatoire. Or, il est plus facile pour les résident·e·s des villes de se passer d’automobile. Iels sont aussi un plus grand nombre à marcher pour se rendre au travail ou faire leurs courses.

5. À moins de disposer de son propre potager et d’y pratiquer une culture très variée, les urbain·e·s et les campagnard·e·s sont à la même enseigne quand il s’agit de s’alimenter. Iels se procurent dans les marchés d’alimentation des fruits, légumes, céréales et viandes qui font le tour du pays avant d’atterrir sur les tablettes. Les productrices·producteurs agricoles ne sont pas nécessairement mieux loti·e·s, la plupart pratiquant la monoculture, la biculture ou la triculture. Une personne qui ne cultive que du maïs ne se nourrit pas que de maïs ; une personne qui élève des bovins ne se nourrit pas que de bœuf.

Pour ce qui est du petit potager familial qui se pratique à la campagne, il se pratique aussi en ville dans les jardins communautaires et même sur certains toits.

6. Les élevages mono-industriels de porc dégagent des odeurs pestilentielles dans leur voisinage, ce qui est une pollution assez difficile à endurer. Les véhicules moteurs comme les « quatre roues », les motoneiges, les motomarines et autres véhicules récréatifs participent à la pollution sonore en plus de défigurer les espaces qu’ils occupent.

7. Les entreprises industrielles de culture de fruits, de céréales ou de légumes utilisent des pesticides qu’elles répandent à tous vents sur des surfaces considérables, affectant les sols, les plantes et les êtres vivants sur des aires souvent beaucoup plus grandes que celles visées. Ces pesticides ruissellent dans les cours d’eau.

8. Les dépotoirs sauvages sont aussi présents à la campagne qu’en ville. Celleux qui contribuent à les emplir ne sont pas nécessairement des personnes en visite.

9. Le mode de production capitalistique de l’industrie agricole est proprement délétère pour les employé·e·s. Le témoignage de quelqu’un qui s’est inscrit comme travailleur agricole dans le cadre de la pandémie est particulièrement éclairant à cet égard.

10. L’Institut national de la santé publique du Québec montre que l’espérance de vie en santé à la campagne est légèrement inférieure à celle de la ville. Même s’il s’agit d’une différence inférieure à deux ans, il reste qu’au point de vue statistique, cela a une certaine valeur et signifie surtout qu’il n’y a pas d’avantage automatique à naître à la campagne.

11. Les relations de voisinage ne sont pas nécessairement plus conviviales à la campagne qu’à la ville. La tradition veut que les premières soient affectées par les inévitables chicanes de clôture (cela s’applique aussi à la banlieue dont je ne traite pas ici, mais qui peut être considérée comme un mélange des désavantages des villes et des campagnes au point de vue environnemental) et que les secondes soient marquées par l’indifférence, mais quand ces difficultés se muent en hostilité, la vie devient insupportable pour tout le monde. Est-il plus facile de changer de village que d’immeuble ?

12. Le taux de suicide est nettement plus élevé à la campagne qu’en ville, soit 7 pour 100 000 de plus, nous révèle l’Institut national de la santé publique. Le mal de vivre n’est donc pas soigné par l’isolement. Et la présence d’armes à feu serait, selon les sondages, plus grande dans les foyers ruraux qu’urbains, principalement en raison de la chasse sportive. Lire à ce sujet la page 4 du document Prévention en regard des armes à feu.

13. Les accidents de voiture causant la mort sont plus fréquents à la campagne. Cela découle du fait que les déplacements en voiture y sont plus nécessaires et plus longs qu’en ville.

14. La proximité des soins de santé est un avantage considérable pour la ville. Le délai avant l’arrivée des secours dans le cas de crise cardiaque ou d’accident vasculaire cérébral est crucial et peut faire la différence entre la mort, la paralysie ou la vie en santé. Les personnes vieillissantes dont la mobilité est réduite devraient y réfléchir avant d’investir dans l’achat d’une maison au fond d’une petite vallée « comme égarée presque ignorée ».

Les conditions qui rendraient la campagne plus écologique seraient une conversion à l’agriculture biologique, une meilleure desserte de transports en commun entre les villages, une meilleure consommation locale des aliments, une gestion mieux intégrée des déchets. Il faudrait aussi améliorer l’accès à des activités culturelles variées et favoriser les échanges permettant la présence de personnes provenant de toutes les diversités.

Les conditions qui rendraient la ville plus écologique seraient un meilleur approvisionnement en produits alimentaires locaux, la création de plus d’ilôts de verdure, la concentration du développement de quartiers autosuffisants en matière de services de proximité, le développement de l’agriculture urbaine, la suppression des ilôts de chaleur, l’amélioration du traitement des déchets industriels, l’amélioration de la qualité de l’air.

Dans les deux cas, ville ou campagne, il conviendrait de redonner aux CLSC leur rôle de première ligne d’intervention en matière sociale et de santé. Le Québec qu’ils avaient contribué à humaniser est devenu obsédé par la gestion à la petite semaine avec les conséquences horribles et meurtrières que nous avons vues à l’occasion de la pandémie.




26 août 2020


Mortel crédit


Non seulement le blocage du dossier de crédit devrait-il être gratuit, mais il devrait être obligatoire et automatique. Pour l’instant, le monde des institutions financières et de crédit fonctionne à l’envers du droit normal, et ce sont les particuliers qui doivent prouver aux compagnies de crédit qu’ils n’ont pas sollicité de prêt ni obtenu une carte de crédit auprès d’elles, ce qui est une absurdité et un déni de justice flagrant.

Ce sont les institutions financières qui devraient prouver que vous avez sollicité leur service quand vous dites que vous ne l’avez pas fait. Ce fardeau de la preuve les rendrait pas mal plus prudentes qu’elles ne le sont actuellement.

Par ailleurs, combien de fois faudra-t-il le répéter et de combien de manières différentes faudra-t-il l’expliquer, les agences d’évaluation de crédit ne protègent personne contre la fraude. Tout ce qu’elles font, c’est enregistrer les variations de données dans les dossiers de crédit.

Ainsi, si vous avez un compte auprès de l’une de ces agences et qu’une personne vous ayant volé vos données obtient une carte de crédit auprès de la compagnie X, elle enregistre qu’il y a une carte de crédit à votre nom auprès de la compagnie X. C’est à vous de vérifier votre dossier et, si vous constatez que vous n’avez pas fait de demande auprès de la compagnie X, ce sera à votre charge de convaincre, et la compagnie X, et l’agence d’évaluation de crédit, que vous n’avez pas demandé à avoir cette carte. S’il y a eu fraude et dépenses illégales en votre nom, il est déjà trop tard, le mal est fait.

Alors, quand Desjardins, le Ministère de l’Éducation ou quelque autre organisation prétend vous faire un beau cadeau et vous fournir une protection en vous offrant un abonnement auprès d’une agence d’évaluation de crédit, vous savez que c’est comme un pansement sur une jambe de bois.




16 août 2020


Appelle-moi donc par mon nom


J’avais vu au cinéma le film Appelle-moi par ton nom du réalisateur Luca Guadagnino et, quand j’ai appris que la télé de Radio-Canada le repassait le 14 août dernier, je n’ai pas voulu le revoir tant était grand le malaise que j’en avais ressenti.

Je ne me perdrai pas en conjectures sur les intentions des auteurs, le scénariste James Ivory et le romancier André Aciman, mais m’attacherai à expliquer pourquoi je trouve détestable le personnage triomphant d’Oliver.

Rappelons, pour celleux qui ne l’ont pas vu, l’essentiel du récit : un stagiaire de 24 ans est reçu dans la famille d’un archéologue pour l’été en Italie. Il vit une aventure avec Elio, le fils de la famille, âgé de 17 ans, puis rentre chez lui pour se marier.

J’en suis resté avec l’impression amère qu’Oliver ne se prive de rien. Au final, on retient qu’il est loisible de faire joujou avec le corps et le cœur d’une jeune personne pour ensuite se caser et vivre tranquillement sa vie petite-bourgeoise en laissant l’autre complètement dévasté.

Que l’objet de ce jeu cruel soit un garçon ou une fille n’est pas l’important. Par contre, le sujet narcissique qui en profite pose pour moi problème. D’ailleurs, le petit jeu pervers qui consiste à appeler son amant de son propre nom n’est qu’une ruse qui, psychologiquement, permet au prédateur de se dédouaner. Il n’a rien fait de mal, il s’est aimé lui-même. Quant à l’adolescent, il n’a que lui-même à blâmer, après tout, n’a-t-il pas accepté le jeu ? Donc, lui aussi ne peut pas prétendre avoir aimé quelqu’un d’autre. C’est un piège mental fort bien monté.

Ici, le bourgeois combine les perversions du capitalisme : cannibalisme (ou prédation) et narcissisme.

La complicité des parents n’est pas autre chose que l’intériorisation des règles de la domination. Sous prétexte d’initiation, on offre la disponibilité de celui dont les sens s’éveillent sans se demander s’il voit les choses de la même façon. Le père avoue à son fils qu’il aurait aimé vivre une relation brève et intense comme ça avec un camarade à son âge, mais ce n’est qu’une maigre justification à une relation inégale dans le cas qui nous occupe.

Dans la dernière scène, à l’occasion des fêtes d’Hanoucca, Oliver téléphone à Elio, lui annonce son mariage et lui demande encore de l’appeler par son nom, histoire de pousser le dernier verrou de la cage mentale dans laquelle il l’a enfermé. Elio est évidemment anéanti par cette dernière ruse, et c’est sur sa désolation que se clôt le film.

On a beau esthétiser le malheur, pour moi il reste cruel.




3 août 2020


L’illusion centriste


Dans un billet qui date du 28 novembre 2016, je parlais de la pertinence de l’axe gauche-droite. En le reprenant dans mon livre Ce billet a cours légal (p. 174-176) en 2018, j’en ai modifié le titre : « De la pertinence de la distinction gauche-droite », car j’ai abandonné l’idée d’axe, laquelle légitimerait la possibilité d’un centre. En effet, le fil du rasoir qui tranche entre la gauche et la droite est inexorable et, quand les avantages individuels l’emportent sur la justice sociale, on est clairement à droite. On ne peut pas être indifférent à la justice sociale, et prétendre que si veut simplement dire qu’on la fait passer après tout et donc qu’on travaille contre.

Je préfère aujourd’hui l’analogie avec la nébuleuse. Il y a une nébuleuse de droite et il y a une nébuleuse de gauche. Les gens qui gravitent en périphérie peuvent tromper l’analyste. Mais le pseudo-centre attire ces corps pas encore attachés vers un agglomérat beaucoup plus près du noyau de la droite que de sa périphérie. Et s’il faut parler d’un centre, c’est celui de la nébuleuse de droite, qui est ce qu’on appelle couramment l’extrême droite.

Pierre Serna définissait un « extrême centre » en 2005 dans son ouvrage La république des girouettes (noté RG dans la suite de ce billet) paru chez Champ Vallon, idée qu’il reprend pour l’appliquer à la présidence du petit caporal en polléon dans son autre livre sur le même sujet L’extrême centre ou le poison français (noté EC dans la suite de ce billet) chez le même éditeur en 2019.

Bien qu’Alain Deneault ait repris l’expression, j’ai toujours considéré qu’il s’agissait au pire d’une sorte de boutade pour moquer les prétendus centristes ou au mieux d’une métaphore pour décrire cette droite qui n’ose dire son nom.

Or, un correspondant Twitter m’a remontré avec force conviction que Serna l’avait fait passer d’une opinion proche de la mienne à l’avis qu’il s’agit bien d’un autre pôle d’attraction politique, illustré par les revirements des gouvernements français depuis la Révolution. Pour en avoir le cœur net, je me suis donc lancé à l’étude des arguments de monsieur Serna.

Alors que le corps de l’ouvrage se lit bien, Serna a le don de faire des introductions lourdes, verbeuses, répétitives et assommantes, dont il n’arrive pas à se dépêtrer comme s’il les avait écrites avant les autres parties et même avant sa recherche. On sait pourtant que le secret d’une bonne introduction est d’avoir été rédigée après tout le reste de sorte qu’elle serve de guide à la lecture. De même, ses conclusions, bien que plus agréables que ses introductions, sont laborieuses et aussi répétitives, comme s’il les avait écrites avant le développement.

Cela dit, à partir d’exemples concrets des positions politiques et des acteurs qui se sont succédé à la gouverne de la République (et au passage des empires et de la Restauration), l’auteur illustre très précisément comment une compétition s’instaure entre des personnes aux convictions droitistes (propriété privée, promotion des intérêts individuels) dont une partie provient de l’ancienne classe nobiliaire et l’autre de la nouvelle aristocratie en construction, la bourgeoisie.

Serna donne trois éléments définitoires de l’extrême centre : —La modération ; —le girouettisme ; —la concentration sur le pouvoir exécutif. [EC p. 30 à 33] Le premier est un élément de discours, il n’y a aucune modération chez les pseudo-centristes. Le second est typique de qui fait passer les intérêts particuliers avant la justice sociale (donc typique de la droite), et le troisième est l’objectif de la droite extrême qui ne cherche qu’une chose : gouverner à sa façon sans partage.

Quand il dit « Cet extrême centre, difficilement repérable, parce que toujours réactif à une droite et une gauche qui doivent énoncer leur identité... » [EC p. 21], on constate justement que cette difficulté dépend du fait que ce mouvement est tellement conforme à la droite dans ses buts et méthodes, et tellement inconséquent dans son discours.

Il convient donc de le dire, cette obsession de la troisième voie n’est rien d’autre que la recherche légitimiste de l’aristocratie bourgeoise qui voudrait bien croire et faire croire qu’elle est mieux que celle qu’elle a remplacée. C’est pourquoi la recherche sans cesse recommencée d’un centre évanescent est un sempiternel rendez-vous à Samarkande.

Voici deux exemples historiques fournis dans l’étude :

« Napoléon et Louis XVIII ne seraient que des "excroissances" passagères de deux régimes politiques contrastés, la République autoritaire et le parlementarisme monarchique, si difficiles à concilier, mais qu’il faut obligatoirement recomposer ensemble, comme le suggère Le Nain jaune. » [EC, p. 167] En fait, non, ce sont deux candidats au même gouvernail de droite, auxquels les capitalistes ne donnent leur appui que s’ils gagnent.

« En résumé, sont défendus tous ceux dont le statut professionnel et l’activité publique en font, naturellement, une sorte d’élite conservatrice des intérêts propres à chacun, une forme d’aristocratie politique, entrevue en 1791, esquissée sous le Directoire, confirmée depuis le Consulat et consolidée sous la Restauration. » [EC, p. 188-189] Serna démontre donc très bien les tropismes du camouflage centriste d’une droite passive-agressive quand elle est dans l’opposition et férocement agressive quand elle est au pouvoir.

Ces exemples montrent que, pour le prétendu centre, la droite royaliste sert de repoussoir à la nouvelle droite bourgeoise. Prenons cette citation de Boulay de la Meurthe : « ...la faction royaliste et la faction démagogique... » [EC p. 148] On constate la duplicité du langage : la droite (l’autre droite) est un adversaire par ses choix, la gauche l’est par nature. Les royalistes sont des légitimistes, les gauchistes sont des méchants. La gauche est par ailleurs associée à l’anarchie. La droite est donc légitime contrairement à la gauche. Très clairement, le centre, c’est la droite.

Venons-en à ce qu’il dit du macronisme : « Qu’en est-il du macronisme ? Une Révolution comme le prétendait le candidat à la présidentielle du printemps 2017, sous-entendant une projection dans le futur, ou bien ce que j’appelle ici un OPHI, un Objet Politique Historiquement Identifié, et constitué de nombreux conservatismes passés et convergents ? » [EC, p. 204]

« La REM a en fait figé le phénomène de reproduction sociale en faveur des élites, l’accentuant, au lieu de régénérer la représentation de toute la société française. Une recette aussi vieille que la bonne révolution bourgeoise de 1789 et son invention de l’égalité des droits mais avec des citoyens actifs et des citoyens passifs exclus de la députation. » [EC, p. 231]

Je n’aurais pas mieux dit moi-même pour expliquer que le centre, c’est la droite.

Ce que montre de manière fort convaincante Serna, c’est que le centre est un prétexte, un leurre, un écran de fumée qu’on donne à voir pour masquer la promotion d’intérêts particuliers au détriment du progrès social (donc le noyau dur de la droite telle qu’on l’entend aujourd’hui) avec pour méthodes les moyens favoris de la droite extrême, soit la répression féroce et violente. Le centre n’est qu’un discours sans contenu, le pragmatisme étant la forme la plus achevée de la dérive droitière.

Le phénomène décrit par Serna est réel, mais c’est comme si, ayant enlevé les couches du déguisement que le mouvement porte, puis tracé le portrait réel de ce qu’il dissimule, et voyant apparaître ce que lui-même nomme le « vrai visage » du prétendu centre, il refusait de l’appeler par son nom « la droite dure » pour accepter l’appellation contrôlée dont elle s’est masquée en lui accolant simplement l’adjectif extrême, ce qui permet de constater qu’on arrive en fait à la droite extrême.

Dans tout son ouvrage, les isotopies du déguisement sont omniprésentes : masque, démasquer, vrai visage, dévoilement, cachés, etc. Ces mots reviennent comme leitmotiv de l’analyse, et pourtant, Serna n’ose pas reconnaître la figure qu’il a lui-même déterrée.

Pourtant, il se trahit dès l’avant-propos (qui en passant est plutôt une séries de remerciements assaisonnés de quelques avertissements) du premier livre [RG, p. 8] en utilisant l’exemple de Berlusconi dont le mouvement est carrément à droite et boucle la boucle dans la conclusion du deuxième [EC, p. 276] où il affirme que LREM dérive clairement vers la droite.

En fait, ce n’est pas une dérive, mais bien la tendance naturelle du pseudo-centre que de dissimuler son penchant fortement droitier pour prétendre à la modération. Là encore, quand il cite le fameux et oxymorique Révolution du petit caporal en polléon, il explique à l’envi comment fonctionne la prétention du centre : si c’est être à droite que d’avoir des valeurs réactionnaires (famille, travail, réussite individuelle), il est de droite, si c’est être à gauche que de croire à la l’égalité et à la justice sociale, alors il est de gauche. Mais justement non, le candidat n’y croit pas le moins du monde. Ce ne sont que des mots auxquels personne ne peut s’opposer. Ce sont des sésames. Il suffit de les prononcer et de ne jamais songer à les réaliser.

Le pseudo-centre est bien la droite révolutionnaire dont parle le chercheur israélien, Zeev Sternhell, dont Serna affirme d’ailleurs s’être inspiré [EC, p. 25] et dont il dit qu’il l’a justement démasquée [EC, p. 185]. On voit apparaître devant nous l’invention du marketing politique, illustré par la fausse représentation d’une illusion appelée centre, destinée à préserver un semblant de légitimité.

Le rapport du prétendu centre avec la droite en est un de compétition. On est sur le même terrain, on veut la même chose, on prend les mêmes moyens et c’est à qui prendra l’autre de vitesse ou de ruse. Sur le plan idéologique, c’est un rapport de fausse concurrence, c’est Pepsi qui se prétend radicalement différent de Coke.

Avec la gauche, le rapport du supposé centre en est un d’incompatibilité absolue. C’est pourquoi les discours du centre sont toujours trompeurs, souvent mensongers et parfois carrément loufoques. Ces trois cas de figure se retrouvent facilement dans les tirades hallucinantes et hallucinées du petit caporal en polléon.

Si l’on ne devait retenir qu’une chose, c’est celle-ci : le centre n’est jamais rien d’autre qu’un soi disant destiné à masquer un programme typiquement droitiste, la promotion d’intérêts particuliers au détriment de la justice sociale.

Finalement, il ne s’agit pas d’un poison français, même s’il tire son origine des bouleversements de la Révolution de 1789, mais bien d’un poison universel. Dans tous les pays, on use du subterfuge du centre pour faire avancer la droite la plus féroce. Partout dans le monde, les droitistes ignorants, honteux ou hypocrites se sont cachés derrière des déclarations où ils affirment être ni de droite ni de gauche pour attirer les ignorants, les naïfs et les arrivistes dans leur croisade pour les intérêts particuliers contre la justice sociale. Et partout dans le monde, ces groupes, lorsqu’ils sont élus, ne réalisent que les éléments du programme auxquels ils croient vraiment : ceux de droite.




20 juillet 2020


Ne me fais pas mal, Johnny


À l’ère de Me Too et de la prise de conscience de la violence systémique dont sont victimes les femmes, on peut se sentir mal à l’aise en revisitant certaines chansons du répertoire français. Je ne parle pas ici des vieux réacs du genre Maurice Chevalier, mais je pense à deux cas de chansons écrites par des auteurs qu’il est bon de célébrer entre nous, gens de bonne conscience gauchisante.

Par exemple, la chanson de Boris Vian, Fais-moi mal, Johnny, me laisse aujourd’hui un sentiment partagé. Je n’en ris plus aussi franchement qu’autrefois. Certes, c’est de l’ironie, et la narratrice de cette histoire se rend compte que ce qu’elle désirait n’était pas tout à fait ce qu’elle a donné à entendre.

Mais, en même temps, cela ne correspond-il pas justement au fameux préjugé selon lequel une femme qui se fait violenter l’a bien cherché ? La signification du mot non n’est-elle plus valide si on est entré dans un jeu sado-maso ? À la lumière des accusations portées contre un ancien chef de parti politique au Québec, on serait pourtant bien avisé de se rappeler qu’en tout temps, il devrait être possible de dire non.

Je pense aussi à la superbe chanson de Michel Fugain Je rends mon tablier, dont les paroles de Pierre Delanoë illustrent la vacuité de la course folle au rendement dans nos sociétés industrielles. Mais, ça se gâche avec les vers suivants : « D’autant que je me suis laissé raconter/ Que les filles sauvages/ Ont l’énorme avantage/ De faire le ménage/ Sans jamais discuter... liberté ! »

Et voilà que la liberté est pour ces messieurs blancs, pas pour les naturels, encore moins pour les femmes. Voilà qui est franchement misogyne et colonialiste.

On me dira qu’il est difficile de juger d’une autre époque avec les critères d’aujourd’hui. Ce que je suis bien prêt à admettre. Cela a au moins le mérite de montrer à quel point on peut diffuser des préjugés racistes et des comportements sexistes sans s’en rendre compte. D’où l’importance des concepts de « racisme systémique » et de « sexisme systémique ».

Comme quoi il est loin d’être sûr qu’aujourd’hui, sans aucune mauvaise intention, on ne véhicule pas des préjugés et qu’on n’accrédite pas des comportements inappropriés.

Ça me réconcilie avec mon petit malaise quand je pense à ces chansons si cela me permet d’être mieux sur mes gardes.




7 juillet 2020


Retour au magasin général


À cause des mesures sanitaires entraînées par la pandémie de Covid-19, les façons de fréquenter les commerces et de s’y comporter ont dû changer. Peu de temps après la réouverture de son magasin, alors classé comme service essentiel, un commerçant de mon quartier avait créé un espace d’entrée en forme de U carré où seules deux personnes pouvaient pénétrer à la fois. On ne pouvait pas quitter cet enclos et on devait demander l’article désiré au commis situé de l’autre côté de ce périmètre. Il se chargeait d’aller le chercher pour nous.

Ce mode de fonctionnement m’a ramené loin dans mon enfance, au temps où j’allais faire des commissions au magasin général du petit hameau où je vivais. Je vous parle ici d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître.

On entrait dans le magasin général et une cloche actionnée par l’ouverture et par la fermeture de la porte signalait notre entrée. On pénétrait dans un espace rectangulaire au parquet de bois foncé, bordé par la porte derrière soi, et tout autour par un immense comptoir de bois qui faisait un U carré inversé. Il y avait bien sûr un portillon qui permettait au marchand de traverser du côté client si besoin en était, mais il était verrouillé par lui du côté marchand.

La caisse enregistreuse aux impressionnants boutons et à la sonnaille métallique si caractéristique était tout au fond du U. Madame Lemieux sortait de l’arrière-boutique en demandant : « Qu’est-ce que tu veux, mon garçon ? » Et je demandais une bobine de fil noir pour madame Boucher, un paquet de cigarettes pour monsieur Duval (oui, les enfants pouvaient acheter des cigarettes pour les adultes) ou un cahier à dessin pour le cours du vendredi après-midi.

Madame Lemieux demandait : du fil de nylon ou de coton ? Quelle marque, les cigarettes ? Le cahier pour crayon ou pour encre ? Je répondais. Elle se déplaçait derrière son comptoir en direction des rayons appropriés. Certains articles étaient parfois dans l’arrière-boutique. On la voyait disparaître par une embrasure et on attendait patiemment.

Elle mettait le tout dans un sac de papier brun et, après m’avoir bien dévisagé, me disait : « T’es le troisième chez Sylvio, c’est ça ? » Je répondais fièrement Oui !, ce qui lui permettait de compléter notre entretien, avant les salutations d’usage, par « Je vais marquer ça. » Marquer, ça voulait dire inscrire dans le registre des ventes que madame Boucher devait 10 ¢, que monsieur Duval devait 45 ¢ et que mon père devait 10 ¢.

Une personne qui ne pouvait pas « faire marquer » n’avait pas un bon nom. Et ça, c’était la pire chose qu’on pouvait dire de quelqu’un.

On ne circulait pas dans les allées, il n’y en avait pas, seulement des étagères sur tous les murs. Il fallait savoir ce qu’on voulait en entrant dans le magasin. Si on voulait une pelle, il y avait pelle à neige, carrée, ou pelle à terre, ronde. La couleur était celle de l’année, rouge ou verte ; l’année suivante, ça serait l’autre. Quand on voulait un couvre-chaussure en caoutchouc, on donnait sa pointure et on recevait le couvre-chaussure approprié. Si on voulait une soupe en boîte, le marchand avait une marque et on achetait celle-là, que ce soit au poulet ou à la tomate. Si on n’aimait pas cette marque, on pouvait toujours traverser la rue pour aller en face à l’épicerie générale, où on trouvait à peu près les mêmes choses, mais provenant de fournisseurs différents et, habituellement, en plus cher.

La propriétaire de l’épicerie a été la première à transformer son commerce en « Servez-vous », mais elle avait gardé l’habitude de demander ce qu’on voulait et de se dépêcher d’aller le chercher dans les rayons avant qu’on y accède.

Aujourd’hui, le magasin général, qui me paraissait si plein de tout ce qu’on peut concevoir, a l’air d’un gros dépanneur qui ne contient que le strict minimum, et j’imagine mal retourner à cette époque étrange où il n’était pas loisible de se promener dans les allées pour comparer les articles, les formats, les marques et les prix.

Un petit détail toutefois, je ne suis pas convaincu que de devoir choisir entre 32 variétés de dentifrice soit un réel progrès.




22 juin 2020


Pour des aîné·e·s dérangeant·e·s


Au début de la pandémie du sida au milieu des années 1980 et jusqu’au début des années 1990, bien qu’on ait fait des campagnes de prévention, on n’était pas particulièrement rapide dans la recherche de médicament et on était surtout pas très préoccupé par ce qu’en pensaient les patients eux-mêmes (surtout des hommes, mais aussi des femmes). Après tout, le virus attaquait surtout ceux qu’on appelait les 4 H (hémophiles, homosexuels, Haïtiens et héroïnomanes).

Les premiers étaient rares et les trois autres n’étaient pas des plus intéressants pour le gratin économique et politique. Ensuite, cela a beaucoup concerné les Africains, pas très glamour non plus. Ça ne suscitait l’intérêt que lorsque des vedettes étaient touchées, comme Rock Hudson, qui en tomba de son piédestal.

Devant la lenteur des progrès, devant le manque de véritables politiques publiques prenant en compte la réalité des personnes concernées, des militants se sont réunis et ont décidé de devenir turbulents. Ils se sont appelés Act Up. En anglais, cette expression peut servir de verbe à l’infinitif dans le sens de « déranger, être perturbateur » ou de verbe à l’impératif dans le sens de « agis selon tes principes ! ».

Les personnes militantes de ce groupe suivaient partout les scientifiques qui tenaient des congrès sur le sujet et les talonnaient quant aux résultats, aux tests, à l’implication de la communauté dans les recherches de traitement comme dans les techniques et modes de prévention. De même, elles s’accrochaient aux basques des politiques pour qu’il y ait de l’action efficace et pas seulement des paroles.

Des manifestations et autres activités d’éclat, souvent très théâtrales, ponctuaient leurs interventions. Je me rappelle avoir porté leur t-shirt noir où, sous le triangle rose inversé, symbole de notre opprobre dans le régime nazi, il était inscrit silence = mort. J’avais le don de rendre plein de gens mal à l’aise, pouvez-vous le croire ? avec ce vêtement que j’ai usé à la trame.

Eh bien, à la suite de la pandémie de covid-19, après cette première vague, où sous prétexte de protéger les vieilles personnes, on leur a enlevé toute autonomie, et avant que n’apparaisse la deuxième vague et qu’on les infantilise encore au mieux ou qu’on les laisse crever isolé·e·s dans leurs chambres, je plaide pour la création d’un groupe de vieilles et de vieux dérangeant·e·s, qui vont faire du bruit et qui vont s’inviter partout à défaut que les autorités aient la sagesse de les engager réellement dans les prises de décisions publiques.

Au Québec, il y a déjà les Mémés déchaînées (sur le mode des raging grannies dans le monde anglo-saxon), qui chantent et manifestent pour la justice sociale et la paix ; il faudrait qu’il y ait les Ancêtres malcommodes (ou peut-être les Pruneaux en colère), et qui vont en faire baver aux autorités si elles ne les respectent pas davantage.

On voit ce qu’a donné la protection des vieilles personnes dans cette première vague : une hécatombe. Il n’est pas question que les personnes âgées de 70 ans et plus et qui sont en santé subissent davantage de restrictions que les autres. Il n’est pas question que les autorités de quelque niveau que ce soit (médicales, sécuritaires, municipales, hospitalières, régionales, sanitaires, provinciales, fédérales) les excluent des prises de décisions. Les personnes âgées doivent se faire entendre haut et fort.

Un tel regroupement pourrait fonctionner sur le mode des collectifs revendicateurs, c’est-à-dire sans chef, sans charte, mais avec la volonté partagée, dans le respect de la diversité des tactiques, de faire bouger les choses dans le bon sens.

Je profite de l’occasion pour vous rappeler le lancement aujourd’hui 22 juin 2020 à 19 heures (le 23 juin 2020 à 1 h du matin pour nos camarades d’Europe qui feraient de l’insomnie) du numéro 84 de la revue À Babord, dont le dossier spécial a justement pour titre « Vieillir ». Le lien pour y accéder sur zoom se trouve ici et le lien pour l’événement Facebook est là.




7 juin 2020


Le racisme, c’est toujours ailleurs


Une société qui a été opprimée par l’Église et qui a subi la conquête par les Britanniques a beaucoup de mal à s’imaginer qu’elle a pu elle-même être oppressive. Comme si son élite bourgeoise pouvait être différente des autres et comme si les préjugés et la discrimination ne pouvaient être de son fait.

De toute façon, le racisme, c’est toujours ailleurs que ça se passe. Ce sont les vilains États-uniens, mais pas nous, nous sommes moins mauvais, donc sans taches. C’est le même discours que tenait Jean-François Kahn à l’émission Samedi et rien d’autre vers 8 h 10 le matin du 6 juin 2020, sur les ondes d’Ici Première, en prétextant du moins grand nombre de morts aux mains de la police en France par rapport aux États-Unis pour prétendre qu’il n’y a pas de racisme systémique dans la Macronie et pour qualifier la manifestation de solidarité avec les personnes racisées de scandale et de manipulation mélenchoniste, alors que ce sont ses propos qui sont véritablement honteux.

Monsieur Kahn rejoint ici nos Bock-Côté, Martineau et Bombardier pour fantasmer un racisme anti-blanc. Notre chroniqueur, qui a beau mentir en venant de l’autre côté de l’Atlantique, s’est bien gardé de parler de la page Facebook qui regroupe près de 8000 policiers français, où se tiennent les propos les plus inhumains et les plus abominables sur toutes les minorités, notamment racisées. Prétendant que les manifs des Gilets Jaunes n’avaient pas causé de morts, il s’est bien gardé de mentionner Zineb Ridouane, Steve Caniço et Cédric Chouviat, morts aux mains de la police.

Vous verrez, bientôt, à force de démoniser la France insoumise, il va finir par vous dire que Le Pen est fréquentable.

Mais ici même au Québec, les commentatrices et commentateurs qui s’évertuent à nous expliquer que non, ielles ne confondent pas le racisme systémique avec le racisme systématique, car il n’y a pas de système qui défavorise les personnes selon leur race et que les Québécois·e·s ne sont pas racistes, mais sont plutôt des victimes, nous font la démonstration éclatante que oui, justement, ielles confondent encore racisme systémique et racisme systématique. Le racisme est systémique justement quand il n’a pas l’intention de discriminer, mais qu’il le fait objectivement.

On notera au passage que les Québécois·e·s racisé·e·s sont justement des Québécois·e·s, déjà les opposer à d’autres en disant que les Québécois·e·s ne sont pas racistes, c’est une forme de discrimination.

La discrimination systémique qui affecte les femmes s’appelle sexisme systémique. La discrimination systémique qui affecte les personnes racisées s’appelle racisme systémique. Il faudra passer par-dessus le déni.

Mais pour cela, il faut d’abord accepter les faits historiques et comprendre que l’esclavage a existé au Québec. Par exemple, dans son testament, Marguerite d’Youville, fondatrice des Sœurs grises, laissait parmi ses biens meubles, après les poules et les vaches, ses esclaves amérindiens. Dans le roman Les Anciens Canadiens, Philippe Aubert de Gaspé parle d’une esclave noire que le Seigneur de Saint-Jean-Port-Joli avait affranchie et qui était restée dans la famille, tellement elle y était attachée. Comme si une personne mise à la rue avec pour tout bien ses seuls vêtements avait d’autre choix, surtout si elle est noire et vieillissante !

Ah, vous me direz, tout cela est tellement loin dans le passé. Oui, comme la Conquête et notre soumission à l’église. Alors, ou on assume tout le passé ou on ne l’assume pas. Si ce n’est plus nous, comment se fait-il que les Autochtones soient toujours les personnes les plus nombreuses en prison ? Comment se fait-il que les Mohammed aient plus de difficulté à obtenir un emploi ? Comment se fait-il qu’un Noir qui se stationne soit tout de suite repéré par un agent de police ?

Du racisme ? Pas chez nous ! Ce sont les étrangers qui font ça !




31 mai 2020


Rattrapage culturel : un livre et un film


Le confinement m’aura permis de combler au moins deux des innombrables trous qui tapissent l’infinie passoire de mon fonds culturel. Ce sont par ailleurs deux contributions que je dois à la complémentarité de mon conjoint.

1. Le livre : la puissance des baudruches

Dès 1980, on faisait grand cas dans mon entourage, j’avais étudié en lettres, du roman Les puissances des ténèbres d’Anthony Burgess, traduction de Earthly Powers. « Il faut absolument que tu lises ça, Francis. »

Je ne me le suis jamais procuré et n’ai jamais vraiment senti le goût de lire cet ouvrage. Quand j’ai emménagé avec celui qui partage ma vie, j’ai constaté qu’il possédait ce titre dans sa bibliothèque. Il l’avait lu et n’en gardait pas grand souvenir. Il a souvent voulu le jeter, mais je lui ai dit de le garder, car un jour peut-être je le lirais. La mise sur pause du Québec en mars 2020 allait me fournir cette occasion.

Si je n’ai pas abandonné la lecture après 30 pages (le délai de grâce que je laisse à tout ouvrage pour attiser mon intérêt), c’est que j’avais du temps en masse et que je me préparais déjà à faire le parallèle avec Sodoma, le grand reportage que j’ai démoli ici même le 19 avril 2019. Tout comme ces fameux articles vides et prétentieux des magazines pipole, l’écriture relève d’un procédé répétitif qui consiste à planter un décor et à exposer sa complaisance en jetant des noms et des titres d’œuvres en pâture aux amatrices·amateurs.

On aurait pu résumer ces plus de 700 pages en à peu près 100. Les descriptions superficielles et les anecdotes sans suite ne suffisent pas à donner du contenu ni une structure à un récit qui ne devient intéressant que vers la page 500, mais qui, encore trop souvent, est interrompu par des scènes nettement superfétatoires.

On pardonnerait volontiers au narrateur (que l’on soupçonne de ressembler drôlement à l’auteur) d’avoir placé saint Pierre sur le chemin de Damas plutôt que saint Paul, d’avoir devancé de quatre ou cinq ans la commercialisation du synthétiseur de monsieur Moog et d’avoir avancé de plus de 10 ans Jonestown et son massacre sectaire tout en le plaçant en Californie, si la jaquette de France Loisirs ne nous annonçait un genre de Crimes et châtiments et si résumant, dit-on, la critique anglaise et américaine, on ne nous présentait l’affaire comme ni plus ni moins que « le roman du siècle ».

Or, loin de résumer une époque en l’incarnant dans le destin d’un homme, comme l’a fait Robert Musil pour la Belle Époque dans son Homme sans qualités, on a ici un homme « avec qualités », singulier et sans aucun ancrage véritable. Au lieu de voir le siècle à travers lui, on le voit se pavaner de manière narcissique, les éléments de contexte historique ou géographique ne servant que de prétexte à donner un « effet de réel », auquel on n’arrive pourtant pas à croire, car on voit surtout là un artifice qui offre l’occasion de multiplier les descriptions ennuyeuses, pas du tout révélatrices, mais certainement très utiles pour remplir des pages. Le narrateur aurait pu faire toutes ses pirouettes en un seul pays, en une seule ville, ou même dans une prison au fond du désert : le siècle lui est parfaitement indifférent et ne lui sert que de décor factice.

On nous promet de nombreuses scènes où l’on s’esclaffera, et d’autres où l’on aura le cœur déchiré. J’ai souri trois ou quatre fois et me suis assombri une ou deux fois. En 700 pages, c’est bien peu. Et l’on subit en plus cette irritante attitude de snobard britannique qui ne conçoit de civilisé que ce qui lui ressemble avec cette prétention absolument ridicule qu’on ne retrouve que chez les auteurs anglo-saxons selon laquelle ils sont les seuls à pouvoir parler des langues étrangères sans accent. Ne me dites pas que c’est de l’ironie, l’ironie laisse toujours des indices, il n’y en a ici aucun.

D’ailleurs, on se demande bien pourquoi le narrateur s’acharne contre les œuvres postmodernes, car son récit est typiquement postmoderne, ne comportant qu’une seule conclusion véritable : rien ne sert de s’engager, de prendre position ni de donner du sens à sa vie, l’important est de sauver ses fesses. Il n’y a pas d’histoire, seulement une série d’anecdotes déclenchée sous un prétexte oiseux dont le seul lien est qu’il s’agit des mêmes personnages, ce qui n’aurait rien d’obligé. Les personnages n’ont aucune épaisseur psychologique et n’évoluent pas, comme s’ils étaient apparus tout faits et définitivement formés comme dans les fables de la bible.

Ce genre de patchwork affirme la fumeuse illusion de l’individu souverain ignorant tout des déterminations sociales. En ce sens, il s’agit ironiquement d’une production tout à fait emblématique de la détestable Angleterre thatchérienne pour laquelle elle a été conçue.

Après avoir arraché la page où se trouve son ex libris, mon amoureux pourra enfin mettre ce pavé au recyclage.

2. Le film : un chef d’œuvre populaire

Je n’avais jamais vu, et c’est impardonnable pour un gai qui se respecte, le fameux Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz avec le fabuleux trio que constituent Elizabeth Taylor, Richard Burton et Rex Harrison.

Mon irremplaçable mari avait acheté, il y a plusieurs années, le DVD de l’édition du 50e anniversaire dans une boutique de vidéo qui fermait ses portes. Nous n’avions encore jamais entamé la cellophane qui en protégeait le sarcophage, après tout c’est quatre heures de visionnage.

Un rare dimanche où mon compagnon ne travaillait pas, nous avons décidé d’ouvrir le coffret et de nous installer devant le petit écran. Comme je savais que c’était une production hollywoodienne acclamée par toute la gaitude planétaire, je me péparais à être très sévère et à ne rien laisser passer devant mon œil critique.

La magie a tout simplement opéré. On pardonne aux scripteurs les bourdes historiques, notamment celle de faire apparaître le maïs 1500 ans avant la découverte de l’Amérique. On pardonne les breloques trop américaines pour être égyptiennes. On pardonne la copie de Roméo et Juliette pour la finale. On pardonne tout, car c’est un film fait pour plaire au grand public en lui donnant du contenu : une belle et forte histoire d’amours successifs avec un contexte politique, ici bien intégré dans le récit et non pas plaqué. On y croit parce qu’il y a des sentiments humains et des motivations, pas juste des gestes additionnés. On y croit parce que les personnages évoluent.

Les scènes de foule sont renversantes, les décors somptueux, les enchaînements entre les scènes sont solides et tous réussis. La photographie est époustouflante. L’ajout de scènes coupées au montage rajoute à la compréhension des caractères et donne encore plus de force à l’intrigue.

Si on peut regarder un film pendant quatre heures sans regarder sa montre une seule fois, sans décrocher une seule seconde, en étant même surpris de voir arriver la mention « entracte », c’est simplement que le long métrage est un succès. On nous en met plein la vue, mais ça ne sent pas le m’as-tu vu. Les actrices et acteurs ne se regardent pas jouer.

Il faut dire qu’on y a mis les moyens et que ce film fut extrêmement coûteux. Mais l’objectif en tout cas était de plaire au peuple en léchant tous les détails, pas en le méprisant, et on y est parvenu.




6 mai 2020


Les observations d’un con·finement


Il était impossible de rester huit semaines en état d’urgence sans faire de remarques sur notre comportement individuel et collectif. Voici donc 20 observations de confinement. Les personnes abonnées à ma page Facebook et à mon compte Twitter en auront vu passer la majorité séparément et dans le désordre. Je vous les présente ici en entier, toutes ensemble et dans l’ordre où elles me sont venues.

1. Pourquoi y a-t-il si peu de masques et de gants dans les hôpitaux et tant sur les trottoirs ?

2. Il n’y a plus de farine sur les tablettes parce que tout le monde fait son pain. Et il n’y a plus de pain industriel sur les tablettes parce que personne ne mange du pain raté que ti-Jos connaissant a fait n’importe comment.

3. Tourisme épicier : activité inventée pendant la crise sanitaire qui consiste à partir avec son gros char, à le remplir de sac de provisions achetées dans une épicerie pour partir dans une épicerie voisine le remplir à nouveau de gros sacs de provisions, puis réitérer l’opération jusqu’à ce que le gros char ploie sous le poids des emplettes.

4. Les chômeuses et chômeurs québécois sont invité·e·s par le ministre de l’Agriculture à venir travailler dans les champs afin d’aider les producteurs agricoles. Gageons qu’il n’y en aura pas des masses pour répondre à l’appel. Gageons que parmi celles et ceux qui s’y essaieront bon nombre abandonneront en cours de route. On éprouvera enfin tout ce qu’on fait subir aux travailleurs migrants, qui laissent leur famille pour gagner une maigre pitance en faisant un travail dont les conditions sont peu reluisantes.

5. La caque sent toujours le hareng

Le Premier ministre Legault, le bon père de famille qui rassure son peuple, n’a pas été long à retrouver ses bons vieux réflexes anti-syndicaux. En prétendant assumer l’entière responsabilité du fiasco des CHSLD, il profite d’un raccourci selon lequel augmenter unilatéralement, il y a quelques mois, les salaires des préposé·e·s aux bénéficiaires en passant par dessus les négociations collectives, « C’est pas facile négocier avec les syndicats. », il aurait réglé la situation déplorable d’institutions cassées par des dizaines d’années de dérives managériales. Il aurait ainsi effacé 40 ans de néolibéralisme, aurait ressuscité l’ardeur des préposé·e·s et fait disparaître la voracité des propriétaires d’établissements privés. Quel simplisme !

6. Les crises sont toujours un révélateur. Dans le mouvement social de 2012, j’avais fait un bon ménage dans mes correspondant·e·s Facebook qui s’alignaient sur la répression. De même, aujourd’hui je me rends compte que certain·e·s n’ont que faire des plus vulnérables.

7. Les bénévoles qui viennent de l’extérieur pour aider un milieu contaminé doivent mettre l’épaule à la roue, mais sûrement pas la main à la pâte.

8. Aux États-Unis, on a découvert la panacée : chacun·e s’équipera d’un gun pour cribler de balles le méchant virus.

9. Le masque sert à éviter de respirer les gouttelettes des autres et à protéger les autres de nos propres goutelettes. Avis aux personnes qui portent un masque en conduisant en solo leur voiture.

10. Des citoyen·ne·s du Québec installé·e·s en Chine pour y profiter du turbo-capitalisme qu’on y pratique se réjouissent d’être pisté·e·s par leur téléphone. « C’est pour leur bien. »

11. Il y a tellement de bla-bla dans les discours de Trudeau que l’on devient distrait et que, finalement, on en rate le contenu... quand il y en a.

12. Isolées et maltraitées, nos personnes âgées sont devenues ali-aînées.

13. Un certain virus a transformé des sociopathes qui ont détruit nos conquis sociaux à la hache en experts dont on sollicite l’avis.

14. On ne sait plus comment appeler les personnes âgées. On ne trouve plus qu’aîné·e·s fait l’affaire. On propose le doux euphémisme de sages. Quant à moi, je suis un vieux et je trouve que l’appellation convient parfaitement.

15. Les savants perdent leur bon sens et parlent de « patient zéro » pour désigner le premier patient. Si on ajoute les 100 patients suivants, ça nous donne 100 + 0 = 100, au lieu de 101. Un zérotième patient, ça n’existe pas. Le premier patient est en toute logique le patient numéro 1. Zéro n’est pas un nombre naturel et, comme me le disait mon prof de math en première secondaire, on ne dit jamais : « Je compte zéro vache dans le champ. »

16. Plusieurs pays investissent dans la recherche pour trouver un vaccin ou des médicaments, mais on dirait qu’aucun ne songe qu’en nationalisant les pharmaceutiques ils se garantiraient un approvisionnement continu et des prix raisonnables.

17. Pendant la crise sanitaire, dans les gares, on ne rencontre plus celleux qui ont réussi et qui ne servent à rien. On ne rencontre que celleux qui ne sont rien et sans qui celleux qui ont réussi seraient incapables de se nourrir.

18. Le nouveau mantra très intelligent des néolibéraux : « Après plus rien ne sera pareil, car il faudra que tout reparte exactement comme avant. »

19. Les personnes qui se dévouent dans les hôpitaux et les établissements de soins de longue durée ne sont pas en guerre, elles ne se battent pas contre un ennemi. Elles soutiennent à bout de bras des infrastructures de santé délabrées par des décennies de néolibéralisme. Elles soignent des personnes malades ; elles aident à réparer des êtres vivants pour reprendre à ma façon le titre du roman de Maylis de Kerangal.

20. Avec les femmes qui portent des foulards pour cacher la repousse des cheveux et tout le monde qui se met au masque, on va se rendre compte que les lois qui les bannissent dans l’espace public sont un peu ridicules.




2 mai 2020


Respecter l’autonomie des vieilles et des vieux


La pandémie actuelle est une situation inédite pour le 21e siècle. Il est certain qu’il a fallu des tâtonnements pour essayer de la contenir et protéger les populations vulnérables.

Maintenant que l’on sait que la situation exceptionnelle risque de durer longtemps, maintenant que l’on sait que les risques de complications et de décès sont surtout liés à des facteurs de comorbidité comme le diabète, les maladies pulmonaires, les problèmes de tension élevée et les maladies du cœur, il serait bon de revenir pour y penser sérieusement sur la façon dont on traite les vieilles personnes.

On a dit aux personnes âgées de 70 ans et plus de ne pas sortir de chez elles, même pour marcher, même pour faire son épicerie. Or la marche est un élément qui renforce la santé. Emprisonner les personnes âgées bien portantes dans leur chambre a des effets délétères : affaiblir leur tonus musculaire, déprimer leur système nerveux central, ce qui conduit à de mauvaises décisions et à des pensées noires, réduire la capacité cardio-pulmonaire, ce qui les rendra plus vulnérables aux infections, réduire leur appétit et diminuer par conséquent une saine alimentation, diminuer leur capacité à bénéficier d’un sommeil réparateur, priver leur système des effets bienfaisants de l’air frais et du soleil...

Maintenant que l’on sait qu’une personne active et en bonne santé de 70 ans sans comorbidité est moins à risque qu’une personne atteinte d’un diabète incontrôlé de 50 ans, pourquoi la deuxième a-t-elle le droit de faire son épicerie et pas la première ?

Pour la suite des choses, il serait bien avisé que l’on inclue des personnes de plus de 70 ans dans les comités de réflexions sur les mesures de santé et sur les politiques gouvernementales. Ce serait faire preuve d’un âgisme douteux que de déresponsabiliser les vieilles personnes et de ne pas reconnaître leur capacité à faire des choix éclairés.




22 avril 2020


Le mystère de l’Ouest


Pour beaucoup, dans les milieux intellectuels, l’immense popularité de la musique Country et Western est incompréhensible. Quand j’étais adolescent et que je ne jurais que par le rock et la musique dite progressive, on faisait état de ventes de disques nettement supérieures à toutes les autres catégories pour cette musique aux guitares plaignardes et aux voix parfois nasillardes. Les vedettes de ce genre durent très longtemps et elles font des carrières très prospères même en étant boudées par les médias généralistes, dont elles sont parfois complètement inconnues.

Des succès ont pourtant percé les ondes, qu’ils soient de Johnny Cash ou de Renée Martel, et le genre n’a cessé d’influencer les stars les plus populaires, que ce soient Elvis, John Lennon ou, au Québec, Beau Dommage. Une chanteuse comme Guylaine Tanguay est aujourd’hui très reconnue et un excellent auteur-compositeur-interprète unanimement célébré comme Patrick Norman y a consacré la plus grande part de son répertoire.

Je n’ai pas tardé à comprendre ce qui faisait l’efficacité de cette musique. J’avais alors 17 ans et je connaissais ma première peine d’amour. Celui sur qui j’avais jeté mon dévolu ne s’intéressait pas à mon genre et le changement d’école pour l’année suivante ferait en sorte que je ne le reverrais jamais.

Cet été-là, un disque de succès de radio traînait dans la maison. Bien qu’étant en général indifférent à ce genre de compilation, je me mis, par désœuvrement, à en consulter la liste. Il y avait sur la dernière plage du premier côté de cette galette de vinyle une chanson de Joe Dassin, associée très clairement au genre country. Elle s’intitulait Salut les amoureux. Je l’ai passée un nombre incalculable de fois sous l’aiguille du stéréophone.

Écouter ces paroles simples sur une musique berçante me faisait du bien et me permettait de cuver ma peine sans qu’il y paraisse trop, car il ne fallait surtout pas que ça se voie. S’il avait fallu que je me mette à écouter Ne me quitte pas de Brel ou Avec le temps de Ferré, je me serais probablement pendu dans la grange, car contrairement à ce qu’écrivait Rimbaud, on est sérieux à mort quand on a 17 ans.

Survivre aux épreuves de la vie sans en faire une irrémédiable tragédie grecque, c’est là toute la force de cette musique qui convient aux personnes sans prétention. Quand on n’a pas le luxe d’un destin héroïque, on se dit qu’ « Une simple histoire comme la nôtre/ Est de celle qu’on n’écrira jamais. » Et c’est ainsi qu’on pose un baume point trop coûteux sur des plaies qui ne doivent pas nous défigurer pour toujours.




12 avril 2020


Héroïsme et société


Mon propre héros personnel est rentré du travail hier, samedi, en fin de journée complètement fourbu, épuisé par les hordes de clientes et clients qui se précipitent dans les allées pour vider les étagères, exigeant qu’il soit là pour les remplir à mesure et qu’en même temps il ne soit pas sur leur passage parce qu’elles et ils le voient comme un nid à virus. Mais pourquoi donc les commis d’épicerie ne sont pas comme les bonnes portugaises ? Invisibles et toujours à la merci de la clochette qui les commande ?

Sa mission ? À part recevoir les insultes et entendre les gémissements, cris, vociférations, lamentations, mélopées et autres dies irae d’une clientèle en proie à la détresse et à l’affliction, il est chargé entre autres de faire repousser l’herbe là où Attila et ses Huns sont passés. Au milieu du peuple qui déchire sa chemise, se frappe la poitrine et hurle au désespoir, il doit remettre du stock sur les tablettes en évitant de se faire frapper par les paniers véloces et de se faire enfoncer dans les étalages par le chaland·la chalande (on a envie de dire « l’achalant·l’achalante ») qui le repousse de toutes ses forces.

Une anecdote illustrera un processus incessament réitéré comme un rituel sacrificiel : des camarades avaient emporté dans une allée une palette de sacs de farine pour pouvoir regarnir les étagères dévastées. Les consommatrices·consommateurs se sont rué·e·s sur la palette, déchirant le plastique qui la recouvrait pour s’emparer au plus vite et en premier d’un sac de farine tels des fourmis qui se jettent sur le sucre. À la différence des fourmis qui chacune reprennent un morceau de sucre pour le rapporter à la fourmilière, les individus ici se battent et se déchirent comme des hyènes à savoir qui en aura le plus. S’il n’y avait pas la limite de deux par personne, ça finirait dans le sang. En fait, les comparaisons animales sont inexactes. Chez les loups, le mâle alpha mange à sa faim en premier, puis laisse les autres se nourrir. Il ne cherche pas à tout prix à en priver les autres.

Cette folie dévoratrice signe notre impuissance individuelle en tant que rouage isolé du capitalisme confiné à son rôle de pôle consommateur dans le flux des produits, idéal ultime de l’hégémonie marchande. Ce phénomène est bien décrit par Corrine Dupré dans Cannibalisme et capitalisme. En ne dépassant pas la conscience individuelle qui nous est assignée, on se prive de toute une partie de son être, de la pensée plus large, de l’appartenance à la société. On n’a pas alors la reconnaissance de l’autre en soi ni de soi en l’autre. On ne touche pas la réalité, toujours plus vaste que notre identité rabougrie d’individu, comme le démontre éloquemment Miguel Benasayag dans Le mythe de l’individu.

Et il faudra bien, un jour, plus tard, réapprendre à se toucher autrement que par la pensée pour enfin réaliser le beau slogan du Front homosexuel d’action révolutionnaire : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! » À cet égard, une pensée moins marchande et plus humaine aurait permis que des hôpitaux disposent de stocks suffisants d’équipements et de médicaments, ce qui pourrait réduire d’autant les craintes de débordement et le confinement qui en découle. Tout comme une meilleure compréhension des besoins humains ne ferait pas courir de manière effrénée les pions au service de la machine à flux tendu des marchandises, qui alimente en même temps la machine à dévastation environnementale.

C’est pourquoi la·le prolétaire ne se limite au cadre restreint de son individualité. Ielle en déborde largement dans tous ses contacts d’être social et dans toute sa réalité créée par son environnement, ses expériences, et la pensée qui circule en icelle·icelui non pas comme une marchandise, mais comme un potentiel connecté sur l’être-là de la culture toujours en train de se contruire.

Pour dépasser, c’est-à-dire à la fois assumer et transcender, son destin tragique, l’héroïne ou le héros ne se contente pas de défier les dieux ; elle ou il se met au service des autres. Elle ou il ne roule pas sa pierre en vain ; elle ou il s’en sert pour entretenir le chemin que les autres empruntent à leur passage. C’est ainsi que l’héroïsme n’est plus un exploit individuel, mais un rôle social.




6 avril 2020


Avant, pendant et après


Avant la crise sanitaire

Nous étions nombreux à vous le dire que la société de consommation à outrance conduisait à des déséquilibres tels qu’en cas de crise environnementale, sanitaire ou économique, ce serait la débâcle.

Nous étions nombreux à vous prévenir que le financement des organismes populaires par projet leur couperait les jambes et les empêcherait de se déployer pour servir la population, ce que permettrait un financement à la mission.

Nous étions nombreux à vous le dire que la gestion du système hospitalier en flux tendu comme pour les entreprises sans entrepôt autres que les camions qui circulent conduirait à la catastrophe en cas de crise.

Mais non, nous n’étions que de pauvres rêveurs vaguement maniaques.

Nul n’a su mieux que Jean-Luc Mélenchon annoncer ce qui nous pendait au bout du nez quand il a prédit le 2 avril 2017 que nous connaîtrions un krach sanitaire. Il a au moins le mérite d’avoir proposé autre chose que le « management » qui tient lieu de politique aujourd’hui.

On ne dit pas ça pour vous narguer ni pour vous faire de la peine, encore moins pour se vanter, mais juste pour vous rappeler que nous savions de quoi nous parlions et que, donc, nous le savons encore.

Pendant la crise sanitaire

Sous prétexte de situation exceptionnelle, nous acceptons des choses qui ne sont pas normales, nous entérinons des procédés spéciaux au risque de nous faire dire qu’on aurait toujours dû fonctionner ainsi. Par exemple, la délation est devenu un sport très prisé.

Par exemple, le fichage et le suivi des personnes est envisagé sans sourcillement. Le téléphone portable, qui déjà vous surveille et vous vend à tous les marketteurs du monde, est invoqué comme obligatoire, comme le bracelet électronique du prisonnier, lequel a remplacé le boulet d’autrefois.

Par exemple, les vieilles et les vieux, qui sont les victimes les plus importantes du virus, sont considéré·e·s par beaucoup comme des vecteurs de contamination plutôt que comme des populations à protéger.

Par exemple, les belles ententes commerciales qui engagent la spécialisation de la production par régions du monde et qui promettaient l’harmonie universelle se muent en escarmouches rageuses entre les États et les diverses mafias pour mettre la main sur le matériel médical difficile à trouver.

Les gouvernements deviennent tout à coup nécessaires à ces entrepreneurs qui ne juraient que par le marché libre et la concurrence non faussée. C’est curieux comme les ultralibéraux sont anti-gouvernement quand il s’agit d’aide sociale et subitement socialistes quand il s’agit de les aider.

D’ailleurs, il y a déjà des économistes et des entrepreneurs pour estimer que faire des affaires est plus important que de sauver des vies, pour mettre en balance la vie des commerces ou des entreprises et la vie des gens.

On nous prépare déjà à faire payer la citoyenne et le citoyen pour les investissements astronomiques que les États injecteront dans l’économie. Pourtant, si on ne prend que l’exemple du Canada, il y a 800 milliards de dollars à aller chercher dans les paradis fiscaux. Que font les ministres des Finances et du Revenu à cet égard ? Rien.

Et ces banques que nous avons sauvées sans contrepartie en 2008, elles n’ont rien changé à leurs façons de saigner l’épargnant et elles n’ont pas, bien au contraire, sanctionné leurs dirigeants gloutons. Ne devraient-elles pas contribuer sans contrepartie à leur tour ? Non, dans leur grande magnanimité, elles condescendent à diminuer les taux des cartes de crédit, ces taux qui même divisés par deux sont abusifs en comparaison des intérêts ridicules qu’elles versent sur les épargnes courantes, puis elles consentent de nouveaux prêts. Autrement dit, elles s’assurent que nous soyons davantage endettés et à elles redevables.

Après la crise sanitaire

Il ne faut pas compter sur les grands de ce monde, les financiers, les marionnettes qu’ils ont placées à la tête des États, pour corriger les bêtises de l’économie libérale. Pour ne prendre que l’exemple de la France, vous rappelez-vous Sarkozy la main sur le cœur en 2008 qui promettait de « réformer le capitalisme » ? Il en va de même avec les déclarations de Macron qui découvre tout à coup que certains domaines de la société, comme la santé, ne doivent pas être sacrifiés sur l’autel du dieu Marché.

Ces promesses seront plus vite reniées que n’importe quelle élucubration d’ivrogne. Ces gens-là ne comprennent pas la plupart du temps ce qu’ils disent et, quand ils s’y entendent un peu, ils n’en croient pas un mot, pervers narcissiques qu’ils sont, comme le sadique qui sussure de douces paroles à l’oreille d’une personne pendant qu’il la torture.

Les capitalistes n’auront rien de plus pressé que de vouloir relancer la machine infernale : la course à la production excessive et l’encouragement à la consommation débridée. Aurons-nous le courage de dire non à la société de consommation ? Aurons-nous le courage de valoriser la production locale et conviviale ? L’achat de proximité qui nécessite le déplacement minimum ? Aurons-nous le courage de nationaliser les banques et les services ? Aurons-nous le courage de favoriser le lent, l’humain et l’inutile ? Si l’utile n’est rien d’autre qu’utile, l’inutile, lui, est nécessaire.

Le coût des assurances habitations augmentera de façon exponentielle sous toutes sortes de prétextes. Les compagnies d’assurance imposeront sans doute par défaut la clause d’activités professionnelles à domicile et il faudra se battre pour la faire retirer.

Oserons-nous rejeter le PIB comme mesure de la satisfaction de la population ? Le produit intérieur brut comme mesure de qualité de vie a été l’erreur de tous les pays productivistes, qu’ils soient capitalistes comme les États-Unis, sociaux-démocrates comme les pays scandinaves ou capitalistes étatiques comme l’Union soviétique. Et tous ont conduit à la catastrophe écologique. Le PIB est une mesure de richesse, mais pas une mesure de qualité de vie. On devrait peut-être s’inspirer, entre autres, de l’indice de progrès humain suggéré par l’économiste Jacques Généreux.

Accepterons-nous le retour à la normale puisque ce qui était considéré comme normal ne l’était pas, mais était plutôt excessif ?

Et le nouveau normal sera l’absence de contact entre les humains, surtout la surveillance absolue de tout rassemblement. Ce sera pour votre bien naturellement. On vous rappellera qu’éviter les mauvaises fréquentations vous permet de ne pas être contaminé·e par les méchants virus. Ces nouveaux virus auront pour noms : socialisme, anarchie, délinquance, contestation, opposition, obstruction aux infrastructures publiques, terrorisme (écologique, autochtone, végane, objecteur de conscience) et humanisme.

Et pour éviter les contacts et les virus, qu’y a-t-il de mieux que l’hybridation de l’humain à la technologie ? Les posthumanistes et les transhumanistes vous le diront : les machines n’attrapent pas de maladies. On vous promettra le bonheur éternel et minéral, ce qui est bien entendu une stupidité. Rien n’est éternel dans l’Univers. Aucune machine ne résistera à l’explosion de notre petite étoile dans cinq milliards d’années et leur pseudo-éternité leur aura paru aussi brève ou aussi désespérément longue que nos vies insignifiantes, car tout est une question de rapport. Sauf que cette éternité statique et minérale sera réservée aux riches, très riches, suprêmement riches, et que de ce bonheur-là, on n’en veut pas, parce que la vraie vie ne se limite pas, malgré les fantasmes cognitivistes et cybernétiques, à la circulation de données.

Avant, pendant et après la crise sanitaire, rappelons que l’humain doit passer avant l’argent, avant la machine, avant la circulation des marchandises et des données.




29 mars 2020


Philosophie de la panique


Vous connaissez ces supposés tests philosophiques ou études de morale ou d’éthique dans lesquels ou vous met devant un choix absurde ?

Par exemple, on vous soumet le cas suivant : vous programmez un métro sans conducteur et vous devez prévoir le cas où l’accélérateur s’emballe et le système de freinage est inopérant. Il y a devant le métro deux voies possibles : droit devant, il y a trois travailleurs sur la voie et, sur la voie de gauche, il y a une femme. Quel choix programmeriez-vous pour ce métro ?

Si vous répondez que vous choisissez la voie de gauche parce que ça fait moins de mort, on vous dira ensuite que la femme est enceinte. Est-ce que vous garderiez le même choix ?

Ma réaction devant ces supposées questions d’éthique est toujours la même. Coudon, si t’es capable de programmer ton métro pour qu’il choisisse telle ou telle voie selon le nombre de personnes qui se trouvent sur la voie, comment ça se fait que t’es pas capable de le programmer pour que le système de freinage tombe pas en panne ? Pourquoi t’es pas capable de l’équiper d’un freinage d’urgence, ou même de deux tant qu’à faire ?

La vraie question qu’il faut se poser, c’est quoi faire pour éviter de se trouver dans de telles situations. On ne gagne rien à essayer d’abstraire des situations indécidables pour lesquelles la panique risque d’entrer en ligne de compte. Il faut reculer d’un pas plutôt que de répondre à des questions absurdes, car en aucun cas l’abstraction ne peut garantir ce qui se passera dans le concret.

Personne ne veut être mis devant le choix de Sophie*, et ça ne sert à rien de se demander ce qu’on aurait fait à sa place. La vraie question qu’il faut se poser, c’est comment faire pour éviter que les Nazis prennent le pouvoir.


*Le choix de Sophie réfère à un film dans lequel une mère, Sophie, est obligée par des Nazis de choisir lequel de ses deux enfants survivra.




21 mars 2020


De la rhétorique martiale


Le discours guerrier et le vocabulaire militaire sont-ils appropriés à la situation que nous vivons ? Devrions-nous nous comporter comme si nous étions en guerre ? Certes, nous sommes en situation de crise, mais de guerre ?

Quand il y a guerre, on fait tourner les usines à fond pour fournir du matériel destiné à tuer des gens et aussi, accessoirement, du matériel médical pour soigner les blessés. Dans le cas qui nous occupe, on devrait surtout fabriquer des outils de santé et aucun matériel destiné à tuer.

En temps de guerre, on identifie un ennemi qui a une stratégie et des objectifs connus ou à découvrir. Un virus n’a qu’un seul objectif : se reproduire. Ses stratégies sont étudiables par la science et on peut parler de lui sur les ondes sans crainte qu’il se serve de nos connaissances pour déjouer nos tactiques.

Quand c’est la guerre, il y a un front ou des poches de guérilla. Les militaires essaient de s’y attaquer et, en principe, les civils sont protégés par les différentes conventions internationales. Les virus ne signent aucune convention internationale.

En situation de guerre, le confinement vise à éviter les tirs ennemis ou la rébellion contre l’ordre établi. Ici, il devrait viser la réduction des contacts qui entraînent la propagation du virus. En principe, on ne se sert pas de ce prétexte pour se glorifier sur son blogue en écrivant son « Journal de confinement » dans un état irréel et obligé de farniente luxueux retiré dans sa grande maison de campagne.

Dans un état de guerre déclarée, ni les personnes ni les marchandises ne circulent (normalement) entre les États ennemis. Ici, il n’y a pas en principe d’États ennemis, mais aucun·e citoyen·ne ne circule entre les États alliés alors que les marchandises, elles, ont la voie libre. En fait, le coronavirus est en train de réaliser le fantasme de la frange cybernétique de l’économie néolibérale : la libre circulation des marchandises et l’immobilité des personnes pour ne pas gêner les flux de biens.

Un État en guerre promulgue des lois spéciales qui restreignent les libertés et sanctionnent les ennemis du régime. Ici, l’État a fait des recommandations, mais songe peut-être à appliquer des sanctions le cas échéant. Mais s’agit-il de s’attaquer aux ennemis du régime ? La question mérite d’être étudiée.

L’effort de guerre nécessite des investissements publics colossaux. Dans le cas qui nous occupe, on a consenti des sommes importantes faisant peser sur le retour à la normale le poids éventuel de ponctions qui risquent d’affecter encore et toujours les travailleuses·travailleurs. Pourtant, pour trouver des ressources financières immenses, il suffirait d’appliquer les lois en vigueur et d’aller chercher les fonds cachés illégalement dans les paradis fiscaux. Le Conseil des Canadiens estimait il y a quelques années qu’on y avait dissimulé 800 milliards de dollars. Ce serait étonnant que la somme ait diminué depuis.

La consommation des citoyen·nes soumis·es au régime guerrier est régulée par des bons de rationnement. Ce n’est pas encore le cas. Peut-être cela calmerait-il les ardeurs des barbares qui vandalisent les étagères des différents marchés d’alimentation et sèment la pagaille partout où ils passent.

La question mérite ici un petit détour anecdotique : faire son épicerie est devenu une expérience particulièrement éprouvante lorsqu’il s’agit de côtoyer des clientes·clients grossiers qui rudoient les employé·e·s d’épicerie, engueulent les caissières et bousculent les autres consommatrices·consommateurs. On a parfois l’impression de tomber dans un combat de chiens. C’est véritablement affligeant de voir l’état de détresse de ces personnes sous-payées et qui travaillent pour nous nourrir. Au lieu de recevoir les remerciements qu’elles méritent, elles se font traiter comme des moins que rien et subissent des agressions verbales allant jusqu’aux menaces. J’ai beaucoup d’admiration pour leur courage et leur abnégation.

Finalement, la guerre fait appel à des attitudes considérées comme masculines et viriles : l’agressivité, la force et la violence. Or, je préfère comme Maxime Combes s’y exerce dans un article intitulé « Non, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en pandémie. Et c’est bien assez », publié d’abord dans BastaMag le 18 mars dernier, puis dans Médiapart le 20 mars, tenir des propos plus humanistes. La réaction et la mobilisation nécessaires pour faire face à une pandémie font appel à des vertus considérées comme féminines (mais que les hommes possèdent bien sûr et sont capables de mettre en actes) : la précaution, le soin, l’attention, la solidarité, l’empathie, la sympathie et le dévouement.




14 mars 2020


Le virus Bêta


Si elle était notre contemporaine, Mary Travers, cette grande chanteuse populaire connue sous le nom de la Bolduc comme on dira « la Callas », nous ferait très certainement une chanson sur le thème du coronavirus Covid-19 en nous en énumérant toutes les conséquences farfelues et contradictoires dans la société.

Ce que je remarque, pour ma part, c’est qu’il est accompagné d’un autre virus beaucoup plus contagieux, et qui rend bête. Cet autre virus empêche de tenir des raisonnements complets, de sorte que certains gouvernants songent à interdire la venue d’avions en provenance de pays donnés sans se rendre compte que cela ne sert de rien si on n’interdit pas en même temps ceux qui s’y rendent, car dans une liaison aérienne entre deux villes, il y a nécessairement aller-retour, donc que les gens qui partent pour là-bas, doivent bien en revenir et que ce n’est pas parce que ce sont des nationaux qu’ils sont moins à risque.

Ce virus conduit un président à traiter le coronavirus de « virus étranger », parce que la menace vient toujours de l’extérieur et des « vilains étrangers ». Ça me rappelle Agatha Christie, qui se moquait gentiment, dans ses Hercule Poirot, de la classe aristocratique dont elle a fait partie par son deuxième mariage. Chaque fois qu’on parlait de meurtre ou de crimes financiers, elle faisait s’exclamer par l’un ou l’autre des personnages guindés : « Pas ici, nous sommes en Angleterre ! » ou « C’est sûrement un étranger. » Remplacez l’Angleterre par les States et vous serez d’actualité.

Ce virus fait en sorte que les commentateurs sportifs vous annoncent qu’ils n’ont rien à dire au sujet des compétitions sportives, vu qu’elles sont toutes annulées, et qu’ils prennent cinq bonnes minutes pour vous le dire.

Le virus Bêta entraîne la boulimie du papier hygiénique. Une sorte d’appétit furieux dont j’ai entendu parler il y a une dizaine de jours sur les ondes de la BBC World Service dans une émission provenant d’Australie, où l’on expliquait que la denrée qui disparaissait le plus vite des tablettes en cas de panique était le papier de toilette.

À toutes les personnes friandes et fanatiques de cet objet fétiche, je recommande fortement la lecture du chapitre XIII de la Vie très horrificque du grand Gargantua, père de Pantagruel par le facétieux Rabelais, lequel chapitre est consacré à l’invention du meilleur et plus voluptueux instrument propre à torcher ce que vous savez.

Ce virus obscurcit l’esprit au point de pousser des acheteurs à remplir leur immense panier de bouteilles d’eau comme si la ville allait fermer les robinets demain matin, à vider les étalages de pain industriel et de farine, comme si la famine nous menaçait et comme si chacun se mettrait tout à coup à cuire son pain alors qu’on n’est même pas capable de se faire un riz aux légumes et qu’on commande son repas à l’aide d’une application sur un téléphone aussi intelligent que soi-même.

Bien sûr que je comprends qu’on puisse avoir peur, même si l’on sait que c’est l’achat désordonné qui cause la pénurie dont on cherche pourtant à se prémunir. Bien sûr que je sais que certaines personnes souffrent d’angoisse et cherchent le réconfort dans des comportements obsessifs-compulsifs. Bien sûr que je sais que le capitalisme nous a transformés en machines consommatrices qui ne connaissent d’autre façon d’affirmer leur existence que par l’acte d’acheter.

Je sais aussi que, de la même façon que le vote ne relève pas la plupart du temps d’un choix rationnel, mais d’un investissement libidinal (lire à ce sujet mon billet du 4 avril 2011), la réaction consommatrice à la peur de voir son mode de vie bouleversé induit une régression à un stade qui d’un point de vue psychologique est bien antérieur au stade de la pensée logique.

Cela illustre sur le plan individuel la thèse de Corinne Dupré (lire Cannibalisme et Capitalisme) selon qui le capitalisme a fait régresser la société au stade oral, où tout passe par la bouche, ce qui conduit à un rapport au monde qui se réalise par la dévoration.

Pour compléter l’exploration thématique, si vous avez le goût de vous défouler en dansant sur un rock des années 70, je vous conseille Meat City de John Lennon, dans laquelle chanson les gens se vautrent dans le poulet frit comme s’ils devaient mourir le lendemain. En prime, pour boucler la boucle avec notre sujet, l’histoire se termine en Chine.




11 mars 2020


Changer d’heure n’allonge pas la durée d’ensoleillement


Dans la nuit de samedi à dimanche de la fin de semaine dernière, l’Amérique du Nord, à l’exception de la Saskatchewan, est passée à l’heure d’été. On a beau éplucher les sites qui prétendent expliquer la raison de cette heure de sommeil perdue (qu’on rattrape bien sûr en automne), on ne trouve rien d’autre que des professions de foi et des pétitions de principe selon lesquelles on économiserait des centaines de millions de dollars grâce à la prolongation de l’ensoleillement.

Or, pour donner un fondement à cet enthousiasme, on devrait au moins en faire une démonstration quelque part. Pourtant, il n’y a rien d’autre qu’une affirmation dogmatique illustrée d’aucun exemple. Votre cousin « Jos Connaissant » vous assénera peut-être son gros bon sens en disant : « Ben voyons donc ! C’est clair que si on a une heure de soleil de plus dans la journée, ça coûte moins cher de chauffage pi d’éclairage. » Le problème dans l’absence de raisonnement de votre cousin, c’est qu’il n’y a pas d’heure de plus d’ensoleillement. Le chauffage et l’éclairage que vous épargnez le soir, vous devez le fournir le matin. Le soleil, la lumière et la chaleur qu’il diffuse ne changent pas autrement que selon le cycle normal. Vous ne tromperez pas le soleil en changeant d’heure, pas plus que d’afficher le calendrier du mois passé ne vous fera rajeunir.

On n’économise aucun chauffage et aucun éclairage puisque la durée des jours suit son cours normal. Les usines qui peuvent fermer une heure plus tard le soir doivent ouvrir une heure plus tard le matin si elles ne veulent pas éclairer davantage. Et si elles attendent au plus fort de l’été pour ouvrir plus longtemps, que l’heure soit avancée ou pas, elles peuvent étaler leurs heures de production en suivant le soleil sans qu’il soit besoin pour ça de changer l’heure.

Pour ce qui est du chauffage, je l’arrête le premier mai quand il fait beau et chaud, plus tard quand il fait trop froid, parfois plus tôt comme en 2012 (printemps très hâtif et social en plus), mais ne me dites pas que vous coupez le chauffage la nuit en mars et en avril parce que vous avez du soleil une heure de plus en soirée.

L’heure de lumière de plus que les employé·e·s de bureau apprécient en sortant du travail est une heure de noirceur de plus que doivent endurer le matin les ouvrières et les ouvriers qui se lèvent à cinq heures pour aller s’esquinter dans leurs shops. Et c’est sans compter les banlieusardes·banlieusards qui sont de plus en plus nombreux à se lever à quatre heures.

L’éclairage des rues et des voies publiques ne change pas non plus puisqu’il doit suivre (et le fait normalement de façon automatique) l’intensité de l’ensoleillement.

Il ne reste plus que les ménages qui allument leurs lumières une heure plus tard le soir pour profiter d’une économie. Il faudra donc calculer l’économie que représente une heure de moins d’éclairage pour un ménage multipliée par le nombre de ménages dont aucun membre ne se lève avant le soleil et aucun membre ne se couche plus tard que d’habitude au prétexte justement que les « journées sont plus longues ». C’est le genre de démonstration qu’on devrait fournir plutôt que de s’ébaubir béatement devant la magie économique comme si sauter immédiatement sur la page préférée de son agenda pouvait devancer nos vacances.




2 mars 2020


Un candidat pas nécessairement drôle


L’humoriste Guy Nantel s’est porté candidat à la chefferie du Parti québécois. Certaines personnes s’en amusent, d’autres s’en réjouissent. Ce qui importe n’est-il pas ce que le candidat propose et comment il entend agir ?

Dans une interview du midi à la radio d’Ici Première (émission Midi Info du 13 février 2020 avec Michel C. Auger), il s’est montré raisonnable, bon argumentateur, conscient de sa méconnaissance de plusieurs dossiers et ouvert aux suggestions. Toutefois, certains aspects de son comportement et de sa campagne laissent songeur.

Le 27 février dernier, sur le réseau Twitter, Xavier Camus, bien connu pour débusquer les partisans de l’extrême droite, signale que l’un des recruteurs de l’équipe Nantel a des accointances avec la fachosphère. La réponse du candidat a été de dire que s’il y a un « niochon » parmi ses 300 bénévoles qui approuve Xavier Camus, ce n’est pas une raison pour le juger et qu’il a droit à l’erreur. C’est une étrange réaction. Ne fallait-il pas vérifier le véritable statut du personnage en question ? S’il renie ses alliances ou opinions extrémistes ou s’il les confirme ?

Quelqu’un a demandé à monsieur Nantel pourquoi il était agressif envers Xavier Camus. La réponse fut que c’était pour montrer qu’il n’en avait pas peur. Mais pourquoi avoir peur de quelqu’un qui dénonce l’extrême droite ? On peut ne pas apprécier Camus et sa façon de traquer les éléments fascistes, mais de là à dire que c’est quelqu’un qui pourrait faire peur...

Ce qui inquiète pourtant, et l’on est en droit de s’étonner qu’aucun commentateur politique n’ait relevé la chose, c’est le slogan qu’on retrouve sur le compte Twitter et sur la page Facebook de monsieur Nantel : « Parce que les DROITS de l’homme ne devraient s’appliquer qu’aux hommes DROITS. »

Signalons d’abord que, pour un candidat qui se revendique des valeurs québécoises, dont l’égalité entre les hommes et les femmes, la formulation de ce slogan fait bon marché de l’évolution du Québec depuis que Simonne Monnet-Chartrand est passée par la Ligue des droits et qu’on y parle des droits de la personne. D’ailleurs la Charte québécoise s’intitule bien Charte des droits et libertés de la personne depuis le début en 1976 et il en est de même au niveau fédéral.

Ensuite que veut-on dire si on réserve les droits aux personnes droites ? On sait d’abord que les démocraties les plus évoluées reconnaissent que certains droits et libertés peuvent être retirés selon la volonté générale exprimée par les lois si un crime ou bien un délit est commis, mais au Québec, au Canada et dans les pays où la peine de mort a été abolie, on reconnaît que même les pires criminels ne peuvent être privés de certains droits inaliénables comme le droit à la vie, à la dignité et à la santé.

Maintenant, qui décide que certaines personnes ayant commis un crime ou un délit se voient retirer certains droits ? La Loi ne remplit-elle pas déjà cet office ? Si oui, ce slogan est inutile. Sinon, quels seront ces nouveaux critères qui permettront de priver des citoyen·ne·s de leurs droits ? Ces critères seront-ils génériques ? On exclura des personnes à cause de leur appartenance à un groupe ou à une minorité ? Ces critères seront-ils individuels ? On exclura des personnes qui n’ont commis aucun crime ni aucun délit, mais qui ont une pensée ou un comportement qui dérangent ? Et qui possédera le mètre nécessaire à jauger la droiture des personnes dont les droits sont ainsi restreints ? Un groupe de sages ? Un premier ministre ?

Dès qu’on fait partie d’une minorité, on peut estimer qu’on n’est pas nécessairement « droit » aux yeux d’une majorité. Un défenseur des droits des francophones devrait se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps dans les pays anglo-saxons on estimait que les « papistes » ne pouvaient pas être fiables. Nous ne serions pas plus brillants si nous renversions les rôles.

De même, dans notre belle province, Duplessis n’accordait pas grande valeur aux Témoins de Jéhovah, aux syndicalistes, aux communistes. Je ne peux m’empêcher de penser que lorsque j’étais adolescent j’avais toutes les caractéristiques de quelqu’un qui n’est pas droit : athée, homosexuel, indépendantiste, vaguement anarchiste, partisan du droit à l’avortement et des contestations étudiantes. Et si vous avez bien lu mon billet du 21 février dernier, vous savez que « je », c’est tout aussi bien « vous ».

Les droits humains s’appliquent à tout le monde et leur restriction strictement encadrée ne peut être que le résultat d’un bris du contrat social constaté d’après des procédures juridiques rigoureuses et non sujette à l’évaluation d’une quelconque rectitude morale sous l’autorité d’on ne sait quelle instance.




21 février 2020


Indifférence, empathie, sympathie


Avoir le réflexe de se demander comment l’autre se sent, essayer de ressentir ce que peuvent éprouver les personnes qui ne partagent pas notre condition n’est pas chose aisée dans le cadre d’une société intensément individualiste. L’hégémonie culturelle ne promeut que la réussite personnelle sans aucun égard pour les laissés-pour-compte puisqu’il est de leur « responsabilité individuelle » de s’en sortir.

Je dois avouer qu’à moins de prendre bien du recul, ce que notre mode de vie hyper-réactif déconseille fortement, il est bien difficile de se mettre à la place des autres quand on prend des décisions ou quand on interagit. D’ailleurs « se mettre à la place » suffit-il pour bien saisir les enjeux ?

J’aurai facilement tendance à me demander ce que je ferais si j’étais à la place de Sophie, mais si je veux bien savoir de quoi je parle, ne devrais-je pas aussi me demander ce que Sophie ferait si elle était à la place de Sophie ? Après tout, je n’ai peut-être pas vécu ce qu’elle a vécu, je n’ai peut-être pas les mêmes motivations ni les mêmes objectifs ? Peut-être aussi que les motivations et les objectifs n’ont rien à y voir et qu’il s’agit plutôt de s’adapter à des contraintes que je ne connais pas, qu’il m’est impossible de connaître.

Et si même, disposant de toutes ces connaissances si utiles à la compréhension des dispositions de Sophie, je n’ai pas la même sensibilité, serai-je en mesure de manifester la sympathie qui rendrait nos relations plus harmonieuses ?

Outre les cas qui sont faciles à trancher, par exemple que je ne peux pas partager le sentiment qu’il faudrait bastonner toutes les personnes qui contestent l’autorité, il y a pléthore de cas chaque jour où renvoyer l’autre à sa turpitude est plus facile que d’expérimenter le sentiment de désolation qui l’assaille. Qu’est-ce qui crie vraiment derrière le courriel, le tweet ou le texto rageur dont je ne vois que l’écume ?

Car il s’agit bien de quoi et non de qui : quelle névralgie lancinante ? quelle frustration ? quel besoin inassouvi ? quelle blessure secrète ? quelle trahison impardonnée ? quel outrage mal encaissé ? quelle injustice jamais réparée ? quelle solitude mal vécue ? quelle condition socio-économique imposée ?

L’illusion individualiste conduira certains lecteurs·lectrices à voir dans cette réflexion des interrogations qui ne concernent que son auteur, c’est-à-dire l’entité corporelle qui signe je. Pourtant, je me rappelle bien l’ancien professeur de poétique, monsieur Lamontagne, qui nous a introduits à la théorie des embrayeurs du linguiste Émile Benveniste selon laquelle les pronoms personnels, dans certains contextes, peuvent désigner, peu importe leur forme, toute autre personne à commencer par la personne qui lit.

Je est un autre qui semble si surréaliste à beaucoup est très souvent d’une banalité évidente. Le je qui écrit n’est déjà plus le je qui lui survit quelque temps plus tard et le je qui réfléchit a la plupart du temps vocation à être « nous, vous, elles·ils ». Le je incarne toutes les instances qui sont capables de dire « je ». C’est sans doute ce que Blaise Pascal n’avait pas su deviner quand il accusait Montaigne de trop parler au je.

C’est peut-être cela que je devrais me rappeler chaque fois que j’oublie de me mettre à la place de Sophie (qui, elle aussi en passant, s’appelle tout aussi bien Louis, Naïma, Kim, Kiko, Mamadou que Sean) ou de me demander ce que je ferais à sa place, ou mieux encore ce qu’elle ferait à sa place.




10 février 2020


Très courte fantaisie bucolique sur un segment de la ligne verte du métro montréalais


À son Assomption, la vachette accoucha d’un joli Viau. Très en forme, elle croyait avoir un Pie-IX et se sentait Joliette. Elle alla s’abreuver au Préfontaine. Faut dire qu’elle avait tout un Frontenac et qu’elle était brillante avec ça, une vraie tête à Papineau. Elle ne se Beaudry pas des obstacles.




27 janvier 2020


Le recyclage victime du capitalisme


Je ne sais pas, mais il me semble que quand nous pensions recyclage, nous les pauvres citoyen·ne·s lambda si bêtes, nous croyions qu’il s’agissait de prendre des objets déjà utilisés, d’en extraire la matière ré-utilisable et de s’en servir pour refaire en partie le même objet, c’est-à-dire faire contribuer le verre à produire d’autres objets en verre, le papier pour faire d’autres objets en papier, le métal pour faire d’autres objets en métal. Et, si on recycle, ça veut dire qu’on fait le cycle complet, non ?

Mais que faisons-nous au juste ? Nous mettons des objets dans des bacs, de gros camions les apportent dans des centres de tri où l’on met le résultat de ce tri dans des conteneurs qu’on envoie par camion ou par train vers des bateaux qui leur font faire le tour du monde pour être enfouis ou brûlés ou recyclés, qu’en savons-nous ? Alors, faisons-nous du recyclage ? Ça ressemble plutôt à du tri de déchets suivi de vente de déchets.

Je pose des questions. Je ne connais pas nécessairement les réponses, mais si nous nous mettons à plusieurs à réfléchir, peut-être trouverons-nous le moyen de faire vraiment du recyclage, c’est-à-dire à réaliser le cycle complet dans notre pays ?

Soumettre les déchets aux aléas du marché, est-ce bien écologique ? Leur faire faire le tour du monde en camions, trains, puis bateaux, est-ce bien écologique ?

Les solutions seront coûteuses, trop coûteuses ? La transition écologique n’implique-t-elle pas justement d’accepter certains coûts économiques pour éviter des catastrophes sanitaires ou écologiques ? En tout cas, la chose la plus coûteuse de toutes, c’est bien le capitalisme.




19 janvier 2020


Son nom est personne


Ça fait déjà plus de 22 ans que je m’étais juré de lire Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa. Un mien collègue en avait fait le sujet d’une communication à l’occasion d’un colloque sur l’usage du nom en littérature. De mon côté, je proposais une réflexion sur le faux qui permettait de dire le vrai.

Pessoa était une matière rêvée pour la présentation du camarade chercheur. En effet, il avait multiplié les faux noms d’auteur pour un grand nombre de ses œuvres. Ces auteurs, il les appelait ses hétéronymes. Ainsi, l’auteur du Livre de l’intranquillité était Bernardo Soares. À chacun de ses hétéronymes, il inventait une description et une vie. Ce qui est remarquable, c’est que ce livre-là n’était pas composé dans un ensemble parfait, mais plutôt constitué de plusieurs fragments qu’il conservait dans une malle avec quantité d’autres manuscrits de quantité d’autres de ses auteurs inventés.

Mon collègue lui-même, que j’avais trouvé fort sympathique, s’était bricolé un nom d’emprunt pour les besoins de la cause et ne nous avait révélé sa véritable identité qu’à la fin du colloque. C’était assez habile de sa part. Le plus drôle, c’est que je ne me souviens plus de son vrai nom, seulement de son faux prénom, Francis. Rien d’autre, sinon bien sûr son visage rond et souriant.

Toujours est-il que c’est maintenant, deux décennies plus tard, que je lis cet étrange livre fait de réflexions, de brèves séquences, de scènes anodines et banales, qui prennent la dimension poétique envahissante que seules les trivialités peuvent arborer quand elles sont soigneusement éviscérées. Et je me vois à sa place, je deviens Bernardo Soares dans son petit bureau alignant ses chiffres sur les lignes et dans les colonnes bien rangées de son Grand Livre de comptabilité.

Je me pose à la fenêtre, et je ressens comme lui l’air ou l’humidité. Je regarde la basse-ville de Lisbonne non pas à côté de lui, ni derrière lui, mais par ses yeux, par son souffle même. Si je voyage si aisément dans ses rêveries autant que dans sa pénétration du réel quotidien et terne, dont il fait sa délectation, je n’arrive pas à partager son indifférence envers l’engagement collectif, car Soares est tout entier prisonnier de son entité psychique. S’il sait que le monde extérieur existe indépendamment de lui et qu’il disparaîtra sans le bouleverser, il ressent aussi profondément que son expérience est enclose dans sa perception, qu’elle se terminera avec elle.

Cela fait de la pratique soarienne une exploration toute personnelle, sinon personnaliste. Il faut dire que le patronyme du Fernando, Pessoa, signifie « personne », non pas au sens de « aucune personne », mais bien dans celui de « quelqu’un », ce qui fait de lui une véritable singularité. On pourrait dire de ce livre, tout tourné sur les paradoxes de l’existence (tout comme sa poésie), qui navigue entre l’être et le néant, les essaie et les combine, qu’il est une sorte de plante zen orientale qui a crû isolément dans un terreau occidental.




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