Francis Lagacé

LE BILLET DE FRANCIS LAGACÉ




Plus ou moins aux dix jours, et quand je ne suis pas en vacances, je propose une
réflexion sur un sujet politique, social, philosophique, culturel ou d'actualité.

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29 novembre 2021

Société de consommation, société de violence


Les personnes de ma connaissance qui travaillent dans le commerce ont remarqué, depuis la pandémie, une accélération d’un phénomène déjà notable auparavant : celui de la violence de plus en plus grande des interpellations et réactions des client·e·s. On voit partout affiché tant dans les services publics que dans les établissements commerciaux : « Nous traitons tout le monde équitablement ; la violence ne sera pas tolérée. »

La frustration étant de plus en plus grande, les débordements s’en suivent.

Ce n’est pas par hasard que j’ai inclus les services publics dans le lot des commerces. Depuis longtemps déjà, le public a adopté la fameuse « approche client », qui déshumanise tous les rapports et transforme la relation avec les usagers en « prestation de services », assimilant ainsi toute interaction à une transaction commerciale.

Dans le commerce même, on est passé de « Le client est roi » à « Le client n’est qu’un cochon de payant, qui veut avoir l’impression de payer moins cher. » On en arrive donc à une série d’opérations de laquelle toute préoccupation de qualité véritable, sauf celle qui se mesure, donc qui n’est pas de la qualité, est absolument évacuée.

La frustration est grande chez les malheureux client·e·s qui n’ont jamais affaire à qui que ce soit de responsable et qui reçoivent toujours comme réponse qu’il faut effectuer un acte consommatoire supplémentaire.

Nombre d’entreprises commerciales se prennent pour des forteresses inexpugnables à laquelle il est impossible de s’adresser par courriel, après avoir attendu des heures au téléphone pour aboutir sur une pauvre préposée dénuée de tout pouvoir sur les activités de la compagnie. C’est cette dernière personne sur qui, hélas, se déverse la rage des chaland·e·s exaspéré·e·s par la nonchalance absolue des magasins, banques, assurances, compagnies de crédit et autres agences de communication, y compris certains ministères, dont l’entreprise privée est le modèle.

Quand ces officines vous envoient des réponses qui prouvent à l’évidence qu’elles ne lisent même pas votre courrier (par exemple quand on se fait dire « Merci pour le renouvellement de votre confiance », alors qu’on sollicite la résiliation d’un contrat), il faut être bâti drôlement solide pour arriver à trouver la patience de dénicher dans le dédale des chausse-trapes qu’on dresse devant nous la bonne porte où frapper. J’ai souvent dû fouiller dans le registre des entreprises pour identifier des propriétaires d’entreprises à qui remettre sous le nez leurs responsabilités.

L’immense majorité résignée finit par endurer et laisser filer jusqu’à ce qu’un plomb saute. C’est alors le quidam qui est considéré comme une personne incapable de maîtriser sa colère, comme les travailleuses et travailleurs rendu·e·s cinglé·e·s par leurs conditions de travail sont diagnostiqué·e·s sous l’étiquette accusatrice de « troubles de l’adaptation ».

Notre société de consommation est productrice de violence, mais on s’attaque encore au symptôme, la détresse des individus, plutôt qu’à la cause : l’irresponsabilité des entreprises et de leurs procédures.

De nombreuses solutions sont à notre portée. On pourrait commencer par exiger que toute entreprise indique sur son site web l’adresse postale, téléphonique et électronique de son siège social avec le nom des personnes ultimement en charge (pdg, secrétariat, service à la clientèle, ombudsman le cas échéant). Cette pratique existe en France.

On pourrait aussi exiger que les entreprises assurent une réponse par une personne réelle, non un robot ou un algorithme aux courriels, appels téléphoniques et lettres.

On devrait d’ailleurs redonner des dents à l’Office de la protection du consommateur, lequel est devenu un toutou qui se cache sous le canapé pour lécher les pantoufles du commerçant.

Pour ce qui est des services gouvernementaux, une réforme importante, dont la description demanderait beaucoup plus d’espace que n’en peut offrir un billet, devra replacer la citoyenne·le citoyen et l’humanisme au cœur de toute démarche, qu’on cesse de traiter des cas, mais qu’on interagisse avec des personnes.





23 novembre 2021

La meilleure partie de vous


Moi, c’est votre plus bel organe qui m’intéresse. C’est celui qui est le plus facile à exciter. Vous ne pouvez voir le mien comme je ne peux examiner le vôtre mais quand je le sais au travail, rien ne me satisfait davantage. Sans lui, vous ne seriez pas là, à me lire. De toutes les fonctions, les siennes sont les plus intéressantes ; celle du plaisir n’est pas la moindre.

Ce serait dangereux de le toucher, même si derrière son enveloppe, on voudrait observer son fonctionnement.

Les comparaisons enfantines comme « Le mien est plus gros que le tien » n’ont nullement leur place ici. Ce qui compte, c’est l’habileté avec laquelle chacun se sert du sien. Le plus tôt nous avons appris à utiliser le nôtre, les plus fortunés nous sommes. Qu’il soit jeune ou vieux, sollicitez-le fréquemment. Il a aussi besoin d’exercices réguliers.

Les personnes qui refusent de nous faire partager ses bienfaits sont de celles qui privent les autres comme elles-mêmes de richesses et de joies inestimables.

Chaque organe a ses avantages. Ceux du foie sont indispensables, ceux du cœur irremplaçables, mais les siens ajoutent un sens aux leurs.

Oui, il est parfois dommage que nous ne puissions le contempler à l’ouvrage. Voir y arriver le sang, source d’oxygène et de vie ; l’admirer transmettre des impulsions électriques partout, assister au déclic qu’il produit soudainement…

Vous avez votre idée sur la meilleure façon de profiter du vôtre, mais surtout ne vous gênez pas pour varier ses activités. Sa liberté, c’est la vôtre. Mettez-vous en contact avec celui des autres. Allez-y, montrez-leur ce que vous savez faire ! Oralement, ou autrement, faites connaître vos découvertes et idées.

Votre plus bel organe, personne ne doit vous empêcher de vous en servir le plus souvent possible, des manières les plus diverses et les plus originales. Il est celui sans lequel la beauté n’existe pas ; c’est celui qui enrichit votre vie et celle des autres ; c’est le seul à connaître tous les sens sans être lui-même sensible. Il a toujours besoin d’oxygène même s’il n’est pas à l’air libre ; il se nourrit de sucres même quand il les trouve dans des nourritures salées ; c’est celui qui fait de vous ce que vous êtes. Il est cause et raison de vos études comme des miennes. Il me restera invisible : je ne suis pas chirurgien et je ne vous souhaite aucun problème de santé ; mais c’est vrai, rien n’est plus beau qu’un cerveau en pleine action.

Ce billet a d’abord servi de texte d’illustration pour l’emploi et l’analyse des pronoms possessifs et démonstratifs dans mon Manuel d’exercices pour une analyse grammaticale accessible paru aux éditions du Méridien, « Cursus universitaire », en l’année 2000.





19 novembre 2021

Communiquons


C’est à 18 heures 45 que Marie-Ève rentre fourbue du bureau. Elle y a passé la dernière heure à tout nettoyer, covid oblige. Aux bruits de son arrivée, François-Philippe lève les yeux de son ordinateur et la gratifie de signes impérieux ; elle doit faire silence, il est encore en réunion de télétravail.

En ouvrant le frigo, la conjointe constate qu’évidemment, le conjoint n’a rien acheté pour le repas du soir, même s’il avait promis de passer à l’épicerie en après-midi. Déboule tout à coup dans la pièce Sophie-Alice, l’ado surexcitée, qui démolit presque le congélateur à la recherche de pizzas pochettes apparemment évadées vers un autre univers.

Cette dernière marmonne des formules mystérieuses et incompréhensibles pour qui a plus de 30 ans pendant que Marie-Ève pitonne son cellulaire, histoire de commander trois repas cuisinés en s’inspirant de ceux qui avaient été achetés la veille à la suite de trois quarts d’heure de discussion sur leur forme et leur composition.

L’ado regagne sa chambre sans parler, mais en faisant comme si ses pieds pesaient deux tonnes. François-Philippe ferme violemment la porte de la chambre conjugale où il s’est réfugié avec le laptop, et Marie-Ève s’affale sur le canapé pour consulter ses derniers messages.

Une heure et demie plus tard, quand ça sonne à la porte, c’est évidemment Marie-Ève qui doit quitter son canapé, téléphone à la main pour recevoir la livraison, qu’elle dépose sur la table de cuisine en soupirant. Un cri semblable à ceux qui devaient résonner autrefois quand le chasseur avait abattu un mammouth fait vibrer la maison pour prévenir les deux autres membres du clan que la pitance est arrivée.

François-Philippe se réjouit, car il vient de mettre fin abruptement à son rôle dans l’interminable réunion. Il se précipite sur sa chaise et déballe la bouffe tout en allumant le téléphone qui sort lestement de sa poche où il avait dû se tapir depuis le début de l’après-midi. Marie-Ève mange debout tout en pitonnant frénétiquement alors qu’émerge d’un coin obscur une Sophie-Alice vite renversée par une attaque de la table, le cellulaire bloquant la plus grande partie de son champ de vision. Elle reste assise sur le plancher de la cuisine, et son père fait glisser vers elle la boîte restante.

On pourrait intituler ce tableau Portrait d’une agape familiale.





5 novembre 2021

Ça arrive aux hommes


En 1997, le sociologue Michel Dorais publiait un essai intitulé Ça arrive aussi aux garçons. Dans cet ouvrage, il étudiait les impacts des abus sexuels subis par les jeunes de sexe masculin. Au vu de l’affaire Salvail et d’autres cas qui ont été révélés par la suite, le public sait maintenant que ça arrive également à des hommes. Et si je reprends ici ce titre, c’est pour bien marquer que nul n’est à l’abri de ce phénomène qui, comme je le dis depuis toujours, est d’abord, et avant même d’être un abus sexuel, un abus de pouvoir. (Voir à ce sujet le billet en même temps lettre ouverte du 27 janvier 2018 Des hommes appuient #EtMaintenant.)

Le hockeyeur Kyle Beach a révélé avoir été, il y a de cela 10 ans, victime d’une agression sexuelle par son entraîneur vidéo, Brad Aldrich. Torturé par la honte et la culpabilité que ne manque pas de transférer sur lui son abuseur, se sentant abandonné de tous, il n’avait pas osé en parler publiquement. Pourtant, il s’était plaint à la direction de l’équipe de hockey. Celle-ci n’a rien fait pour sanctionner le prédateur ni pour éviter qu’une telle situation se reproduise. Elle a préféré regarder ailleurs.

On raconte même que des rumeurs ont circulé dans les vestiaires sur la victime et qu’on en rigolait plutôt que de faire preuve de compassion. C’est une illustration flagrante de la culture de masculinité toxique qui valorise la domination plutôt que l’empathie.

Il importe de comprendre que ni la force physique, ni l’assurance personnelle, ni aucun comportement spécial de la victime ne la protègent vraiment, car les abuseurs manipulent, se servent de leur autorité, de leur rôle dans la famille, de leur statut social, de leur notoriété, de leur popularité, de leur richesse, de leur influence, de tous les moyens à leur disposition pour arriver à leurs fins.

Si on arrive à comprendre qu’un homme peut être la proie de tels abuseurs, on devrait enfin se rendre compte qu’il faut arrêter de blâmer les victimes. Comprendra-t-on qu’il faut cesser de dire aux femmes comment s’habiller ou se comporter, qu’il faut cesser de leur suggérer quoi dire ou quoi faire alors que le problème réside chez l’abuseur ?

Maintenant qu’un joueur de hockey professionnel a osé parler, a ouvert la trappe du côté sombre de ce monde pas toujours glorieux, on peut s’attendre à ce que d’autres sportifs, que ce soit dans ce sport-là ou dans les autres, révèlent ces secrets inavouables, car les jeux de pouvoir qui s’y exercent aboutissent aussi aux abus sexuels.

Je suis prêt à parier qu’il y a de nombreux autres cas ; il est moins certain qu’on osera les dénoncer, mais en tout cas, la brèche est ouverte.





26 octobre 2021

Retrouvez votre sens


Quand une personne perdait contact avec la réalité, autrefois on lui disait : « Reprenez vos sens ». Les vieux de mon entourage, y compris mon paternel, prononçaient d’ailleurs [sã] (prononcé comme « san »). Le sens, les sens, sont essentiels aux liens avec ce qui nous entoure.

La même injonction était aussi adressée à une personne qui perdait tout bon sens. Et encore une fois, les bonnes vieilles personnes prononçaient aussi [sã]. Vous avez peut-être déjà entendu l’expression Ça n’a pas de bon sens vocalisée de cette façon-là.

C’est en tout cas à ce sens-ci que je fais appel pour vous livrer un plaidoyer en faveur de la sémantique, cette mal-aimée des discours public et politique.

Souvent, des personnalités publiques, des personnes appelées pour leur expertise, des journalistes et même des savant·e·s déclarent : « On ne perdra pas notre temps avec un débat sémantique, l’important, c’est d’agir. » Ou encore « Ce n’est qu’une question de sémantique. » Autrement dit, ça n’a pas beaucoup d’importance. Et tout le monde, hélas, d’applaudir.

Je dis hélas parce que cela revient à dire : « On ne s’embarrassera pas du sens (donc du fond), ce qui compte, c’est d’agir sur la forme. »

Or, le sens est ce qui importe le plus pour les êtres humains.

Bien que le sens soit une chose qui n’existe pas dans l’univers en dehors de lui, pour l’homo sapiens, c’est justement ce qui oriente son agir. C’est probablement ce qui nous distingue le mieux des autres animaux.

Le sens nous obsède, nous le cherchons en toute chose, nous le créons au besoin. Le sens traverse la littérature, la politique et même la science quand nous nous attardons à trouver la causalité, ce qui nous permet de reproduire ce qui paraît désirable et d’éviter ce qui semble indésirable. Nous choisissons le sens et nous nous en donnons.

Noam Chomsky, père de la grammaire syntaxique, dite un temps générative et transformationnelle, laquelle n’est plus du tout transformationnelle depuis les années 80 et de moins en moins générative puisque surtout descriptive, a beaucoup œuvré pour disqualifier la sémantique en la considérant comme un sous-domaine du lexique, domaine qu’il traitait comme quantité négligeable.

Cette absurdité a nourri quantité de linguistes désinvoltes devant la sémantique, cette matière qui affecte la phonologie, la prosodie, le lexique et la syntaxe, autrement dit, qui n’est pas du tout un sous-domaine, mais un sur-domaine.

Confondre le lexique et la sémantique conduit à s’imaginer qu’établir le champ lexical d’un discours revient à établir sa carte sémantique. C’est ce qui a permis à un journaliste de me déclarer un jour qu’un certain groupuscule, avec lequel je n’avais absolument rien à voir, était du même côté que le Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN, dont j’étais alors deuxième vice-président, au prétexte qu’il employait les mêmes mots.

Il avait tout faux, sauf sur le fait que le groupuscule employait les mêmes mots, ce qui signifie simplement qu’il parlait du même sujet, mais le faisait n’importe comment.

Dans cette vision simpliste, on croit qu’une personne qui affirme : « Je n’aime pas les gens qui aiment la tarte à la citrouille » pense comme celle qui déclare : « Je n’aime pas les gens qui n’aiment pas la tarte à la citrouille » puisque leurs énoncés ont exactement le même champ lexical : aimer, citrouille , gens, je, ne pas, qui, tarte (et encore certains n’incluent que les substantifs, adjectifs et verbes dans l’établissement du champ lexical).

Le champ lexical permet de déterminer la question dont on parle. La carte sémantique, qui permet de connaître le sens des interventions, nécessite en plus la connaissance de l’emploi des opérateurs du discours (modalités exprimées par certains modes verbaux, par les adverbes et marqueurs de discours, etc.), des différents relateurs (en gros ce qu’on appelait autrefois les relatifs, les conjonctions et prépositions) et de leur ordre ainsi que des formes de thématisation (ce qui est placé en position d’importance et ce qui est relégué en position accessoire).

C’est à cause de cette confusion et aussi de l’ignorance de la linguistique diachronique que j’ai pu lire dans un article au début des années 80 une sottise profonde comme : « Il faudra réviser les règles concernant la formation des diminutifs, car on ne peut pas dire qu’une tablette est une petite table. »

Justement si ! Une tablette était une petite table au moment où le terme a été dérivé. Une table a d’abord signifié une planche et même un plan de travail, et une tablette est, comme une table, une petite planche, ou un petit plan, pour y déposer des affaires. Le mot est apparu au XIIIe siècle, pas en 1982, a-t-on envie de répondre aux auteurs étourdis de ce papier. Voilà ce qui arrive quand on perd le sens et l’histoire pour ne s’arrêter qu’à l’immédiateté.

Il faudrait un long traité pour expliquer en quoi ce mépris pour le sens a fourvoyé la linguistique ; je n’en ai ici ni le temps ni l’espace.

Pour en revenir à la malheureuse sémantique dans le discours hégémonique, on écrase les débats sans état d’âme en écartant comme impertinent ce qui, justement, est le cœur et le fond de l’affaire : la signification.

Chaque fois que j’entends « On ne fera pas un débat sémantique », je rage et je dis qu’au contraire, c’est exactement ce qu’il faut faire si on veut retrouver le sens et s’attaquer au vrai problème.

Quand, par exemple, on vous dit que la question du racisme systémique n’est qu’une querelle de mots, rien qu’un débat sémantique, on essaie de vous faire croire que ne pas s’entendre sur le sens est accessoire. Ce n’est pas du tout une querelle de mots. C’est bel et bien un débat sémantique, car le concept de racisme systémique est l’outil qui permet de comprendre comment des personnes qui n’ont aucune mauvaise intention agissent de manière inappropriée, comment un individu peut être discriminé même quand personne n’a commis de geste raciste ni prononcé de phrase raciste, parce que la victime n’entre pas dans la bonne case.

On ne peut pas corriger le racisme sans corriger les structures, l’organisation, les façons de faire. Si on se contente de chercher les méchants individus qui agissent mal, on ne s’attaque pas à la cause du problème. C’est, dans le cas qui nous occupe, par le refus de la sémantique que l’on confond la responsabilité sociale avec la responsabilité individuelle.

Ne vous laissez pas dérouter par une personne qui prétend savoir mieux que vous et qui cherche à écarter vos arguments en affirmant que « ce n’est que de la sémantique ». Si c’est une question de sémantique, c’est donc important. Le savent celleux qui ne sacrifient pas le fond à la forme.





14 octobre 2021

Le piège du pardon catholique


On a appris en septembre dernier, grâce à une enquête indépendante, l’ampleur des abus sexuels commis au sein de l’Église catholique française. Après des révélations semblables dans la plupart des clergés catholiques des pays occidentaux, ce qui étonne encore, c’est qu’on en soit surpris. Tout le monde aurait dû s’y attendre.

Les autorités, qui ont pourtant sciemment caché ces ignominies depuis toujours, n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’alléguer leur ignorance et de demander pardon.

Depuis mon enfance, j’ai toujours été révolté par l’odieux chantage au pardon auquel se livrait sans vergogne la curaille, profondément horrifié que j’étais par l’épouvantable violence avec laquelle on tentait de nous l’extorquer alors que c’était censément un acte librement consenti.

Je trouvais absolument illogiques les termes absurdes et insensés sous lesquels on nous le représentait, comme une grâce qui rendait le cœur léger au coupable, laissant la victime confuse et troublée par une culpabilité inversée.

Le pardon tel qu’il est conçu dans la mentalité catholique étant une véritable escroquerie, je me livre ici à la déconstruction du piège qu’il constitue et j’en profite pour énumérer les conditions auxquelles un pardon est possible.

La rumeur populaire catholique nous enseigne pourtant que le pardon est sans condition. Il ne souffrirait d’aucun mais. Naturellement, comme dans la plupart des prétentions catholiques à l’égard de nos sentiments et comportements, c’est exactement le contraire qu’il faut retenir. Il ne peut y avoir de pardon sans condition et les mais y sont essentiels.

La première de ces conditions est que la victime doit avoir envie de pardonner. Rien au monde n’oblige qui que ce soit à pardonner quoi que ce soit. Se contraindre à pardonner ne serait qu’ajouter une douleur à la douleur subie. Se passer de pardonner quand on n’en a pas envie ajoute au calme de savoir qu’on n’est pas dans le tort.

Ensuite il faut que le bourreau avoue sa faute. Un pardon accordé à un coupable qui se prétend innocent ne sert de rien. Il est une parole inutile et inopérante.

Puis, il est nécessaire que le coupable demande ce pardon. Ce n’est pas tout d’avouer sa faute, il faut en demander pardon si on espère que la victime se réconcilie avec soi. Encore une fois, un pardon accordé à qui ne l’a pas demandé est un acte d’une totale insignifiance.

La contradictoire et menteuse Église catholique elle-même exige qu’il y ait aveu de la faute et demande de pardon, en plus de la pénitence, pour accorder son pardon. Ce sont là trois conditions qu’elle impose, et après elle prétend que le pardon est sans condition ? Quand ça fait son affaire, oui !

Il faut aussi que le bourreau mérite ce pardon. Il n’est pas possible de pardonner à qui se fout totalement d’avoir blessé autrui. Il est donc tout à fait normal qu’il y ait réparation de la faute. Cela variera selon l’entente que la personne pardonneuse aura avec la personne pardonnée. Que ce soit argent, travaux, dons en nature, activités bénévoles, la volonté de se faire pardonner doit se manifester par un engagement qui montre la participation à une forme de dédommagement.

Les sbires du catholicisme nous répètent souvent que s’il n’y a pas oubli, il n’y a pas pardon. Espérer faire avaler une si grosse couleuvre à ses fidèles est bien le fait d’une institution infiniment effrontée comme l’Église catholique.

Le pardon est le contraire de l’oubli. Si on oublie la chose pardonnée, alors il n’y a plus rien à pardonner et le pardon est inutile. S’il y a pardon, il doit nécessairement y avoir souvenir constant de la faute afin que le pardon soit véridique et opératoire. Comme toujours, il faut retenir l’inverse de ce qui est prêché par l’Église : le souvenir est une condition sine qua non du pardon.

Il ne s’agit pas de rappeler sans cesse à la personne coupable qu’elle a été pardonnée, mais il est essentiel pour la personne qui pardonne de garder en mémoire ce qu’elle a pardonné et comment cela est arrivé afin d’éviter de se mettre en état de vulnérabilité dans le cas où une situation semblable se produirait. Elle pourra ainsi se protéger pour ne pas être victime à nouveau. On doit apprendre de ses erreurs. En conclusion, quand il y a oubli, il n’y a pas de pardon et, quand il y a pardon, il n’y a pas d’oubli.

La sixième condition est que la demande de pardon soit sincère. Si on observe que la demande était fausse, que la personne pardonnée se fiche totalement de la générosité de sa victime et démontre par ses paroles et agissements ultérieurs qu’elle cherchait uniquement à se décharger de sa culpabilité sur la victime, eh bien le pardon est alors nul et non avenu.

Cela va une nouvelle fois contre l’illusion catholique selon laquelle le pardon est irrévocable et éternel. Hélas, rien n’est éternel dans l’univers, pas même l’éternité, laquelle disparaîtra en même temps que le temps. Une demande insincère conduit par conséquent à un pardon invalide et donc retiré.

Septième condition, le pardon ne peut s’appliquer qu’à une faute précise et passée. Par exemple, on peut pardonner une première offense, mais en aucune façon cela ne garantit que l’on pardonnera une autre faute. Il est bon d’en aviser le bénéficiaire du pardon pour qu’il ne croie pas que pardonner une chose signifie pardonner toute autre chose. Il doit aussi savoir que le pardon ne concerne que le passé, jamais l’avenir.

Un pardon qui ouvrirait sur l’avenir n’est qu’un marché de dupe grâce auquel la victime s’offre bénévolement pour être la récipiendaire perpétuelle des exactions du bourreau sans aucune rémission.

Huitième et dernière condition, qui dépend de la précédente, il faut que le coupable s’engage à ne plus recommencer. Ce n’est pas parce qu’on aurait pardonné une faute la première fois, qu’on est obligé de pardonner la même faute une autre fois. Une personne coupable qui se réserve la possibilité de reproduire son crime ne mérite aucune pitié. Pardonner une fois ne signifiera jamais pardonner une deuxième fois.

Au final, la victime est seule juge de ce que les termes de l’aveu, de la demande et de la réparation lui conviennent puisque c’est elle qui octroie le pardon.

Mais, même lorsque chacune de ces huit conditions est respectée, il importe de savoir que le fait de pardonner n’est qu’un geste de générosité de la part de la victime pour soulager la conscience de la personne coupable.

Contrairement à ce que les grenouilles de bénitier nous serinent, le pardon n’aide pas à vivre. Il ne soulage pas la douleur et son absence ne signifie pas nécessairement qu’on entretient de la haine. Ça signifie simplement qu’on estime qu’il n’est ni nécessaire ni mérité. Le pardon ne réduit en rien la blessure ; il n’assure aucune guérison ni aucune sérénité.

Puisque le pardon ne soulage que la personne coupable, la meilleure utilisation que peut en faire une victime, c’est de l’appliquer à elle-même. Mais quelle faute a-t-elle donc commise pour devoir se pardonner ? C’est un phénomène bien connu, les victimes se sentent coupables d’avoir été lésées, et c’est cela leur faute, non pas d’avoir été abusées, mais bien de prendre sur elles la culpabilité des agresseurs. Cette culpabilité les tourmente, et c’est en se pardonnant qu’elles s’en délivrent.

La victime doit donc se rendre compte de ce phénomène afin de se pardonner à elle-même de ce sentiment intolérable qui lui a été transféré par le vrai coupable. C’est pourquoi pardonner le bourreau, loin d’être indiqué, risque au contraire de retarder la guérison de la victime.

Afin de se pardonner à soi-même, comme pour le pardon envers les autres, les huit mêmes conditions s’appliquent.

D’abord, vous devez avoir envie de vous pardonner. Si vous estimez que vous méritez le sort qu’on vous a fait subir, vous n’aurez pas envie de vous pardonner. Le seul tort que vous avez est de croire que vous avez mal agi ou que vous méritez ce qui vous est arrivé. Il faut se défaire de cette charge.

Vous devez donc vous demander sincèrement pardon à vous-même (troisième et sixième conditions). Pour mériter ce pardon que vous vous demandez, pour réparer le tort que vous vous êtes fait, prenez le temps de vous accorder une récompense, ce sera la réciproque de la pénitence. Faites-vous un plaisir de la vie auquel vous n’aviez pas encore eu accès, que ce soit de petites vacances, une sortie inhabituelle, un apostat de la secte qui vous a trahi, un changement dans vos habitudes ou simplement de bannir de votre vie certaines choses ou personnes qui vous insupportent.

Vous ne devez pas oublier que vous avez dû vous pardonner. Si jamais une situation semblable à la précédente se reproduit, vous pourrez être sur vos gardes et, dans tous les cas, vous rappeler que puisque que l’agression ne relève pas de vous, vous n’êtes pas à blâmer.

Comme ce pardon ne s’applique qu’au passé, vous devez vous rappeler de ne pas à nouveau sombrer dans l’autoculpabilisation si jamais vous deviez être à nouveau victime. Vous savez que vous aurez peut-être à vous pardonner à nouveau.

À ces conditions, une victime qui s’est pardonnée peut retrouver la sérénité et transférer pour de bon la culpabilité au bourreau. Le reste est affaire de choix personnel.

C’est pourquoi ma recommandation à toutes les victimes est de répondre ceci aux abuseurs : ni oubli, ni pardon.





18 septembre 2021

L’acte de consommation


Dans l’Église catholique, immense marécage où j’ai été immergé pendant la totalité de mon enfance, il existe certaines sortes de prières constituant de véritables proclamations à l’égard de sa foi et de son obéissance à Dieu par l’entremise de son clergé.

Ces brèves oraisons sont appelées des actes. On nous forçait à réciter souvent ces preuves de soumission volontaire. Au nombre de neuf, ils pouvaient servir en diverses circonstances, soit comme rappel de notre allégeance absolue à l’Église, soit comme pénitence imposée par un prêtre.

On devine à quoi servaient l’acte d’adoration ainsi que l’acte d’amour ou de charité : l’adoration est réservée à Dieu seul, l’amour étant d’abord voué à Dieu, puis la charité aux autres, gentiment désignés sous le vocable de prochain. L’acte de contrition, de son côté, servait de conclusion à la confession des péchés, depuis appelée sacrement du pardon.

L’acte de demande, que l’on croit destiné à chercher un avantage, se résumait en fait surtout à implorer « la grâce de faire en toutes choses votre sainte volonté ».

L’acte d’espérance était tout dirigé vers l’obtention de la vie éternelle par le moyen de l’observance des commandements du Seigneur.

Le remarquable acte de foi déclarait : « je crois fermement tout ce que la Sainte Église catholique croit et enseigne ». Comme reniement du libre arbitre et de la science, on ne pouvait trouver mieux, même si la science nous apprend aujourd’hui que le libre arbitre est loin d’être si décisif qu’on aurait pu le croire.

Dans le non moins remarquable acte d’humilité, le croyant suppliait : « apprenez-moi à me mépriser moi-même ». C’est mentalement très sain. Après ça, on s’étonne que pendant la Révolution tranquille tant de gens aient jeté tout l’arsenal religieux par-dessus bord.

Avec l’acte d’offrande, le croyant offrait son corps, son âme et tous ses biens au Divin, ce qui veut dire en clair à l’Église.

Finalement l’acte de remerciement avait pour conclusion que le plus grand bien est d’avoir été « fait enfant de votre Église ».

Alors, les gens qui ne comprennent pas que tant de monde soit soumis aux Talibans, dites-vous qu’il n’y a pas si longtemps, de nombreux peuples étaient complètement subjugués par l’Église catholique et que ce n’est pas davantage compréhensible.

Mais, comme actuellement la religion la plus dominante est le capitalisme et que la consommation en est un rouage puissant, j’ai décidé de composer un Acte de consommation inspiré de l’acte de contrition des catholiques. Rappelons qu’à l’origine catholique signifie « universel » et que, justement, le capitalisme a de son propre aveu vocation, c’est le cas de le dire, à être universel.

Acte de consommation

Ô Divin Capital, j’ai un extrême besoin de consommer et je regrette de ne jamais le faire assez parce que tu es infiniment bon, infiniment aimable et que l’obsolescence programmée te ravit. Pardonne-moi par les mérites de la Sainte Finance mon messie. Je me propose moyennant ton Saint Crédit de m’ensevelir sous les achats et de recommencer le plus souvent possible.






6 septembre 2021

Observer le monde


Regarder le fleuve couler, lui confier des salutations carrossées par ses flots jusque du côté de l’amie Claire sur les rivages de Rimouski, là où une lumière soyeuse caresse l’onde.

Entendre au loin la plainte du geai bleu, au moment où l’écureuil furtif attire tout de même l’attention parce qu’il agite les feuilles en se sauvant au sommet d’un tilleul dont il dévore les graines que la bractée ne suffit pas à protéger.

Marcher débonnairement en saluant les passants en direction du café, s’y asseoir et siroter ce carburant au milieu des spectateurs d’un match de foot.

Admirer les paysagements d’une rue résidentielle dans une expédition sans destination, solitaire ou binomiale.

Respirer les effluves du foin tondu sans penser à rien d’autre qu’au foin coupé ; garder pour plus tard les considérations sur l’avancement de la saison.

Cesser de voir les affiches bleues et les affiches rouges tellement elles se ressemblent en s’opposant. Élever les yeux quelques instants pour accueillir le vent dans les branches des frênes du terre-plein, puis découvrir le pépiement de quelque roitelet égaré.

Être ébloui par le poitrail gonflé du cardinal bien posté. Siffler avec le merle haut perché.

Manger un yogourt salé et sentir sa texture qui caresse la langue, en être satisfait.

Être émerveillé par une tomate toute rougissante sur la galerie, apercevoir à sa surface le soleil qui coulera en nous accompagné d’une huile d’olive dorée.

Lire les nouvelles, avoir envie d’en commenter certaines, d’en oublier d’autres, mettre quelques notes ici et là, peut-être surtout là, où on ne les retrouve pas toujours.

Faire la vaisselle en écoutant des chansons populaires qui pourraient exaspérer un intellectuel.

Expliquer à cette passante comment se rendre à la petite quincaillerie du quartier ; lui conseiller d’arrêter à la boulangerie en revenant.

Sourire aux vitrines, les laisser passer, consommer parcimonieusement, car les achats attachent au lieu de libérer.

Se laisser assourdir par le chant des cigales dans leur dernier sprint pour la reproduction et compter les corps des vainqueurs sur le trottoir, car celles qui meurent sont celles qui ont réussi à s’accoupler.

Avoir de la compassion pour les yeux effarés des oreilles qui ont entendu cette profession publique de farniente.

Savourer la joie suprême d’être improductif.

Ne rien faire n’est pas laisser faire s’il est possible de témoigner, pétitionner, encourager, appuyer, diffuser.

L’observateur est un passeur de récits ; les récits organisent du sens dans un univers qui en est dépourvu.

Toujours se rappeler que ne plus avoir besoin de travailler est un droit arraché à la société par des travailleurs·travailleuses, qui ont lutté pour l’obtenir, l’hégémonie capitaliste n’ayant rien de plus pressé que de transformer la jouissance du temps en un temps de la jouissance programmé, formaté, étiqueté et encadré de sorte qu’il se résume à l’acte de consommation.

Embaumer de louanges la mémoire de Lafargue pour son Droit à la paresse.





23 août 2021

À la mémoire de Gwendolyne


À la radio publique canadienne, l’émission La nature selon Boucar du 31 juillet 2021 était consacrée à la dinde sauvage et à la misogynie. Ce rapprochement bien pesé a permis à l’animateur de mettre les auditrices et auditeurs en garde contre le préjugé selon lequel la dinde n’est pas un animal intelligent.

Mise en garde fort juste, qui a eu l’heur de me rappeler certains souvenirs charmants de mon adolescence. Un ami de mon père avait en hiver acheté trois dindes d’élevage ; il avait prévu de les faire engraisser dans sa grange. Les ayant placées ensemble sans se demander de quelle sexe elles étaient, il s’aperçut après quelques jours qu’il y avait deux mâles et une femelle. Les deux mâles étaient sans cesse sur le dos de cette dernière, que la pauvre avait déplumé et ensanglanté. Elle s’est retrouvée réfugiée dans un coin, totalement paralysée.

Lors d’une visite de mon père, monsieur Jos lui donna la volaille en disant : « Tiens, il faut absolument que je la sépare des deux autres avant qu’ils la tuent. Si tu réussis à la remplumer, elle est à toi. » Mon paternel prit l’animal et l’installa dans notre grange, tout près de la section étable où logeait un bœuf destiné à l’abattage quelques mois plus tard. La rescapée y trouva un peu de chaleur.

Je reçus pour mission à mon lever, avant de partir pour l’école, de nourrir le bœuf, puis de m’occuper de la malheureuse dinde. Je devais lui donner un petit bol d’avoine pour sa nourriture et, comme boisson, quelques glaçons cueillis du toit de la grange. Quand elle les croquerait pour s’abreuver, cela ferait travailler ses muscles.

J’adoptai rapidement l’oiseau et profitai du fait qu’elle ne bougeait pas pour caresser doucement son cou et les plumes intactes qu’il lui restait. Je la baptisai Gwendolyne, un prénom que je trouvais joli et original. Dans ma cohorte d’âge, les prénoms populaires qui peuplaient les classes étaient Johanne et Sylvie pour les filles, Alain, Mario et Michel pour les garçons. Nous avons ensemble glissé sur la pente du temps.

Tout doucement, Gwendolyne reprit de la vigueur et finit par se remplumer. À tel point que de paralytique en janvier, elle était devenue ambulante en avril. Je lui faisais prendre l’air une heure ou deux par jour quand je rentrais de l’école. L’été venu, elle était en pleine forme. Toute la journée, elle allait et venait à sa guise autour de la maison et des dépendances. Elle avait appris à éviter la cour où elle aurait risqué d’être fauchée par une automobile. De mon côté, je m’étais exercé à glousser comme elle pour l’appeler afin de la faire réintégrer son abri à la tombée de la nuit.

Quand je rentrais d’une course, elle se rapprochait de moi et se frottait la tête contre mes jambes en guise de caresse. Si je la cherchais, je glougloutais ; elle redressait son cou et je voyais sa tête émerger des hautes herbes.

Quand les enfants du voisinage venait jouer au softball dans le champ attenant au nôtre, elle assistait au match en s’installant du côté droit. Il lui arrivait parfois de courir pour attraper la balle quand un joueur frappait un roulant en direction du premier but et, si Gwendo (c’était son surnom) y arrivait, elle s’assoyait dessus. On avait fort à faire dans nos tentatives de lui expliquer que la balle devait être libérée pour continuer le jeu.

Elle a fait plusieurs nids dans le foin, que je dévalisais pour récolter ses œufs, lesquels n’auraient pas pu éclore. L’œuf de dinde est riche et délicieux. Un seul suffit à faire un gâteau double ou une petite omelette individuelle. Gwendolyne m’engueulait dans son langage quand je dénichais sa cachette.

Un soir, elle n’est pas rentrée à l’appel. On a supposé qu’elle s’était aventurée à la lisière du bois ; un lynx avait dû l’attraper. Pourtant, elle n’avait pas l’habitude de faire d’exploration hors de la partie herbacée de notre terrain.

Pour ma part, n’ayant trouvé à l’orée de la forêt ni trace de lutte, ni plume, ni sang, j’inclinai à croire qu’un bon paroissien s’était avisé qu’elle était devenue une dinde fort appétissante, la liberté qu’on lui octroyait et son absence totale de méfiance envers les êtres humains constituant une aubaine inouïe. J’aurai été en quelque sorte l’artisan de son malheur.

De toute façon, elle n’aurait pas survécu à l’été de la Saint-Martin (le 11 novembre quand il fait doux ou les jours environnants s’ils sont cléments, date la plus tardive à laquelle traditionnellement on faisait boucherie). Gwendolyne ou pas, il aurait fallu qu’elle passe à la casserole comme l’avait fait plus tôt le bœuf, Georges ou Alfred, je ne me souviens plus de l’appellatif dont je l’avais gratifié. C’était la loi du genre, et j’acceptais cette fatalité. Après tout, pendant les dernières années de mon primaire, j’avais élevé des lapins, et bien que chacun ait porté un petit nom affectueux, tous étaient destinés à finir dans notre assiette.

Quoi qu’il en soit, j’ai un souvenir attendri de ce compagnonnage avec Gwendolyne, et quand il s’agit de qualifier un personnage écervelé, je ne suis pas spontanément porté à utiliser le mot dinde.





13 août 2021

Séquelles de l’oppression aristéraphobe


En cette journée internationale de la gaucherie, il convient de revenir sur les conséquences désastreuses de l’aristéraphobie (haine, crainte, rejet des personnes gauchères) en l’illustrant ici par mon cas individuel, mais sans oublier que c’est un problème social.

En effet, quand les compagnies d’assurances nous disent que les personnes gauchères ont plus d’accidents que les personnes droitières, vous en déduisez que ces dernières sont plus habiles que les premières, ce en quoi vous avez évidemment tort. Si les accidents sont plus nombreux, c’est tout simplement parce que les outils destinés aux gauchères·gauchers manquent et que les infrastructures de vie, travail, loisirs et autres activités sont conçues comme si tout le monde était droitier.

Je me rappelle la sensation étrange qui m’a envahi, alors que j’étais en première secondaire, la première fois que j’ai joué au football (qu’on appelle soccer au Québec). J’étais en zone adverse et je réussis à me précipiter sur le ballon, prêt à faire une passe à un coéquipier, lequel était bien positionné devant le but. Au moment de botter le ballon avec mon pied gauche, j’ai paralysé pendant une longue seconde, ce qui nous a fait perdre la balle. J’avais été obnubilé par une vision troublante dans laquelle je me voyais botter avec le pied droit alors que c’était mon pied gauche qui était avancé et, perdant tout contact avec la réalité, j’entendis une voix caverneuse crier : « Mais, non, tu n’es pas gaucher, tu es droitier ! », cette phrase infâme que me répétaient sans cesse mon frère aîné, la maîtresse d’école, le curé et le reste de la famille.

Il y a même une personne qui, sans que je lui demande rien, m’avait avoué tout de go, par la négative comme le font les bambins et les narcissiques, qu’elle était allée voir la maîtresse de première année pour demander qu’elle me donne des coups de règle sur les doigts chaque fois que j’utilisais ma main gauche. « Je ne suis même pas allée voir ta maîtresse pour lui demander de te frapper. »

On ne s’étonnera pas que j’aie, pendant un temps, oublié tout de ma première année d’école et que les bribes ne m’en soient revenues qu’après ma décision de récupérer ma gaucherie. Entre autres cette scène : Je suis assis sur le petit muret de béton qui séparait l’école du magasin général tenant dans mes mains le carnet de dessin que j’avais dû aller acheter en « faisant marquer » la somme importante de 5 ¢. Le sang coulant de mon majeur gauche commençait à en tacher la couverture. La maîtresse m’avait envoyé d’urgence me procurer le cahier nécessaire à l’activité du vendredi après-midi et m’avait répliqué par la règle habituelle quand j’avais osé affirmer que, puisque ce n’était pas de l’écriture, ça me permettrait d’utiliser ma main gauche. J’étais là, prostré dans mes sanglots muets, indifférent au propos de celui qui, passant tout de même son chemin, demanda : « Pourquoi tu pleures, petit garçon ? »

On m’obligea à m’asseoir sur ma main gauche pour s’assurer que je ne m’en serve pas. Je gardai cette habitude pendant tout le primaire, d’où m’est resté une sorte de névralgie périodique, générale dans tout le côté gauche et plus particulière dans l’ensemble omoplate, épaule, bras et main.

Jusqu’à mon père qui n’était pas en reste. N’ayant jamais été contrarié par ses maîtres, vu qu’il était droitier, n’ayant jamais eu de camarade gaucher pendant ses apprentissages puisqu’il était le seul apprenti, il croyait naïvement qu’un gaucher était une personne à qui on n’avait pas appris à se servir de sa main droite. Sauf, qu’au lieu de me hurler dessus ou de me battre, il m’enlevait les objets de la main gauche pour les replacer dans la main droite.

Plus tard, quand j’ai finalement réussi à lui faire comprendre l’erreur qu’il avait commise, il a reconnu son ignorance et m’a présenté ses excuses, à la différence des autres qui prétendirent que rien de tout cela n’était jamais arrivé. « Ben voyons, tu n’as jamais été gaucher pourquoi tu décides ça aujourd’hui ? » C’est sûrement plus confortable de nier que de reconnaître qu’on a crié et battu pour rien.

Combien d’enfants qui n’avaient rien demandé à personne ont passé pour malhabiles, maladroits, alors qu’ils étaient seulement jugés par des malagauches ? Combien de personnes qui avaient du talent en dessin, en danse, en sport ont vu se fermer les portes d’une activité épanouissante parce qu’on leur interdisait d’utiliser leur « bon côté », de se lever du « bon pied », d’utiliser leur « bonne main », toutes choses qui pour elles étaient à gauche.

Vous me direz que ce passé lointain s’est évanoui dans le néant. J’aimerais bien vous croire, mais on me dit souvent encore en me tendant un objet : « Excusez ma main gauche. » Et chaque 13 août, on lit dans les divers médias de nouvelles études scientifiques qui prétendent exposer des problèmes inhérents à la gaucherie alors qu’ils sont simplement la conséquence de l’ignorance droitière.





30 juillet 2021

L’édition responsable
(Dans ce texte, j’emploierai alternativement éditeur puis éditrice, auteur puis auteure afin de varier le genre sans devoir répéter les deux mots chaque fois.)


Il m’est arrivé un jour de croiser un éditeur qui prétendait que le fait d’être publié était un privilège accordé par lui à l’auteur.

Une telle prétention est absurde. En effet, un contrat d’édition est un accord négocié entre l’auteure et l’éditrice. Même si dans la pratique les relations sont souvent inégales, un contrat, par principe, vise à être mutuellement avantageux.

Par ce contrat, c’est l’auteur qui donne l’autorisation à l’éditeur de publier et de diffuser son œuvre. En échange de cette licence, l’éditrice doit, entre autres, verser des droits établis en pourcentage (en général autour de 10 %) des ventes réalisées.

Cette licence ne peut porter que sur des supports identifiés (papier, cd, pdf, photo, films, pièces de théâtre) et ne doit pas s’ouvrir à toute forme à venir, car on ne sait pas les conséquences qu’une telle ouverture pourrait avoir sur le contrôle que l’auteure doit pouvoir exercer sur l’évolution de son œuvre.

L’éditeur se doit de respecter les droits moraux de l’auteur et ne peut pas faire ce qu’il veut de l’œuvre en question. Un exemple de non-respect des droits moraux serait de réaliser des produits dérivés de l’œuvre sans prévenir l’auteure et sans négocier un accord sur les droits qu’elle doit en recueillir.

Le contrat d’édition signé est limité dans le temps, par exemple cinq ans, ce que je proposais quand j’étais moi-même éditeur. Un auteur ne doit pas être lié à une maison d’édition pour la vie.

Les clauses dites de « premier refus », c’est-à-dire l’obligation pour l’auteure de soumettre toute nouvelle œuvre à la même éditrice, ne sont pas recommandées, car elles sont trop contraignantes. Un auteur polyvalent, qui fait des ouvrages de différents styles, perdra son temps s’il doit d’abord faire refuser son prochain livre par son éditeur. Par ailleurs, une auteure satisfaite de son éditrice n’aura rien de plus pressé que de lui soumettre son prochain manuscrit.

À l’échéance, le renouvellement de ce contrat doit être négocié et, à défaut d’entente, le contrat s’éteint, ce qui entraîne que tous les droits reviennent à l’auteur.

Enfin, il convient de le rappeler, un éditeur qui ne négocie pas ne peut pas être un bon éditeur.





18 juillet 2021

Polléon, le fanfaron
(histoire rigolote et absurde)


En chinant chez un brocanteur de ma connaissance, j’ai avisé un petit secrétaire qu’il m’a bradé pour à peine plus qu’une bouchée de pain, car deux de ses tiroirs étaient fermement coincés. En travaillant à les débloquer, j’ai trouvé une sorte de cahier collé sous le fond du premier tiroir.

Le papier du cahier était épais comme on en trouvait dans les tablettes d’écriture semblables à celles que mon père utilisait pour les rares lettres officielles. Je me rappelle, la première page était un buvard. On y écrivait avec ce qu’on appelait une plume fontaine. Sur la page du dessus était dessinée une marquise vautrée dans un fauteuil luxueux surmontée d’un phylactère dans lequel était écrit en lettres fioriturées Au temps de jadis.

Dans le cahier, j’ai découvert ce petit conte anonyme, que je vous livre ici tel quel :

Il était une fois un petit garçon qu’on appelait Polléon le fanfaron.

Tout jeune, le petit Polléon apprit ce que mentir signifiait. À la différence de Pinocchio, il n’en subissait aucune conséquence physique fâcheuse. Au contraire, il en tirait toujours plus de profit.

Il comprit que mentir à ceux qu’on méprise permet de les écarter du chemin, comme mentir pour leur faire plaisir à ceux qui ont du pouvoir et de l’argent permet d’en avoir soi-même comme de récolter la poudre d’or qu’ils sèment parcimonieusement derrière eux. L’important est de ne pas désobéir aux puissants, juste leur raconter ce qu’ils veulent entendre et faire ce qu’ils disent. Quant aux gueux, on peut les piétiner tant qu’on veut quand on peut disposer de la brigade bastonnière offerte par les maîtres.

À l’école, Polléon mentit à la maîtresse pour en devenir le chouchou. La maîtresse ne fut que la première à découvrir les ficelles qui permettaient de manipuler le manipulateur. Lui n’avait qu’à chanter ses louanges pour lui plaire.

Polléon, qui mentait beaucoup, s’attendait à ce qu’on fît comme lui, qu’on lui mente et qu’on lui obéisse. Ses yeux se révulsait quand on lui disait la vérité et il piquait des crises interminables si on ne riait pas à ses pitreries grotesques qu’il croyait spirituelles.

Le saltimbanque ennuyeux était par ailleurs d’une profonde inculture, caractéristique qu’il admirait avant tout chez son lointain cousin le trumpettiste logé autrefois dans une toute blanche maison. Mais, comme il ne pouvait s’empêcher de mentir, au lieu d’afficher son ignorance, il la maquillait sous des citations absconses, incongrues, hors de propos ou carrément inventées de la même façon qu’il maquillait sa face ravagée par les névroses. Ses rares lectures étaient malsaines et pestilentielles : Pétain, Maurras, Evola...

La petite école du village ne suffisant plus au couple étrange formé par Polléon et sa préceptrice, ils furent adoptés par un châtelain de Versailles qui les combla des présents les plus précieux. Polléon était pourri de gâteries et recevait comme naturelles les offrandes extorquées aux classes laborieuses dont les exploiteurs le couvraient.

Il a fini par se convaincre, à force de mentir, que ses habits brodés d’or avaient été mérités par le travail important qu’il faisait, c’est-à-dire étourdir les auditoires avec un babillage assourdissant. Polléon en avait conclu que les pauvres étaient tous des voleurs qui cherchaient à lui enlever son bien.

L’adolescence le transforma en prince boudeur et narcissique, semblable à cette caste qui a cru que la Révolution signifiait remplacer une aristocratie par une autre. La méchanceté pour Polléon, c’était quand on refusait de céder à ses caprices.

C’est pourquoi dans la cour du collège luxueux où il régnait désormais, il devint le champion de l’arnaque, s’enfuyant aussitôt pour se cacher derrière les plus grands, qui le protégeaient en échange de quelque privauté. Il jouissait alors sadiquement du spectacle des victimes de ses larcins, lâchement rouées, lacérées, écorchées par de grands nervis aux étoiles dorées.

C’est ainsi que Polléon sut s’attirer une cour stupide et oiseuse à qui il jetait le reste de poudre de perlimpinpin dont il n’avait pas fait usage.

Mais que devint Polléon le fanfaron à l’âge adulte ? On perd sa trace avant qu’il n’y accède.





9 juillet 2021

La fracture de la fiction


Mon titre est inspiré d’un ouvrage de Patrice Desbiens La fissure de la fiction, ce long poème narratif qu’il a écrit pour complaire à son éditeur, car ce dernier, depuis longtemps, réclamait de lui un roman. En s’exécutant, il a vite compris qu’il n’avait rien fait d’autre que suivre son habitude : écrire des poèmes près de son expérience. Le résultat ne correspondait donc pas exactement à l’écriture de la fiction narrative, mais pourtant à un poème narratif, ce qu’il n’a jamais cessé de produire dans toute son œuvre.

Cependant, aussi proche que sa prose poétique soit de sa vie personnelle, on ne saurait l’exclure de la fiction, car le poème, en transformant le réel par l’image, la métaphore et autres jeux de rythme fait entrer la vie dans la fiction ou la fiction dans la vie. Ainsi la fracture de la fiction est-elle toujours présente dans les œuvres littéraires. En effet, la littérature se soustrait à l'application des tables de vérité comme l'a bien distingué Genette dans son lumineux essai Fiction et diction. Seule la non-fiction y est soumise et les œuvres littéraires ne sauraient être déclarées vraies ou fausses.

L'écrivain n'est pas auteur s'il n'assume pas la valeur fictive de sa production. Ce n’est pas pour rien que l’autofiction est bel et bien de la fiction, même si certains énoncés, eux, peuvent subir l’épreuve des tables de vérité (être classés selon les catégories du vrai et du faux). On dit bien certains énoncés, car ce ne saurait être le cas pour l’œuvre au complet qui, elle, échappe à cette classification. On ne peut pas dire que la pièce Roméo et Juliette est vraie ou fausse, mais on peut dire que, oui, Vérone est en Italie. De même, il est impossible de dire qu’un roman est vrai ou faux. Les faits auxquels les romans réfèrent le cas échéant peuvent être vrais ou faux, mais pas la globalité du récit.

De même, les énoncés littéraires sont souvent en dehors de ce que Genette a appelé la diction. Une phrase comme « La scientifique […] aboutit chez un modeste apothicaire dont l’enseigne défraîchie arbore ce qui reste d’un cheval vert. », extraite de mon roman Rose ? Vert ? Noir ! ne peut pas être déclarée vraie ou fausse. Elle est une partie d’un texte littéraire qui ne prétend aucunement décrire une réalité autre que fictive.

Même l'essai, qui jongle avec des réalités, constitue un récit littéraire dans lequel les arguments s’ébrouent, donc une œuvre de fiction. La valeur de vérité quant aux faits évoqués n’en est pas moindre. L’effet de conviction n’en est pas réduit. Les conclusions n’en sont pas moins crédibles pour autant. Pour paraphraser une formule du spécialiste Robert Vigneault, on pourrait dire que le contenu de l’essai est une sorte d’aventure ayant les idées pour personnages, ce qui aboutit comme le disait André Belleau, autre grand essayiste, à une « fiction idéelle ».

Je me rappelle Alexandre Jardin faisant la promotion de son livre Le Zubial. Je me disais que c’était à l’évidence de la fiction. Je me demandais pourquoi il cherchait tant à faire croire qu’un récit romanesque était véridique. Mais pourquoi donc les intervieweuses et interviewers faisaient-ils semblant de le croire ? Pourquoi n'était-on pas alerté par son rire nerveux ?

Il m’apparaissait indubitable que, derrière l’auteur rayonnant, la personne de l’écrivain était profondément malheureuse. On sentait qu'il avait dû beaucoup souffrir dans son enfance pour prétendre ainsi que ses romans n'en sont pas.

Et voilà que je l'entends dans une entrevue avec Stéphan Bureau (Ici radio-canada première, le samedi 12 octobre 2019, 13 h à 14 h) dire que, dans son dernier livre Le roman vrai d'Alexandre, il annonce enfin la vérité, que tout ce qu'il racontait dans ses romans était faux, que son histoire familiale est une invention, que son rire forcé servait de paravent à sa douleur. Toutes choses qui étaient pourtant si obvies.

Fort bien, mais voilà où il devra faire bien attention dorénavant. Attention à se croire lui-même et à penser que ses nouveaux romans sont l'entière vérité et n'ont plus rien de fictif. À croire que son personnage public est enfin devenu vrai et totalement vrai. Car le récit de sa vie est fictif dans la mesure où il fait l'objet de souvenirs personnels mêlés des impressions et sentiments qui les colorent. Et il faut bien admettre que les récits biographiques ont toujours cette part de fiction.

Quant au personnage public de l’auteur, il est nécessairement fictif, car il est une construction spéculaire résultant des effets médiatiques. Cette image étant par définition médiate et partielle, elle ne saurait jamais représenter une « vérité » de la personne. Seuls certains énoncés descriptifs vérifiables peuvent être déclarés vrais et ils concernent alors la personne de l’écrivain. C'est peut-être pour cette raison que Réjean Ducharme n'a jamais voulu participer de sa personne physique à la construction de son image d'auteur et pourquoi Patrice Desbiens refuse de se prêter au jeu du chien savant, que constitue souvent la carrière médiatique d'un artiste.

Comme on l’a vu, les faits auxquels les œuvres littéraires réfèrent peuvent être vérifiables le cas échéant, mais pas le récit. La poésie non plus n’a rien de vérifiable en tant qu’œuvre. C'est pourquoi je n'accepte pas cette impertinente distinction entre la poésie supposée non-fictive et les autres genres littéraires. Tous les genres littéraires appartiennent à la fiction et se dérobent à l'application des tables de la vérité. S'il y a bien une affirmation banale et constituant le b a ba de l’élocution littéraire [dans les récits, on parle de narrateur ; dans la poésie ou la chanson, on parlera d’énonciateur], c'est le « Je est un autre » de Rimbaud. Le je de la poésie n'est pas plus identifiable à l'écrivain que le je du roman, même quand, et peut-être surtout quand il s'en revendique.

Je suis toujours choqué quand on me demande : « Vous écrivez de la fiction ou de la poésie ? » Je me dois de répondre : j'écris de la poésie, donc de la fiction, des romans, donc de la fiction, des contes, donc de la fiction, des nouvelles, donc de la fiction, des essais, donc de la fiction.

Et ce billet, est-ce de la fiction ? Est-ce un texte littéraire ? Qu’en pensez-vous ?





29 juin 2021

La recette du budget


Mon père fut bien étonné le jour où il découvrit que c’était lui qui m’avait appris à faire un budget. En effet, il trouvait assez ridicule et inutile cette pratique dont se vantaient de nombreux représentants de la classe moyenne, lesquels malgré cet artifice étaient toujours dans l’obligation d’emprunter. On ne parle évidemment pas ici des personnes dont les revenus sont inférieurs au minimum nécessaire pour se procurer les biens essentiels à la vie ; il leur est tout simplement impossible de budgéter quoi que ce soit.

Les exemples qu’il avait sous les yeux sont ceux de personnes qui alignaient des chiffres et calculaient de manière très précise chaque centime sortant de leurs goussets et de même chaque centime qui y entrait. On leur avait semble-t-il fait croire que ce recensement des mouvements pécuniaires domestiques conduirait comme par magie à leur éviter des dettes.

C’est lors d’une discussion à bâtons rompus que le sujet émergea tout à coup. « Untel, il est drôle quand même. Il dit tout le temps qu’il fait son budget et que c’est essentiel pour arriver, pourtant il est toujours à serre. » Cette dernière expression signifie être un peu trop juste dans ses finances. « Je n’en fais pas de budget moi, pis j’arrive. T’en fais pas toi non plus, puis t’es pas dans le trou. »

Il fut bien intrigué par ma réponse : En fait, oui, j’en fait un et c’est même de vous que je l’ai appris. Vous savez combien vous prévoyez gagner pour les mois qui viennent, vous savez quelles sont les dépenses que vous devez faire et, comme vous m’avez toujours dit, vous ne dépensez que l’argent que vous possédez déjà. Vous faites un budget dans votre tête, c’est juste que vous ne l’écrivez pas.

Ce qu’Untel ne comprend pas, c’est la différence entre écrire un budget (aligner des chiffres pour qu’ils balancent) et faire un budget, c’est-à-dire ajuster son comportement à ses rentrées d’argent.

Il faut dire que mon père et moi avons eu de la chance. Lui, très débrouillard, a toujours pu offrir ses services pour dépanner tout un chacun dans un milieu rural. Puis, il a développé des compétences techniques qui l’ont rendu incontournable dans sa région. Moi, j’ai toujours eu de bons camarades pour me proposer des jobs en attendant des revenus plus réguliers.

En acceptant de payer pour moi les frais minimes de ma pension chez une tante pendant mon secondaire V, le paternel m’avait permis de mettre de côté la subvention que donnait la Commission scolaire aux élèves devant habiter ailleurs que chez leurs parents. Cela serait ma mise de fond pour me lancer dans la vie. Une coquette somme de 500 $, ce qui équivaut d’après la Banque du Canada à 2473,68 $ en dollars d’aujourd’hui.

Depuis, j’appliquai rigoureusement ses conseils à savoir de ne jamais dépenser un sou que je ne possédais pas déjà, sauf si j’estimais pouvoir rembourser sur un assez long terme pour ne pas nuire au logement et à l’aliment. Par exemple, je profitai des Prêts et Bourses du gouvernement dont les intérêts n’étaient payables qu’à la fin des études et dont le remboursement a été étalé sur 12 ans dans mon cas. Ç’a été une chance.

J’ai également eu d’autres chances parce que, en vivant toujours de sobriété heureuse ou de frugalité conviviale, soit de simplicité volontaire ou plus précisément de ce qu’on appelait encore quand j’étais au secondaire le véritable épicurisme, lequel n’a rien à voir avec l’hédonisme débridé auquel les vedettes réfèrent quand elles se disent épicuriennes, j’ai pu éviter d’emprunter ailleurs qu’aux Prêts et Bourses du ministère de l’Éducation.

J’ai aussi eu le bonheur, chaque fois que mes revenus se faisaient maigres, de trouver quelqu’un pour me tendre une perche. Ainsi, à la dernière année de mes études à Rimouski, un camarade étudiant en Administration m’a offert le poste qu’il occupait comme régisseur des boissons pour les soirées du café étudiant. Comme quoi, il est possible de trouver la générosité et la solidarité même chez un membre de l’Association internationale des étudiant·e·s en sciences économiques. Il faut savoir que nous nous étions connus dans le Mouvement étudiant pour le Oui en 1980 et que je faisais bénévolement la révision du journal qu’il coordonnait pour les étudiant·e·s de son département.

Plus tard, pendant mes études de maîtrise, mon directeur m’a embauché comme assistant de recherches, ce qui a permis de mettre un peu de beurre sur les épinards.

Finalement, la félicité m’a comblé en me faisant rencontrer un conjoint qui, comme moi, se satisfait de vivre dans un petit appartement et accepte sans difficulté une existence sans auto, sans téléphone cellulaire, sans chien, sans piscine, sans chalet, sans fumage, sans câble, sans abonnement à aucune plateforme de diffusion Internet et sans suivre aucune mode vestimentaire.

Mais, je vous entends hurler, et vous avez bien raison : « Il oublie une réalité essentielle dans l’équation pour 57 % des familles québécoises, soit les enfants ! » Et là, le petit appartement ne suffit plus. Le cellulaire devient obligatoire pour garder contact avec la garderie, l’école, la pharmacie et autres services. Les services Internet deviennent quasi indispensables. L’achat de vêtement est nécessaire chaque année et même plus souvent, car les enfants grandissent et ne peuvent être à la traîne de leur groupe.

Avec les loyers excessifs que nous connaissons, une jeune famille avec enfants dont les parents gagnent le salaire minimum ne peut que s’endetter. C’est le phénomène de plus en plus grandissant des travailleuses et travailleurs qui s’appauvrissent.

Finalement, la recette du budget, ça marche seulement pour certaines personnes dans certaines conditions. Quand on a des difficultés de santé et qu’on est réduit à l’aide sociale, quand cette aide ne couvre même pas le loyer, il n’y a aucune formule magique pour s’en sortir sinon un système D qui confine aux marges de la société.

Pour ce qui est d’Untel, je crois qu’il n’a toujours pas saisi la différence entre écrire le budget et faire le budget.





18 juin 2021

La bienveillance active


Entendu à la première chaîne de la radio publique canadienne, Plus on est des fous, plus on lit lundi 14 juin 2021 émission de 13 h à 15 h, Frédéric Beigbeder déclarer ceci : « Le monde du care est une chose assez dangereuse. »

Mais comment peut-on proférer une si absurde grossièreté sans se justifier davantage, sans offrir la moindre explication si ce n’est que le monsieur est né dans les années soixante, ère d’explorations sexuelles, de drogues et de rock’n roll.

Prendre soin de soi et des autres fait du tort à qui ? On se le demande. En tout cas, les ceuses qui se plaignent que la liberté d’expression est muselée ont là un exemple frappant de l’inverse : qui a un nom, qui est une vedette s’autorise de son micro pour lancer des horreurs sans réfléchir aux conséquences.

C’est quand même curieux que certains fassent profession de cracher sur celleux qui cherchent à orienter la société vers des valeurs de bienveillance. Faut-il que l’hégémonie néolibérale du chacun pour soi et du tous contre chacun soit à ce point forte !

Comme si on pouvait confondre le « prendre soin » avec le philanthrocapitalisme, qui sous prétexte de faire le bien (la charité) construit des monuments narcissiques, évite les impôts et détruit le social.

La bienveillance active, c’est la solidarité, c’est mettre l’éducation et la santé en avant, c’est placer les gens avant l’argent, c’est faire passer le public, qui sert tout le monde, avant le privé, qui ne vise que le profit.

Nous nous civilisons et acceptons de moins en moins la métaphore de la conquête militaire ou celle de la chasse pour décrire la rencontre amoureuse. Quand j’entends certaines chansons françaises d’autrefois où l’on compare une femme à une biche aux abois, sachant que c’est ce qui excite l’énonciateur, ça me lève le cœur. Est-ce bien cela que regrette le monsieur ? Les relations de domination et de cruauté ?

Moi, je me réjouis au contraire que notre humanité s’humanise, que nous nous adoucissions et que les hommes arrêtent de se prendre pour des fauves.

Encore une fois, il faut constater que le monde de la bienveillance est davantage associé au féminin, aux emplois difficiles et mal rémunérés, toute cette main d’œuvre maltraitée par la crise sanitaire en particulier et par le néolibéralisme en général.

Le monde du soin et de la bienveillance s’oppose à l’individualisme, à la compétition, à la productivité à tout crin, à la course au profit. C’est sûr que ce n’est pas aussi glamour que le vedettariat scintillant de qui arrive à mettre le pied sur la tête des autres.

En ce sens, certes, l’éthique du care est dangereuse pour la pratique égocentrique du I don’t care.





4 juin 2021

Tous les fragiles œufs de nos données dans le même panier informatique


L’obsession de la sécurité fait fortune dans une société où le nombre de meurtres diminue et les crimes contre la personne reculent. Il y a certes les crimes contre les enfants qu’avec raison on dénonce de plus en plus ainsi que la violence conjugale et les féminicides qui préoccupent, mais cela dit, globalement selon Statistique Canada, la criminalité diminue, ce qui rend d’autant plus odieux et incompréhensibles les crimes contre les femmes et les enfants.

L’exception à cette baisse est la cybercriminalité qui, elle, se propulse à des vitesses astronomiques.

Malgré cela, nous avons une attitude paradoxale à l’égard de la protection de nos données personnelles, pourtant un bien extrêmement précieux.

Que disent les experts de toute sorte quand il s’agit de protéger ses biens ? de les identifier, de ne pas les placer tous au même endroit, de mettre les objets de valeur à l’abri dans différents meubles, chacun verrouillé indépendamment des autres.

Que disent les spécialistes de l’investissement ? de ne pas tout mettre dans le même portefeuille, de diversifier les placements, pour éviter qu’une chute dans un secteur ne cause la ruine. Je sais, la plupart de mes lectrices et lecteurs n’ont pas de placements à diversifier, mais l’idée est ici de reporter ce principe à ce qu’il convient de mettre à couvert : nos données personnelles.

Que disent les conseillers en matière de voyage ? Ne mettez pas tout votre argent dans le même portefeuille que vos papiers. Dispersez vos affaires entre différentes poches. Laissez votre passeport dans un coffre à l’hôtel et gardez une photocopie sur vous.

Curieusement, face à la technologie si gourmande de nos données, de quoi rêve l’utilisateur béat ? de tout centraliser, de tout confier à une seule et unique application qui gérera le moindre détail de sa vie.

Que propose-t-on à l’abonné docile ? un gestionnaire de mots de passe de sorte que tous les mots de passe relèveront d’une seule application. Ainsi, dès qu’un hacker aura trouvé le mot de passe de votre gestionnaire, il aura accès à toute votre vie et pourra non seulement s’en emparer, mais aussi vous rendre l’existence misérable à souhait.

Confier tous ses mots de passe à un gestionnaire de mots de passe revient à n’avoir qu’un seul et même mot de passe pour toutes ses applications et services, exactement ce qu’il ne faut absolument pas faire selon les conseillers en sécurité qui, du même souffle, nous vendent des gestionnaires de mots de passe.

Sans arrêt, on nous incite à tout remettre entre les mains d’une seule et unique machine à gérer notre vie alors que la plus élémentaire prudence consiste à séparer les différentes fonctions, à séparer les accès et à séparer les données, de la même façon qu’on le fait avec les biens de valeur.

En rendant tout plus simple pour nous, on rend aussi les choses beaucoup plus aisées pour les pirates. Un téléphone qui permet de contrôler toute votre vie, dans ses plus infimes détails, facilite beaucoup la vie de la personne qui en prendra possession et s’accaparera de ses fonctions. Sans compter que cette gestion exige que vous soyez connecté en ligne 24 heures sur 24, une autre chose qui est fortement déconseillée par les experts quand on veut éviter les attaques de pirates.

C’est malgré tout dans cette direction que pointe la pléthore d’appareils intelligents qui encombrent le marché.

Personne ne semble comprendre qu’on ne veut pas que le four à micro-ondes donne la météo ou que la radio fasse le café ni que son frère jumeau puisse fouiller dans nos courriels parce qu’il a la même face pour ouvrir le téléphone. De la même manière, vous serez horrifié·e de ne plus avoir accès à rien si votre téléphone ne vous reconnaît plus étant donné que le chat vous a griffé le visage.

Il y a des gens qui ne veulent pas d’une maison intelligente qui, quand elle se détraquera, vous fera des embêtements jusque dans la salle du « trône », où elle vous enfermera peut-être pour y subir les derniers moments de votre vie rocambolesque. [Oui, c’est une hyperbole, et c’est pour rire !]

On a beaucoup de mal à expliquer à l’ordinateur qu’on ne veut pas de trousseau de clés parce qu’on veut justement que ce soit compliqué d’accéder à nos affaires. Imaginez expliquer ça à quelqu’un qui préfère acheter des gadgets plutôt que de s’arrêter pour réfléchir.





25 mai 2021

Fréhel, Rock Star avant la lettre


Marguerite Boulch', dite Fréhel, fut l'une des plus grandes stars de la chanson réaliste. Elle chantait le malheur des femmes et de la vie quotidienne, mais aussi la vie des Folles nuits parisiennes.

D'abord connue sous le nom de Pervenche, elle fait tourner les têtes. Sa liaison tumultueuse avec Maurice Chevalier, qui lui préfère Mistinguett (laquelle faisait la loi dans le showbizz), la pousse au désespoir. Elle se promène alors en Europe (les pays slaves, puis la Roumanie) et continue néanmoins à alimenter les chroniques.

Elle revient en 1923 sous le nom de Fréhel et chante ses chansons les plus tragiques L'amour des hommes, Où sont tous mes amants ?, Les filles qui la nuit, Pleure, mais aussi des chansons humoristiques et grinçantes comme Tel qu'il est, Tout change dans la vie, La môme catch-catch.

Elle tourne aussi de nombreux films. Je retiens ici quelques titres :

La rue sans nom ;

Pépé le Moko, dans lequel elle interprète Où est-il donc ?, titre faussé par rapport aux paroles du refrain qui commence en effet par « Où est-il mon moulin d’la Place Blanche :? » mais demande surtout où sont les amis, les copains, les vieux bals musette et les « repas sans galette, quand je bouffais même sans avoir un rond » et se termine par « Où sont-ils donc ? » ;

et L’enfer des anges, où elle joue le rôle de la femme Sulpice.

Elle est l’une des grandes inspirations de Piaf, qui la vénérait. Elle a été l’une des interprètes pour qui Trénet a composé des chansons.

Histoires d'amour nombreuses, alcool, drogue, fréquentation des milieux un peu louches, elle a tout de la rock star. Elle meurt, il y a 70 ans de cela, dans un hôtel miteux de Pigalle (probablement d'une overdose, 20 ans avant Janis Joplin et Jimmy Hendrix) le 3 février 1951 à l'âge de 59 ans.

Elle est enterrée au cimetière parisien de la ville de Pantin (23e division), le cimetière des « chiens perdus », d'où Jacques Chirac a fait rapatrier le corps de la Goulue dans les années 2000. Seule sa carrière cinématographique a été retenue par les auteurs du plan du cimetière affiché sur un écriteau à l’entrée où elle n’est présentée que comme « actrice ».

Le plan pdf fourni sur Internet la décrit comme chanteuse et indique son plus grand succès La java bleue, titre qui permet au plus grand nombre de la raccrocher à un souvenir auditif. Je n’en avais pas encore parlé dans mon topo parce qu’elle est un peu prisonnière de ce succès, comme Michel Louvain de sa Dame en bleu, alors qu’elle a excellé dans une diversité de styles.

À chaque visite que nous faisions à Paris, à l’époque où cela faisait encore partie des choses envisageables, mon conjoint et moi allions fleurir sa tombe. Sa rivale, Damia, y est aussi enterrée, mais sa tombe n’est pas bien entretenue et les inscriptions y sont difficilement lisibles.

En cliquant sur le lien YouTube souligné par le titre, vous atterrirez sur une chanson qui donne une bonne idée du personnage, La Môme catch-catch, dont voici un extrait du refrain :

« J'ai une poigne de fer
Un cœur en acier
La gueule en or
Et les deux pieds tatoués
Je fais les pieds au mur
Comme un échalas
Le grand écart et je crache à 15 pas
Je bois du gros rouge qui tache
C'est moi la môme catch-catch »

Musique M. Alexander, paroles M. Vandair

Une première version de ce billet, par ailleurs moins développée, a fait l’objet d’un statut sur mon profil Facebook le 16 février 2019.





16 mai 2021

La course au temps


Nous courons après le temps et, sans cesse essoufflé·e·s, nous en manquons. Afin d’en « améliorer » la gestion, à chaque occasion nous nous demandons ce que nous pourrions faire pour rogner sur le temps, pour consacrer moins de temps à chacune des tâches qui nous incombent ou pis encore pour accomplir le plus de tâches possible dans le même temps.

Toujours, nous sommes en réaction plutôt qu’aux commandes. C’est que reculer l’horloge ne changerait rien à la flèche temporelle, inexorable dimension à laquelle notre humanité est soumise.

Il me semble toutefois que, pour faire face à ce problème, nous nous y prenons d’une fort mauvaise façon. En effet, notre objectif ne devrait-il pas être de disposer de plus de temps ? Donc de pouvoir prendre un temps plus long pour réaliser notre ouvrage ou encore d’avoir moins de travaux à effectuer dans le même temps ?

Plutôt que de nous acharner à faire plus avec moins, nous avons désespérément besoin de solutions qui nous offriront la chance de faire moins en plus de temps. C’est ce qui s’appellerait un véritable progrès. En principe, les machines devaient accomplir des opérations plus rapidement, ce qui avait pour but de nous permettre d’accorder de plus longues périodes à nos loisirs et à nos activités agréables. Dans la pratique, plus les appareils vont vite, plus nous sommes en compétition avec eux pour multiplier la besogne par dix. La conséquence en est que nous n’avons pas ajouté de durée à notre plaisir, mais qu’au contraire nous nous évertuons à en soustraire.

À l’époque où j’étais sur le marché du travail, j’était hyper-occupé et mes journées débordaient par tous bords et côtés. Je me demande encore comment j’arrivais à caser mes innombrables charges dans l’agenda. Toutefois, chaque matin, quand je considérais ma journée, il est une question que je me posais avant de m’attaquer à la liste interminable des opérations : Quelles sont les tâches que je n’exécuterai pas aujourd’hui ?

Non, le but n’était pas de les retarder indûment. Non, ces travaux-là ne sont pas moins importants que les autres. Je voulais justement prendre le temps de bien les réaliser. Mon argument était toujours le même : je ne veux pas bâcler le travail, il faut m’accorder un délai pour fournir un résultat acceptable. Je n’y arrivais pas toujours, mais cette préoccupation ne m’a jamais quitté.

Prenons l’exemple des courriels. Leur instantanéité a conduit tout le monde à croire que la réponse elle-même devait être instantanée. Voyez le résultat : au lieu de régler un problème rapidement, la succession des courriels de demande, de réponse, de réplique, de contre-réponse institue une conversation dans laquelle manquent deux choses : le temps de la réflexion et la coopération d’une personne qui vous accompagne dans le processus. Dans l’échange de courriels (ou pire encore de textos) chacun·e est de son côté comme dans une bataille rangée plutôt que dans un travail d’équipe. Cela produit des résultats précipités et souvent bancals.

D’abord le courriel personnel, je l’ai toujours traité comme un service postal ultra-rapide qui livre le message immédiatement. Mais, comme pour le service postal, je ne le consulte qu’une fois par jour, ce qui libère un temps considérable.

Ensuite, pour ce qui est du courriel de travail, il n’est pas bien avisé de répondre dans la minute, car ça signifie qu’on se détourne du reste de ses occupations. Une séquence de consultation est nécessaire selon la connaissance qu’on finit par acquérir des habitudes de ses interlocuteurs et selon le degré d’« urgence » réelle de chaque demande : chaque heure, chaque demi-heure. Et quand on se met à la rédaction d’un document, sauf si on attend des nouvelles sur un sujet précis, on ferme ses antennes pendant deux ou trois heures.

Si je ne possède pas la réponse immédiate à une question, je réplique : « J’y réfléchis et je te donne des nouvelles dès que possible. » La réflexion demande du temps et ne se fait pas de manière linéaire. On oublie qu’une grande partie de notre processus de réflexion est inconscient et que, si le résultat nous apparaît à un moment donné, ce n’est pas par magie ou par influence divine, mais juste parce que le ménage a eu le temps de se faire dans nos circuits et que l’ordre des choses finit par émerger à la conscience ou, pour paraphraser la jolie expression de Musil dans L’Homme sans qualités, l’affinité entre les objets se rencontre dans le cerveau. Cela ne se fait pas en appuyant sur un bouton.

Je me rappellerai toujours une anecdote parlante à ce sujet. J’étais à l’époque rédacteur pour une organisation politique. À la fin de la journée, j’étais en train de déballer mon sandwich au bureau. Le responsable des relations avec les médias m’avise alors qu’un personnage célèbre du monde culturel venait de décéder. Il me fallait pondre un projet de communiqué dans l’heure.

Je répondis oui et me mis à croquer mon sandwich. Le visage du responsable devint livide et un ordre péremptoire sortit de sa bouche : « Ben, mets-toi à l’ouvrage tout de suite ! »

Ma réplique fut implacable. J’ai une tendance à l’hypo-glycémie. Si je ne mange pas maintenant, il est possible que je fasse une chute, et c’est toi qui devras me réanimer. Quant à ton texte, il manquera toujours à l’appel. Si tu me laisses manger tranquille, je peux réfléchir à mes idées en même temps. Je pourrai ensuite les inscrire dans mon traitement de texte. Ce n’est pas en tapant des lettres au hasard sur le clavier qu’on fait des communiqués.

Vingt minutes plus tard, la première version du communiqué était prête et il n’y eut besoin que de deux ou trois petites retouches. Le responsable en fut tout étonné et me félicita. Ma répartie enfonça le clou : quand on sait travailler, c’est comme ça.

Il y a différents types d’urgence. Certaines personnes estiment que tout ce qu’elles demandent doit faire l’objet d’une réalisation immédiate. Il faut pourtant choisir sa priorité, décider du moment le plus opportun pour exécuter telle tâche si on veut s’assurer le meilleur résultat.

Quand on ne m’indique pas de délai, j’en propose un moi-même en gardant à l’esprit l’ensemble des obligations qui m’attendent.

Claudette Carbonneau m’a dit un jour que j’étais de tous ses contacts la personne la plus difficile à joindre, mais qu’elle aimait bien mon répondeur, lequel proclamait clairement qu’on n’aurait jamais de réponse directe. Cela me permettait de filtrer les demandes et surtout de ne pas m’agiter comme un chien fou.

Hélas, il y a beaucoup de gens qui n’ont aucune autonomie dans leur travail. Ce sont en général les moins bien payé·e·s. Les personnes qui travaillent manuellement, peu importe le secteur (santé, éducation, alimentation, livraison, manutention, fabrication, services), n’ont pas le luxe de décider de ce qui ne sera pas accompli aujourd’hui ; on les soumet à une pression dictée par la robotique et la surveillance.

Ces travailleuses et travailleurs comprennent mieux que quiconque les beaux vers de la chanson État d’âme de Jean Ferrat :

« À l’idée de l’exécuter,
J’ai le moral en marmelade
Si le travail, c’est la santé
Tous mes copains en sont malades. »

À ces personnes, on ne peut que conseiller l’organisation et la syndicalisation. On s’est battu et on est mort pour faire respecter un cycle humain : huit heures de travail, huit heures de loisirs ou de vie familiale, huit heures de sommeil. On dirait que tout le monde a oublié ça. Qui dort huit heures de nos jours ?





4 mai 2021

Le salut hors de la vue


C’est une réflexion à laquelle je me suis souvent adonné. On en retrouve des traces ici et là dans nombre de billets.

Dans ce monde uniquement visuel, je n’existe pas. Je ne compte pas les fois où un·e camarade ayant été interviewé·e en même temps que moi a pris toute la place dans le reportage parce qu’iel disposait de photo, vidéo, déguisement ou autre support visuel. Certes, on comprend que les nouvelles télé ou le film documentaire utilisent ces images, et c’est d’autant plus troublant quand les documents imagés ne sont même pas repris dans le reportage alors que c’est à cause d’eux que l’autre a été choisi·e, mais je fais ici surtout référence à des articles de journaux sans illustration et à des interviews pour la radio.

Quand j’étais petit, on disait, si une personne avait besoin d’une vignette pour comprendre, qu’elle était bête. Est-ce qu’il te faut un dessin ? était l’insulte suprême envers le manque d’intelligence supposé de son interlocuteur.

De nos jours, Tu ne m’as pas fourni de visuel ! est l’insulte suprême envers le manque de bon sens supposé de la personne qui essaie de nous informer.

On a compris aujourd’hui que les personnes dotées d’une pensée plus concrète ont besoin de comprendre avec des schémas ou en faisant les choses elles-mêmes. De leur côté, les personnes dotées d’une pensée plus abstraite se fient davantage aux sons et aux formules. Il y a la mémoire des images, la mémoire des sons, la mémoire des formules, la mémoire des gestes, la mémoire des impressions, la mémoire du goût, la mémoire des odeurs, cette dernière étant sans doute la plus profondément ancrée dans notre subconscient.

Certaines personnes n’apprennent les chose que par l’expérience. Pour ma part, quand on me donne des instructions pour me rendre à une destination, j’écoute distraitement et je n’en retiens rien, car ça n’a pour moi aucune valeur. Je me contente de conclure en demandant : à quel numéro de quelle voie publique arriverai-je ? C’est pour moi la seule donnée utile. Je cherche ensuite les trajets à partir d’une carte, le GPS n’ayant pas fait irruption dans mon monde suranné.

Autre exemple d’entendement divergent, un certain mot de passe pour avoir accès au site de l’un de mes fournisseurs est dans la mémoire de mes doigts. Je suis incapable de le répéter oralement. Il faut que je me mette devant un clavier pour pouvoir l’exécuter. Un jour, j’ai activé par erreur l’affichage du mot de passe. Je n’ai pas reconnu ce que j’avais écrit. Je l’ai effacé, puis j’ai recommencé. À nouveau, je ne reconnaissais pas cette séquence de lettres et de chiffres, pour moi, ce n’était pas mon mot de passe. En le refaisant lentement et en prononçant mentalement chaque caractère que je tapais, je me suis rendu compte que c’était bien le mot de passe en question.

Malgré cette diversité des perceptions et des formes d’apprentissage, l’hégémonie visuelle a écrasé tous les autres sens, appauvrissant le discours, la pédagogie, l’information et les relations entre les gens.

Dans ce monde visuel, je n’existe pas. Les éditeurs s’affolent quand je leur dis que je ne veux pas mettre ma photo sur la couverture d’un livre.

La télévision est pour moi d’une lourdeur atroce, alors que la radio me semble offrir une présence chaleureuse. Elle me suit dans mes déplacements dans l’appartement alors que la tévé me garde captif, enchaîné au fauteuil. Je sais, je pourrais regarder sur une tablette ou sur un cellulaire (que je ne possède pas) tout en marchant, en ralentissant tout le monde derrière moi et en me cognant sur tout le mobilier, résidentiel ou urbain.

Pourtant, la pandémie aura bien montré que la vue ne suffit pas. Les êtres humains ont besoin de toucher, sentir, vibrer ensemble. Les gens n’en peuvent plus des réunions virtuelles, ils tournent en rond dans leur cage et ont l’impression qu’on les regarde dans un aquarium.

Demandez à une bande d’adolescents s’il est satisfaisant de voir leurs potes sur Facetime. Non, ielles ont envie de chiller en présence, même s’il ne se passe rien d’autre que de se sentir là, ensemble. C’est bien la preuve que la chaleur humaine ne traverse pas les écrans et que le salut est hors de la vue, même quand il l’inclut.

L’image la plus frappante de la nécessité de combiner les sens est ce fait intéressant, constaté dans mon entourage : l’activité dont le manque est le plus souffrant, c’est la sortie au restaurant. Non seulement on voit ses voisin·e·s de table, mais on peut les embrasser au besoin, on peut se faire servir en devisant avec la ou le chef, on hume les plats sur place, on les déguste sur place, on se réjouit du bruit des conversations environnantes s’il n’est pas excessif. C’est la renaissance que je nous souhaite bientôt !





27 avril 2021

Le meilleur moyen d’éviter une grève


Les débardeurs du port de Montréal ont entamé une grève générale illimitée le lundi 26 avril, après avoir donné à l’employeur un répit de près de neuf mois pour pouvoir négocier. Cette grève est une réplique à la provocation d’un employeur qui a modifié unilatéralement les horaires de travail alors que l’enjeu principal de la négociation porte justement sur cette question.

Tout ce qu’il y a de médias, d’entrepreneurs, de commerçants et tout ce qui fait profession de commentaires politiques ou économiques a fait chorus pour dénoncer la grève et pour supplier le gouvernement de trouver un moyen d’y mettre fin : c’est-à-dire de voter une loi spéciale qui prive le syndicat de son moyen de pression légal, la grève.

Le droit de grève a été acquis de haute lutte au prix de souffrance et de morts. C’est ce que l’on commémore tous les 1er mai. Malheureusement, à part reconnaître que c’est un droit, tout ce qui possède un peu de pouvoir financier, économique, politique ou médiatique estime que c’est un droit qui ne devrait jamais être exercé.

Il ne s’est pas trouvé d’organe médiatique, pourtant friand de polémique et de balance des opinions quand il s’agit d’aller déterrer un zigoto terreplatiste, pour donner la parole aux citoyennes et aux citoyens qui appuient le moyen de pression légitime d’un groupe qui n’a pas manqué d’offrir des pistes de solutions à l’employeur.

Comment se fait-il que les travailleuses et travailleurs soient les seuls à devoir assumer l’odieux d’une situation pourrie ? Pourquoi quand on demande de mettre fin à la grève, on ne se tourne pas vers l’employeur dont c’est pourtant l’entêtement qui est la cause du moyen de pression ultime ?

Nos hauts-parleurs électroniques devraient s’aviser qu’il existe, pour éviter la grève, un moyen efficace, peu coûteux et sans risque pour l’approvisionnement des commerces : que l’employeur s’assoie à la table et négocie de bonne foi. On ne fait pas la grève par plaisir. Le meilleur outil pour y mettre fin, c’est la bonne volonté de l’employeur. Pensez-y si vous voulez faire pression pour régler un conflit de travail.





22 avril 2021

Réseaux sociaux : le grand malentendu


On a eu l’occasion d’en discuter en 2017, Facebook n’est pas le lieu où faire la révolution. Même en sachant cela, il y a encore de nos congénères pour en mettre trop sur le dos des réseaux sociaux, pour en attendre infiniment plus que ce qu’ils offrent sans à l’inverse profiter du meilleur qu’on en pourrait tirer.

Le reproche que l’on fait aux réseaux sociaux, qu’ils servent de chambre d’écho à ses propres convictions, est tout de même étonnant. Un réseau social n’est rien d’autre que ça, une occasion de se réunir entre personnes qui ont en commun des points de vue, des intérêts, des positions politiques, un statut social, etc. C’est exactement le rôle du réseau social ante l’époque cybernétique : club, association, confrérie, ligue, parti, corporation, guilde, congrégation, société…

Toi que la chicane entre des personnes inconnues et disposant de convictions diamétralement opposées déçoit, veux-tu me faire croire que, dans la vraie vie, tu invites à dîner des gens qui te conspuent de manière véhémente ?

T’imaginais-tu qu’en trois lignes, rédigées en toute vitesse après le petit-déjeuner, tu réussirais à convaincre un terreplatiste d’une chose que des siècles de science n’ont pas réussi à lui faire comprendre ?

Tu en connais beaucoup, toi, des loustics qui se disent : « Tiens, il y a une nouvelle association qui vient d’être créée, personne ne sait quel est son but, ses membres ont tous des avis contradictoires et on s’y insulte à qui mieux mieux, je vais donc en faire partie. »

Moi, non plus. C’est pourquoi quand on joint un groupe, on le fait non dans le but de persuader des gens qui ont des convictions opposées, mais dans celui de faire évoluer la réflexion de personnes dont on partage les bases. Et, dans le cas de Facebook, c’est plus généralement juste pour prendre des nouvelles de personnes avec qui on a envie d’être en contact.

Quand je reçois une demande de correspondance, car j’ai des correspondant·e·s (les ami·e·s sont des gens qu’on peut déranger en plein milieu de la nuit en cas de problème et, comme disait mon père, ça se compte sur les doigts d’une main), je réplique en mettant au clair mes positions sociales, économiques, politiques, religieuses et scientifiques. Ç’a le mérite d’éviter les pertes de temps de part et d’autre.

Comme nombre d’entre elles et eux, j’utilise les réseaux sociaux pour m’informer de ce que font mes autres camarades. Si les infos me parviennent, le contenu n’est pas créé par les réseaux sociaux, mais par des sources dont je m’assure de la fiabilité selon les mêmes règles que pour les livres, les articles scientifiques et les sites webs :

—rationalité des méthodes;
—reproductibilité des expériences;
—solidité des références;
—cohérence logique des raisonnements;
—falsifiabilité des théories;
—évaluation par les pairs dotés d’une même expertise ou d’une expertise équivalente, etc.

Avec toutefois l’avantage formidable de disposer d’un vaste réseau de personnes ayant des intérêts proches, ce qui donne accès à une multitude de sources sans avoir à tout éplucher soi-même puisque le travail collectif permet d’embrasser plus large.

Dans le même ordre d’idées, j’ai toujours refusé de permettre les commentaires à la suite des billets sur mon site web. Les grands médias qui s’étaient d’abord engouffrés dans cette mode cool ont fini par se rendre compte que les commentaires n’étaient qu’un déversoir de bile pour les personnes frustrées. Que vous disent toutes les grosses gommes de la communication ? « Ne lisez jamais les commentaires en dessous des articles ! » Les personnes qui ont vraiment des arguments intéressants, utiles et convaincants prennent la peine de nous écrire pour nous les transmettre et on peut s’en servir pour la suite de nos réflexions et de nos recherches. Il m’est même arrivé de publier une réplique très critique à l’égard de l’un de mes billets.

Mais si vous voulez faire œuvre de conviction, contribuer à des changements politiques, la diffusion dans les réseaux sociaux n’est pas nécessairement le meilleur moyen. Il faut travailler sur le terrain, toutes les personnes disposant d’une expérience syndicale vous le diront. Confondre l’outil avec le contenu, c’est ce que nous ne cessons de faire à chaque innovation technologique, que ce soit l’imprimé, le téléphone, le courriel ou les réseaux sociaux sur le web.


P.-S. : J’aurai l’occasion de revenir un jour sur notre naïveté à l’égard de la « magie » technologique, comme si les tuyaux nous épargnaient de choisir ce qu’ils transportent. Tous les petits vieux et les petites vieilles de mon âge se rappellent la révolution de l’audio-visuel dans les années 60, qui a débouché en fait sur les ennuyeuses séances de projections de diapositives pendant les cours de catéchèse.





9 avril 2021

Rattrapage culturel : le lumineux Frantz Fanon


Je l’ai quelques fois signalé, la retraite est pour moi l’occasion de combler certaines de mes lacunes culturelles. La plus récente est de corriger à ma grande honte l’immense tare de ne jamais avoir lu Frantz Fanon.

Certes, je l’avais déjà lu indirectement, comme tout le monde qui fraye vraiment à gauche, par les nombreuses références et citations d’auteur·e·s savant·e·s ou de camarades, mais je ne l’avais pas encore lu « dans le texte ». Je me suis livré paresseusement, avec délectation et en prenant toute la mesure de sa richesse, à la découverte des œuvres complètes du génial révolutionnaire, philosophe, théoricien, praticien, médecin et essayiste dans l’édition 2015 de ses Œuvres publiées par La Découverte.

À part des éléments impensés à l’époque, comme la subsomption de la femme dans le terme homme, ou l’assimilation de l’homosexualité à un comportement déviant plutôt que pleinement assumable, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse reprocher à l’esprit profond et pénétrant du brillant penseur. Ces défauts sont compensés par sa constante lutte pour la dépsychologisation des comportements sociaux, économiques et politiques et par sa reconnaissance, par exemple dans L’An V de la révolution algérienne que, pour ce qui est de la lutte armée, les femmes sont des combattantes aussi aptes, aussi fiables et aussi efficaces que les hommes.

Sa parole est précise, claire, implacable.

L’actualité extraordinaire de son contenu est une source inlassable de réflexion. Par exemple, Peaux noires, masques blancs permet à quiconque de comprendre comment le racisme fonctionne et pourquoi il est d’abord et avant tout systémique parce que construction sociale.

Fanon aura l’occasion de préciser sa pensée dans Racisme et culture, qui est le texte de son intervention au Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris en 1956. Voyez ces quatre énoncés particulièrement convaincants :

« C’est plus fort que moi, me disait un interne, je ne puis les aborder de la même façon que les autres malades. »

« Assez inattendûment le groupe raciste dénonce l’apparition d’un racisme chez les hommes opprimés. »

« Les psychologues parlent alors d’un préjugé devenu inconscient. La vérité est que la rigueur du système rend superflue l’affirmation quotidienne d’une supériorité. »

« L’habitude de considérer le racisme comme une disposition de l’esprit, comme une tare psychologique doit être abandonnée. »

Il convient de citer ici deux extraits extrêmement percutants de cette même allocution, tant la tragi-comédie du gouvernement québécois qui se refuse à reconnaître l’évidence du racisme systémique a été par avance décrite par Fanon en cette année 1956, il y a soixante-cinq ans.

« C’est à ce niveau que l’on fait du racisme une histoire de personnes. ‘Il existe quelques racistes indécrottables, mais avouez que dans l’ensemble la population aime…’
Avec le temps, tout cela disparaîtra.
Ce pays est le moins raciste... »

[...]

« En fait le racisme obéit à une logique sans faille. Un pays qui vit, tire sa substance de l’exploitation de peuples différents, infériorise ces peuples. Le racisme appliqué à ces peuples est normal.
Le racisme n’est donc pas une constante de l’esprit humain.
Il est, nous l’avons vu, une disposition inscrite dans un système déterminé. »

Inutile de dire que le remarquable analyste ne se faisait aucune illusion sur les promesses des « réformistes européens » dont de Gaulle, qui a tout fait pour sauver les meubles du colonialisme. « Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. » [Section « Fondements réciproques de la culture nationale et des luttes de libération » des Damnés de la terre.]

Justement, dans Les Damnés de la terre, le médecin aliéniste montre avec des exemples probants que certaines maladies mentales sont causées par le climat et l’oppression colonialistes. Le chapitre Pour la révolution africaine, qui regroupe des textes épars dans différents journaux ou organes de communication, est une vibrante illustration de l’imbrication des différentes luttes contre le colonialisme et des effets des unes sur les autres. L’analyse objective des intérêts en jeu et de la progression hypocrite du néocolonialisme est encore d’une troublante et désolante actualité.

Celleux qui voudraient lui reprocher une certaine naïveté à l’égard du Bloc de l’Est font erreur. Ce n’est pas pour rien que Fanon était l’un des théoriciens du non-alignement. De plus, il mettait en garde contre le fait de croire l’indépendance comme le point d’arrivée, erreur que pratiquement tout le monde a commise, alors qu’il ne s’agit que du point de départ.

Citons pour mémoire ces deux extraits :

« On ne peut vouloir le rayonnement de la culture africaine si l’on ne contribue pas concrètement à l’existence des conditions de cette culture, c’est-à-dire à la libération du continent. » [Section « Sur la culture nationale » des Damnés de la terre.]

« Les capitalistes ‘métropolitains’ se laissent arracher des avantages sociaux et des augmentations de salaires par leurs ouvriers dans l’exacte mesure où l’État colonialiste leur permet d’exploiter et de razzier les territoires occupés. » [« La guerre d’Algérie et la libération des hommes » dans El Moudjadhid, du 1er novembre 1958.]

Sa compréhension des mécanismes du racisme est toujours valide pour analyser le phénomène de rejet schizophrénique dont sont victimes les Africains et les Maghrébins en France :

« On leur a introduit la France partout où, dans leur corps et dans leur ‘âme’, il y avait place pour quelque chose d’apparemment grand.
Maintenant, on leur répète sur tous les tons qu’ils sont chez ‘nous’. » [Article publié dans la revue Esprit en 1955.]

On ne peut qu’être d’accord avec la justesse indéniable d’Achille Mbembé lorsqu’il intitule sa préface à cet ouvrage éclairant « L’universalité de Frantz Fanon ».





28 mars 2021

Histoire de rameaux


Pour vous raconter ce petit radotage de mon enfance, je vais d’abord parler du mercredi des Cendres, où les rameaux de l’année précédente jouaient un rôle. Cela me permettra de passer ensuite à l’étrange dimanche des Rameaux.

Ça va ainsi :

Le premier jour de carême, le mercredi des Cendres, était comme toujours célébré par une messe du matin, que je m’empressais d’aller servir, encore une avant-midi de congé ! pendant laquelle messe le curé nous versait un peu de cendre sur la tête afin de nous rappeler à notre condition de mortels. On ne ratait aucune occasion de nous rabaisser et d’inciter à la tristesse.

Citant les paroles de la Genèse (chapitre trois, verset dix-neuf), le prêtre répétait sentencieusement à chaque fidèle : « Souviens-toi que tu es de la poussière et que tu redeviendras poussière. » Cette cendre résultait du brûlage des rameaux de palmiers tressés dont on avait orné le presbytère et la sacristie pendant l’année qui venait de s’écouler. Suivraient donc, après ce mercredi, quarante jours de jeûne et de pénitence.

[…]


Venait avant Pâques, le dimanche des Rameaux où l’on commémorait l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, où dit-on la foule déposait des rameaux de palmier sur son passage. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi à peine cinq jours plus tard on allait crucifier ce héros, mais à voir comment les humeurs des auditeurs de radio et des fervent·e·s de réseaux sociaux sont volatiles, je saisis mieux maintenant les changements de sentiment inopportuns.

La paroisse vendait des rameaux que l’on achetait pour en faire des tresses. Ces tresses servaient à décorer les crucifix affichés dans les maisons, les arches de porte, les rétroviseurs de voiture, etc. On supposait qu’elles attiraient les bonnes grâces du Seigneur sur les lieux qui l’arboraient. On les y laissait sécher toute l’année jusqu’au dimanche des Rameaux suivant où on les renouvellerait.

Il était interdit de jeter ces témoignages de dévotion. La seule façon d’en disposer convenablement était de les brûler en ayant quelque intention pieuse. Tout le monde avait un poêle à bois dans la cuisine ou une dépendance, une fournaise dans le sous-sol ou le garage, ou un brûleur dans son cabanon au fond du jardin, près des bois, mais les gens des villes qui avaient tout à l’électricité comment faisaient-ils pour disposer pieusement de leurs tresses de rameaux ? Le curé, lui, avait là sa réserve de cendres pour en assaisonner les fidèles.

S’ensuivrait une semaine dramatique appelée Semaine sainte dont le point d’orgue était le sinistre vendredi Saint deux jours avant que Pâques nous délivre enfin du carême !

Extrait légèrement adapté de L’olivier et le prunier, écrit avec Jacqueline Maatouk Abou Chahla, publié aux Écrits francs en 2017.





15 mars 2021

Pour qui l’heure d’été est haïssable


L’an dernier à pareille époque, je rappelais ici même que le changement d’heure n’augmente pas la durée d’ensoleillement.

Depuis le mois de janvier, on s’est habitué lentement et naturellement au changement progressif d’éclairage. En mars, on se réjouit à l’apparition du soleil de plus en plus tôt, car nous sommes en route vers l’équinoxe. Voilà qu’avec le changement d’heure, on perd brutalement une heure de soleil le matin. On se réveille dans l’obscurité ; des travailleuses et travailleurs en grand nombre doivent partir vers leur besogne quand il fait encore noir. C’est particulièrement déprimant.

Ce brusque recul crée un décalage dont il faut à peu près une semaine pour se remettre. Perdre une heure de sommeil est risqué pour la santé cardiaque selon des études sérieuses citées par l’American Academy of Sleep Medicine.

Et pourtant, personne n’a réussi à trouver la moindre justification à ce rituel curieux. On nous dit que l’heure d’été fait plaisir aux employé·e·s d’usine. Il est difficile de croire que les ouvrières et les ouvriers, tout comme les personnes chargées de l’entretien des immeubles, apprécient de voir la barre du jour qui apparaissait vers 6 h devenir tout à coup toute noire pour encore un mois.

L’heure avancée ne se fait pas non plus au bénéfice des agricultrices et agriculteurs, qui doivent se lever tôt et qui apprécient le soleil du matin. Ce procédé ne plaît pas davantage aux vieilles personnes matinales, encore moins si elles aiment se coucher de bonne heure.

Sans doute certain·e·s employé·e·s de commerce, ou encore les professionnel·le·s, y trouvent leur compte puisque ces personnes partent pour le travail quand le soleil est levé de toute façon, ne pouvant voir la différence le matin. Elles ressentent donc vraiment l’impression illusoire que la durée d’ensoleillement est prolongée.

Mais, alors qu’il fait déjà clair à 17 h 30 en fin de journée, pourquoi prolonger l’éclairage le soir ? Est-il nécessaire en mars d’avoir du soleil à 19 h peu avant de s’attabler ?

Si on devait garder toujours la même heure, pourquoi devrait-on adopter l’heure avancée plutôt que l’heure normale ? Certes, il y a là une partie de convention puisque les fuseaux horaires font plus ou moins mille kilomètres de large et qu’ils ne respectent pas la règle selon laquelle le soleil est à son zénith à midi. Il s’agissait d’une sorte de compromis établi pour éviter que les villes d’une même région aient des heures différentes, ce qui était devenu ingérable dès le dix-neuvième siècle avec l’augmentation de la vitesse des transports (grâce aux trains).

Ce compromis ayant été trouvé, il paraîtrait tout de même étrange que, dans un fuseau horaire donné, midi ne corresponde jamais à la position zénithale du soleil. Mais passons… On serait déjà bien content qu’on ne dérègle plus notre cycle circadien de manière si brutale, même si c’est prévisible.

J’ai ici délibérément choisi de prendre parti pour qui trouve ce changement d’heure détestable.





2 mars 2021

Le cordonnier intellectuel


Je me suis souvent demandé comment il se faisait que je fusse seul dans toute ma famille biologique, de près ou de loin, à avoir des préoccupations pour la vie publique et à me passionner pour la réflexion. D’où pouvait donc me venir cet intérêt, dont je ne voyais que peu d’exemples autour de moi, si ce n’est le goût prononcé d’une grand-mère pour les mots croisés (laquelle m’a gratifié à mes treize ans d’un dictionnaire daté de l’année de ma naissance, le plus beau cadeau de toute ma vie, je dois le dire) ou encore l’abonnement de mon père au Bulletin des agriculteurs et à La Terre de chez nous, publications phares du monde rural et agricole.

Une forme d’explication apparut quand je commençai à lire Rébellions d’Eric Hobsbawn dont le chapitre 3, co-écrit avec Joan W. Scott, s’intitule « Cordonniers politisés ». On y découvre la fascinante aventure de la profession au XIXe siècle et l’attitude d’indépendance intellectuelle qui remonte à très loin, d’où sans doute cette méfiance populaire et religieuse envers le cordonnier à qui on ne veut pas marier sa fille selon les innombrables chansons qui s’en moquent dans la tradition française, sans compter la fameuse expression du « cordonnier mal chaussé » qui révèle probablement plus sa générosité que son manque d’habileté.

Les cordonniers célèbres sont rares, mais le rôle de ce métier est marquant dans l’imaginaire populaire, d’où son omniprésence dans la chanson traditionnelle. Son indépendance en fit à la fois le sujet d’histoires plaisantes et le protagoniste de la résistance à l’hégémonie du clergé. Pas qu’on rejette totalement ce dernier, mais qu’on garde son quant-à-soi.

Par ailleurs, les cordonniers fêtaient leur patron, saint Crépin, le 25 octobre. Cette fête est aujourd’hui concurrencée par celle de saint Enguerran. Le mot saint-crépin sert également à désigner l’ensemble des outils du cordonnier. Crépin et Crépinien, son frère, auraient été cordonniers à Soissons au troisième siècle. On dit qu’ils vendaient aux riches les chaussures qu’ils fabriquaient, mais qu’ils les donnaient aux pauvres. Dans toute l’histoire de la cordonnerie, les pauvres sont les principaux clients, d’abord parce que la clientèle est essentiellement de proximité, ensuite parce que les pauvres ont plus tendance à faire réparer leurs chaussures alors que les riches préfèrent en acheter de neuves. Dès le XIXe, les clients plus aisés se tournent vers les chaussures manufacturées.

On apprend entre autres dans cette passionnante étude que les cordonniers étaient généralement recrutés chez les hommes de petite taille, car il s’agissait d’un des emplois les moins physiquement exigeants pour un campagnard. Ce métier était souvent jumelé à un autre comme coursier ou surveillant d’école, la pauvreté étant fréquemment le lot des cordonniers. Comme ils n’avaient pas le droit de limiter l’entrée dans leur profession (l’article ne dit pas pourquoi), à la différence des autres artisans qui choisissaient en général leur propre fils, le nombre de cordonniers était assez important un peu partout et pouvait regrouper des étrangers, des infirmes, des marginaux de toute sorte. On voit déjà poindre l’intérêt pour les questions sociales et politiques, ce qui est paradoxal dans une pratique pourtant strictement individuelle.

Il paraît que le nombre de maires révolutionnaires extraits de l’humble métier se remarquait pendant la Révolution française. La réputation de politiciens des cordonniers est liée au fait qu’ils s’engageaient essentiellement localement : quartier, paroisse, village. Avec la désagrégation des structures communautaires liées aux métiers manuels, avec la généralisation de la fabrication usinée et l’exode vers les métropoles, le rôle du cordonnier s’est étiolé.

Occupation individuelle et isolée, la cordonnerie permettait de réfléchir et de s’adonner à la lecture. Puisque ce n’était pas un métier où les hommes travaillaient nombreux ensemble, le cordonnier échappait aux moqueries traditionnelles dont était affligé dans les classes populaires tout penchant intellectuel pour un individu de sexe masculin.

Mon grand-père Joseph, le père de mon père, avait juré qu’aucun de ses enfants ne ferait carrière d’agriculteur, profession dont il était à la fois très fier parce qu’il la tenait de son propre père François, et très honteux parce qu’elle ne l’avait jamais rendu prospère. Il avait donc placé mon père comme apprenti menuisier-ébéniste. Art que Sylvio, c’était un prénom très populaire au début du vingtième siècle, avait beaucoup aimé et dont il pouvait nommer tous les outils : ciseau, rabot, chanfrein, tour, guillaume, grattoir ; il en expliquait d’ailleurs la fonction avec entrain. Malheureusement, une allergie à la colle à bois, rare à l’époque, couvrait son corps de rougeurs et lui donnait de l’asthme, symptômes qui disparurent aussitôt qu’il abandonna ce travail.

On décida alors, comme il n’était pas très grand de taille ni particulièrement musclé bien que dur à l’ouvrage, de l’envoyer faire l’apprentissage de la cordonnerie auprès d’un oncle. Il exerça ce métier pendant les premières années qui suivirent son mariage installant son échoppe à l’avant de la maison comme cela se faisait autrefois. Il a dû fermer boutique quand l’un des magasins généraux du village, tenu par sa cousine par alliance, a ouvert un grand rayon de chaussures toutes étincelantes, puis se mit à les vendre au prix coûtant pour se faire une clientèle. Certes, ces chaussures manufacturées étaient de piètre qualité, rarement en cuir, et impossibles à ressemeler, mais tellement bon marché et si faciles à remplacer.

En passant, saviez-vous qu’autrefois il était aussi d’usage de faire ressemeler même les pneus de sa voiture ? Ce n’est évidemment pas le cordonnier qui s’en chargeait, mais le garagiste, souvent ancien forgeron ou fils de forgeron, mais ça c’est une autre histoire.

Par la suite, mon patriarche devint homme à tout faire. Il exerça tous les emplois imaginables devenant ce que les Anglo-saxons appellent un Jack of all trades, master of none qui se traduisait dans la sagesse populaire par l’expression « Trente-six métiers, trente-six misères » et pour lequel il disposait de sa propre traduction : « Bon dans tout, excellent dans rien. » Habile et débrouillard, il n’était jamais pris au dépourvu et pouvait tout arranger avec ce qui lui tombait sous la main. On l’appelait même en pleine nuit pour réparer une fuite d’eau.

Beaucoup plus tard, inscrit à des cours de reclassement selon un programme gouvernemental destiné à faire de lui un technicien en machines à coudre industrielles, il impressionna toute sa classe par sa nullité dans les cours scientifiques, par son incapacité à répéter les formules théoriques abstraites, par sa parfaite compréhension de la mécanique et son habileté à l’expliquer clairement et simplement en ses propres mots, par sa facilité étonnante dans les questions pratiques et les questions de rapport de travail, par sa précision absolue dans le choix des outils, des mèches et des aiguilles, par la réalisation rapide et ingénieuse des réparations ainsi que pour son jugement critique. Une entreprise de la région de Saint-Hyacinthe, où il pensionnait à la semaine pour cette formation, tenait à l’embaucher avant même qu’il n’obtienne son certificat.

Je revois mon père chérissant ses outils de cordonnier qu’il a d’abord conservés dans la cave, puis dans la grange, même s’il ne s’en servait plus depuis très longtemps, sauf pour de rares occasions. Il gardait précieusement une copie du code municipal, qu’il consultait avec attention chaque fois qu’un différend survenait dans l’interprétation des règles à appliquer dans la conduite du conseil municipal ou dans les activités de la commune.

Je le sus quand il me montra la cachette de l’irremplaçable ouvrage pour m’expliquer le rôle qu’il avait joué dans son travail d’élu municipal à une époque où j’étais trop jeune pour en prendre conscience. Il m’avait par la même occasion donné la raison pour laquelle il avait quitté le conseil de fabrique, c’est-à-dire le conseil chargé de gérer les biens de la paroisse : il n’en pouvait plus d’entendre les autres marguilliers dire exactement comme le curé. « C’est pas ça, la démocratie », avait-il conclu.

Dans le dernier emploi de sa vie, concierge pour l’école du hameau, il assista avec régularité et esprit critique aux assemblées syndicales régionales. Un jour que l’habituel président d’assemblée manquait à l’appel, il se proposa pour mener l’assemblée. « Tu sais y faire, lui avait-on demandé ?» Ce à quoi il répondit : « Regardez-moi aller et vous me direz si je me trompe. »

Suivant rigoureusement l’ordre du jour, assurant le respect des droits de parole et ne tolérant aucune digression, il permit de terminer la réunion en moins d’une heure. C’était la première fois qu’on réglait toutes les questions si vite, mais il s’en trouva pour murmurer : « On a réservé toute la soirée pour la réunion, puis là on a déjà fini. » La réplique ne se fit pas attendre : « Si vous voulez jaser entre vous, allez donc à la brasserie à côté, vous pourrez agrémenter votre discussion d’une bière, ce qu’on ne peut pas faire ici. » La suggestion servit d’inspiration et permit de mieux se concentrer dans les réunions suivantes. On voit ici une autre attitude qu’il m’a léguée : mon impatience devant les personnes qui s’écoutent parler.

La lecture de cet article m’a permis de redécouvrir un film que je connaissais dont tout à coup le personnage principal devenait mon paternel. Tout en comprenant que c’est de lui que je tenais mon intérêt pour la question publique, cela renforça mon intuition qu’on doit, même s’agissant de son géniteur, beaucoup plus à la culture qu’à la génétique.





20 février 2021

Archéologie d’une expression


Il existe des expressions qui deviennent très populaires et dont on ne sait très bien comment elles sont nées. On ne peut souvent que supposer les détours de la réflexion qui a présidé à leur conception.

Dans d’autres circonstances, il est possible de retracer leur parcours parce qu’on a des indices assez précis sur leur origine. Tel est par exemple le cas de la joyeuse formule Il est toujours 5 heures quelque part, qu’on utilise comme prétexte pour devancer l’apéro ou pour justifier qu’on le prenne à n’importe quelle heure.

Le succès de cette locution a été phénoménal depuis les débuts de la pandémie, chacun·e ayant eu l’occasion de remarquer que le confinement a suscité un accroissement considérable de la consommation d’alcool, et la SAQ (Société des alcools du Québec) ne s’en plaint pas.

La tournure est même devenue le titre d’une émission diffusée sur la première chaîne de la radio publique canadienne.

Remontons donc la petite histoire afin d’accompagner à rebours cette fameuse phrase. L’expression s’est épanouie dans le monde dit « artistique », mais disons plutôt qu’il s’agit de celui des vedettes médiatiques. Et c’est de là qu’elle s’est répandue dans la population, mais avant de se disséminer chez les têtes d’affiche, elle avait fleuri dans un univers qui en est très proche, soit celui de la publicité et des communications. C’est donc d’abord chez les publicitaires et autres métiers associés qu’on entendait surtout cette incitation à lever le premier verre.

Mais de quelle maison de publicité, de la cuisse de quelle jupitérienne société est issue la formulation originale ? Il appert que la firme Publicis, laquelle collaborait avec BCP, en était utilisatrice dans les années 2010 et que c’est de BCP (qui s’est unie à Publicis en 2014) qu’elle tenait le mot.

Mais où la graine en avait-elle été semée ? Si on tire le fil, on voit apparaître l’énonciation première du célèbre cliché au début des années 1990 par une employée en placement média chez BCP. Cette employée s’appelait Suzanne Gravel. C’est elle qui répétait à qui voulait l’entendre que, si on attend cinq heures pour commencer l’apéro, on peut compter sur le fait qu’il est bien cinq heures quelque part autour du globe.

Lasse de devoir se justifier de prendre l’apéro quand bon lui semble, elle avait fait part de son agacement à son beau-frère. Ce dernier lui avait alors dit : « Sachant qu’il y a en tout temps un fuseau horaire où il est cinq heures sur la planète, il te suffira de répondre qu’il est toujours cinq heures quelque part. » La solution fut adoptée, qui fit son petit bonhomme de chemin jusque sur les ondes publiques.





12 février 2021

Démocraties de papier


Vous vous rappelez quand on vous disait que la démocratie était « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » ?

Paul Rose avait une expression pour qualifier les gouvernements qui prétendaient pratiquer la démocratie, mais ne l’appliquaient pas : « Démocraties de papier ».

Or, s’il est une chose que la pandémie de Covid19 a bien permis de mettre en évidence, c’est que les démocraties libérales ne sont que des démocraties de papier.

Si le gouvernement est là pour accomplir la volonté du peuple, comment se fait-il que les États soient les obligés des entreprises pharmaceutiques quant à la production et à la livraison de vaccins ?

Si la santé est une fonction de l’État, ce dernier doit être responsable de la chaîne de production des médicaments.

Mais, les coûts de la recherche, me direz-vous ? Comme si ces coûts n’étaient pas déjà assumés par des subventions, comme si ces coûts n’étaient pas quantes fois récupérés par les profits astronomiques, comme si les États prétendument en guerre contre le virus n’avaient pas le pouvoir de réquisitionner la force de production aux fins de cette « guerre », ce dont ils ne se sont jamais privés au siècle dernier quand il s’est agi de fabriquer des armes.

Quand on est un libéral économique, on ne s’émeut pas que le public soit soumis au privé, que ce soit en santé, en éducation, en environnement, en protection du territoire agricole où la terre est soumise aux promoteurs, en énergie, en informatique, dans la non protection des données où l’on veut que vous payiez pour transmettre vos informations à des entreprises d’évaluation de crédit, en transport, en télécommunications où les forfaits sont si nombreux et complexes que vous payez toujours plus que pour ce dont vous avez besoin, en finance, où ce sont toujours les banques qui ont raison et où les riches sont récompensés et les pauvres obligés de payer des frais, ad infinitum.

Tout cela a pour résultat que la démocratie libérale est bien le gouvernement du peuple, par les compagnies, pour les compagnies.





2 février 2021

Code mystère


Depuis de nombreuses années, en moyenne une fois par mois, je trouve sur mon répondeur des messages de personnes, surtout des dames, qui offrent leurs services comme préposées aux bénéficiaires ou comme infirmières auxiliaires. On ne laisse jamais de numéro de téléphone, tenant pour acquis que, comme chez toute personne normale, mon appareil est muni d’un afficheur, ce qui n’est évidemment pas le cas. Il m’a donc toujours été impossible de détromper les infortunées quémandeuses d’emploi qui ne me disent pas comment les joindre ou qui se contentent de me demander de les « rappeler à ce numéro ».

Tout récemment, j’ai eu la chance d’être près du téléphone au moment où une dame laissait son message. Je pris le combiné et demandai à mon interlocutrice quel numéro elle avait composé, c’était bien le mien, et où elle avait appris que j’offrais des postes dans le domaine de la santé, ce qui ne fait hélas pas partie de mes activités. Elle me répondit qu’elle passait par l’intermédiaire du Code bleu.

Après avoir assuré à ma correspondante que je n’avais jamais vu la couleur de ce code, je raccrochai et cherchai sur le Net pour découvrir qu’il s’agissait d’une agence de placement. En vérifiant les numéros d’appel, je constatai que celui de Montréal ne comporte qu’un chiffre de différence avec mon propre numéro. Il est donc très facile de se tromper et de composer le mien plutôt que celui de l’agence en question.

Voilà donc un mystère éclairci, même si celui plus étrange de l’utilité de ces agences dans notre société demeure pour moi toujours aussi profond.

À côté de la croûte lourde et dure des jours présents, vous me pardonnerez, pour cette fois-ci, de vous avoir servi le feuilleté anecdotique de ce billet.





23 janvier 2021

Justice du désespoir


Il y a quelque chose de profondément décourageant à constater les acquittements successifs de Gilbert Rozon et d’Éric Salvail en décembre dernier dans des causes d’agressions sexuelles.

On se rappelle que de nombreuses personnes les accusaient, mais que le ministère public avait sélectionné les causes spécifiquement, nous disait-on, selon les chances de succès. Or, il s’avère que, dans les deux cas, on a choisi des événements parmi les plus anciens dont le rapport était nécessairement sujet aux trous que le temps ne manque pas de creuser dans ce genre de souvenirs, d’autant plus que ce sont des expériences traumatiques déjà par nature plus susceptibles d’affecter la mémoire. À quoi sert donc la sélection d’une cause parmi tant et tant si le fait de l’écarter par acquittement a comme conséquence d’en effacer des dizaines d’autres ?

Les agressions sexuelles sont des crimes qui se commettent généralement sans témoin. Leur condamnation par une cour est donc peu vraisemblable dans la mesure où les règles de la preuve exigent que la culpabilité de l’accusé soit démontrée hors de tout doute raisonnable.

Loin d’être une preuve de l’atteignabilité de la justice, le célèbre et infiniment malheureux cas de Nathalie Simard est au contraire une démonstration éclatante de la quasi-impossibilité de faire accuser et condamner un agresseur, même lorsqu’il a poursuivi ses agressions sur de nombreuses années.

Rappelons que cette femme admirable, courageuse, patiente et entêtée a dû subir l’enfer pendant des décennies. Après toutes ces années de souffrance aux mains du même bourreau, elle a, avec l’aide de la police, réussi à enregistrer une conversation avec le coupable, parce qu’il n’avait pas cessé ses crimes, avant d’en venir à des accusations. Combien de personnes pourraient en supporter autant ? Et ne peut-on coincer les criminels qu’après un si long calvaire ?

Tous ces processus ne donnent pas le goût de déposer des plaintes. D’ailleurs, il faut bien le comprendre, le système judiciaire ne vise pas à rendre la justice, mais à porter des jugements de conformité à l’égard de certaines règles et procédures.

Une vraie justice pour les victimes passerait probablement par un espace d’expression où la véracité de leur expérience n’est pas constamment mise en doute.

Il serait intéressant de consulter toutes les victimes de ce genre d’agression pour connaître les processus qui leur ont fait du bien et leur ont permis de sentir qu’elles avaient repris leur dignité. Il conviendrait d’étudier les cas où des agresseurs ont été confrontés à leurs crimes et ont reconnu leurs gestes et leur culpabilité. On découvrirait quels sont les mécanismes qui peuvent les amener à se remettre en question et à sortir du déni en évacuant leur sentiment de toute-puissance.

Il est clair par ailleurs que certains agresseurs ne peuvent pas s’extirper de leur narcissisme pervers et qu’il n’y a rien à en attendre. On doit par contre leur faire savoir que nous ne sommes pas dupes.

Je connais des victimes de viol et d’abus qui ont abandonné tout espoir de justice. L’absence de témoins, la puante solidarité de celles et ceux qui n’ont pas intérêt à voir craqueler l’image illusoire d’une famille unie ou d’un patron généreux, la tendance naturelle du groupe à se ranger du côté du harceleur tout-puissant, l’impossibilité de correspondre aux règles et procédures préétablies les ont convaincues que l’abus exercé sans preuve et sans témoin reste impuni.

Hélas, la peur n’a pas encore changé de camp… pas encore.



16 janvier 2021

Pardon d’avoir bâti votre maison


La première vague de la Covid-19 a causé un véritable géronticide avec le délestage des hôpitaux vers les Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

Maintenant, au sommet de la deuxième vague, c’est le délestage des CHSLD vers les hôpitaux qui est remis en question. Depuis le début, les personnes de 70 ans et plus sont vues comme un fardeau, comme un boulet, comme une population informe et irresponsable qu’on ne sait pas trop comment caser.

Et voilà, ça y est, on se fait dire qu’il faudra bien faire des choix et qu’après tout, celleux qui n’ont pas la plus grande espérance de vie ne méritent peut-être pas d’être soignées puisqu’on manque de ressources.

Dans tous les comités de savants et d’expertes, y a-t-il quelqu’un qui s’est demandé quel est l’avis des personnes de 70 ans et plus ? Quelqu’un s’est-il mis à songer que, pas plus que les enfants, qui ont le désavantage de ne pas avoir encore formé leur jugement, les personnes âgées ne sont un troupeau à gérer comme un cheptel encombrant ? On reviendra une autre fois sur la façon dont les pauvres animaux souffrent justement du traitement en cheptel.

Eh, bien, excusez-nous, chers gestionnaires, chères administratrices, nous ne pouvions pas prévoir, quand nous avons construit vos confortables maisons en briques rouges pour vous protéger des aléas de la vie en nous appuyant sur les fondations du service public, que vous céderiez à la voix doucereuse du loup qui vous suggérait de remplacer la brique publique par la guimauve privée parce que c’est tellement moins cher et plus délicieux.

Nous vous demandons pardon d’avoir érigé vos maisons. Nous vous demandons pardon de devoir en être expulsé·e·s parce que vous n’avez plus de ressources, ressources que vous pourriez récupérer en mettant la main sur les 800 milliards que cachent dans les abris fiscaux vos petits amis capitalistes, ressources que vous pourriez utiliser si vous aviez la sagesse de rapatrier dans le public les cliniques que vous avez si libéralement permises dans le privé. Il ne s’agit pas de leur faire la part belle, mais bien de les réquisitionner. Ne sommes-nous pas en temps de crise ?

Et à tous les psychotiques de la dette, rappelez-vous donc que la dette d’un ménage doit être réglée parce qu’il vient un temps où le ménage arrive à terme, mais que la dette publique peut prolonger ses termes étant donné que l’État a vocation à la perpétuité, et qu’il lui est donc loisible de réduire le fardeau de la dette en la rééchelonnant sur 100 ans.

Pourquoi 100 ans ? Pourquoi pas 30 ou 200 ? Parce qu’une semblable crise n’apparaît qu’à tous les cent ans : en 1914, c’était la grippe espagnole (qui n’avait rien d’un virus espagnol, mais tout d’une grippe porcine états-unienne) et en 2020, c’est la covid-19.

Pardon d’avoir bâti vos maisons pour que vous y soyez à l’aise sans nous. Pardon d’avoir encore l’obligation de vous fournir les solutions auxquelles vous ne prenez pas le temps de penser, trop indisponibles que vous êtes à cause du temps que vous occupez à gérer un monde irréel où les quotas, les courbes et les statistiques ont pris la place des personnes humaines.





23 décembre 2020

Joyeux Solstice quand même !


« Vingt-trois décembre, Joyeux Noël, Monsieur Côté ! Salut ti-cul, on se reverra le 7 janvier. » (Merci Beau Dommage !)

Mais, moi, vous vous en doutez maintenant, je préfère célébrer le Solstice, retour du dieu Soleil qui rame toute la nuit pour revenir de l'autre côté du jour.

Et, puisque c’est de nouveau le Solstice d'hiver, « J'espère que vous avez pensé aux personnes vieilles et jeunes, aux faibles et aux forts, à la fin des combats. » (Merci John Lennon !)

La saison du Solstice, c’est le temps des bilans, le moment de rentrer en soi pour chercher de la lumière quand il y en a si peu dehors. Pour certaines personnes larguées par la société de consommation, il n'y a plus beaucoup d’éclairage à l'intérieur, elles n'y voient qu'un abîme effrayant, et nous continuons à leur offrir des solutions individuelles qui n'en sauveront peut-être que quelques-unes, mais qui n'empêcheront pas les autres de sombrer dans le gouffre.

Malgré les deuils qui nous affligent, Joyeux Solstice quand même !

Joyeux Solstice, même si vous ne pourrez pas dire en pleine face à l'oncle Albert qu'il n'est qu'un vieux réac et misogyne fini.

Joyeux Solstice, même si les prédateurs courent en liberté, même si leurs mensonges reconnus comme tels ne suffisent pas à les faire condamner.

Joyeux Solstice, même si on vous promet un retour à la normale, c’est-à-dire une accélération de l'hyperconsommation avec ses conséquences : la dégradation précipitée de l'environnement, la réduction inéluctable de l'espace pour les espèces fragiles et une recrudescence des zoonoses dont la Covid-19 n'est qu'un pâle échantillon.

Joyeux Solstice, malgré la solitude qui vous afflige.

Joyeux Solstice, malgré vos revenus qui rétrécissent et l’épicerie qui gruge une plus grande part du peu qui reste chaque fois.

Joyeux Solstice, malgré vos traitements qui sont sans cesse retardés.

Joyeux Solstice, malgré cette opération que vous attendez encore et toujours.

Joyeux Solstice, même si la date officielle (21 décembre) est déjà passée.

Joyeux Solstice, même si vous n’avez pu voir la conjonction de Saturne et de Jupiter.

Joyeux Solstice, si un peu d'amitié vous rejoint.

Joyeux Solstice, si un peu d'humanité vous réchauffe.

Joyeux Solstice, si la musique vous console.

Joyeux Solstice, s'il reste quelqu'un qui vous aime.

Joyeux Solstice quand même sur cette planète de moins en moins bleue, qui n'a pas besoin de nous pour tourner, mais qui est si jolie quand des bipèdes anthropomorphes s'y donnent la main.



13 décembre 2020

Les mots et les gestes
(3e partie)


J'étais parmi les premiers à vouloir appuyer cette professeure de l'Université d'Ottawa, Verushka Lieutenant-Duval, blâmée par ses étudiant·e·s, lâchée par son administration pour avoir utilisé le mot en N dans un contexte pédagogique. Je n'étais toutefois pas au nombre des 579 signataires de la lettre qui dénonçait l'attitude de l'Université d'Ottawa.

Puis j'ai lu le texte de Mme Louise Arbour intitulé Les maux et les mots, où elle nous met en garde contre les absolutismes de tout bord. Je retiens ici deux phrases de son excellente analyse :

« Et quand notre position est celle de la majorité, plutôt que d’y trouver confort, on devrait se pencher sur les rapports de force et écouter encore plus attentivement les voix des minorités perdantes. »

« Et si les autres s’intéressent moins à nos intentions qu’à leurs sensibilités, c’est aussi leur droit de le dire. »

Ensuite, j'ai pris connaissance de la lettre d'opinion du Dr André Bilodeau (on se rappellera, en relisant la deuxième partie de cette série, parue ici-même le 2 décembre dernier, qu'une opinion est autre chose qu'un sentiment ou un commentaire), publiée dans La Presse sous le titre Un peu d'humanité.

L'auteur nous y explique la douleur bien réelle que comportent certaines références, ce qui exige qu'on les manipule avec les plus grandes attention et délicatesse.

Par après, je me suis souvenu que j'avais un jour expliqué à mon neveu qu'il n'était pas sage de sa part d'utiliser le mot de trois lettres en f qui sert à insulter les homosexuels parce qu'il les heurte et qu'il n'est pas si évident de savoir quand il s'agit d'une blague.

Il m'est aussi revenu en mémoire l'histoire d'une personne de ma connaissance, tellement maltraitée par l'un de ses parents, qu'elle ne peut même pas supporter d'entendre ni de lire le nom de son bourreau.

Comme pour le racisme systémique, ce n'est pas l'intention qui compte. Les mots étant des gestes, ils ont un effet, que cette conséquence soit voulue ou pas. C'est pourquoi les personnes qui insistent pour employer certains mots hors de contexte savant ou pédagogique sous le seul prétexte que c'est leur droit font du mal sans raison.

Je suis arrivé à Montréal en 1988. Quand j'ai vu, en 1989, les affiches du film Comment faire l'amour avec un N... sans se fatiguer, disposant d'une expérience de quatre ans d'enseignement en contexte canadian, j'ai été choqué qu'on puisse utiliser ce titre. Plus tard, j'ai appris qu'on s'inspirait d'un roman de Dany Laferrière, écrivain noir. Comme quoi, le contexte est non seulement utile, mais nécessaire.

Le fait que l'anglais dispose de deux mots en N dont l'un est plus violent que l'autre n'avantage pas le français, car les deux connotations s'y mêlent, la plus discriminatoire prenant la dominante. D'autant plus de circonspection faut-il.

Je demeure convaincu que la direction de l'Université d'Ottawa n'avait pas besoin de rajouter au désarroi de l'enseignante visée en la suspendant. Dans ses interventions publiques, Mme Lieutenant-Duval a montré qu'elle comprenait la situation et a présenté des excuses.

Certes, le recteur se devait d'intervenir, mais il aurait dû ouvrir un espace de dialogue pour que les deux parties se parlent, celle qui se sent blessée devant s'exprimer en premier, afin d'en arriver à une commune compréhension. Il existe de nombreuses formules pour établir cette rencontre : séminaires, cercles d'expressions, médiations, etc. Un tel dialogue est fort bien illustré dans le livre de Deni Ellis Béchard et de Natasha Kanapé-Fontaine Kuei, je te salue (conversation sur le racisme).

Le maître-mot des études culturelles est d'exercer son imagination pour arriver à éprouver de l'empathie. Je sais que cela a l'heur de déplaire à celleux, surtout ceux, qui voudraient bien qu'on rentre dans le rang en attendant le « grand soir » et qui justifient trop facilement l'oppression. Les femmes ont suffisamment payé pour le savoir, elles qui ont subi le machisme dans certains groupes marxistes et anarchistes, comme l'a entre autres souligné Mélusine Vertelune dans le chapitre « Viol, inceste et anarchisme » du livre Ni silence ni pardon. L'inceste : un viol institué. Heureusement, l'intersectionnalité fait son chemin.

Aussi prudence, contextualisation, écoute et dialogue sont les mots et les gestes que préféreront les pédagogues.





2 décembre 2020

Les mots et les gestes
(2e partie)


La première partie de cette séquence, publiée le 22 octobre 2020, se terminait sur la conclusion qu'une opinion ne s'improvise pas puisqu'il s'agit d'une prise de position argumentée. Les arguments sont des données sujettes à vérification et ceux-là peuvent nous faire défaut quand trop de faits sont inconnus.

Il se trouve des linguistes pour prétendre qu'à force d'utiliser un élément lexical, il perd de sa valeur, reflétant ainsi dans le monde des mots la théorie quantitative de la monnaie que professait Fisher. Cela pourrait être une explication à la signification très faible que prend le terme opinion dans le langage courant.

Il pourrait aussi y avoir d'autres causes, comme le voisinage fréquent de ce substantif avec des noms qui appartiennent au registre de l'expression de la pensée et des connaissances comme pensée, idée, avis, commentaire, jugement, point de vue, position, créant ainsi un champ sémantique où l'homonymie se substitue à l'hyponymie (un concept est englobé par un autre) ou à l'hyperonymie (un concept en englobe un autre).

En se basant sur ces rapprochements, on pourrait croire, conformément au sentiment largement répandu chez les commentatrices·commentateurs, que les médias sont envahis par l'opinion. En fait, c'est tout le contraire, ils en sont désespérément dépourvus ; ils foisonnent plutôt de commentaires, dénués la plupart du temps d'analyse. En matière d'information, on a besoin de concepts opératoires, aussi convient-il de distinguer l'opinion du commentaire, le commentaire de l'avis, l'avis du sentiment et le sentiment de l'émotion, ou de l'impression plus ou moins fugace que laisse cette dernière.

Jean-Louis débarque à Montréal par un beau jour de juillet où il fait 38 degrés. Il ressent une chaleur accablante augmentée par l'humidité suffocante. Il va partout répétant que Montréal a un climat tropical. Est-ce là une opinion ? Non, c'est une sensation qui sert de base à son avis, son avis n'étant rien d'autre en l'occurrence que ce qu'il en pense spontanément.

Sophie se répand dans les journaux en déclarations incendiaires sur la gauche qui occupe tout l'espace médiatique. Est-ce là son opinion ? C'est un avis qui lui permet de s'épancher en des commentaires fréquents, mais ce n'est certes pas une opinion, car on chercherait en vain les données probantes qui permettent d'argumenter à cet effet : faute d'argument, point d'opinion.

Le commentaire consiste à exprimer et développer ce que l'on pense à partir d'observations. On doit disposer de points de repères permettant de reproduire ces dernières si l'on veut s'assurer qu'elles sont rigoureuses. En l'absence de faits vérifiables, le commentaire n'est pas argumenté et ne relève pas de l'opinion, mais bien du sentiment. Les personnes férues d'histoire se rappelleront la cruelle remarque de Wilfrid Laurier à Henri Bourassa : « La province de Québec n'a pas d'opinion, elle n'a que des sentiments. »

Ainsi, on pourra répéter ad nauseam que Roméo doit épouser Juliette, si on n'a pas de preuves de son amour, on peut difficilement argumenter en ce sens. Par contre, on pourra, le cas échéant, ayant trouvé des démonstrations observables de cette dévotion, par exemple les bouquets de fleurs qu'il lui envoie, les sérénades qu'il lui donne sous son balcon, juger que, s'il l'aime, il doit l'épouser si on vit dans une société qui valorise l'amour comme ciment du mariage, ou à l'inverse qu'il ne doit pas se marier avec elle si l'on appartient à une société dont les règles prévoient que les époux ne sont pas faits pour partager l'amour, mais plutôt pour répliquer un ordre hiérarchique donné. Ces derniers avis seront des opinions puisqu'ils reposent sur des arguments sociologiques vérifiables.

Il est amusant de constater comme le sens des mots évolue, ces derniers ne possédant pas de quiddité ontologique. De même, les concepts évoluent, car ils ne représentent que l'appréhension par l'être humain de sa réalité.

La linguistique diachronique offre pléthore de cas où un élément lexical a pris un sens totalement différent de celui qu'il avait à l'origine. Pensons à protester qui a d'abord signifié « témoigner pour » avant de glisser à « se prononcer contre ». Le mot formidable avait une valeur qui le ferait apparaître à côté de l'expression bombardement d'Hiroshima, or on ne l'emploie à peu près jamais dans ce sens aujourd'hui. Il n'y a qu'à voir au Québec la signification qu'ont endossée des mots comme les adjectifs terrible et écœurant (le nom, lui, a gardé sa valeur d'origine, un écœurant est un être ignoble).

J'aimerais ici donner quelques exemples d'expressions ou de vocables qui, à entendre leur usage par des « communicant·e·s », ont acquis une faveur qui en a modifié la portée au point d'en perdre son vieux françoys. Il convient toutefois de se rappeler que, puisque les mots sont aussi des gestes, ils disent davantage et souvent autre chose que ce qu'ils disent.

L'expression « C'est une bonne réponse » laisse entendre avec raison que d'autres bonnes réponses étaient possibles, mais il semble que les animateurs de quizz de notre télé publique (rien que des hommes apparemment) ne s'en soient pas avisés de sorte qu'ils l'utilisent lorsque la réponse est la seule admissible en lieu et place de « C'est la bonne réponse. »

ADN est devenu pour certain·e·s un synonyme de caractéristique ou d'habitude. On entend d'étonnantes affirmations comme « C'est maintentant dans notre ADN de vouloir acheter local. » La génétique n'a pas grand-chose à voir avec cette habitude, qui par ailleurs est loin de toucher tout le monde.

Saga s'emploie souvent comme un équivalent d'« histoire » ou même de « suite ». Aussitôt qu'un fait donne lieu à une suite, il se trouve quelque commentateur·commentatrice pour dire qu'il s'agit d'une « saga ». La mythologie nordique employait ce mot pour désigner une série quasi interminable de récits dont chacun est composée d'innombrables péripéties.

Perdurer s'est banalisé comme une variante luxueuse de durer. Vous entendrez peut-être dire, comme cela m'est arrivé, qu'un épisode de chaleur « perdure depuis quatre jours » ou pis encore « que le froid va perdurer toute la nuit ». Or, ce qui perdure, dure sans qu'on n'en voie la fin, en principe, bien sûr. L'usage finit toujours par avoir le dernier mot, si vous me permettez cette facétie et l'on comprend ici que perdurer sert surtout à manifester son impatience.

Finalement, j'ai lu dans un quotidien respectable, vous me signalerez que je fais là usage d'une co-occurrence propre à me valoir le bannissement, cette locution particulièrement troublante : « frénésie modérée ». Or, la frénésie existe justement quand il n'y a pas de modération. De quoi, pardonnez cette dernière galéjade, être légèrement et momentanément anéanti.





19 novembre 2020

Je rêve d'un Noël solitaire


C'est en 1983 que j'ai commencé la coutume de ne jamais donner de cadeau à Noël et d'interdire qu'on m'en fasse. En effet, l'orgie consumériste de cette période m'a toujours parue financièrement monstrueuse en même temps que délétère pour la planète.

À l'époque, j'étais encore étudiant, on me pardonnait d'un sourire entendu. On s'étonna fort quand, dès l'année suivante, alors que je travaillais à temps plein, je réitérai mon commandement sans le changer d'un iota.

Je conseillai à mes proches de garder leurs sous pour se faire un beau cadeau à eux, ce que je ne manquais pas de me faire à moi-même. Cela évite les inutiles comparaisons, où pour bon nombre de personnes la valeur d'un présent se mesure malheureusement à son prix. Pour ma part, j'ai toujours préféré recevoir un seul œillet de Nice que je pouvais piquer à ma boutonnière plutôt qu'un immense bouquet. Cela évite aussi des dépenses faramineuses et assure que chacun est content sans avoir à se casser la tête pour une pratique dont le sens s'est perdu en même temps que les antiques rouleaux des caisses enregistreuses au tintement si caractéristique.

Certes, je fais des cadeaux à mon amoureux. Mais, dans ce cas, le fait que je lui en donne à Noël, à sa fête et à son anniversaire est une façon de me retenir de lui en faire tous les jours. D'ailleurs, je respecte assez rarement la date et offre l'étrenne en la devançant ou la retardant d'un intervalle pouvant varier d'une journée à plusieurs semaines.

Dans la famille de mon père, comme je l'expliquais dans le chapitre « Le temps de fêter » du livre L'Olivier et le Prunier, Noël était une fête religieuse, et on célébrait cette occasion dans la plus grande sobriété. C'est le jour de l'An qui était une fête familiale, et les cadeaux venaient du Petit Jésus, non du rubicond Santa Claus.

J'ai toujours aimé fêter Noël tout seul ou en couple. Il m'est arrivé assez souvent de célébrer le Solstice tout seul à Paris, dans ma chambre d'hôtel, puis de téléphoner à mon mari avant de me coucher, en général très tôt.

Quand le temps des Fêtes approche, je crains anxieusement la question qui tue : « Qu'est-ce que vous faites à Noël, cette année ? » Rien est ma réponse. Mais mes interlocutrices·interlocuteurs ne comprennent pas que c'est l'activité que nous avons choisie et croient plutôt que nous sommes désœuvrés et esseulés, d'où immédiatement une invitation à nous joindre à eux, qui oblige chaque fois à expliquer que ne rien faire est pour moi une fête. Quand on est seul par choix, on n'est pas esseulé, encore moins désœuvré, la solitude choisie étant un luxe alors que la solitude imposée est un calvaire.

C'est pourquoi cette année, avec la pandémie, l'occasion est rêvée : j'aurai un très bon prétexte pour rester tranquille à la maison.

Naturellement, j'ai beaucoup de peine pour les personnes qui aiment se réunir en cette occasion et qui ne pourront le faire cette année. Elles n'ont pas mérité d'être privées de réjouissances auxquelles elles aspirent avec ravissement pendant des semaines.

Espérons qu'une présence humaine, même si elle est limitée en nombre, saura leur apporter la chaleur dont elles ont besoin. Je leur souhaite de trouver quelque réconfort par les moyens de communication que, de mon côté, j'aurai pris soin de bloquer consciencieusement.




27 octobre 2020


Souvenirs canadiens


Il y a vingt-cinq ans aujourd'hui, c'était le vendredi 27 octobre 1995, le Canada organisait un love-in à l'intention des Québécois afin de les implorer de bien vouloir rester, leur jurant qu'il allait changer (ça fait penser à une pub qui court à la télé actuellement), et les suppliant de voter non au référendum qui aurait lieu le lundi suivant.

Profitons-en donc pour rappeler des éléments de petite histoire.

Cette opération organisée avec la complaisance du gouvernement fédéral était un véritable scandale puisqu'elle permettait à des entreprises de l'extérieur du Québec d'emmener des milliers de personnes à Montréal pour une manifestation politique orientée vers l'un des deux camps responsables de la campagne référendaire en contravention formelle de la loi référendaire québécoise.

Un de mes amis, qui vivait à Vancouver, s'était fait une blonde dans la région de Québec. Il profita de l'événement, car les compagnies aériennes payaient le billet aller-retour, pour amener toute sa famille assister à ses noces, aux frais de la princesse. Il me dépêcha une invitation dans laquelle il tenait à préciser que, puisque ses parents seraient là, je serais le bienvenu à condition que je ne parle pas de religion, de sexe ni de politique. Ma réponse fut que sa famille se passerait de moi et de mes sujets préférés. C'est drôle, on ne communique plus depuis.

Les employé·e·s de Sheftex, la compagnie où travaillait mon conjoint, furent gratifié·e·s d'un congé cet après-midi-là. On leur fourra un petit drapeau unifolié rouge dans la main et on les avertit que le congé n'était payé que pour les ceuses qui se rendraient à la manifestation, car on devait s'y regrouper. Nombre d'entreprises de la rue Chabanel usèrent du même stratagème.

Il s'est trouvé une Lise Bissonnette pour affirmer que j'exagérais et que j'avais probablement inventé l'histoire. Je répondis à cette dame qu'elle ferait mieux de moins fréquenter les cocktails et d'occuper ce temps pour sortir dans les rues et visiter les shops. Elle comprendrait mieux le monde. Mon sentiment à son égard n'a pas changé depuis.

Le soir, mon homme et moi nous étions donnés rendez-vous à la taverne du Cheval blanc. Elle était envahie de sympathiques Anglos au visage peint de feuilles d'érable. J'avais demandé à l'un d'eux : You love Québec, don't you ? You love French Canadians, don't you ? « Sure, I do. » Ce à quoi je répliquai, reprenant le refrain d'une chanson de Sting, refrain que je serinais dans toutes les listes de diffusion auxquelles j'étais abonné, If you love somedoby, set them free.

Le plus ironique et le plus cruel fut d'entendre la ministre Sheila Copps entonner fièrement lors d'un rassemblement partisan Un Canadien errant pour célébrer la victoire du non. Elle ne savait même pas que cette chanson a été composée par et pour les patriotes qui revendiquaient la République du Bas-Canada après leur exil en Australie, décidé par les autorités britanniques.

Puis le temps a passé, le Canada n'a pas tellement changé. Nombre de souverainistes d'alors sont devenus identitaires et aigris. Moi, je suis devenu un conteur parfois aigre, mais la plupart du temps attendri et encouragé par l'ouverture et la sensibilité de la jeunesse.




22 octobre 2020


Les mots et les gestes
(1re partie)


J'aurais pu emprunter mon titre à Michel Foucault en parlant des mots et des choses, mais plus qu'à leur pouvoir d'évoquer des objets et des concepts, je m'intéresse à ce qu'ils font, car les mots ne sont pas seulement des choses qui parlent d'autres choses, mais aussi des gestes qui ont des conséquences. Les théoriciens de ce qu'on appelle la pragmatique (J. L. Austin et J. R. Searle, les premiers) ont établi que la parole a un pouvoir performatif et qu'en parlant, on accomplit différentes actions.

Par exemple, c'est en disant « Je vous déclare époux » que le maire, la proto-notaire ou autre personne célébrante transforme le couple en personnes mariées. C'est en disant coupable ou innocent·e que le jury transforme l'accusé·e en locataire cellulaire de l'État ou en personne libre.

Certes, il est aussi possible à un·e politicien·ne de blablater pendant des heures pour éviter de faire quoi que ce soit, ce qui est en même temps faire du sur-place ou détourner l'attention.

Le billettiste que je suis se distingue maintenant de l'acteur que j'ai été puisque désormais je me pose surtout en observateur de la vie socio-politique et culturelle. Les gestes que je pose consistent donc principalement à aligner des mots. Cela demande toutefois un certain travail. C'est Mallarmé qui disait à Degas : « Ce n'est pas avec des idées qu'on fait un poème, mais avec des mots. » Il y a donc un travail d'autant plus important que je n'y allie plus l'expérience quotidienne du terrain.

Je me rappelle cette connaissance à qui j'avais expliqué, dans les années 90, que préparer mon message au répondeur me demandait des jours si je voulais qu'il soit à la fois bref, exact et efficace. J'avais eu pour réponse : « Moi, je peux t'en faire une dizaine dans une demi-heure si tu veux. » Ma réplique fut : « C'est bien ce que je disais. » Nous nous étions quittés sur ce malentendu, une personne se croyant excellente en messages téléphoniques et l'autre, moi, constatant qu'on n'avait rien compris au souci du message qu'on ne peut augmenter ni diminuer d'une seule lettre pour paraphraser Flaubert.

Avoir des idées, c'est relativement facile, car le fluide des idées nous traverse constamment. Le narrateur de L'homme sans qualités de Robert Musil explique bien que les idées sont impersonnelles : c'est « l'affinité et l'homogénéité des choses qui se rencontrent dans un cerveau. » Une fois qu'on a l'idée, et j'en ai des tonnes griffonnées ici et là, qui s'entassent dans les tiroirs de mes classeurs, qui s'empilent un peu partout sur mon bureau, il y a tout le travail de mettre en forme les mots, lesquels à partir de l'idée créeront un objet qu'il sera possible de lire et d'interpréter. Cet objet-là doit faire l'attention de son créateur qui, comme l'artisan, s'acharne à le meuler, marquer, mesurer, tourner, chanfreiner, raboter, rainer, bouveter, aléser, mortaiser, calibrer, polir, poncer, assembler, vernir, puis offrir à l'appréciation du public.

Dans mon entourage, on me dit parfois : « Francis, tu devrais écrire sur ce sujet. » Je réponds : oui, sans doute ou encore un jour, probablement, mais ce n'est pas comme ça que ça marche. Il est impossible d'écrire si le sujet n'a pas mûri, si l'assemblage de connaissances, d'expérience et de réflexions n'a pas encore abouti à une première figure qui émerge. C'est après cette émergence qu'on peut passer par les multiples étapes du travail sculptural ou artisanal destiné à lui fournir sa forme finale.

Par exemple, mon billet sur le film Les Rose est le résultat de 50 ans de réflexions, connaissances et expérience. Je n'aurais pas pu l'écrire si je n'avais pas été impressionné par le convoi militaire qui traversa mon village en octobre 1970, si je n'avais pas vu le documentaire de la CBC sur la question, si je n'avais pas vu les films Les ordres de Michel Brault et Octobre de Pierre Falardeau, si je n'avais pas été mis au courant des conclusions de la Commission Keable, si je n'avais pas travaillé avec Paul Rose pendant quelques années, et j'en passe.

Je n'ai commencé à publier des billets sur la politique française qu'en 2012, alors que j'en suis un observateur attentif depuis 1987. Il fallait qu'une certaine masse critique de connaissances, d'expérience et de réflexions me permette de formuler des opinions, ce qui est bien autre chose que des commentaires ou des sentiments.

J'ai un jour fait de la peine à une interlocutrice, car je m'obstinais contre elle, justement sur la politique française, et comme elle est d'origine hexagonale, elle croyait me clouer le bec en affirmant ironiquement : « Tu connais peut-être mieux la politique française que moi ! », ce à quoi j'avais répondument tout bonnement : oui !, ce qui était certain puisque je passais des heures chaque jour à analyser la question et que je m'abreuvais à de nombreuses sources journalistiques, sociologiques et politiques, alors qu'occupée par sa famille et son métier, elle n'avait pour références que les infos télévisées et les avis de ses proches.

Tout cela pour dire qu'on n'improvise pas une opinion, car une opinion est un geste politique, c'est-à-dire une prise de position sur les affaires de la cité. Les mots sont souvent des gestes sur le poids desquels il convient de méditer. À moins d'exprimer une émotion vive ou un commentaire basé sur des convictions ancrées, l'écriture demande du temps et, comme je l'ai lu sur une barrique de la fameuse brasserie Cantillon à Bruxelles, Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui.




16 septembre 2020


Conditionné·e par la fin


Le plaisir de savourer un récit n'est-il conditionné que par la connaissance de sa chute ? L'auteur et analyste de nouvelles littéraires Gaëtan Brulotte a raconté dans un article qu'il commençait par la fin et que là se trouvait l'origine de son écriture.

Mais si l'anticipation de la fin, trompée il va de soi sinon on en perd du plaisir, est un moteur de la découverte d'une œuvre, elle est loin d'être le seul principe actif du désir d'apprécier un récit. Le style, tous les éléments de forme, le décor, l'habileté des descriptions ou des commentaires, la truculence des personnages, les allusions intertextuelles, les sentiments suscités par telle ou telle scène, tout cela qu'il s'agisse de films, de romans, de pièces de théâtre ou d'autres créations qui réfèrent à la possibilité d'un récit, tout cela donc contribue à la jouissance esthétique de sorte que la connaissance du but ou de la fin n'empêche pas de goûter une œuvre bien faite.

Yvon Deschamps l'avait bien dit dans son monologue Câbe TV « On veut pas les sawoère, on veut les woère. » C'est l'acte de voir et d'entendre qui plaît, encore plus que celui de connaître le fin mot de l'histoire. L'enfant se plaît à la répétition de l'histoire même s'il la connaît par cœur. C'est pourquoi il vous la réclame sans cesse.

Vous irez quand même au Louvre (quand ce sera possible) voir le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David, même si vous savez toute l'histoire et même si vous savez que le tableau peint bien après comporte des détails qui sont historiquement faux. Qui se priverait du plaisir d'assister à une représentation de Roméo et Juliette sous prétexte qu'on sait comment ça va finir ?

Ne vous arrive-t-il pas de repasser le même DVD d'un Thé avec Mussolini et d'être ému·e à chaque occasion ? À tous les Noël quand vous revoyez La mélodie du bonheur ne pleurez-vous pas chaque fois que le capitaine Von trapp retrouve Maria dans le jardin après avoir abandonné la baronne sur la galerie et qu'ils entonnent ensemble Something good ?

C'est pourquoi je ne suis pas du tout inquiet qu'on me dise comment va finir tel film ou tel roman si on m'en fait la critique auparavant, car c'est le plaisir du récit et non son terme qui en fait le sel. Cela me rappelle par ailleurs tout le tintouin qu'on avait fait en 1992 à la sortie du film The Crying Game, qu'on me conjurait d'aller voir tout en me disant qu'il y avait un secret qu'on découvrait seulement vers la fin du film et qu'il ne fallait pas me le dire pour ne pas gâcher mon plaisir. Le fameux secret en question était que la compagne du personnage qui meurt au tout début du film et dont on voit une photo dans les toutes premières minutes était une personne trans. C'était tellement évident que je le savais dès cette première minute et que je me suis bien demandé à la fin du film quel était donc le secret que je n'aurais pas dû savoir.

À part dans les blagues ou dans les nouvelles d'une page dont la chute est effectivement le contenu principal ou dans les cas de récits policiers élémentaires, dont le seul intérêt est de savoir qui est le coupable, il n'y a donc aucune crainte à connaître la fin d'une histoire. Et même là, on sait que certaines personnes adorent en fait la façon de raconter une blague qu'a telle actrice ou tel vieil oncle et que le plaisir ne réside pas du tout dans l'histoire qui peut être bête, mais dans la façon originale ou délirante de la raconter.

Même les récits policiers sont intéressants à relire ou à revoir malgré qu'on en sache le dénouement : pour l'esthétique de la narration, pour la subtilité des détails, pour les décors, pour la richesse des costumes et pour le plaisir de voir l'enquêteur (dont on devient alors le complice) asséner sa vérité à l'audience ébahie, et c'est de cet ébahissement qu'on jouit par la suite parce que nous on sait, et on en tire chaque fois la même joie.

Quand nous nous repassons nos Hercule Poirot, nous analysons les cadrages, les décors, la finesse des costumes, l'esthétique art déco, le ton des personnages, les manies du détective, même quand nous savons qui sera épinglé. Cela dit, si vous préférez ne pas savoir la fin, vous trouverez un avantage à vieillir, car quand on n'a pas revu le film depuis un certain temps, il nous arrive de plus en plus souvent de ne pas nous souvenir si c'est le majordome ou le marchand de bas de soie qui a commis le crime.




7 septembre 2020


Les Rose


Le film Les Rose de Félix Rose, fils de Paul, est un moment d'histoire familiale qui instruit aussi sur l'histoire du Québec. En effet, pour qui n'a pas vécu la Crise d'octobre 1970 et n'a pas suivi les événements politiques de l'époque, c'est l'occasion, grâce notamment à l'entrevue que Paul Rose a accordée de prison à Marc Laurendeau, et dont on voit des extraits dans le film documentaire, de reconnaître que Paul Rose n'est pas coupable du meurtre de Pierre Laporte, même s'il a été condamné pour cette raison.

Le portrait de famille tourne surtout autour des deux frères : Jacques l'impulsif et Paul l'analyste posé. La tentation est forte de faire un parallèle entre Épiméthée et Prométhée, mais la comparaison serait exagérée.

On redécouvre Rose Rose, la mère des deux felquistes, femme forte et militante. On constate que malgré les déclarations officielles à l'effet que Paul serait jugé comme un criminel de droit commun, c'est un véritable procès politique qu'on lui a fait, in abstentia qui plus est. Il fait bon également de revoir le fidèle Robert Lemieux, avocat dévoué qui a payé très cher son engagement politique.

C'est aussi l'occasion de se rappeler ou d'apprendre comment les femmes ont su utiliser le procès pour étaler au grand jour la discrimination qui leur interdisait d'être membres d'un jury. Le geste « illégal » qu'elles ont posé a quand même incité le gouvernement à changer la loi.

Pour les personnes qui ont connu Paul le syndicaliste, on aurait aimé voir plus d'images de ses dernières années à la CSN, mais le réalisateur ne peut pas produire le film que chacun aurait aimé. Il assume ses choix. De même, on aurait aussi apprécié que Félix reprenne des images du bref séjour qu'il a effectué avec son père en Irlande du Nord.

Il reste que Paul se présente tel qu'on l'a connu : un analyste posé, résolu, mais toujours discret et toujours solidaire. La solidarité au-delà de tout aura été son maître-mot.

Quand on entend à la radio publique Marc Cassivi dire que le grand absent du film est Pierre Laporte, on se rappelle qu'il a parfois le don de la déclaration intempestive. On se souviendra que je l'avais dûment étrillé dans mon billet du 14 août 2007 quand il avait affirmé avec l'assurance des inconscients qu'il n'y avait pas de nouvelles en été.

Mais pour ce qui nous importe, c'est absolument faux que Laporte est absent du film. Il y est présent et on observe à quel point son entourage bourgeois l'a laissé tomber sans aucun remords.

Les deux vrais absents du film sont Paul, le père, que l'on voit parfois mais qui ne prend jamais la parole ainsi que le mystérieux Magnan, ce boute-feu qui avait été placé dans le Front de libération du Québec (FLQ) par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), laquelle faisait alors office de police fédérale et de services secrets canadiens.

Paul avait évoqué ce personnage au détour d'une conversation alors qu'il me mettait en garde contre ces enthousiastes de la dernière heure qu'on voyait apparaître d'on ne sait où et qui se montraient plus absolutistes que tout le monde sans qu'on ait connaissance d'aucun état de service antérieur. Dans le monde syndical, des cas comme ça sont souvent des émissaires des boss. Le curieux trublion est disparu de la circulation sans laisser aucune trace et n'a jamais été recherché par les services de police.

À l'opposé de Paul Rose, qui se pliait aux votes démocratiques même quand ça ne lui plaisait pas, on revoit un René Lévesque qui boude et regimbe jusqu'à obtenir gain de cause quand son parti ne pense pas comme lui.

Qu'on ait connu ou pas les Rose, il est utile à notre mémoire personnelle et collective d'apprécier le portrait que nous en dresse le cinéaste Félix Rose.




2 septembre 2020


Vivre en ville, un choix écologique et de santé


Avec la pandémie, plein de citadines·citadins ont redécouvert la campagne et en grand nombre sont les adeptes des Pensées d'un emballeur (Jean-Louis-Auguste Commerson) qui souhaitent ardemment construire les villes à la campagne puisque l'air y est plus sain et que les décors y sont plus beaux.

Il convient pourtant, en tout respect pour l'enthousiasme romantique envers les décors bucoliques, de replacer les choses en perspective pour rappeler que la ville constitue un choix écologique et de santé hautement respectable, et ce pour de nombreuses raisons.

1. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, et c'est parfaitement logique quand on s'arrête sérieusement pour y penser, l'empreinte carbone d'une personne qui réside en ville est moindre que celle d'une personne qui vit à la campagne. Jusqu'à trois fois moindre selon certaines études.

2. L'avantage important de la ville est la mise en commun des infrastructures : la surface occupée par un·e citadin·e est beaucoup moins grande que celle occupée par un·e rural·e. Les mètres carrés d'asphalte par habitant·e sont moins nombreux en ville.

3. La mise en commun des équipements d'aqueduc et d'égoûts revient moins cher par personne en ville qu'à la campagne, grâce à la concentration des individus.

4. À la campagne, l'utilisation d'une voiture, à moins d'habiter la rue principale d'un village, est à toutes fins pratiques obligatoire. Or, il est plus facile pour les résident·e·s des villes de se passer d'automobile. Iels sont aussi un plus grand nombre à marcher pour se rendre au travail ou faire leurs courses.

5. À moins de disposer de son propre potager et d'y pratiquer une culture très variée, les urbain·e·s et les campagnard·e·s sont à la même enseigne quand il s'agit de s'alimenter. Iels se procurent dans les marchés d'alimentation des fruits, légumes, céréales et viandes qui font le tour du pays avant d'atterrir sur les tablettes. Les productrices·producteurs agricoles ne sont pas nécessairement mieux loti·e·s, la plupart pratiquant la monoculture, la biculture ou la triculture. Une personne qui ne cultive que du maïs ne se nourrit pas que de maïs ; une personne qui élève des bovins ne se nourrit pas que de bœuf.

Pour ce qui est du petit potager familial qui se pratique à la campagne, il se pratique aussi en ville dans les jardins communautaires et même sur certains toits.

6. Les élevages mono-industriels de porc dégagent des odeurs pestilentielles dans leur voisinage, ce qui est une pollution assez difficile à endurer. Les véhicules moteurs comme les « quatre roues », les motoneiges, les motomarines et autres véhicules récréatifs participent à la pollution sonore en plus de défigurer les espaces qu'ils occupent.

7. Les entreprises industrielles de culture de fruits, de céréales ou de légumes utilisent des pesticides qu'elles répandent à tous vents sur des surfaces considérables, affectant les sols, les plantes et les êtres vivants sur des aires souvent beaucoup plus grandes que celles visées. Ces pesticides ruissellent dans les cours d'eau.

8. Les dépotoirs sauvages sont aussi présents à la campagne qu'en ville. Celleux qui contribuent à les emplir ne sont pas nécessairement des personnes en visite.

9. Le mode de production capitalistique de l'industrie agricole est proprement délétère pour les employé·e·s. Le témoignage de quelqu'un qui s'est inscrit comme travailleur agricole dans le cadre de la pandémie est particulièrement éclairant à cet égard.

10. L'Institut national de la santé publique du Québec montre que l'espérance de vie en santé à la campagne est légèrement inférieure à celle de la ville. Même s'il s'agit d'une différence inférieure à deux ans, il reste qu'au point de vue statistique, cela a une certaine valeur et signifie surtout qu'il n'y a pas d'avantage automatique à naître à la campagne.

11. Les relations de voisinage ne sont pas nécessairement plus conviviales à la campagne qu'à la ville. La tradition veut que les premières soient affectées par les inévitables chicanes de clôture (cela s'applique aussi à la banlieue dont je ne traite pas ici, mais qui peut être considérée comme un mélange des désavantages des villes et des campagnes au point de vue environnemental) et que les secondes soient marquées par l'indifférence, mais quand ces difficultés se muent en hostilité, la vie devient insupportable pour tout le monde. Est-il plus facile de changer de village que d'immeuble ?

12. Le taux de suicide est nettement plus élevé à la campagne qu'en ville, soit 7 pour 100 000 de plus, nous révèle l'Institut national de la santé publique. Le mal de vivre n'est donc pas soigné par l'isolement. Et la présence d'armes à feu serait, selon les sondages, plus grande dans les foyers ruraux qu'urbains, principalement en raison de la chasse sportive. Lire à ce sujet la page 4 du document Prévention en regard des armes à feu.

13. Les accidents de voiture causant la mort sont plus fréquents à la campagne. Cela découle du fait que les déplacements en voiture y sont plus nécessaires et plus longs qu'en ville.

14. La proximité des soins de santé est un avantage considérable pour la ville. Le délai avant l'arrivée des secours dans le cas de crise cardiaque ou d'accident vasculaire cérébral est crucial et peut faire la différence entre la mort, la paralysie ou la vie en santé. Les personnes vieillissantes dont la mobilité est réduite devraient y réfléchir avant d'investir dans l'achat d'une maison au fond d'une petite vallée « comme égarée presque ignorée ».

Les conditions qui rendraient la campagne plus écologique seraient une conversion à l'agriculture biologique, une meilleure desserte de transports en commun entre les villages, une meilleure consommation locale des aliments, une gestion mieux intégrée des déchets. Il faudrait aussi améliorer l'accès à des activités culturelles variées et favoriser les échanges permettant la présence de personnes provenant de toutes les diversités.

Les conditions qui rendraient la ville plus écologique seraient un meilleur approvisionnement en produits alimentaires locaux, la création de plus d'ilôts de verdure, la concentration du développement de quartiers autosuffisants en matière de services de proximité, le développement de l'agriculture urbaine, la suppression des ilôts de chaleur, l'amélioration du traitement des déchets industriels, l'amélioration de la qualité de l'air.

Dans les deux cas, ville ou campagne, il conviendrait de redonner aux CLSC leur rôle de première ligne d'intervention en matière sociale et de santé. Le Québec qu'ils avaient contribué à humaniser est devenu obsédé par la gestion à la petite semaine avec les conséquences horribles et meurtrières que nous avons vues à l'occasion de la pandémie.




26 août 2020


Mortel crédit


Non seulement le blocage du dossier de crédit devrait-il être gratuit, mais il devrait être obligatoire et automatique. Pour l'instant, le monde des institutions financières et de crédit fonctionne à l'envers du droit normal, et ce sont les particuliers qui doivent prouver aux compagnies de crédit qu'ils n'ont pas sollicité de prêt ni obtenu une carte de crédit auprès d'elles, ce qui est une absurdité et un déni de justice flagrant.

Ce sont les institutions financières qui devraient prouver que vous avez sollicité leur service quand vous dites que vous ne l'avez pas fait. Ce fardeau de la preuve les rendrait pas mal plus prudentes qu'elles ne le sont actuellement.

Par ailleurs, combien de fois faudra-t-il le répéter et de combien de manières différentes faudra-t-il l'expliquer, les agences d'évaluation de crédit ne protègent personne contre la fraude. Tout ce qu'elles font, c'est enregistrer les variations de données dans les dossiers de crédit.

Ainsi, si vous avez un compte auprès de l'une de ces agences et qu'une personne vous ayant volé vos données obtient une carte de crédit auprès de la compagnie X, elle enregistre qu'il y a une carte de crédit à votre nom auprès de la compagnie X. C'est à vous de vérifier votre dossier et, si vous constatez que vous n'avez pas fait de demande auprès de la compagnie X, ce sera à votre charge de convaincre, et la compagnie X, et l'agence d'évaluation de crédit, que vous n'avez pas demandé à avoir cette carte. S'il y a eu fraude et dépenses illégales en votre nom, il est déjà trop tard, le mal est fait.

Alors, quand Desjardins, le Ministère de l'Éducation ou quelque autre organisation prétend vous faire un beau cadeau et vous fournir une protection en vous offrant un abonnement auprès d'une agence d'évaluation de crédit, vous savez que c'est comme un pansement sur une jambe de bois.




16 août 2020


Appelle-moi donc par mon nom


J'avais vu au cinéma le film Appelle-moi par ton nom du réalisateur Luca Guadagnino et, quand j'ai appris que la télé de Radio-Canada le repassait le 14 août dernier, je n'ai pas voulu le revoir tant était grand le malaise que j'en avais ressenti.

Je ne me perdrai pas en conjectures sur les intentions des auteurs, le scénariste James Ivory et le romancier André Aciman, mais m'attacherai à expliquer pourquoi je trouve détestable le personnage triomphant d'Oliver.

Rappelons, pour celleux qui ne l'ont pas vu, l'essentiel du récit : un stagiaire de 24 ans est reçu dans la famille d'un archéologue pour l'été en Italie. Il vit une aventure avec Elio, le fils de la famille, âgé de 17 ans, puis rentre chez lui pour se marier.

J'en suis resté avec l'impression amère qu'Oliver ne se prive de rien. Au final, on retient qu'il est loisible de faire joujou avec le corps et le cœur d'une jeune personne pour ensuite se caser et vivre tranquillement sa vie petite-bourgeoise en laissant l'autre complètement dévasté.

Que l'objet de ce jeu cruel soit un garçon ou une fille n'est pas l'important. Par contre, le sujet narcissique qui en profite pose pour moi problème. D'ailleurs, le petit jeu pervers qui consiste à appeler son amant de son propre nom n'est qu'une ruse qui, psychologiquement, permet au prédateur de se dédouaner. Il n'a rien fait de mal, il s'est aimé lui-même. Quant à l'adolescent, il n'a que lui-même à blâmer, après tout, n'a-t-il pas accepté le jeu ? Donc, lui aussi ne peut pas prétendre avoir aimé quelqu'un d'autre. C'est un piège mental fort bien monté.

Ici, le bourgeois combine les perversions du capitalisme : cannibalisme (ou prédation) et narcissisme.

La complicité des parents n'est pas autre chose que l'intériorisation des règles de la domination. Sous prétexte d'initiation, on offre la disponibilité de celui dont les sens s'éveillent sans se demander s'il voit les choses de la même façon. Le père avoue à son fils qu'il aurait aimé vivre une relation brève et intense comme ça avec un camarade à son âge, mais ce n'est qu'une maigre justification à une relation inégale dans le cas qui nous occupe.

Dans la dernière scène, à l'occasion des fêtes d'Hanoucca, Oliver téléphone à Elio, lui annonce son mariage et lui demande encore de l'appeler par son nom, histoire de pousser le dernier verrou de la cage mentale dans laquelle il l'a enfermé. Elio est évidemment anéanti par cette dernière ruse, et c'est sur sa désolation que se clôt le film.

On a beau esthétiser le malheur, pour moi il reste cruel.




3 août 2020


L'illusion centriste


Dans un billet qui date du 28 novembre 2016, je parlais de la pertinence de l'axe gauche-droite. En le reprenant dans mon livre Ce billet a cours légal (p. 174-176) en 2018, j'en ai modifié le titre : « De la pertinence de la distinction gauche-droite », car j'ai abandonné l'idée d'axe, laquelle légitimerait la possibilité d'un centre. En effet, le fil du rasoir qui tranche entre la gauche et la droite est inexorable et, quand les avantages individuels l'emportent sur la justice sociale, on est clairement à droite. On ne peut pas être indifférent à la justice sociale, et prétendre que si veut simplement dire qu'on la fait passer après tout et donc qu'on travaille contre.

Je préfère aujourd'hui l'analogie avec la nébuleuse. Il y a une nébuleuse de droite et il y a une nébuleuse de gauche. Les gens qui gravitent en périphérie peuvent tromper l'analyste. Mais le pseudo-centre attire ces corps pas encore attachés vers un agglomérat beaucoup plus près du noyau de la droite que de sa périphérie. Et s'il faut parler d'un centre, c'est celui de la nébuleuse de droite, qui est ce qu'on appelle couramment l'extrême droite.

Pierre Serna définissait un « extrême centre » en 2005 dans son ouvrage La république des girouettes (noté RG dans la suite de ce billet) paru chez Champ Vallon, idée qu'il reprend pour l'appliquer à la présidence du petit caporal en polléon dans son autre livre sur le même sujet L'extrême centre ou le poison français (noté EC dans la suite de ce billet) chez le même éditeur en 2019.

Bien qu'Alain Deneault ait repris l'expression, j'ai toujours considéré qu'il s'agissait au pire d'une sorte de boutade pour moquer les prétendus centristes ou au mieux d'une métaphore pour décrire cette droite qui n'ose dire son nom.

Or, un correspondant Twitter m'a remontré avec force conviction que Serna l'avait fait passer d'une opinion proche de la mienne à l'avis qu'il s'agit bien d'un autre pôle d'attraction politique, illustré par les revirements des gouvernements français depuis la Révolution. Pour en avoir le cœur net, je me suis donc lancé à l'étude des arguments de monsieur Serna.

Alors que le corps de l'ouvrage se lit bien, Serna a le don de faire des introductions lourdes, verbeuses, répétitives et assommantes, dont il n'arrive pas à se dépêtrer comme s'il les avait écrites avant les autres parties et même avant sa recherche. On sait pourtant que le secret d'une bonne introduction est d'avoir été rédigée après tout le reste de sorte qu'elle serve de guide à la lecture. De même, ses conclusions, bien que plus agréables que ses introductions, sont laborieuses et aussi répétitives, comme s'il les avait écrites avant le développement.

Cela dit, à partir d'exemples concrets des positions politiques et des acteurs qui se sont succédé à la gouverne de la République (et au passage des empires et de la Restauration), l'auteur illustre très précisément comment une compétition s'instaure entre des personnes aux convictions droitistes (propriété privée, promotion des intérêts individuels) dont une partie provient de l'ancienne classe nobiliaire et l'autre de la nouvelle aristocratie en construction, la bourgeoisie.

Serna donne trois éléments définitoires de l'extrême centre : —La modération ; —le girouettisme ; —la concentration sur le pouvoir exécutif. [EC p. 30 à 33] Le premier est un élément de discours, il n'y a aucune modération chez les pseudo-centristes. Le second est typique de qui fait passer les intérêts particuliers avant la justice sociale (donc typique de la droite), et le troisième est l'objectif de la droite extrême qui ne cherche qu'une chose : gouverner à sa façon sans partage.

Quand il dit « Cet extrême centre, difficilement repérable, parce que toujours réactif à une droite et une gauche qui doivent énoncer leur identité... » [EC p. 21], on constate justement que cette difficulté dépend du fait que ce mouvement est tellement conforme à la droite dans ses buts et méthodes, et tellement inconséquent dans son discours.

Il convient donc de le dire, cette obsession de la troisième voie n'est rien d'autre que la recherche légitimiste de l'aristocratie bourgeoise qui voudrait bien croire et faire croire qu'elle est mieux que celle qu'elle a remplacée. C'est pourquoi la recherche sans cesse recommencée d'un centre évanescent est un sempiternel rendez-vous à Samarkande.

Voici deux exemples historiques fournis dans l'étude :

« Napoléon et Louis XVIII ne seraient que des "excroissances" passagères de deux régimes politiques contrastés, la République autoritaire et le parlementarisme monarchique, si difficiles à concilier, mais qu'il faut obligatoirement recomposer ensemble, comme le suggère Le Nain jaune. » [EC, p. 167] En fait, non, ce sont deux candidats au même gouvernail de droite, auxquels les capitalistes ne donnent leur appui que s'ils gagnent.

« En résumé, sont défendus tous ceux dont le statut professionnel et l'activité publique en font, naturellement, une sorte d'élite conservatrice des intérêts propres à chacun, une forme d'aristocratie politique, entrevue en 1791, esquissée sous le Directoire, confirmée depuis le Consulat et consolidée sous la Restauration. » [EC, p. 188-189] Serna démontre donc très bien les tropismes du camouflage centriste d'une droite passive-agressive quand elle est dans l'opposition et férocement agressive quand elle est au pouvoir.

Ces exemples montrent que, pour le prétendu centre, la droite royaliste sert de repoussoir à la nouvelle droite bourgeoise. Prenons cette citation de Boulay de la Meurthe : « ...la faction royaliste et la faction démagogique... » [EC p. 148] On constate la duplicité du langage : la droite (l'autre droite) est un adversaire par ses choix, la gauche l'est par nature. Les royalistes sont des légitimistes, les gauchistes sont des méchants. La gauche est par ailleurs associée à l'anarchie. La droite est donc légitime contrairement à la gauche. Très clairement, le centre, c'est la droite.

Venons-en à ce qu'il dit du macronisme : « Qu'en est-il du macronisme ? Une Révolution comme le prétendait le candidat à la présidentielle du printemps 2017, sous-entendant une projection dans le futur, ou bien ce que j'appelle ici un OPHI, un Objet Politique Historiquement Identifié, et constitué de nombreux conservatismes passés et convergents ? » [EC, p. 204]

« La REM a en fait figé le phénomène de reproduction sociale en faveur des élites, l'accentuant, au lieu de régénérer la représentation de toute la société française. Une recette aussi vieille que la bonne révolution bourgeoise de 1789 et son invention de l'égalité des droits mais avec des citoyens actifs et des citoyens passifs exclus de la députation. » [EC, p. 231]

Je n'aurais pas mieux dit moi-même pour expliquer que le centre, c'est la droite.

Ce que montre de manière fort convaincante Serna, c'est que le centre est un prétexte, un leurre, un écran de fumée qu'on donne à voir pour masquer la promotion d'intérêts particuliers au détriment du progrès social (donc le noyau dur de la droite telle qu'on l'entend aujourd'hui) avec pour méthodes les moyens favoris de la droite extrême, soit la répression féroce et violente. Le centre n'est qu'un discours sans contenu, le pragmatisme étant la forme la plus achevée de la dérive droitière.

Le phénomène décrit par Serna est réel, mais c'est comme si, ayant enlevé les couches du déguisement que le mouvement porte, puis tracé le portrait réel de ce qu'il dissimule, et voyant apparaître ce que lui-même nomme le « vrai visage » du prétendu centre, il refusait de l'appeler par son nom « la droite dure » pour accepter l'appellation contrôlée dont elle s'est masquée en lui accolant simplement l'adjectif extrême, ce qui permet de constater qu'on arrive en fait à la droite extrême.

Dans tout son ouvrage, les isotopies du déguisement sont omniprésentes : masque, démasquer, vrai visage, dévoilement, cachés, etc. Ces mots reviennent comme leitmotiv de l'analyse, et pourtant, Serna n'ose pas reconnaître la figure qu'il a lui-même déterrée.

Pourtant, il se trahit dès l'avant-propos (qui en passant est plutôt une séries de remerciements assaisonnés de quelques avertissements) du premier livre [RG, p. 8] en utilisant l'exemple de Berlusconi dont le mouvement est carrément à droite et boucle la boucle dans la conclusion du deuxième [EC, p. 276] où il affirme que LREM dérive clairement vers la droite.

En fait, ce n'est pas une dérive, mais bien la tendance naturelle du pseudo-centre que de dissimuler son penchant fortement droitier pour prétendre à la modération. Là encore, quand il cite le fameux et oxymorique Révolution du petit caporal en polléon, il explique à l'envi comment fonctionne la prétention du centre : si c'est être à droite que d'avoir des valeurs réactionnaires (famille, travail, réussite individuelle), il est de droite, si c'est être à gauche que de croire à la l'égalité et à la justice sociale, alors il est de gauche. Mais justement non, le candidat n'y croit pas le moins du monde. Ce ne sont que des mots auxquels personne ne peut s'opposer. Ce sont des sésames. Il suffit de les prononcer et de ne jamais songer à les réaliser.

Le pseudo-centre est bien la droite révolutionnaire dont parle le chercheur israélien, Zeev Sternhell, dont Serna affirme d'ailleurs s'être inspiré [EC, p. 25] et dont il dit qu'il l'a justement démasquée [EC, p. 185]. On voit apparaître devant nous l'invention du marketing politique, illustré par la fausse représentation d'une illusion appelée centre, destinée à préserver un semblant de légitimité.

Le rapport du prétendu centre avec la droite en est un de compétition. On est sur le même terrain, on veut la même chose, on prend les mêmes moyens et c'est à qui prendra l'autre de vitesse ou de ruse. Sur le plan idéologique, c'est un rapport de fausse concurrence, c'est Pepsi qui se prétend radicalement différent de Coke.

Avec la gauche, le rapport du supposé centre en est un d'incompatibilité absolue. C'est pourquoi les discours du centre sont toujours trompeurs, souvent mensongers et parfois carrément loufoques. Ces trois cas de figure se retrouvent facilement dans les tirades hallucinantes et hallucinées du petit caporal en polléon.

Si l'on ne devait retenir qu'une chose, c'est celle-ci : le centre n'est jamais rien d'autre qu'un soi disant destiné à masquer un programme typiquement droitiste, la promotion d'intérêts particuliers au détriment de la justice sociale.

Finalement, il ne s'agit pas d'un poison français, même s'il tire son origine des bouleversements de la Révolution de 1789, mais bien d'un poison universel. Dans tous les pays, on use du subterfuge du centre pour faire avancer la droite la plus féroce. Partout dans le monde, les droitistes ignorants, honteux ou hypocrites se sont cachés derrière des déclarations où ils affirment être ni de droite ni de gauche pour attirer les ignorants, les naïfs et les arrivistes dans leur croisade pour les intérêts particuliers contre la justice sociale. Et partout dans le monde, ces groupes, lorsqu'ils sont élus, ne réalisent que les éléments du programme auxquels ils croient vraiment : ceux de droite.




20 juillet 2020


Ne me fais pas mal, Johnny


À l'ère de Me Too et de la prise de conscience de la violence systémique dont sont victimes les femmes, on peut se sentir mal à l'aise en revisitant certaines chansons du répertoire français. Je ne parle pas ici des vieux réacs du genre Maurice Chevalier, mais je pense à deux cas de chansons écrites par des auteurs qu'il est bon de célébrer entre nous, gens de bonne conscience gauchisante.

Par exemple, la chanson de Boris Vian, Fais-moi mal, Johnny, me laisse aujourd'hui un sentiment partagé. Je n'en ris plus aussi franchement qu'autrefois. Certes, c'est de l'ironie, et la narratrice de cette histoire se rend compte que ce qu'elle désirait n'était pas tout à fait ce qu'elle a donné à entendre.

Mais, en même temps, cela ne correspond-il pas justement au fameux préjugé selon lequel une femme qui se fait violenter l'a bien cherché ? La signification du mot non n'est-elle plus valide si on est entré dans un jeu sado-maso ? À la lumière des accusations portées contre un ancien chef de parti politique au Québec, on serait pourtant bien avisé de se rappeler qu'en tout temps, il devrait être possible de dire non.

Je pense aussi à la superbe chanson de Michel Fugain Je rends mon tablier, dont les paroles de Pierre Delanoë illustrent la vacuité de la course folle au rendement dans nos sociétés industrielles. Mais, ça se gâche avec les vers suivants : « D'autant que je me suis laissé raconter/ Que les filles sauvages/ Ont l'énorme avantage/ De faire le ménage/ Sans jamais discuter... liberté ! »

Et voilà que la liberté est pour ces messieurs blancs, pas pour les naturels, encore moins pour les femmes. Voilà qui est franchement misogyne et colonialiste.

On me dira qu'il est difficile de juger d'une autre époque avec les critères d'aujourd'hui. Ce que je suis bien prêt à admettre. Cela a au moins le mérite de montrer à quel point on peut diffuser des préjugés racistes et des comportements sexistes sans s'en rendre compte. D'où l'importance des concepts de « racisme systémique » et de « sexisme systémique ».

Comme quoi il est loin d'être sûr qu'aujourd'hui, sans aucune mauvaise intention, on ne véhicule pas des préjugés et qu'on n'accrédite pas des comportements inappropriés.

Ça me réconcilie avec mon petit malaise quand je pense à ces chansons si cela me permet d'être mieux sur mes gardes.




7 juillet 2020


Retour au magasin général


À cause des mesures sanitaires entraînées par la pandémie de Covid-19, les façons de fréquenter les commerces et de s'y comporter ont dû changer. Peu de temps après la réouverture de son magasin, alors classé comme service essentiel, un commerçant de mon quartier avait créé un espace d'entrée en forme de U carré où seules deux personnes pouvaient pénétrer à la fois. On ne pouvait pas quitter cet enclos et on devait demander l'article désiré au commis situé de l'autre côté de ce périmètre. Il se chargeait d'aller le chercher pour nous.

Ce mode de fonctionnement m'a ramené loin dans mon enfance, au temps où j'allais faire des commissions au magasin général du petit hameau où je vivais. Je vous parle ici d'un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître.

On entrait dans le magasin général et une cloche actionnée par l'ouverture et par la fermeture de la porte signalait notre entrée. On pénétrait dans un espace rectangulaire au parquet de bois foncé, bordé par la porte derrière soi, et tout autour par un immense comptoir de bois qui faisait un U carré inversé. Il y avait bien sûr un portillon qui permettait au marchand de traverser du côté client si besoin en était, mais il était verrouillé par lui du côté marchand.

La caisse enregistreuse aux impressionnants boutons et à la sonnaille métallique si caractéristique était tout au fond du U. Madame Lemieux sortait de l'arrière-boutique en demandant : « Qu'est-ce que tu veux, mon garçon ? » Et je demandais une bobine de fil noir pour madame Boucher, un paquet de cigarettes pour monsieur Duval (oui, les enfants pouvaient acheter des cigarettes pour les adultes) ou un cahier à dessin pour le cours du vendredi après-midi.

Madame Lemieux demandait : du fil de nylon ou de coton ? Quelle marque, les cigarettes ? Le cahier pour crayon ou pour encre ? Je répondais. Elle se déplaçait derrière son comptoir en direction des rayons appropriés. Certains articles étaient parfois dans l'arrière-boutique. On la voyait disparaître par une embrasure et on attendait patiemment.

Elle mettait le tout dans un sac de papier brun et, après m'avoir bien dévisagé, me disait : « T'es le troisième chez Sylvio, c'est ça ? » Je répondais fièrement Oui !, ce qui lui permettait de compléter notre entretien, avant les salutations d'usage, par « Je vais marquer ça. » Marquer, ça voulait dire inscrire dans le registre des ventes que madame Boucher devait 10 ¢, que monsieur Duval devait 45 ¢ et que mon père devait 10 ¢.

Une personne qui ne pouvait pas « faire marquer » n'avait pas un bon nom. Et ça, c'était la pire chose qu'on pouvait dire de quelqu'un.

On ne circulait pas dans les allées, il n'y en avait pas, seulement des étagères sur tous les murs. Il fallait savoir ce qu'on voulait en entrant dans le magasin. Si on voulait une pelle, il y avait pelle à neige, carrée, ou pelle à terre, ronde. La couleur était celle de l'année, rouge ou verte ; l'année suivante, ça serait l'autre. Quand on voulait un couvre-chaussure en caoutchouc, on donnait sa pointure et on recevait le couvre-chaussure approprié. Si on voulait une soupe en boîte, le marchand avait une marque et on achetait celle-là, que ce soit au poulet ou à la tomate. Si on n'aimait pas cette marque, on pouvait toujours traverser la rue pour aller en face à l'épicerie générale, où on trouvait à peu près les mêmes choses, mais provenant de fournisseurs différents et, habituellement, en plus cher.

La propriétaire de l'épicerie a été la première à transformer son commerce en « Servez-vous », mais elle avait gardé l'habitude de demander ce qu'on voulait et de se dépêcher d'aller le chercher dans les rayons avant qu'on y accède.

Aujourd'hui, le magasin général, qui me paraissait si plein de tout ce qu'on peut concevoir, a l'air d'un gros dépanneur qui ne contient que le strict minimum, et j'imagine mal retourner à cette époque étrange où il n'était pas loisible de se promener dans les allées pour comparer les articles, les formats, les marques et les prix.

Un petit détail toutefois, je ne suis pas convaincu que de devoir choisir entre 32 variétés de dentifrice soit un réel progrès.




22 juin 2020


Pour des aîné·e·s dérangeant·e·s


Au début de la pandémie du sida au milieu des années 1980 et jusqu’au début des années 1990, bien qu’on ait fait des campagnes de prévention, on n’était pas particulièrement rapide dans la recherche de médicament et on était surtout pas très préoccupé par ce qu’en pensaient les patients eux-mêmes (surtout des hommes, mais aussi des femmes). Après tout, le virus attaquait surtout ceux qu’on appelait les 4 H (hémophiles, homosexuels, Haïtiens et héroïnomanes).

Les premiers étaient rares et les trois autres n’étaient pas des plus intéressants pour le gratin économique et politique. Ensuite, cela a beaucoup concerné les Africains, pas très glamour non plus. Ça ne suscitait l'intérêt que lorsque des vedettes étaient touchées, comme Rock Hudson, qui en tomba de son piédestal.

Devant la lenteur des progrès, devant le manque de véritables politiques publiques prenant en compte la réalité des personnes concernées, des militants se sont réunis et ont décidé de devenir turbulents. Ils se sont appelés Act Up. En anglais, cette expression peut servir de verbe à l’infinitif dans le sens de « déranger, être perturbateur » ou de verbe à l’impératif dans le sens de « agis selon tes principes ! ».

Les personnes militantes de ce groupe suivaient partout les scientifiques qui tenaient des congrès sur le sujet et les talonnaient quant aux résultats, aux tests, à l’implication de la communauté dans les recherches de traitement comme dans les techniques et modes de prévention. De même, elles s'accrochaient aux basques des politiques pour qu'il y ait de l'action efficace et pas seulement des paroles.

Des manifestations et autres activités d’éclat, souvent très théâtrales, ponctuaient leurs interventions. Je me rappelle avoir porté leur t-shirt noir où, sous le triangle rose inversé, symbole de notre opprobre dans le régime nazi, il était inscrit silence = mort. J’avais le don de rendre plein de gens mal à l’aise, pouvez-vous le croire ? avec ce vêtement que j’ai usé à la trame.

Eh bien, à la suite de la pandémie de covid-19, après cette première vague, où sous prétexte de protéger les vieilles personnes, on leur a enlevé toute autonomie, et avant que n’apparaisse la deuxième vague et qu’on les infantilise encore au mieux ou qu’on les laisse crever isolé·e·s dans leurs chambres, je plaide pour la création d’un groupe de vieilles et de vieux dérangeant·e·s, qui vont faire du bruit et qui vont s’inviter partout à défaut que les autorités aient la sagesse de les engager réellement dans les prises de décisions publiques.

Au Québec, il y a déjà les Mémés déchaînées (sur le mode des raging grannies dans le monde anglo-saxon), qui chantent et manifestent pour la justice sociale et la paix ; il faudrait qu’il y ait les Ancêtres malcommodes (ou peut-être les Pruneaux en colère), et qui vont en faire baver aux autorités si elles ne les respectent pas davantage.

On voit ce qu’a donné la protection des vieilles personnes dans cette première vague : une hécatombe. Il n’est pas question que les personnes âgées de 70 ans et plus et qui sont en santé subissent davantage de restrictions que les autres. Il n’est pas question que les autorités de quelque niveau que ce soit (médicales, sécuritaires, municipales, hospitalières, régionales, sanitaires, provinciales, fédérales) les excluent des prises de décisions. Les personnes âgées doivent se faire entendre haut et fort.

Un tel regroupement pourrait fonctionner sur le mode des collectifs revendicateurs, c’est-à-dire sans chef, sans charte, mais avec la volonté partagée, dans le respect de la diversité des tactiques, de faire bouger les choses dans le bon sens.

Je profite de l’occasion pour vous rappeler le lancement aujourd’hui 22 juin 2020 à 19 heures (le 23 juin 2020 à 1 h du matin pour nos camarades d’Europe qui feraient de l’insomnie) du numéro 84 de la revue À Babord, dont le dossier spécial a justement pour titre « Vieillir ». Le lien pour y accéder sur zoom se trouve ici et le lien pour l'événement Facebook est là.




7 juin 2020


Le racisme, c'est toujours ailleurs


Une société qui a été opprimée par l'Église et qui a subi la conquête par les Britanniques a beaucoup de mal à s'imaginer qu'elle a pu elle-même être oppressive. Comme si son élite bourgeoise pouvait être différente des autres et comme si les préjugés et la discrimination ne pouvaient être de son fait.

De toute façon, le racisme, c'est toujours ailleurs que ça se passe. Ce sont les vilains États-uniens, mais pas nous, nous sommes moins mauvais, donc sans taches. C'est le même discours que tenait Jean-François Kahn à l'émission Samedi et rien d'autre vers 8 h 10 le matin du 6 juin 2020, sur les ondes d'Ici Première, en prétextant du moins grand nombre de morts aux mains de la police en France par rapport aux États-Unis pour prétendre qu'il n'y a pas de racisme systémique dans la Macronie et pour qualifier la manifestation de solidarité avec les personnes racisées de scandale et de manipulation mélenchoniste, alors que ce sont ses propos qui sont véritablement honteux.

Monsieur Kahn rejoint ici nos Bock-Côté, Martineau et Bombardier pour fantasmer un racisme anti-blanc. Notre chroniqueur, qui a beau mentir en venant de l'autre côté de l'Atlantique, s'est bien gardé de parler de la page Facebook qui regroupe près de 8000 policiers français, où se tiennent les propos les plus inhumains et les plus abominables sur toutes les minorités, notamment racisées. Prétendant que les manifs des Gilets Jaunes n'avaient pas causé de morts, il s'est bien gardé de mentionner Zineb Ridouane, Steve Caniço et Cédric Chouviat, morts aux mains de la police.

Vous verrez, bientôt, à force de démoniser la France insoumise, il va finir par vous dire que Le Pen est fréquentable.

Mais ici même au Québec, les commentatrices et commentateurs qui s'évertuent à nous expliquer que non, ielles ne confondent pas le racisme systémique avec le racisme systématique, car il n'y a pas de système qui défavorise les personnes selon leur race et que les Québécois·e·s ne sont pas racistes, mais sont plutôt des victimes, nous font la démonstration éclatante que oui, justement, ielles confondent encore racisme systémique et racisme systématique. Le racisme est systémique justement quand il n'a pas l'intention de discriminer, mais qu'il le fait objectivement.

On notera au passage que les Québécois·e·s racisé·e·s sont justement des Québécois·e·s, déjà les opposer à d'autres en disant que les Québécois·e·s ne sont pas racistes, c'est une forme de discrimination.

La discrimination systémique qui affecte les femmes s'appelle sexisme systémique. La discrimination systémique qui affecte les personnes racisées s'appelle racisme systémique. Il faudra passer par-dessus le déni.

Mais pour cela, il faut d'abord accepter les faits historiques et comprendre que l'esclavage a existé au Québec. Par exemple, dans son testament, Marguerite d'Youville, fondatrice des Sœurs grises, laissait parmi ses biens meubles, après les poules et les vaches, ses esclaves amérindiens. Dans le roman Les Anciens Canadiens, Philippe Aubert de Gaspé parle d'une esclave noire que le Seigneur de Saint-Jean-Port-Joli avait affranchie et qui était restée dans la famille, tellement elle y était attachée. Comme si une personne mise à la rue avec pour tout bien ses seuls vêtements avait d'autre choix, surtout si elle est noire et vieillissante !

Ah, vous me direz, tout cela est tellement loin dans le passé. Oui, comme la Conquête et notre soumission à l'église. Alors, ou on assume tout le passé ou on ne l'assume pas. Si ce n'est plus nous, comment se fait-il que les Autochtones soient toujours les personnes les plus nombreuses en prison ? Comment se fait-il que les Mohammed aient plus de difficulté à obtenir un emploi ? Comment se fait-il qu'un Noir qui se stationne soit tout de suite repéré par un agent de police ?

Du racisme ? Pas chez nous ! Ce sont les étrangers qui font ça !




31 mai 2020


Rattrapage culturel : un livre et un film


Le confinement m'aura permis de combler au moins deux des innombrables trous qui tapissent l'infinie passoire de mon fonds culturel. Ce sont par ailleurs deux contributions que je dois à la complémentarité de mon conjoint.

1. Le livre : la puissance des baudruches

Dès 1980, on faisait grand cas dans mon entourage, j'avais étudié en lettres, du roman Les puissances des ténèbres d'Anthony Burgess, traduction de Earthly Powers. « Il faut absolument que tu lises ça, Francis. »

Je ne me le suis jamais procuré et n'ai jamais vraiment senti le goût de lire cet ouvrage. Quand j'ai emménagé avec celui qui partage ma vie, j'ai constaté qu'il possédait ce titre dans sa bibliothèque. Il l'avait lu et n'en gardait pas grand souvenir. Il a souvent voulu le jeter, mais je lui ai dit de le garder, car un jour peut-être je le lirais. La mise sur pause du Québec en mars 2020 allait me fournir cette occasion.

Si je n'ai pas abandonné la lecture après 30 pages (le délai de grâce que je laisse à tout ouvrage pour attiser mon intérêt), c'est que j'avais du temps en masse et que je me préparais déjà à faire le parallèle avec Sodoma, le grand reportage que j'ai démoli ici même le 19 avril 2019. Tout comme ces fameux articles vides et prétentieux des magazines pipole, l'écriture relève d'un procédé répétitif qui consiste à planter un décor et à exposer sa complaisance en jetant des noms et des titres d'œuvres en pâture aux amatrices·amateurs.

On aurait pu résumer ces plus de 700 pages en à peu près 100. Les descriptions superficielles et les anecdotes sans suite ne suffisent pas à donner du contenu ni une structure à un récit qui ne devient intéressant que vers la page 500, mais qui, encore trop souvent, est interrompu par des scènes nettement superfétatoires.

On pardonnerait volontiers au narrateur (que l'on soupçonne de ressembler drôlement à l'auteur) d'avoir placé saint Pierre sur le chemin de Damas plutôt que saint Paul, d'avoir devancé de quatre ou cinq ans la commercialisation du synthétiseur de monsieur Moog et d'avoir avancé de plus de 10 ans Jonestown et son massacre sectaire tout en le plaçant en Californie, si la jaquette de France Loisirs ne nous annonçait un genre de Crimes et châtiments et si résumant, dit-on, la critique anglaise et américaine, on ne nous présentait l'affaire comme ni plus ni moins que « le roman du siècle ».

Or, loin de résumer une époque en l'incarnant dans le destin d'un homme, comme l'a fait Robert Musil pour la Belle Époque dans son Homme sans qualités, on a ici un homme « avec qualités », singulier et sans aucun ancrage véritable. Au lieu de voir le siècle à travers lui, on le voit se pavaner de manière narcissique, les éléments de contexte historique ou géographique ne servant que de prétexte à donner un « effet de réel », auquel on n'arrive pourtant pas à croire, car on voit surtout là un artifice qui offre l'occasion de multiplier les descriptions ennuyeuses, pas du tout révélatrices, mais certainement très utiles pour remplir des pages. Le narrateur aurait pu faire toutes ses pirouettes en un seul pays, en une seule ville, ou même dans une prison au fond du désert : le siècle lui est parfaitement indifférent et ne lui sert que de décor factice.

On nous promet de nombreuses scènes où l'on s'esclaffera, et d'autres où l'on aura le cœur déchiré. J'ai souri trois ou quatre fois et me suis assombri une ou deux fois. En 700 pages, c'est bien peu. Et l'on subit en plus cette irritante attitude de snobard britannique qui ne conçoit de civilisé que ce qui lui ressemble avec cette prétention absolument ridicule qu'on ne retrouve que chez les auteurs anglo-saxons selon laquelle ils sont les seuls à pouvoir parler des langues étrangères sans accent. Ne me dites pas que c'est de l'ironie, l'ironie laisse toujours des indices, il n'y en a ici aucun.

D'ailleurs, on se demande bien pourquoi le narrateur s'acharne contre les œuvres postmodernes, car son récit est typiquement postmoderne, ne comportant qu'une seule conclusion véritable : rien ne sert de s'engager, de prendre position ni de donner du sens à sa vie, l'important est de sauver ses fesses. Il n'y a pas d'histoire, seulement une série d'anecdotes déclenchée sous un prétexte oiseux dont le seul lien est qu'il s'agit des mêmes personnages, ce qui n'aurait rien d'obligé. Les personnages n'ont aucune épaisseur psychologique et n'évoluent pas, comme s'ils étaient apparus tout faits et définitivement formés comme dans les fables de la bible.

Ce genre de patchwork affirme la fumeuse illusion de l'individu souverain ignorant tout des déterminations sociales. En ce sens, il s'agit ironiquement d'une production tout à fait emblématique de la détestable Angleterre thatchérienne pour laquelle elle a été conçue.

Après avoir arraché la page où se trouve son ex libris, mon amoureux pourra enfin mettre ce pavé au recyclage.

2. Le film : un chef d'œuvre populaire

Je n'avais jamais vu, et c'est impardonnable pour un gai qui se respecte, le fameux Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz avec le fabuleux trio que constituent Elizabeth Taylor, Richard Burton et Rex Harrison.

Mon irremplaçable mari avait acheté, il y a plusieurs années, le DVD de l'édition du 50e anniversaire dans une boutique de vidéo qui fermait ses portes. Nous n'avions encore jamais entamé la cellophane qui en protégeait le sarcophage, après tout c'est quatre heures de visionnage.

Un rare dimanche où mon compagnon ne travaillait pas, nous avons décidé d'ouvrir le coffret et de nous installer devant le petit écran. Comme je savais que c'était une production hollywoodienne acclamée par toute la gaitude planétaire, je me péparais à être très sévère et à ne rien laisser passer devant mon œil critique.

La magie a tout simplement opéré. On pardonne aux scripteurs les bourdes historiques, notamment celle de faire apparaître le maïs 1500 ans avant la découverte de l'Amérique. On pardonne les breloques trop américaines pour être égyptiennes. On pardonne la copie de Roméo et Juliette pour la finale. On pardonne tout, car c'est un film fait pour plaire au grand public en lui donnant du contenu : une belle et forte histoire d'amours successifs avec un contexte politique, ici bien intégré dans le récit et non pas plaqué. On y croit parce qu'il y a des sentiments humains et des motivations, pas juste des gestes additionnés. On y croit parce que les personnages évoluent.

Les scènes de foule sont renversantes, les décors somptueux, les enchaînements entre les scènes sont solides et tous réussis. La photographie est époustouflante. L'ajout de scènes coupées au montage rajoute à la compréhension des caractères et donne encore plus de force à l'intrigue.

Si on peut regarder un film pendant quatre heures sans regarder sa montre une seule fois, sans décrocher une seule seconde, en étant même surpris de voir arriver la mention « entracte », c'est simplement que le long métrage est un succès. On nous en met plein la vue, mais ça ne sent pas le m'as-tu vu. Les actrices et acteurs ne se regardent pas jouer.

Il faut dire qu'on y a mis les moyens et que ce film fut extrêmement coûteux. Mais l'objectif en tout cas était de plaire au peuple en léchant tous les détails, pas en le méprisant, et on y est parvenu.




6 mai 2020


Les observations d'un con·finement


Il était impossible de rester huit semaines en état d'urgence sans faire de remarques sur notre comportement individuel et collectif. Voici donc 20 observations de confinement. Les personnes abonnées à ma page Facebook et à mon compte Twitter en auront vu passer la majorité séparément et dans le désordre. Je vous les présente ici en entier, toutes ensemble et dans l'ordre où elles me sont venues.

1. Pourquoi y a-t-il si peu de masques et de gants dans les hôpitaux et tant sur les trottoirs ?

2. Il n'y a plus de farine sur les tablettes parce que tout le monde fait son pain. Et il n'y a plus de pain industriel sur les tablettes parce que personne ne mange du pain raté que ti-Jos connaissant a fait n'importe comment.

3. Tourisme épicier : activité inventée pendant la crise sanitaire qui consiste à partir avec son gros char, à le remplir de sac de provisions achetées dans une épicerie pour partir dans une épicerie voisine le remplir à nouveau de gros sacs de provisions, puis réitérer l'opération jusqu'à ce que le gros char ploie sous le poids des emplettes.

4. Les chômeuses et chômeurs québécois sont invité·e·s par le ministre de l'Agriculture à venir travailler dans les champs afin d'aider les producteurs agricoles. Gageons qu'il n'y en aura pas des masses pour répondre à l'appel. Gageons que parmi celles et ceux qui s'y essaieront bon nombre abandonneront en cours de route. On éprouvera enfin tout ce qu'on fait subir aux travailleurs migrants, qui laissent leur famille pour gagner une maigre pitance en faisant un travail dont les conditions sont peu reluisantes.

5. La caque sent toujours le hareng

Le Premier ministre Legault, le bon père de famille qui rassure son peuple, n'a pas été long à retrouver ses bons vieux réflexes anti-syndicaux. En prétendant assumer l'entière responsabilité du fiasco des CHSLD, il profite d'un raccourci selon lequel augmenter unilatéralement, il y a quelques mois, les salaires des préposé·e·s aux bénéficiaires en passant par dessus les négociations collectives, « C'est pas facile négocier avec les syndicats. », il aurait réglé la situation déplorable d'institutions cassées par des dizaines d'années de dérives managériales. Il aurait ainsi effacé 40 ans de néolibéralisme, aurait ressuscité l'ardeur des préposé·e·s et fait disparaître la voracité des propriétaires d'établissements privés. Quel simplisme !

6. Les crises sont toujours un révélateur. Dans le mouvement social de 2012, j'avais fait un bon ménage dans mes correspondant·e·s Facebook qui s'alignaient sur la répression. De même, aujourd'hui je me rends compte que certain·e·s n'ont que faire des plus vulnérables.

7. Les bénévoles qui viennent de l'extérieur pour aider un milieu contaminé doivent mettre l'épaule à la roue, mais sûrement pas la main à la pâte.

8. Aux États-Unis, on a découvert la panacée : chacun·e s'équipera d'un gun pour cribler de balles le méchant virus.

9. Le masque sert à éviter de respirer les gouttelettes des autres et à protéger les autres de nos propres goutelettes. Avis aux personnes qui portent un masque en conduisant en solo leur voiture.

10. Des citoyen·ne·s du Québec installé·e·s en Chine pour y profiter du turbo-capitalisme qu'on y pratique se réjouissent d'être pisté·e·s par leur téléphone. « C'est pour leur bien. »

11. Il y a tellement de bla-bla dans les discours de Trudeau que l'on devient distrait et que, finalement, on en rate le contenu... quand il y en a.

12. Isolées et maltraitées, nos personnes âgées sont devenues ali-aînées.

13. Un certain virus a transformé des sociopathes qui ont détruit nos conquis sociaux à la hache en experts dont on sollicite l'avis.

14. On ne sait plus comment appeler les personnes âgées. On ne trouve plus qu'aîné·e·s fait l'affaire. On propose le doux euphémisme de sages. Quant à moi, je suis un vieux et je trouve que l'appellation convient parfaitement.

15. Les savants perdent leur bon sens et parlent de « patient zéro » pour désigner le premier patient. Si on ajoute les 100 patients suivants, ça nous donne 100 + 0 = 100, au lieu de 101. Un zérotième patient, ça n'existe pas. Le premier patient est en toute logique le patient numéro 1. Zéro n'est pas un nombre naturel et, comme me le disait mon prof de math en première secondaire, on ne dit jamais : « Je compte zéro vache dans le champ. »

16. Plusieurs pays investissent dans la recherche pour trouver un vaccin ou des médicaments, mais on dirait qu'aucun ne songe qu'en nationalisant les pharmaceutiques ils se garantiraient un approvisionnement continu et des prix raisonnables.

17. Pendant la crise sanitaire, dans les gares, on ne rencontre plus celleux qui ont réussi et qui ne servent à rien. On ne rencontre que celleux qui ne sont rien et sans qui celleux qui ont réussi seraient incapables de se nourrir.

18. Le nouveau mantra très intelligent des néolibéraux : « Après plus rien ne sera pareil, car il faudra que tout reparte exactement comme avant. »

19. Les personnes qui se dévouent dans les hôpitaux et les établissements de soins de longue durée ne sont pas en guerre, elles ne se battent pas contre un ennemi. Elles soutiennent à bout de bras des infrastructures de santé délabrées par des décennies de néolibéralisme. Elles soignent des personnes malades ; elles aident à réparer des êtres vivants pour reprendre à ma façon le titre du roman de Maylis de Kerangal.

20. Avec les femmes qui portent des foulards pour cacher la repousse des cheveux et tout le monde qui se met au masque, on va se rendre compte que les lois qui les bannissent dans l'espace public sont un peu ridicules.




2 mai 2020


Respecter l'autonomie des vieilles et des vieux


La pandémie actuelle est une situation inédite pour le 21e siècle. Il est certain qu'il a fallu des tâtonnements pour essayer de la contenir et protéger les populations vulnérables.

Maintenant que l'on sait que la situation exceptionnelle risque de durer longtemps, maintenant que l'on sait que les risques de complications et de décès sont surtout liés à des facteurs de comorbidité comme le diabète, les maladies pulmonaires, les problèmes de tension élevée et les maladies du cœur, il serait bon de revenir pour y penser sérieusement sur la façon dont on traite les vieilles personnes.

On a dit aux personnes âgées de 70 ans et plus de ne pas sortir de chez elles, même pour marcher, même pour faire son épicerie. Or la marche est un élément qui renforce la santé. Emprisonner les personnes âgées bien portantes dans leur chambre a des effets délétères : affaiblir leur tonus musculaire, déprimer leur système nerveux central, ce qui conduit à de mauvaises décisions et à des pensées noires, réduire la capacité cardio-pulmonaire, ce qui les rendra plus vulnérables aux infections, réduire leur appétit et diminuer par conséquent une saine alimentation, diminuer leur capacité à bénéficier d'un sommeil réparateur, priver leur système des effets bienfaisants de l'air frais et du soleil...

Maintenant que l'on sait qu'une personne active et en bonne santé de 70 ans sans comorbidité est moins à risque qu'une personne atteinte d'un diabète incontrôlé de 50 ans, pourquoi la deuxième a-t-elle le droit de faire son épicerie et pas la première ?

Pour la suite des choses, il serait bien avisé que l'on inclue des personnes de plus de 70 ans dans les comités de réflexions sur les mesures de santé et sur les politiques gouvernementales. Ce serait faire preuve d'un âgisme douteux que de déresponsabiliser les vieilles personnes et de ne pas reconnaître leur capacité à faire des choix éclairés.




22 avril 2020


Le mystère de l'Ouest


Pour beaucoup, dans les milieux intellectuels, l'immense popularité de la musique Country et Western est incompréhensible. Quand j'étais adolescent et que je ne jurais que par le rock et la musique dite progressive, on faisait état de ventes de disques nettement supérieures à toutes les autres catégories pour cette musique aux guitares plaignardes et aux voix parfois nasillardes. Les vedettes de ce genre durent très longtemps et elles font des carrières très prospères même en étant boudées par les médias généralistes, dont elles sont parfois complètement inconnues.

Des succès ont pourtant percé les ondes, qu'ils soient de Johnny Cash ou de Renée Martel, et le genre n'a cessé d'influencer les stars les plus populaires, que ce soient Elvis, John Lennon ou, au Québec, Beau Dommage. Une chanteuse comme Guylaine Tanguay est aujourd'hui très reconnue et un excellent auteur-compositeur-interprète unanimement célébré comme Patrick Norman y a consacré la plus grande part de son répertoire.

Je n'ai pas tardé à comprendre ce qui faisait l'efficacité de cette musique. J'avais alors 17 ans et je connaissais ma première peine d'amour. Celui sur qui j'avais jeté mon dévolu ne s'intéressait pas à mon genre et le changement d'école pour l'année suivante ferait en sorte que je ne le reverrais jamais.

Cet été-là, un disque de succès de radio traînait dans la maison. Bien qu'étant en général indifférent à ce genre de compilation, je me mis, par désœuvrement, à en consulter la liste. Il y avait sur la dernière plage du premier côté de cette galette de vinyle une chanson de Joe Dassin, associée très clairement au genre country. Elle s'intitulait Salut les amoureux. Je l'ai passée un nombre incalculable de fois sous l'aiguille du stéréophone.

Écouter ces paroles simples sur une musique berçante me faisait du bien et me permettait de cuver ma peine sans qu'il y paraisse trop, car il ne fallait surtout pas que ça se voie. S'il avait fallu que je me mette à écouter Ne me quitte pas de Brel ou Avec le temps de Ferré, je me serais probablement pendu dans la grange, car contrairement à ce qu'écrivait Rimbaud, on est sérieux à mort quand on a 17 ans.

Survivre aux épreuves de la vie sans en faire une irrémédiable tragédie grecque, c'est là toute la force de cette musique qui convient aux personnes sans prétention. Quand on n'a pas le luxe d'un destin héroïque, on se dit qu' « Une simple histoire comme la nôtre/ Est de celle qu'on n'écrira jamais. » Et c'est ainsi qu'on pose un baume point trop coûteux sur des plaies qui ne doivent pas nous défigurer pour toujours.




12 avril 2020


Héroïsme et société


Mon propre héros personnel est rentré du travail hier, samedi, en fin de journée complètement fourbu, épuisé par les hordes de clientes et clients qui se précipitent dans les allées pour vider les étagères, exigeant qu'il soit là pour les remplir à mesure et qu'en même temps il ne soit pas sur leur passage parce qu'elles et ils le voient comme un nid à virus. Mais pourquoi donc les commis d'épicerie ne sont pas comme les bonnes portugaises ? Invisibles et toujours à la merci de la clochette qui les commande ?

Sa mission ? À part recevoir les insultes et entendre les gémissements, cris, vociférations, lamentations, mélopées et autres dies irae d'une clientèle en proie à la détresse et à l'affliction, il est chargé entre autres de faire repousser l'herbe là où Attila et ses Huns sont passés. Au milieu du peuple qui déchire sa chemise, se frappe la poitrine et hurle au désespoir, il doit remettre du stock sur les tablettes en évitant de se faire frapper par les paniers véloces et de se faire enfoncer dans les étalages par le chaland·la chalande (on a envie de dire « l'achalant·l'achalante ») qui le repousse de toutes ses forces.

Une anecdote illustrera un processus incessament réitéré comme un rituel sacrificiel : des camarades avaient emporté dans une allée une palette de sacs de farine pour pouvoir regarnir les étagères dévastées. Les consommatrices·consommateurs se sont rué·e·s sur la palette, déchirant le plastique qui la recouvrait pour s'emparer au plus vite et en premier d'un sac de farine tels des fourmis qui se jettent sur le sucre. À la différence des fourmis qui chacune reprennent un morceau de sucre pour le rapporter à la fourmilière, les individus ici se battent et se déchirent comme des hyènes à savoir qui en aura le plus. S'il n'y avait pas la limite de deux par personne, ça finirait dans le sang. En fait, les comparaisons animales sont inexactes. Chez les loups, le mâle alpha mange à sa faim en premier, puis laisse les autres se nourrir. Il ne cherche pas à tout prix à en priver les autres.

Cette folie dévoratrice signe notre impuissance individuelle en tant que rouage isolé du capitalisme confiné à son rôle de pôle consommateur dans le flux des produits, idéal ultime de l'hégémonie marchande. Ce phénomène est bien décrit par Corrine Dupré dans Cannibalisme et capitalisme. En ne dépassant pas la conscience individuelle qui nous est assignée, on se prive de toute une partie de son être, de la pensée plus large, de l'appartenance à la société. On n'a pas alors la reconnaissance de l'autre en soi ni de soi en l'autre. On ne touche pas la réalité, toujours plus vaste que notre identité rabougrie d'individu, comme le démontre éloquemment Miguel Benasayag dans Le mythe de l'individu.

Et il faudra bien, un jour, plus tard, réapprendre à se toucher autrement que par la pensée pour enfin réaliser le beau slogan du Front homosexuel d'action révolutionnaire : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! » À cet égard, une pensée moins marchande et plus humaine aurait permis que des hôpitaux disposent de stocks suffisants d'équipements et de médicaments, ce qui pourrait réduire d'autant les craintes de débordement et le confinement qui en découle. Tout comme une meilleure compréhension des besoins humains ne ferait pas courir de manière effrénée les pions au service de la machine à flux tendu des marchandises, qui alimente en même temps la machine à dévastation environnementale.

C'est pourquoi la·le prolétaire ne se limite au cadre restreint de son individualité. Ielle en déborde largement dans tous ses contacts d'être social et dans toute sa réalité créée par son environnement, ses expériences, et la pensée qui circule en icelle·icelui non pas comme une marchandise, mais comme un potentiel connecté sur l'être-là de la culture toujours en train de se contruire.

Pour dépasser, c'est-à-dire à la fois assumer et transcender, son destin tragique, l'héroïne ou le héros ne se contente pas de défier les dieux ; elle ou il se met au service des autres. Elle ou il ne roule pas sa pierre en vain ; elle ou il s'en sert pour entretenir le chemin que les autres empruntent à leur passage. C'est ainsi que l'héroïsme n'est plus un exploit individuel, mais un rôle social.




6 avril 2020


Avant, pendant et après


Avant la crise sanitaire

Nous étions nombreux à vous le dire que la société de consommation à outrance conduisait à des déséquilibres tels qu'en cas de crise environnementale, sanitaire ou économique, ce serait la débâcle.

Nous étions nombreux à vous prévenir que le financement des organismes populaires par projet leur couperait les jambes et les empêcherait de se déployer pour servir la population, ce que permettrait un financement à la mission.

Nous étions nombreux à vous le dire que la gestion du système hospitalier en flux tendu comme pour les entreprises sans entrepôt autres que les camions qui circulent conduirait à la catastrophe en cas de crise.

Mais non, nous n'étions que de pauvres rêveurs vaguement maniaques.

Nul n'a su mieux que Jean-Luc Mélenchon annoncer ce qui nous pendait au bout du nez quand il a prédit le 2 avril 2017 que nous connaîtrions un krach sanitaire. Il a au moins le mérite d'avoir proposé autre chose que le « management » qui tient lieu de politique aujourd'hui.

On ne dit pas ça pour vous narguer ni pour vous faire de la peine, encore moins pour se vanter, mais juste pour vous rappeler que nous savions de quoi nous parlions et que, donc, nous le savons encore.

Pendant la crise sanitaire

Sous prétexte de situation exceptionnelle, nous acceptons des choses qui ne sont pas normales, nous entérinons des procédés spéciaux au risque de nous faire dire qu'on aurait toujours dû fonctionner ainsi. Par exemple, la délation est devenu un sport très prisé.

Par exemple, le fichage et le suivi des personnes est envisagé sans sourcillement. Le téléphone portable, qui déjà vous surveille et vous vend à tous les marketteurs du monde, est invoqué comme obligatoire, comme le bracelet électronique du prisonnier, lequel a remplacé le boulet d'autrefois.

Par exemple, les vieilles et les vieux, qui sont les victimes les plus importantes du virus, sont considéré·e·s par beaucoup comme des vecteurs de contamination plutôt que comme des populations à protéger.

Par exemple, les belles ententes commerciales qui engagent la spécialisation de la production par régions du monde et qui promettaient l'harmonie universelle se muent en escarmouches rageuses entre les États et les diverses mafias pour mettre la main sur le matériel médical difficile à trouver.

Les gouvernements deviennent tout à coup nécessaires à ces entrepreneurs qui ne juraient que par le marché libre et la concurrence non faussée. C'est curieux comme les ultralibéraux sont anti-gouvernement quand il s'agit d'aide sociale et subitement socialistes quand il s'agit de les aider.

D'ailleurs, il y a déjà des économistes et des entrepreneurs pour estimer que faire des affaires est plus important que de sauver des vies, pour mettre en balance la vie des commerces ou des entreprises et la vie des gens.

On nous prépare déjà à faire payer la citoyenne et le citoyen pour les investissements astronomiques que les États injecteront dans l'économie. Pourtant, si on ne prend que l'exemple du Canada, il y a 800 milliards de dollars à aller chercher dans les paradis fiscaux. Que font les ministres des Finances et du Revenu à cet égard ? Rien.

Et ces banques que nous avons sauvées sans contrepartie en 2008, elles n'ont rien changé à leurs façons de saigner l'épargnant et elles n'ont pas, bien au contraire, sanctionné leurs dirigeants gloutons. Ne devraient-elles pas contribuer sans contrepartie à leur tour ? Non, dans leur grande magnanimité, elles condescendent à diminuer les taux des cartes de crédit, ces taux qui même divisés par deux sont abusifs en comparaison des intérêts ridicules qu'elles versent sur les épargnes courantes, puis elles consentent de nouveaux prêts. Autrement dit, elles s'assurent que nous soyons davantage endettés et à elles redevables.

Après la crise sanitaire

Il ne faut pas compter sur les grands de ce monde, les financiers, les marionnettes qu'ils ont placées à la tête des États, pour corriger les bêtises de l'économie libérale. Pour ne prendre que l'exemple de la France, vous rappelez-vous Sarkozy la main sur le cœur en 2008 qui promettait de « réformer le capitalisme » ? Il en va de même avec les déclarations de Macron qui découvre tout à coup que certains domaines de la société, comme la santé, ne doivent pas être sacrifiés sur l'autel du dieu Marché.

Ces promesses seront plus vite reniées que n'importe quelle élucubration d'ivrogne. Ces gens-là ne comprennent pas la plupart du temps ce qu'ils disent et, quand ils s'y entendent un peu, ils n'en croient pas un mot, pervers narcissiques qu'ils sont, comme le sadique qui sussure de douces paroles à l'oreille d'une personne pendant qu'il la torture.

Les capitalistes n'auront rien de plus pressé que de vouloir relancer la machine infernale : la course à la production excessive et l'encouragement à la consommation débridée. Aurons-nous le courage de dire non à la société de consommation ? Aurons-nous le courage de valoriser la production locale et conviviale ? L'achat de proximité qui nécessite le déplacement minimum ? Aurons-nous le courage de nationaliser les banques et les services ? Aurons-nous le courage de favoriser le lent, l'humain et l'inutile ? Si l'utile n'est rien d'autre qu'utile, l'inutile, lui, est nécessaire.

Le coût des assurances habitations augmentera de façon exponentielle sous toutes sortes de prétextes. Les compagnies d'assurance imposeront sans doute par défaut la clause d'activités professionnelles à domicile et il faudra se battre pour la faire retirer.

Oserons-nous rejeter le PIB comme mesure de la satisfaction de la population ? Le produit intérieur brut comme mesure de qualité de vie a été l'erreur de tous les pays productivistes, qu'ils soient capitalistes comme les États-Unis, sociaux-démocrates comme les pays scandinaves ou capitalistes étatiques comme l'Union soviétique. Et tous ont conduit à la catastrophe écologique. Le PIB est une mesure de richesse, mais pas une mesure de qualité de vie. On devrait peut-être s'inspirer, entre autres, de l'indice de progrès humain suggéré par l'économiste Jacques Généreux.

Accepterons-nous le retour à la normale puisque ce qui était considéré comme normal ne l'était pas, mais était plutôt excessif ?

Et le nouveau normal sera l'absence de contact entre les humains, surtout la surveillance absolue de tout rassemblement. Ce sera pour votre bien naturellement. On vous rappellera qu'éviter les mauvaises fréquentations vous permet de ne pas être contaminé·e par les méchants virus. Ces nouveaux virus auront pour noms : socialisme, anarchie, délinquance, contestation, opposition, obstruction aux infrastructures publiques, terrorisme (écologique, autochtone, végane, objecteur de conscience) et humanisme.

Et pour éviter les contacts et les virus, qu'y a-t-il de mieux que l'hybridation de l'humain à la technologie ? Les posthumanistes et les transhumanistes vous le diront : les machines n'attrapent pas de maladies. On vous promettra le bonheur éternel et minéral, ce qui est bien entendu une stupidité. Rien n'est éternel dans l'Univers. Aucune machine ne résistera à l'explosion de notre petite étoile dans cinq milliards d'années et leur pseudo-éternité leur aura paru aussi brève ou aussi désespérément longue que nos vies insignifiantes, car tout est une question de rapport. Sauf que cette éternité statique et minérale sera réservée aux riches, très riches, suprêmement riches, et que de ce bonheur-là, on n'en veut pas, parce que la vraie vie ne se limite pas, malgré les fantasmes cognitivistes et cybernétiques, à la circulation de données.

Avant, pendant et après la crise sanitaire, rappelons que l'humain doit passer avant l'argent, avant la machine, avant la circulation des marchandises et des données.




29 mars 2020


Philosophie de la panique


Vous connaissez ces supposés tests philosophiques ou études de morale ou d'éthique dans lesquels ou vous met devant un choix absurde ?

Par exemple, on vous soumet le cas suivant : vous programmez un métro sans conducteur et vous devez prévoir le cas où l'accélérateur s'emballe et le système de freinage est inopérant. Il y a devant le métro deux voies possibles : droit devant, il y a trois travailleurs sur la voie et, sur la voie de gauche, il y a une femme. Quel choix programmeriez-vous pour ce métro ?

Si vous répondez que vous choisissez la voie de gauche parce que ça fait moins de mort, on vous dira ensuite que la femme est enceinte. Est-ce que vous garderiez le même choix ?

Ma réaction devant ces supposées questions d'éthique est toujours la même. Coudon, si t'es capable de programmer ton métro pour qu'il choisisse telle ou telle voie selon le nombre de personnes qui se trouvent sur la voie, comment ça se fait que t'es pas capable de le programmer pour que le système de freinage tombe pas en panne ? Pourquoi t'es pas capable de l'équiper d'un freinage d'urgence, ou même de deux tant qu'à faire ?

La vraie question qu'il faut se poser, c'est quoi faire pour éviter de se trouver dans de telles situations. On ne gagne rien à essayer d'abstraire des situations indécidables pour lesquelles la panique risque d'entrer en ligne de compte. Il faut reculer d'un pas plutôt que de répondre à des questions absurdes, car en aucun cas l'abstraction ne peut garantir ce qui se passera dans le concret.

Personne ne veut être mis devant le choix de Sophie*, et ça ne sert à rien de se demander ce qu'on aurait fait à sa place. La vraie question qu'il faut se poser, c'est comment faire pour éviter que les Nazis prennent le pouvoir.


*Le choix de Sophie réfère à un film dans lequel une mère, Sophie, est obligée par des Nazis de choisir lequel de ses deux enfants survivra.




21 mars 2020


De la rhétorique martiale


Le discours guerrier et le vocabulaire militaire sont-ils appropriés à la situation que nous vivons ? Devrions-nous nous comporter comme si nous étions en guerre ? Certes, nous sommes en situation de crise, mais de guerre ?

Quand il y a guerre, on fait tourner les usines à fond pour fournir du matériel destiné à tuer des gens et aussi, accessoirement, du matériel médical pour soigner les blessés. Dans le cas qui nous occupe, on devrait surtout fabriquer des outils de santé et aucun matériel destiné à tuer.

En temps de guerre, on identifie un ennemi qui a une stratégie et des objectifs connus ou à découvrir. Un virus n'a qu'un seul objectif : se reproduire. Ses stratégies sont étudiables par la science et on peut parler de lui sur les ondes sans crainte qu'il se serve de nos connaissances pour déjouer nos tactiques.

Quand c'est la guerre, il y a un front ou des poches de guérilla. Les militaires essaient de s'y attaquer et, en principe, les civils sont protégés par les différentes conventions internationales. Les virus ne signent aucune convention internationale.

En situation de guerre, le confinement vise à éviter les tirs ennemis ou la rébellion contre l'ordre établi. Ici, il devrait viser la réduction des contacts qui entraînent la propagation du virus. En principe, on ne se sert pas de ce prétexte pour se glorifier sur son blogue en écrivant son « Journal de confinement » dans un état irréel et obligé de farniente luxueux retiré dans sa grande maison de campagne.

Dans un état de guerre déclarée, ni les personnes ni les marchandises ne circulent (normalement) entre les États ennemis. Ici, il n'y a pas en principe d'États ennemis, mais aucun·e citoyen·ne ne circule entre les États alliés alors que les marchandises, elles, ont la voie libre. En fait, le coronavirus est en train de réaliser le fantasme de la frange cybernétique de l'économie néolibérale : la libre circulation des marchandises et l'immobilité des personnes pour ne pas gêner les flux de biens.

Un État en guerre promulgue des lois spéciales qui restreignent les libertés et sanctionnent les ennemis du régime. Ici, l'État a fait des recommandations, mais songe peut-être à appliquer des sanctions le cas échéant. Mais s'agit-il de s'attaquer aux ennemis du régime ? La question mérite d'être étudiée.

L'effort de guerre nécessite des investissements publics colossaux. Dans le cas qui nous occupe, on a consenti des sommes importantes faisant peser sur le retour à la normale le poids éventuel de ponctions qui risquent d'affecter encore et toujours les travailleuses·travailleurs. Pourtant, pour trouver des ressources financières immenses, il suffirait d'appliquer les lois en vigueur et d'aller chercher les fonds cachés illégalement dans les paradis fiscaux. Le Conseil des Canadiens estimait il y a quelques années qu'on y avait dissimulé 800 milliards de dollars. Ce serait étonnant que la somme ait diminué depuis.

La consommation des citoyen·nes soumis·es au régime guerrier est régulée par des bons de rationnement. Ce n'est pas encore le cas. Peut-être cela calmerait-il les ardeurs des barbares qui vandalisent les étagères des différents marchés d'alimentation et sèment la pagaille partout où ils passent.

La question mérite ici un petit détour anecdotique : faire son épicerie est devenu une expérience particulièrement éprouvante lorsqu'il s'agit de côtoyer des clientes·clients grossiers qui rudoient les employé·e·s d'épicerie, engueulent les caissières et bousculent les autres consommatrices·consommateurs. On a parfois l'impression de tomber dans un combat de chiens. C'est véritablement affligeant de voir l'état de détresse de ces personnes sous-payées et qui travaillent pour nous nourrir. Au lieu de recevoir les remerciements qu'elles méritent, elles se font traiter comme des moins que rien et subissent des agressions verbales allant jusqu'aux menaces. J'ai beaucoup d'admiration pour leur courage et leur abnégation.

Finalement, la guerre fait appel à des attitudes considérées comme masculines et viriles : l'agressivité, la force et la violence. Or, je préfère comme Maxime Combes s'y exerce dans un article intitulé « Non, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en pandémie. Et c'est bien assez », publié d'abord dans BastaMag le 18 mars dernier, puis dans Médiapart le 20 mars, tenir des propos plus humanistes. La réaction et la mobilisation nécessaires pour faire face à une pandémie font appel à des vertus considérées comme féminines (mais que les hommes possèdent bien sûr et sont capables de mettre en actes) : la précaution, le soin, l'attention, la solidarité, l'empathie, la sympathie et le dévouement.




14 mars 2020


Le virus Bêta


Si elle était notre contemporaine, Mary Travers, cette grande chanteuse populaire connue sous le nom de la Bolduc comme on dira « la Callas », nous ferait très certainement une chanson sur le thème du coronavirus Covid-19 en nous en énumérant toutes les conséquences farfelues et contradictoires dans la société.

Ce que je remarque, pour ma part, c'est qu'il est accompagné d'un autre virus beaucoup plus contagieux, et qui rend bête. Cet autre virus empêche de tenir des raisonnements complets, de sorte que certains gouvernants songent à interdire la venue d'avions en provenance de pays donnés sans se rendre compte que cela ne sert de rien si on n'interdit pas en même temps ceux qui s'y rendent, car dans une liaison aérienne entre deux villes, il y a nécessairement aller-retour, donc que les gens qui partent pour là-bas, doivent bien en revenir et que ce n'est pas parce que ce sont des nationaux qu'ils sont moins à risque.

Ce virus conduit un président à traiter le coronavirus de « virus étranger », parce que la menace vient toujours de l'extérieur et des « vilains étrangers ». Ça me rappelle Agatha Christie, qui se moquait gentiment, dans ses Hercule Poirot, de la classe aristocratique dont elle a fait partie par son deuxième mariage. Chaque fois qu'on parlait de meurtre ou de crimes financiers, elle faisait s'exclamer par l'un ou l'autre des personnages guindés : « Pas ici, nous sommes en Angleterre ! » ou « C'est sûrement un étranger. » Remplacez l'Angleterre par les States et vous serez d'actualité.

Ce virus fait en sorte que les commentateurs sportifs vous annoncent qu'ils n'ont rien à dire au sujet des compétitions sportives, vu qu'elles sont toutes annulées, et qu'ils prennent cinq bonnes minutes pour vous le dire.

Le virus Bêta entraîne la boulimie du papier hygiénique. Une sorte d'appétit furieux dont j'ai entendu parler il y a une dizaine de jours sur les ondes de la BBC World Service dans une émission provenant d'Australie, où l'on expliquait que la denrée qui disparaissait le plus vite des tablettes en cas de panique était le papier de toilette.

À toutes les personnes friandes et fanatiques de cet objet fétiche, je recommande fortement la lecture du chapitre XIII de la Vie très horrificque du grand Gargantua, père de Pantagruel par le facétieux Rabelais, lequel chapitre est consacré à l'invention du meilleur et plus voluptueux instrument propre à torcher ce que vous savez.

Ce virus obscurcit l'esprit au point de pousser des acheteurs à remplir leur immense panier de bouteilles d'eau comme si la ville allait fermer les robinets demain matin, à vider les étalages de pain industriel et de farine, comme si la famine nous menaçait et comme si chacun se mettrait tout à coup à cuire son pain alors qu'on n'est même pas capable de se faire un riz aux légumes et qu'on commande son repas à l'aide d'une application sur un téléphone aussi intelligent que soi-même.

Bien sûr que je comprends qu'on puisse avoir peur, même si l'on sait que c'est l'achat désordonné qui cause la pénurie dont on cherche pourtant à se prémunir. Bien sûr que je sais que certaines personnes souffrent d'angoisse et cherchent le réconfort dans des comportements obsessifs-compulsifs. Bien sûr que je sais que le capitalisme nous a transformés en machines consommatrices qui ne connaissent d'autre façon d'affirmer leur existence que par l'acte d'acheter.

Je sais aussi que, de la même façon que le vote ne relève pas la plupart du temps d'un choix rationnel, mais d'un investissement libidinal (lire à ce sujet mon billet du 4 avril 2011), la réaction consommatrice à la peur de voir son mode de vie bouleversé induit une régression à un stade qui d'un point de vue psychologique est bien antérieur au stade de la pensée logique.

Cela illustre sur le plan individuel la thèse de Corinne Dupré (lire Cannibalisme et Capitalisme) selon qui le capitalisme a fait régresser la société au stade oral, où tout passe par la bouche, ce qui conduit à un rapport au monde qui se réalise par la dévoration.

Pour compléter l'exploration thématique, si vous avez le goût de vous défouler en dansant sur un rock des années 70, je vous conseille Meat City de John Lennon, dans laquelle chanson les gens se vautrent dans le poulet frit comme s'ils devaient mourir le lendemain. En prime, pour boucler la boucle avec notre sujet, l'histoire se termine en Chine.




11 mars 2020


Changer d'heure n'allonge pas la durée d'ensoleillement


Dans la nuit de samedi à dimanche de la fin de semaine dernière, l'Amérique du Nord, à l'exception de la Saskatchewan, est passée à l'heure d'été. On a beau éplucher les sites qui prétendent expliquer la raison de cette heure de sommeil perdue (qu'on rattrape bien sûr en automne), on ne trouve rien d'autre que des professions de foi et des pétitions de principe selon lesquelles on économiserait des centaines de millions de dollars grâce à la prolongation de l'ensoleillement.

Or, pour donner un fondement à cet enthousiasme, on devrait au moins en faire une démonstration quelque part. Pourtant, il n'y a rien d'autre qu'une affirmation dogmatique illustrée d'aucun exemple. Votre cousin « Jos Connaissant » vous assénera peut-être son gros bon sens en disant : « Ben voyons donc ! C'est clair que si on a une heure de soleil de plus dans la journée, ça coûte moins cher de chauffage pi d'éclairage. » Le problème dans l'absence de raisonnement de votre cousin, c'est qu'il n'y a pas d'heure de plus d'ensoleillement. Le chauffage et l'éclairage que vous épargnez le soir, vous devez le fournir le matin. Le soleil, la lumière et la chaleur qu'il diffuse ne changent pas autrement que selon le cycle normal. Vous ne tromperez pas le soleil en changeant d'heure, pas plus que d'afficher le calendrier du mois passé ne vous fera rajeunir.

On n'économise aucun chauffage et aucun éclairage puisque la durée des jours suit son cours normal. Les usines qui peuvent fermer une heure plus tard le soir doivent ouvrir une heure plus tard le matin si elles ne veulent pas éclairer davantage. Et si elles attendent au plus fort de l'été pour ouvrir plus longtemps, que l'heure soit avancée ou pas, elles peuvent étaler leurs heures de production en suivant le soleil sans qu'il soit besoin pour ça de changer l'heure.

Pour ce qui est du chauffage, je l'arrête le premier mai quand il fait beau et chaud, plus tard quand il fait trop froid, parfois plus tôt comme en 2012 (printemps très hâtif et social en plus), mais ne me dites pas que vous coupez le chauffage la nuit en mars et en avril parce que vous avez du soleil une heure de plus en soirée.

L'heure de lumière de plus que les employé·e·s de bureau apprécient en sortant du travail est une heure de noirceur de plus que doivent endurer le matin les ouvrières et les ouvriers qui se lèvent à cinq heures pour aller s'esquinter dans leurs shops. Et c'est sans compter les banlieusardes·banlieusards qui sont de plus en plus nombreux à se lever à quatre heures.

L'éclairage des rues et des voies publiques ne change pas non plus puisqu'il doit suivre (et le fait normalement de façon automatique) l'intensité de l'ensoleillement.

Il ne reste plus que les ménages qui allument leurs lumières une heure plus tard le soir pour profiter d'une économie. Il faudra donc calculer l'économie que représente une heure de moins d'éclairage pour un ménage multipliée par le nombre de ménages dont aucun membre ne se lève avant le soleil et aucun membre ne se couche plus tard que d'habitude au prétexte justement que les « journées sont plus longues ». C'est le genre de démonstration qu'on devrait fournir plutôt que de s'ébaubir béatement devant la magie économique comme si sauter immédiatement sur la page préférée de son agenda pouvait devancer nos vacances.




2 mars 2020


Un candidat pas nécessairement drôle


L'humoriste Guy Nantel s'est porté candidat à la chefferie du Parti québécois. Certaines personnes s'en amusent, d'autres s'en réjouissent. Ce qui importe n'est-il pas ce que le candidat propose et comment il entend agir ?

Dans une interview du midi à la radio d'Ici Première (émission Midi Info du 13 février 2020 avec Michel C. Auger), il s'est montré raisonnable, bon argumentateur, conscient de sa méconnaissance de plusieurs dossiers et ouvert aux suggestions. Toutefois, certains aspects de son comportement et de sa campagne laissent songeur.

Le 27 février dernier, sur le réseau Twitter, Xavier Camus, bien connu pour débusquer les partisans de l'extrême droite, signale que l'un des recruteurs de l'équipe Nantel a des accointances avec la fachosphère. La réponse du candidat a été de dire que s'il y a un « niochon » parmi ses 300 bénévoles qui approuve Xavier Camus, ce n'est pas une raison pour le juger et qu'il a droit à l'erreur. C'est une étrange réaction. Ne fallait-il pas vérifier le véritable statut du personnage en question ? S'il renie ses alliances ou opinions extrémistes ou s'il les confirme ?

Quelqu'un a demandé à monsieur Nantel pourquoi il était agressif envers Xavier Camus. La réponse fut que c'était pour montrer qu'il n'en avait pas peur. Mais pourquoi avoir peur de quelqu'un qui dénonce l'extrême droite ? On peut ne pas apprécier Camus et sa façon de traquer les éléments fascistes, mais de là à dire que c'est quelqu'un qui pourrait faire peur...

Ce qui inquiète pourtant, et l'on est en droit de s'étonner qu'aucun commentateur politique n'ait relevé la chose, c'est le slogan qu'on retrouve sur le compte Twitter et sur la page Facebook de monsieur Nantel : « Parce que les DROITS de l'homme ne devraient s'appliquer qu'aux hommes DROITS. »

Signalons d'abord que, pour un candidat qui se revendique des valeurs québécoises, dont l'égalité entre les hommes et les femmes, la formulation de ce slogan fait bon marché de l'évolution du Québec depuis que Simonne Monnet-Chartrand est passée par la Ligue des droits et qu'on y parle des droits de la personne. D'ailleurs la Charte québécoise s'intitule bien Charte des droits et libertés de la personne depuis le début en 1976 et il en est de même au niveau fédéral.

Ensuite que veut-on dire si on réserve les droits aux personnes droites ? On sait d'abord que les démocraties les plus évoluées reconnaissent que certains droits et libertés peuvent être retirés selon la volonté générale exprimée par les lois si un crime ou bien un délit est commis, mais au Québec, au Canada et dans les pays où la peine de mort a été abolie, on reconnaît que même les pires criminels ne peuvent être privés de certains droits inaliénables comme le droit à la vie, à la dignité et à la santé.

Maintenant, qui décide que certaines personnes ayant commis un crime ou un délit se voient retirer certains droits ? La Loi ne remplit-elle pas déjà cet office ? Si oui, ce slogan est inutile. Sinon, quels seront ces nouveaux critères qui permettront de priver des citoyen·ne·s de leurs droits ? Ces critères seront-ils génériques ? On exclura des personnes à cause de leur appartenance à un groupe ou à une minorité ? Ces critères seront-ils individuels ? On exclura des personnes qui n'ont commis aucun crime ni aucun délit, mais qui ont une pensée ou un comportement qui dérangent ? Et qui possédera le mètre nécessaire à jauger la droiture des personnes dont les droits sont ainsi restreints ? Un groupe de sages ? Un premier ministre ?

Dès qu'on fait partie d'une minorité, on peut estimer qu'on n'est pas nécessairement « droit » aux yeux d'une majorité. Un défenseur des droits des francophones devrait se rappeler qu'il n'y a pas si longtemps dans les pays anglo-saxons on estimait que les « papistes » ne pouvaient pas être fiables. Nous ne serions pas plus brillants si nous renversions les rôles.

De même, dans notre belle province, Duplessis n'accordait pas grande valeur aux Témoins de Jéhovah, aux syndicalistes, aux communistes. Je ne peux m'empêcher de penser que lorsque j'étais adolescent j'avais toutes les caractéristiques de quelqu'un qui n'est pas droit : athée, homosexuel, indépendantiste, vaguement anarchiste, partisan du droit à l'avortement et des contestations étudiantes. Et si vous avez bien lu mon billet du 21 février dernier, vous savez que « je », c'est tout aussi bien « vous ».

Les droits humains s'appliquent à tout le monde et leur restriction strictement encadrée ne peut être que le résultat d'un bris du contrat social constaté d'après des procédures juridiques rigoureuses et non sujette à l'évaluation d'une quelconque rectitude morale sous l'autorité d'on ne sait quelle instance.




21 février 2020


Indifférence, empathie, sympathie


Avoir le réflexe de se demander comment l'autre se sent, essayer de ressentir ce que peuvent éprouver les personnes qui ne partagent pas notre condition n'est pas chose aisée dans le cadre d'une société intensément individualiste. L'hégémonie culturelle ne promeut que la réussite personnelle sans aucun égard pour les laissés-pour-compte puisqu'il est de leur « responsabilité individuelle » de s'en sortir.

Je dois avouer qu'à moins de prendre bien du recul, ce que notre mode de vie hyper-réactif déconseille fortement, il est bien difficile de se mettre à la place des autres quand on prend des décisions ou quand on interagit. D'ailleurs « se mettre à la place » suffit-il pour bien saisir les enjeux ?

J'aurai facilement tendance à me demander ce que je ferais si j'étais à la place de Sophie, mais si je veux bien savoir de quoi je parle, ne devrais-je pas aussi me demander ce que Sophie ferait si elle était à la place de Sophie ? Après tout, je n'ai peut-être pas vécu ce qu'elle a vécu, je n'ai peut-être pas les mêmes motivations ni les mêmes objectifs ? Peut-être aussi que les motivations et les objectifs n'ont rien à y voir et qu'il s'agit plutôt de s'adapter à des contraintes que je ne connais pas, qu'il m'est impossible de connaître.

Et si même, disposant de toutes ces connaissances si utiles à la compréhension des dispositions de Sophie, je n'ai pas la même sensibilité, serai-je en mesure de manifester la sympathie qui rendrait nos relations plus harmonieuses ?

Outre les cas qui sont faciles à trancher, par exemple que je ne peux pas partager le sentiment qu'il faudrait bastonner toutes les personnes qui contestent l'autorité, il y a pléthore de cas chaque jour où renvoyer l'autre à sa turpitude est plus facile que d'expérimenter le sentiment de désolation qui l'assaille. Qu'est-ce qui crie vraiment derrière le courriel, le tweet ou le texto rageur dont je ne vois que l'écume ?

Car il s'agit bien de quoi et non de qui : quelle névralgie lancinante ? quelle frustration ? quel besoin inassouvi ? quelle blessure secrète ? quelle trahison impardonnée ? quel outrage mal encaissé ? quelle injustice jamais réparée ? quelle solitude mal vécue ? quelle condition socio-économique imposée ?

L'illusion individualiste conduira certains lecteurs·lectrices à voir dans cette réflexion des interrogations qui ne concernent que son auteur, c'est-à-dire l'entité corporelle qui signe je. Pourtant, je me rappelle bien l'ancien professeur de poétique, monsieur Lamontagne, qui nous a introduits à la théorie des embrayeurs du linguiste Émile Benveniste selon laquelle les pronoms personnels, dans certains contextes, peuvent désigner, peu importe leur forme, toute autre personne à commencer par la personne qui lit.

Je est un autre qui semble si surréaliste à beaucoup est très souvent d'une banalité évidente. Le je qui écrit n'est déjà plus le je qui lui survit quelque temps plus tard et le je qui réfléchit a la plupart du temps vocation à être « nous, vous, elles·ils ». Le je incarne toutes les instances qui sont capables de dire « je ». C'est sans doute ce que Blaise Pascal n'avait pas su deviner quand il accusait Montaigne de trop parler au je.

C'est peut-être cela que je devrais me rappeler chaque fois que j'oublie de me mettre à la place de Sophie (qui, elle aussi en passant, s'appelle tout aussi bien Louis, Naïma, Kim, Kiko, Mamadou que Sean) ou de me demander ce que je ferais à sa place, ou mieux encore ce qu'elle ferait à sa place.




10 février 2020


Très courte fantaisie bucolique sur un segment de la ligne verte du métro montréalais


À son Assomption, la vachette accoucha d'un joli Viau. Très en forme, elle croyait avoir un Pie-IX et se sentait Joliette. Elle alla s'abreuver au Préfontaine. Faut dire qu'elle avait tout un Frontenac et qu'elle était brillante avec ça, une vraie tête à Papineau. Elle ne se Beaudry pas des obstacles.




27 janvier 2020


Le recyclage victime du capitalisme


Je ne sais pas, mais il me semble que quand nous pensions recyclage, nous les pauvres citoyen·ne·s lambda si bêtes, nous croyions qu'il s'agissait de prendre des objets déjà utilisés, d'en extraire la matière ré-utilisable et de s'en servir pour refaire en partie le même objet, c'est-à-dire faire contribuer le verre à produire d'autres objets en verre, le papier pour faire d'autres objets en papier, le métal pour faire d'autres objets en métal. Et, si on recycle, ça veut dire qu'on fait le cycle complet, non ?

Mais que faisons-nous au juste ? Nous mettons des objets dans des bacs, de gros camions les apportent dans des centres de tri où l'on met le résultat de ce tri dans des conteneurs qu'on envoie par camion ou par train vers des bateaux qui leur font faire le tour du monde pour être enfouis ou brûlés ou recyclés, qu'en savons-nous ? Alors, faisons-nous du recyclage ? Ça ressemble plutôt à du tri de déchets suivi de vente de déchets.

Je pose des questions. Je ne connais pas nécessairement les réponses, mais si nous nous mettons à plusieurs à réfléchir, peut-être trouverons-nous le moyen de faire vraiment du recyclage, c'est-à-dire à réaliser le cycle complet dans notre pays ?

Soumettre les déchets aux aléas du marché, est-ce bien écologique ? Leur faire faire le tour du monde en camions, trains, puis bateaux, est-ce bien écologique ?

Les solutions seront coûteuses, trop coûteuses ? La transition écologique n'implique-t-elle pas justement d'accepter certains coûts économiques pour éviter des catastrophes sanitaires ou écologiques ? En tout cas, la chose la plus coûteuse de toutes, c'est bien le capitalisme.




19 janvier 2020


Son nom est personne


Ça fait déjà plus de 22 ans que je m'étais juré de lire Le livre de l'intranquillité de Fernando Pessoa. Un mien collègue en avait fait le sujet d'une communication à l'occasion d'un colloque sur l'usage du nom en littérature. De mon côté, je proposais une réflexion sur le faux qui permettait de dire le vrai.

Pessoa était une matière rêvée pour la présentation du camarade chercheur. En effet, il avait multiplié les faux noms d'auteur pour un grand nombre de ses œuvres. Ces auteurs, il les appelait ses hétéronymes. Ainsi, l'auteur du Livre de l'intranquillité était Bernardo Soares. À chacun de ses hétéronymes, il inventait une description et une vie. Ce qui est remarquable, c'est que ce livre-là n'était pas composé dans un ensemble parfait, mais plutôt constitué de plusieurs fragments qu'il conservait dans une malle avec quantité d'autres manuscrits de quantité d'autres de ses auteurs inventés.

Mon collègue lui-même, que j'avais trouvé fort sympathique, s'était bricolé un nom d'emprunt pour les besoins de la cause et ne nous avait révélé sa véritable identité qu'à la fin du colloque. C'était assez habile de sa part. Le plus drôle, c'est que je ne me souviens plus de son vrai nom, seulement de son faux prénom, Francis. Rien d'autre, sinon bien sûr son visage rond et souriant.

Toujours est-il que c'est maintenant, deux décennies plus tard, que je lis cet étrange livre fait de réflexions, de brèves séquences, de scènes anodines et banales, qui prennent la dimension poétique envahissante que seules les trivialités peuvent arborer quand elles sont soigneusement éviscérées. Et je me vois à sa place, je deviens Bernardo Soares dans son petit bureau alignant ses chiffres sur les lignes et dans les colonnes bien rangées de son Grand Livre de comptabilité.

Je me pose à la fenêtre, et je ressens comme lui l'air ou l'humidité. Je regarde la basse-ville de Lisbonne non pas à côté de lui, ni derrière lui, mais par ses yeux, par son souffle même. Si je voyage si aisément dans ses rêveries autant que dans sa pénétration du réel quotidien et terne, dont il fait sa délectation, je n'arrive pas à partager son indifférence envers l'engagement collectif, car Soares est tout entier prisonnier de son entité psychique. S'il sait que le monde extérieur existe indépendamment de lui et qu'il disparaîtra sans le bouleverser, il ressent aussi profondément que son expérience est enclose dans sa perception, qu'elle se terminera avec elle.

Cela fait de la pratique soarienne une exploration toute personnelle, sinon personnaliste. Il faut dire que le patronyme du Fernando, Pessoa, signifie « personne », non pas au sens de « aucune personne », mais bien dans celui de « quelqu'un », ce qui fait de lui une véritable singularité. On pourrait dire de ce livre, tout tourné sur les paradoxes de l'existence (tout comme sa poésie), qui navigue entre l'être et le néant, les essaie et les combine, qu'il est une sorte de plante zen orientale qui a crû isolément dans un terreau occidental.




21 décembre 2019


Sérénité littéraire


Il y a un peu plus de 15 jours, je me suis rendu au centre-ville pour acquérir auprès de ma librairie indépendante le livre Paul à la maison de Michel Rabagliati. Cet ouvrage du dessinateur célèbre évoque les nombreux deuils qu'un cinquantenaire affronte. Les thèmes abordés, bien que traités différemment, offrent une convergence avec plusieurs de ceux que j'ai développés dans mon billet du permier août 2019 J'apprends encore à vieillir.

Même le rôle symbolique de l'arbre, qui dans mon texte représente les personnes connues qui disparaissent, comme les idoles de notre jeunesse, est illustré par un pommier arrivé à la fin de son cycle de vie. Ces points communs montrent à quel point les idées sont dans l'air du temps. C'est d'ailleurs ce qui m'a incité à me procurer le livre, dont je n'ai pas tardé à parcourir les pages dans une sorte d"empressement tranquille.

Il était très tôt. Debout depuis six heures du matin, j'étais passé chez Zone libre vers 9 h 30. Je me suis dirigé à pas équanimes vers la Grande Bibliothèque, dont les portes ouvrent à 10 h. En ce matin frais, je me suis additionné à la petite foule qui faisait le pied de grue devant l'édifice. Quand les portiers se sont approchés, tout ce beau monde a fait la queue alors que j'avais déjà dégusté près du tiers de ma nouvelle acquisition.

C'était une sensation de bien-être et de réconfort extraordinaire que de voir les gens attendre à la file pour entrer dans une bibliothèque. Loin des queues maussades, guindées ou prétentieuses que l'on voit parfois devant les bars ou les restaurants à la mode, il y avait là une diversité à la fois joyeuse, bon enfant et sereine, gens de tous les âges et de toutes les conditions : timides adolescents boutonneux, dames au manteau classique, vieillards dépenaillés, étudiantes désargentées, jeunes hommes à la sacoche luxueuse, femmes à la parka défraîchie, intellectuels débraillés...

On s'introduit dans le temple accueillant avec cet entrain débonnaire des jours de rentrée quand on retrouve ses camarades dispersés pour les vacances, la bousculade et les quolibets en moins. Et les rayons fourmillent d'esprits curieux et les tables se remplissent de joyeux explorateurs du monde de la culture qui manipulent fébrilement ces étranges objets faits de pages qu'on doit tourner.

Après avoir trouvé et emprunté mes doses d'injection littéraire, je me suis retrouvé dans le métro à flotter sur le nuage épanoui de la sérénité, rasséréné que j'étais par l'expérience partagée de l'attraction livresque.




10 décembre 2019


La dépression : un problème social


On a diffusé le 8 décembre 2019 un fort intéressant programme des Années lumières, le magazine radio scientifique de la première chaîne de Radio-Canada. En deuxième partie de l'émission, un Bar des sciences en collaboration avec le magazine Québec Science qui portait sur la dépression. On pourra écouter l'émission en cliquant sur ce lien Bar des sciences sur la dépression.

Cette heure de discussion a permis de réfléchir aux causes (sociales, biologiques et psychologiques) et aux traitements (médicamenteux, psychologiques et comportementaux).

On a fait des études sur la prévalence selon le sexe et l'on trouve d'après les modèles animaux que le genre féminin y serait plus sujet. Toutefois, on n'a pas fait le lien entre les causes sociales et la prévalence chez les femmes. La question de départ était la suivante : « Est-ce une question de biologie ou de psychologie ? »

Heureusement, grâce à la question d'un des auditeurs présents, on ajouté la question sociale. Malheureusement, dans la réponse, on s'est contenté d'une définition très simple du social, soit l'interaction entre les personnes. Limiter le social à l'interaction entre les personnes, c'est comme vouloir comprendre le comportement de la mer en s'intéressant à l'étude des relations entre les gouttes d'eau.

Et dans les solutions, on a concentré l'attention sur l'intervention au sens de « socialiser » et d'avoir des rapports avec les autres, mais pas sur la répression du harcèlement ni sur l'humanisation du travail.

L'éléphant dans la pièce n'a jamais été abordé : la relation entre l'emploi et la dépression. Le travail rend malade ; les congés de maladie pour cause de dépression sont légion et les médecins posent le diagnostic de « trouble d'adaptation », ce qui renvoie la travailleuse et le travailleur à sa responsabilité individuelle. Pourtant, si le travail rend malade, c'est le travail qu'il faut changer. La gestion autoritaire, l'organisation du travail en flux tendu, la surveillance des moindres ralentissements, tout cela crée une atmosphère délétère et entraîne une compétition malsaine entre les employé·es.

Quand on dit à quelqu'un de changer de travail s'il ne se sent pas heureux, ça n'est pas toujours possible. Par ailleurs, on peut constater que certains emplois sont désertés dans des domaines comme l'enseignement et les soins de santé.

Tout au long de l'émission, on a proposé nombre de mesures très agréables : réduire le stress, faire du yoga, prendre du temps pour soi, écouter de la musique, se balader dans un parc, méditer, prendre des médicaments, tout ça est bien beau.

Toutefois, certaines personnes n'ont juste pas la possibilité de faire ces choses quand elles ont trois emplois précaires et mal payés, qu'elles ont des dettes et des enfants dont elles doivent s'occuper. La résilience est une belle chose, mais elle ne peut pas être la solution à un problème qui est facilement identifiable : l'inhumanité des processus de gestion.

Il existe même une application qu'on peut ajouter à son téléphone et qui suit le ton et le rythme de votre voix. Quand elle détecte les patterns propres à la parole d'une personne déprimée, elle envoie un message à une personne ressource. C'est très bien si c'est vous qui l'avez installée et si la personne ressource est quelqu'un que vous avez choisi et en qui vous avez confiance. Mais imaginez si c'est l'employeur qui en fait la promotion et qui décide ainsi de surveiller ses employé·es !

Ce traitement individualiste ou micro-social de la question illustre fort bien l'hégémonie culturelle selon laquelle c'est l'individu qui pose problème, mais pas le contexte. On fait comme si l'environnement de travail pouvait être choisi par la personne, comme s'il n'était pas imposé par les structures industrielles et managériales. Quand on évoque l'importance de l'environnement, insécurité alimentaire, pauvreté, etc., on nous ramène à des solutions individuelles : « Trouvez à quoi vous raccrocher ». Une personne déprimée ne peut pas trouver par elle-même les moyens de se raccrocher à quelque chose. C'est son entourage qui doit s'en occuper.

D'ailleurs, à la fin, une intervenante souligne que les personnes dépressives ne peuvent pas trouver elles-mêmes la force de chercher de l'aide. Pourtant, personne ne fournit de moyen de remédier à cette situation et on n'indique pas à l'entourage comment procéder pour atteindre un proche déprimé. Pour tout ce qui concerne la prévention, on a absolument mis de côté la lutte à la pauvreté et l'amélioration des conditions de travail.

L'intervention préventive doit être plus large et plus systémique. Il faut des publicités sociétales pour aider l'entourage à détecter les signes de dépression chez les proches. Il faut des approches progressives et compréhensives pour aider les personnes qui en souffrent. Mais ce qu'il faut surtout, c'est des programmes de prévention du harcèlement à grande échelle, des formations pour apprendre à respecter les limites des employé·es et une transformation du monde du travail.

On doit adapter le travail à celleux qui le pratiquent et non l'inverse. Ça veut dire, entre autres, des comités d'employé·es qui peuvent intervenir de manière décisive sur la gestion du travail. Pour caricaturer les mesures de prévention, j'aimerais suggérer que le syndicalisme de combat, qui vise à améliorer tant la société que les milieux de travail, est un bon outil de prévention de la dépression.

Une gestion humaine autrement qu'en paroles ferait diminuer grandement le taux de dépression. La réduction de la pénibilité du travail permet de diminuer la détresse. Quand les gens ont une prise sur leur destin, ils sont moins dépressifs. Mais tout ça était déjà dans La société malade de la gestion de Vincent de Gaulejac, paru il y a bientôt 15 ans, et il est fort étonnant, ou au contraire très symptomatique, que personne n'y ait fait référence.




6 décembre 2019


6 décembre 1989


Une douce et légère neige blanchissait le sol de la ville en ce début de soirée. La télé était allumée. J'étais allongé sur le canapé. J'avais à l'oreille le récepteur d'un téléphone branché au mur (la plupart l'étaient en ce temps-là). Je discutais avec un ex. Tout le monde à Montréal se souvient de ce qu'iel faisait au moment où l'on a appris la nouvelle. L'interruption de l'émission de télé pour annoncer une fusillade à l'École Polytechnique.

On a d'abord cru à un massacre du genre de ceux que l'on rapporte régulièrement aux États-Unis : un fou qui « trippe » sur les armes a décidé de frapper dans un lieu public pour devenir célèbre. Puis, l'horreur se précise. Les victimes sont toutes des femmes. Le meurtrier a séparé les hommes et les femmes. Les personnes assassinées l'ont été parce qu'elles étaient des femmes.

Dans les jours qui suivent, de plus en plus de détails troublants seront révélés. On publiera une lettre dans laquelle toutes les féministes sont vilipendées. Elles sont nommées, visées, vouées à la vengeance et à la mort.

Dans les phases de notre deuil collectif, nous sommes d'abord passés par le déni. Nous avons refusé de comprendre qu'il s'agissait véritablement de féminicides, de terrorisme antiféministe, préférant l'explication facile de la folie individuelle. Or, la folie vengeresse ne s'incarne pas dans un individu si le terreau n'est pas fertile. Ce terreau dont on découvre sans cesse l'ampleur aujourd'hui avec les réseaux masculinistes.

Il y a trente ans, je croyais naïvement que la reconnaissance des droits dans les Chartes suffisait. Je croyais que l'évolution sociale allait de soi. Cette croyance allait frapper un mur : celui du sexisme (et instrumentalement de l'hétérosexisme). Les droits et la liberté ne sont jamais acquis pour toujours.

Les luttes pour l'équité salariale, pour la parité dans les institutions, pour la reconnaissance des victimes d'agressions sexuelles montrent que le féminisme est toujours nécessaire. La rage de ceux qui s'y opposent laisse entendre que les hommes ne seraient pas pris en compte. Pourtant, c'est le mouvement #MoiAussi qui a permis à des hommes de dénoncer les agressions qu'ils ont subies. C'est en joignant nos luttes que nous pouvons avancer. Les femmes en sont les fers de lance. Elles payent le prix fort.

Trente ans après, nous, les hommes, avons un devoir de mémoire, de respect et de solidarité envers les femmes.




26 novembre 2019


Mordre la main qui nous nourrit


Je n'ai pas consulté de statistiques sur le sujet, mais j'ai l'impression d'après mon expérience que la formule est utilisée au moins aussi souvent de manière ironique, pour se dédouaner d'avance ou pour reprocher l'inaction, qu'au premier degré pour accuser. Enfin, si quelque analyste du discours s'est penché·e sur le sujet, je suis preneur de ses études.

Mais pourquoi parle-t-on de mordre la main qui nourrit ? Il faut d'abord que quelqu'un soit dans l'état où iel ne peut pas se nourrir soi-même, au sens propre ou au sens figuré. Il faut donc qu'une personne soit dans une situation de subordination ou de dépendance par rapport à une autre. Ce peut-être un tout jeune enfant, une personne très âgée et physiquement débile, une personne ayant des troubles moteurs ou encore une personne captive.

Pourquoi viendrait-il à l'idée d'une personne de s'attaquer à qui lui procure son aliment ? Peut-être parce qu'elle est insatisfaite de sa condition, de son traitement, de la nature de cet aliment. Et pourquoi donc la main qui nourrit continue-t-elle à nourrir si elle est l'objet d'assauts ? On peut conclure que la main qui nourrit a intérêt à continuer à nourrir, sinon le ou la bénéficiaire de ce geste ne s'en prendrait pas à elle. Agresser la main dispensatrice est peut-être dans certains cas le seul procédé susceptible de faire passer un message.

Par ailleurs, l'expression n'est-elle pas surtout employée pour se plaindre de l'ingratitude ? Mais la gratitude est un sentiment inapproprié et superflu lorsqu'il s'agit d'une situation qui a été imposée par ce même bras censément secourable. L'esclave n'a pas à être reconnaissant. L'ouvrière n'a pas à se sentir redevable. Les personnes faibles et malades méritent d'être traitées dignement sans qu'il soit besoin pour elles d'en faire des prières.

Alors, dans quels cas est-il juste de se plaindre de qui mord la main qui nourrit ? Dans les cas où la main nourricière n'a rien à se reprocher. Mais qui en décide ? Et selon quelles perspectives ?

Finalement, il est concevable que mordre la main qui nourrit puisse être un très sain comportement.




19 novembre 2019


On gagne quand...


On ne gagne jamais contre les ignorants. Ils savent tout et tiennent nos connaissances pour pure invention. Ils n'ont de créance que pour leurs illusions.

On ne gagne jamais contre les esprits étroits. Ce qui est plus large qu'eux n'entre pas dans le couloir de leur bêtise et de leur suffisance.

On ne gagne jamais contre les purs. La moindre décoloration de leur bannière est une honte. La moindre tache sur leur portrait est une salissure inacceptable.

On ne gagne jamais contre les hypocrites. Ils nous diront toujours ce que nous voulons entendre. Ils ne feront jamais que ce qui leur chante.

On ne gagne jamais contre les sadiques. C'est une réjouissance que de nous faire souffrir. Étaler notre déconvenue ou nos reproches ne fait que les encourager à faire pire.

On ne gagne jamais contre les narcissiques. Ils s'attribuent tous les mérites. Ils rejettent toujours le blâme sur les autres.

On ne gagne jamais contre un individu. Ramener la lutte à l'individu, c'est faire triompher l'individualisme.

On ne gagne jamais que collectivement. Cela prend du temps. Le collectif n'est pas que dans l'espace, il est aussi dans le temps. Spinoza a gagné grâce à la collectivité du groupe qui a compris son message, grâce à la diffusion de sa pensée dans le temps, grâce à la collectivité qui pense le prolongement. Le temps arrange tout parce qu'il dérange tout. Parfois, lâcher prise individuellement sur l'accessoire permet de gagner collectivement sur le principal. Bien plus tard. Et alors ?




11 novembre 2019


Qu'est-ce que vous me chantez là ?


Il est de ces expressions françaises qui ont moins souvent cours et qui pourtant ont tellement de charme. L'idée de décrire une proposition, une suggestion ou une nouvelle comme une chanson est liée à l'habitude ancienne selon laquelle on rapportait les faits mémorables sous forme de récit chanté.

Un personnage public était-il la risée générale, on en faisait des chansons. D'ailleurs l'expression « on en fait des chansons » signifiait qu'une histoire était célèbre et connue de tout le monde, que ce soit en bien ou en mal.

Quand quelqu'un rapportait une nouvelle extravagante ou tentait de vous amadouer par des récits un peu alambiqués, on lui demandait « mais qu'est-ce que cette nouvelle chanson ? » Ou encore si quelqu'un se ravisait, on lui déclarait qu'il « chantait une autre chanson ».

Quand mes étudiants de français langue étrangère me posaient de drôles de question, je ne manquais pas de leur répondre par cette autre question : « Qu'est-ce que vous me chantez là ? » C'était le prétexte rêvé pour leur faire un petit cours de culture tout en leur apprenant une expression originale qui fleurirait dorénavant leur discours.

Qu'est-ce que vous me chantez là ? est aussi la question que je pose inévitablement à toutes les personnes qui revenant du Louvre me rapportent leur déception d'avoir trouvé la Joconde si petite. Comment ça petite ? C'est un portrait, pas une scène de bataille ! La Joconde n'est pas le portrait en pied de Louis XIV ni de Henri VIII. Puisqu'on n'a pas affaire à une image de majesté, ni à une scène de multitude, il n'y a aucune raison qu'il s'agisse d'une œuvre monumentale.

Avec ses 77 cm de haut sur 53 cm de large, elle est dans la moyenne des portraits de bourgeois que l'on trouve dans les musées. Pour comparaison, la Jeune fille à la perle de Vermeer fait environ 45 cm sur 40 cm. Pourquoi donc vous attendiez-vous à ce qu'un portrait d'un personnage peu connu ait la dimension d'une porte de grange ? Est-ce que parce, qu'on en parle beaucoup, il faut que ce soit gigantesque ? Mais les objets ne grossissent pas parce qu'on en parle très souvent, sinon dans notre imagination. Avis à ces messieurs qui parlent un peu trop de leur attribut viril.

Quand j'ai vu La Joconde, j'ai constaté qu'elle avait la dimension normale d'un portrait, ce qui ne m'a pas du tout étonné. Il faut dire qu'aujourd'hui, à cause de la foule qui se presse à son giron, on la voit de plus en plus loin. Et comme le disait Léonard dans ses réflexions sur la perspective, les objets paraissent plus petits à mesure qu'on s'en éloigne.




19 octobre 2019


Pourrais-je voter pour qui je veux ?


Cette sottise de « vote stratégique » n'est bonne qu'à deux choses : discréditer la démocratie libérale et donner du grain à moudre aux anarchistes qui nous disent que les élections ne servent à rien. Il ne faudrait pas voter selon ses convictions, mais plutôt accorder son choix au groupe le plus fort qui s'oppose au groupe qu'on ne veut pas. Confiner les choix aux seuls plus forts renforce bien l'idée que les élections serviraient à légitimer la domination bourgeoise sur le reste de la population. Avec des idées comme ça, le capitaliste peut dormir tranquille, personne jamais ne songera à bouleverser son monde où les gagne-petits sont obéissants et bien à leur place.

Corrigeons d'abord l'expression fautive : il ne s'agit pas d'un vote stratégique. Il s'agit d'un vote tactique. En effet, c'est un coup porté en une fois dont l'objectif est d'avoir pour contrecoup un résultat « moins pire » (l'élection d'un parti qu'on aime moins) que le résultat dit « prévisible » (l'élection du parti qu'on aime LE moins). Ce n'est pas du tout stratégique d'affaiblir son propre camp durablement pour donner son appui à un groupe qui fera tout par la suite pour l'éliminer. C'est stratégique seulement pour le bénéficiaire qui vous fait contribuer à détruire vos propres chances d'avancer.

Le seul vrai vote stratégique serait de suivre vos convictions afin de donner plus d'appui et de visibilité à votre propre camp afin qu'il progresse de fois en fois.

Que vous soyez d'accord ou non avec l'utilité des élections, il est tout de même recommandable d'aller voter, à moins que vous n'ayez fait radier votre nom de la liste électorale. Je me rappelle avoir participé à un recensement électoral il y a plus de 30 ans. J'étais accompagné d'un tout jeune et fringant libéral, qui était bien fier d'avoir reçu une formation spéciale de son camp avant celle que donnait le Directeur général des élections. À un certain domicile, le résidant nous annonce qu'il ne pourra pas voter, car il déménage hors du pays plus de trois semaines avant la date d'élection. Mon jeune acolyte insiste tant et plus. « Ce n'est pas grave. On vous fera voter. » J'ai refusé l'inscription dans la liste de cette personne et je me demande bien encore comment et pour qui mon politicien néophyte comptait le faire voter.

Du temps de Duplessis, les morts votaient. De nos jours, on est sans doute plus subtil, mais comment être sûr à cent pour cent que celleux qui sont sur la liste, mais qui ne se sont pas présenté·e·s au bureau de vote, n'ont pas tout de même voté. La tentation existe et certains larrons cèdent peut-être, je dis ça par hypothèse. Si votre nom est sur la liste, ne prenez pas de risque, votez pour votre meilleur choix ou, si personne ne vous intéresse, écrivez sur le bulletin ou mettez une croix à tous les noms, juste pour vous assurer à tout hasard que personne ne songe localement à gonfler ses appuis.




14 octobre 2019


L'Espagne contre la démocratie


Certes, il ne s'agit pas de toute l'Espagne, ni non plus de tout son peuple, mais de son gouvernement et de ses institutions juridiques. Depuis le début des volontés de la Generalitat catalane de faire voter la population sur une éventuelle indépendance, le gouvernement espagnol et son appareil policier et judiciaire se sont montrés particulièrement odieux.

Plutôt que de faire comme en Grande-Bretagne et de coopérer à une démarche démocratique tout en faisant campagne pour le non, plutôt que de faire comme au Canada et de permettre au peuple de s'exprimer, quitte à tourner les coins ronds dans son argumentaire et dans le « respect » des règles référendaires, les institutions espagnoles se sont montrées rageusement opposées à toute expression de la volonté de la population catalane à tel point que de nombreux partisans du non se sont retournés contre elles en demandant qu'au moins ils puissent exprimer leur volonté de rester espagnols de façon démocratique et non sous la répression.

Qu'importe les raisons pas toujours généreuses pour lesquelles les élites catalanes ont formé ce projet d'indépendance, qu'importe le caractère bourgeois des revendications de nombre de partisans de la souveraineté catalane, le droit d'un peuple à disposer de lui-même doit être respecté et, ici, il a été bafoué avec hargne et violence. Tout le monde a en mémoire les scènes profondément disgracieuses où la police espagnole a matraqué des citoyen·ne·s dont le seul tort a été d'exercer leur droit de vote.

Mais où cela dépasse toutes les bornes, c'est dans le jugement de la Cour suprême espagnole d'aujourd'hui, qui condamne des dirigeants catalans à de nombreuses années de prison pour le simple fait d'avoir organisé un référendum contre l'avis des autorités espagnoles. Un tel déni de démocratie ne semble malheureusement pas émouvoir l'Europe, dont on voit bien que ce qui la tient réside ailleurs que dans la volonté des peuples.




4 octobre 2019


J'ai découvert le « secret »


Celleux qui ont lu mon billet Sodoma : beaucoup de bruit pour rien connaissent mon aversion pour le style magazine Pipole et le discours des émissions de science pop (dont le modèle a été créé par les films du commandant Cousteau) qui, sous prétexte de nous apprendre des choses, le moins de choses possible en réalité, nous traitent comme des enfants attardés, nous baladent autour du monde, surtout pour faire faire de splendides voyages aux réalisateurs, nous montrent de belles images et nous annoncent sans cesse que nous découvrirons « la clé », « le secret », « le mystère », qui se révèlent l'immense majorité des fois de simples pétards mouillés.

L'autre soir, je suis tombé sur l'une de ces émissions télévisuelles qui nous promettait la découverte des secrets de Toutankhamon. Connaissant l'intérêt de mon conjoint pour tout ce qui concerne l'Égypte ancienne, je l'appelle de la pièce où il se trouve pour qu'il vienne regarder ça. Après tout, on aura de belles vues des trésors et de la momie, dont on nous promet des radios, IRM et autres images. Comme il s'agit d'une émission en anglais, je lui servirai d'interprète.

L'avantage avec les émissions de science pop de ce genre, c'est que la tâche est particulièrement facile et reposante pour un interprète. En effet, une phrase toutes les dix minutes suffit amplement à résumer l'essentiel du propos. Mais, j'ai dû décrocher et annoncer à mon comparse qu'il devrait se contenter des images pour la suite quand le narrateur nous a prévenus que, grâce aux tests d'ADN, les savants venaient de faire une découverte extraordinaire et plutôt choquante. Figurez-vous qu'ils nous disent avoir « appris » que Toutankhamon était le fruit d'une relation incestueuse et que les momies d'enfants morts-nés qui l'accompagnaient étaient les enfants que lui-même avait eus avec son épouse qui se trouvait à être sa sœur.

Ce fait, que les pharaons épousaient leur sœur, est connu de tous depuis que l'égyptologie existe. Qu'on nous prenne pour des gourdes à ce point est particulièrement offensant. Si au moins on avait eu la décence de dire que les tests d'ADN ont permis de prouver ce que les textes disent depuis toujours, j'aurais passé l'éponge.

Et voilà comment en prétendant nous intéresser à la science, on se rend ridicule et on discrédite les vrais discours savants.




9 septembre 2019


Ces hommes humains


C'était, il y a peu, la rentrée des classes et ce qui s'en voyait dans les espaces publics (rues, trottoirs, parcs) m'a permis de revenir sur une réflexion que je me fais depuis quelques années et qui m'a beaucoup sollicité pendant l'été qui vient de se terminer. Ne chipotez pas et admettez avec moi qu'à Montréal on est en automne. Les saisons astronomiques sont une chose, l'état de jaunissement des feuilles, la couleur du ciel changée et même l'eau des lacs qui semble plus « épaisse » nous indiquent bien qu'on est entré dans une nouvelle saison.

Qu'est-ce qui était donc si visible ? Les papas qui accompagnent leurs enfants à l'école, qui prennent leur garçon par la main et le conduisent jusqu'à la cour ou qui les ramènent à la maison. De même, pendant tout l'été, j'ai remarqué avec bonheur dans les parcs montréalais, les hommes qui poussent des landaus, qui jouent à la balle avec leurs enfants, qui discutent avec leurs voisins de questions se rapportant à l'éducation et aux soins de leurs enfants.

Qu'y a-t-il là d'extraordinaire ? Rien ! Il aurait toujours dû en être ainsi. Mais, voilà, ce rôle normal de parent engagé dans l'éducation de ses enfants, cette possibilité d'exprimer son affection envers ses rejetons mâles étaient autrefois interdits, par notre société psychorigide, à la plupart des hommes, complètement tabous. Quiconque s'écartait du modèle de l'homme pourvoyeur, distant et uniquement responsable de la discipline et des sanctions était considéré comme efféminé et suspect des pires dépravations.

On privait de cette façon les hommes de leur humanité pour en faire des machines distributrices insensibles. Ils ont dû en souffrir autant que nous, leurs fils, et peut-être même dans leur violence se trouvait-il une part tordue de cette affection qu'ils n'avaient pas le droit d'exprimer.

Il fait beau et bon de voir ces parents qui partagent les tâches. Il fait beau et bon de voir ces hommes qui amènent leurs bébés au parc. Il fait beau et bon de voir ces garçons recevoir naturellement les baisers et les caresses de leur père. Il y a de quoi se réjouir pour ces enfants et pour ces parents ; notre société a tout de même évolué même si tout le chemin n'est pas encore parcouru.

Il fait beau et bon de voir que beaucoup d'hommes aujourd'hui assument leur humanité. Espérons qu'ils inspirent les autres, ceux qui souffrent encore de son défaut.




27 août 2019


Partisan sans parti


Les organismes communautaires de défense des droits ainsi que les organisations environnementales ont été sidérées d'apprendre que les gestionnaires d'Élections Canada considéreraient les interventions sur les changements climatiques comme des positions partisanes puisqu'il y a un parti, le Parti populaire du Canada, qui doute de la réalité des changements climatiques.

Devant le tollé suscité, on a voulu calmer le jeu en rappelant qu'il n'est pas interdit de faire de la publicité partisane, mais qu'il fallait tout simplement s'inscrire afin d'enregistrer toute dépense de 500 $ ou plus pour une organisation. Élections Canada prétend ne pas juger du contenu et se limiter à contrôler les dépenses partisanes.

Or, Élections Canada fait fausse route sur toute la ligne. La loi électorale canadienne est pourtant claire et offre la définition suivante de la publicité partisane : « Diffusion, sur un support quelconque et pendant une période préélectorale, d’un message publicitaire qui favorise ou contrecarre un parti enregistré ou un parti admissible ou l’élection d’un candidat potentiel, d’un candidat à l’investiture ou d’un chef de parti enregistré ou de parti admissible autrement que par une prise de position sur une question à laquelle le parti ou la personne en cause est associé. »

J'ai mis en caractères gras la séquence autrement que par une prise de position pour rappeler que la Loi oblige Élections Canada à appliquer le règlement si on parle des candidat·e·s, des partis ou de leurs activités, et que les prises de position sur les sujets sont donc admises. Il est d'ailleurs précisé que, pour qu'une publicité soit considérée comme partisane, il faut nommer, identifer par leur logo ou leur photo, les partis et les candidat·e·s.

Il faudrait que les gestionnaires d'Élections Canada relisent la loi ou démissionnent. Le ridicule absurde dans lequel ils plongent les citoyen·ne·s est loin d'aider à l'image internationale déjà « innocente », au mauvais sens du terme, du « plus meilleur pays du monde ».

Si on appliquait la règle selon l'interprétation farfelue qui a été rendue publique, aucune compagnie pétrolière ne devrait faire de publicité sans s'enregistrer puisque cela va contre les partis écologiques. Et si je décidais d'organiser un colloque sur l'indépendance du Québec et le socialisme, j'en serais empêché parce que cela favoriserait supposément le Bloc Québécois, qui est tout sauf socialiste.

En tout cas, rien que pour rire de ces directives idiotes, je songe à fonder le Nouveau Parti anticapitaliste du Canada (NPAC). Pour ne pas le défavoriser, lui et ses candidat·e·s, toute publicité commerciale, donc capitaliste, devra être considérée et enregistrée comme une publicité partisane.




19 août 2019


Impressions d'un défilé de la Fierté


Marché avec les camarades de Québec solidaire en ce 18 août 2019. Le député Alexandre Leduc était de la partie. Il a marché tout le long. Manon Massé était tellement sollicitée par la foule qu'elle était loin derrière encore, en train d'embrasser de nombreuses et nombreux fans, alors que le contingent avait terminé sa marche.

De son côté, Jagmeet Singh paradait fièrement devant la bannière du Nouveau Parti démocratique, pendant qu'Alexandre Boulerice, le populaire député de Rosemont, se mêlait aux marcheuses et marcheurs qui se trouvaient derrière.

Il fait bon voir des politiques (ceux de gauche aura-t-on remarqué) marcher avec les gens, à la différence des premiers ministres qui font la tête du défilé et disparaissent après.

Il y avait un groupe de Conservateurs. Je leur ai demandé où était leur chef. Pas de réponse. Un quasi silence les accompagnait.

Est-ce moi ou mes préjugés ? Mais, il me semble que le contingent du parti Vert a été plus applaudi que celui du parti Libéral.

Ai salué avec grande joie les camarades de la CSN et du Conseil central de Montréal, toujours fidèles au poste.

J'ai cru apercevoir Safia Nolin et sa conjointe, toutes de mauve vêtues.

Les banques rivalisent. Toutes s'assurent d'être là avec des figurant·e·s bien dressé·e·s.

Le CN et Via rail ont fait circuler leur petit train, l'un rouge, l'autre jaune et gris.

L'armée et la marine ont essayé de se refaire une vertu. Mais, ce sont les pompiers qui ont la cote.

Le comédien Yves Jacques était de la délégation de la Fondation Émergence. Il portait une pancarte avec la photo de Laurent McCutcheon, laquelle disait « Merci ».

La foule était joyeuse, très nombreuse comme aux belles années, sous un temps des plus agréables.

Un contingent faisait flotter des drapeaux turc, algérien, libanais...

Un autre arborait l'étoile de David.

Des groupes religieux, dont l'Église unie, revendiquaient l'inclusion.

L'hôtel Crystal se vantait de célébrer des mariages pour tous derrière sa rutilante Lamborghini jaune. Quand ça paye, on est toujours pour l'égalité.

Un petit garçon a ramassé une boîte condoms lancée par une firme qui en fabrique. Tout heureux de montrer sa trouvaille à sa mère, il lui demande ce que c'est. La dame lui propose de l'offrir à un jeune homme à côté, car ce n'est pas pour les enfants.

Et je rentre le sourire aux lèvres.




13 août 2019


Géographie humaine


Quand j'étais enfant, la petite ville de Pohénégamook n'existait pas. Il s'agissait de trois villages distincts, dont l'un (Saint-Éleuthère) faisait partie du comté de Kamouraska et les deux autres (Estcourt et Sully) du comté de Témiscouata. Il y avait pourtant des kilomètres de forêt entre le premier village et le plus proche autre village de Kamouraska, soit Saint-Alexandre. À la fusion des trois villages pour former Pohénégamook, dont les deux premiers étaient au bord du même lac, l'absurdité du découpage administratif précédent est vite devenue évidente. Quelques années plus tard, on intégra tout l'ensemble de Pohénégamook dans la municipalité régionale de comté (MRC) de Témiscouata, ce qui était beaucoup plus logique.

Si les MRC semblent suivre une pente plus géographiquement cohérente, on ne peut pas en dire autant des circonscriptions électorales, découpées selon des considérations parfois byzantines (pour rester poli), sans parler de la géographie politique imposée par les empires français et britanniques, dont nous subissons encore aujourd'hui les douloureux contrecoups guerriers.

À un niveau plus local, en remplissant le sondage préparatoire au forum social de Mercier-Est, qui se tiendra le 23 novembre prochain, j'ai dû répondre à la question demandant à quelle section du quartier je m'identifiais. Or, aucune des sections ne correspondaient à l'identification naturelle que je partage avec tous mes voisins, soit celle de Tétreaultville. En effet, bien que la municipalité de Tétreaultville n'ait vécu que quelques années (1907 à 1910) et que ses contours fussent bien plus restreints, les gens du quartier s'identifient encore à ce nom. Et les limites d'aujourd'hui en sont aisément définissables avec l'angle des rues Hochelaga et Désormeaux comme centre, l'autoroute 25 comme limite d'un côté, Montréal-Est de l'autre, la rue Sherbrooke en haut et le fleuve en bas.

Quand j'ai appris récemment que les habitants de l'arrondissement Rosemont-La-Petite-Patrie porteraient désormais le gentilé de Rosepatrien·ne·s, j'ai eu le même malaise. Dans ma tête et dans celles de bien des Rosemontois·e·s, Rosemont tourne autour de la rue Masson avec la rue d'Iberville à un bout, le boulevard Pie-IX à l'autre en montant jusqu'à Beaubien ou Saint-Zotique, puis en descendant jusqu'à la rue Rachel ou Sherbrooke.

De la même façon, la Petite Italie et les alentours du marché Jean-Talon constituent un quartier que la rue Jean-Talon divise artificiellement en deux arrondissements (Rosemont-La-Petite-Patrie d'un côté, Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension de l'autre).

Les quartiers ne sont pas officiellement reconnus administrativement, mais les gens vivent différemment de ce que les lignes cartographiques présupposent. J'en ai eu une autre preuve flagrante en 2007 quand je suis allé à Edmunston au Nouveau-Brunswick, séparé artificiellement de la ville de Madawaska par la frontière Canada-États-Unis qui suit la rivière Madawaska, laquelle frontière est traversée allègrement par la langue (on y parle français-anglais de chaque côté) et les devises (l'argent y est transigé au pair pour ne pas se casser la tête).

Les limites géographiques humaines et administratives sont mouvantes, mais elles ne correspondent pas aux mêmes logiques : les premières suivent la vie des habitants, les secondes obéissent à des aléas techniques et bureaucratiques.




1er août 2019


J'apprends encore à vieillir


Apprendre à vieillir, c'est apprendre à se détacher. En vieillissant, on voit la forêt de nos proches se déboiser. Un par un les beaux arbres amis qui la peuplaient sont abattus, par le cancer souvent ou plus lentement par d'autres maladies. Les hauts faîtes qui nous guidaient, les « idoles » qui enrichissaient notre imaginaire disparaissent et rejoignent le pays des souvenirs. Ces grands auteurs, philosophes, musiciens, artistes qui nous faisaient rêver rejoignent le bataillon des illustres inconnus dont la masse professera l'ignorance.

On voit nos habitudes se défaire parce que les lieux qui nous étaient chers changent ou sont abandonnés. Toutes ces balises qui nous rendaient l'univers familier et accueillant s'éteignent comme les étoiles à l'aube. C'est ce petit bistro où l'on servait les betteraves en accompagnement du pâté exactement à la mode de grand-maman, cette boulangère qui laissait son pétrin pour venir vous saluer à chacun de vos passages, ce petit café que le vieux patron sans relève a dû fermer, cette magnifique voix radiophonique envolée des ondes hertziennes vers les ondes cosmiques, cet arrêt de bus supprimé.

Les façons évoluent et les manières qui étaient les nôtres n'ont plus cours. On ne salue plus avec les mêmes formules. On ne cuisine plus avec telle ou telle touche. On n'écrit plus les compliments avec tel ou tel style. On ne se rappelle pas les anciennes expressions pour exprimer les mesures.

On subit des pertes de toutes sortes. La vue baisse. On ne peut plus sortir sans lunettes. L'ouïe se fatigue et l'on se surprend à lire sur les lèvres. On a l'impression de manquer d'air dans les débits de boisson et les restaurants où les sons apparaissent comme un mélange de fils inextricables, impossibles à suivre.

On marche moins vite, on retient moins bien les portes ; les « voyages de paresseux » se muent en nombreux petits trajets parce que l'équilibre de la charge n'est plus aussi sûr.

Les courbatures nous attendent au tournant et s'attardent avant de nous quitter quand on se relève après s'être accroupi pour monter un meuble ou faire du nettoyage. Oui, l'exercice, le sport, ça entretient, ça retarde, mais l'envie et la fougue ne sont plus les mêmes.

Apprendre à vieillir, c'est apprendre que le pays qu'on habite est différent, car la route que nous avons parcourue s'est transformée derrière, se transforme à mesure. Celleux qui la parcourent maintenant la pavent et la décorent à leur façon comme il est juste. On se découvre migrant du temps comme je l'expliquais dans L'olivier et le prunier.

Apprendre à vieillir, c'est apprendre à déménager dans un monde moins stable parce que le temps passe désormais plus vite. On s'en rend compte parce que les préoccupations quotidiennes ne nous distraient plus du paysage dans lequel on évolue.

Apprendre à vieillir, c'est aussi comprendre que l'indispensable se résume à peu de choses, quelques cartons y suffisent. L'arrière d'un petit pick-up contenait toute la vie de ma grand-mère paternelle au moment où elle quitta sa maison du village.

Apprendre à vieillir, c'est plusieurs formes de dépouillement.

Et pourtant, on voit le sourire des jeunes qui découvrent le monde avec l'avidité pétillante de la connaissance.

On goûte l'énergie et le dynamisme de celleux qui construisent leur environnement.

On entend de nouvelles et belles chansons.

On hume les parfums des cuisines originales et fraîches.

On ressent le rythme de celleux qui travaillent vigoureusement à un monde meilleur.

Et l'on se dit que la lumière nous survivra.




12 juillet 2019


Qui civilisera les institutions financières ?


Les récents déboires de l’institution financière coopérative Desjardins illustrent à la fois la fragilité de la protection des données individuelles des clients et le caractère opaque du fonctionnement de ces dites institutions.

Comment les banques ont-elles commencé dans l’Histoire ? Elles ont d’abord attiré leurs clients en les rémunérant pour le service (prêt d'argent) qu'ils leur rendaient. Ainsi, les déposants recevaient des intérêts, sorte de prime en l’échange de ces fonds qui permettaient aux banquiers de prêter à d’autres. Ces autres payaient des intérêts aux banques en échange du service qu’elles leur rendaient. Jusqu’ici tout semble équitable.

Mais, voilà que les frais d’opération sont de plus en plus élevés. Il faut embaucher une administration pléthorique et rémunérer des actionnaires qui sont de plus en plus gourmands. Cerise sur le gâteau, on prétend attirer les meilleurs gestionnaires au sommet de la hiérarchie en leur versant des salaires pharaoniques et des primes astronomiques.

On notera au passage que Desjardins se comporte de moins en moins comme une coopérative et de plus en plus comme une banque comme les autres. Si, dans la coopérative, les actionnaires sont les clients, pour ce qui est du reste, gestionnaires rémunérés à la réputation, méritée ou surfaite, Desjardins n’est pas mieux que les autres. Et elle applique comme les autres banques les recettes qui permettent de maintenir ce régime : frais sur les opérations, réduction des services et fermeture des succursales. On en est rendu au point où les banques exigent que l'on paie pour qu'elles nous prennent notre argent. Elles poussent même l'audace à faire payer plus cher les plus pauvres. Moins les épargnant·e·s leur donnent d'argent plus elleux doivent payer de frais. À l'inverse, plus elleux leur en donnent, moins il y a de frais. Autrefois, cela s’appelait sans doute un procédé inéquitable, aujourd’hui, cela s’appelle des pratiques bancaires responsables.

Les compagnies d’assurance, de leur côté, ont commencé par miser sur le fait que les probabilités d’événements fâcheux étaient assez faibles pour collecter des primes auprès d’un grand nombre de client·e·s afin de pouvoir indemniser celleux à qui un malheur arrivait. Puis, l’investissement dans le secteur financier, le besoin d’embaucher les supposés meilleurs éléments, la rétribution d’actionnaires gourmands, vous connaissez maintenant la chanson, ont fait en sorte que les primes sont de plus en plus élevées et les critères de couverture de plus en plus compliqués. Certes la multiplication des grandes catastrophes et le caractère de plus en plus risqué des opérations financières n’aident pas.

Qu’en est-il maintenant des agences d’évaluation de crédit comme Équifax et TransUnion ? Elles ont commencé en accumulant des informations sur le crédit des particuliers, sans leur aval et parfois même contre leur gré, auprès des commerçants et des différentes institutions. Des journalistes ont eu vent du procédé et en ont parlé sur la place publique.

Cette divulgation, loin de nuire à l’entreprise, a eu l’effet d'un coup de comm miraculeux. Équifax a offert à quiconque de transmettre sur demande les renseignements dont elle disposait avec promesse de les corriger au besoin. Ainsi, les client·e·s ont demandé leur dossier et l'ont complété, ce qui a permis à Équifax de collecter gratuitement des milliers d’informations. Par la suite, pour les protéger, elle a demandé de payer. Équifax et TransUnion sont au crédit des particuliers ce que les agences de notation sont au crédit des États. Des arbitres autoproclamés qui ne servent que leurs propres intérêts.

Mais que font donc de si extraordinaire ces compagnies pour protéger vos informations ? Elles se portent garantes de vos dossiers de crédit que vous êtes chargé·e·s de tenir à jour. Elles ne sont qu'un intermédiaire de plus. Un voleur d'identité peut tout aussi bien décider de s'inscrire chez elles et de confirmer sous votre nom les faux comptes qu'il a créés puisqu'il aura toutes vos informations.

D’ailleurs, ces entreprises sont un endroit de plus où les pirates et autres arnaqueurs pourront fouiller pour voler vos données. On peut lire une nouvelle de 2017 sur le piratage d'Équifax.

On conçoit donc l’ironie de voir Desjardins, victime d’une gigantesque fuite de données, confier la sécurité des informations de ses clients à une firme comme Équifax. On nous donne comme solution au problème quelque chose qui fait partie du problème. On lira aussi comme rappel mon billet du 23 octobre 2016 sur le rôle essentiel des fraudeurs dans le système financier.

On pourrait continuer longtemps, mais toutes les institutions financières (banques, assurances, compagnies de crédit, agences de notation/cotation) se comportent en conquérantes et en souveraines absolues, tout en étant l'objet de toutes sortes de fraudes. De plus il est impossible de parler à quelqu'un, tout est opaque et personne n’est responsable de rien.

Il est donc urgent que les institutions financières soient mises au pas :

—obligation de donner réponse par l'intermédiaire d'une personne physique réelle à toute demande de précision sur son dossier ;

—obligation de donner une adresse civique postale où l'on peut écrire afin d'obtenir des réponses aux demandes de correction sur les dossiers ;

—obligation de fournir un numéro de téléphone et une adresse courriel où l'on peut envoyer des messages qui seront traités par des personnes humaines ;

—obligation d'inscrire sur la page d'accueil du site de toute institution financière le nom et l'adresse courriel de son ombudsman.

Actuellement les banques, assurances, compagnies de crédit et autres agences (y compris, très paradoxalement, les entreprises de communication) sont injoignables et se dressent comme des forteresses inaccessibles, sauf aux possédants disposant d'un contentieux ou aux arnaqueurs et pirates habiles. Il est temps que le « cochon de payant » cesse de se laisser saigner sans rien dire.




27 mai 2019


Rencontre avec les Premières Nations : écarts culturels


Il y a quelques années, je donnais une formation syndicale pour des employées cries qui venaient de la grande région de la Baie James.

Elles étaient venues exprès suivre la formation à Montréal parce qu'elles avaient été élues représentantes syndicales de leur établissement dans le domaine de la santé et des services sociaux. Le français était pour elles une troisième langue après le cri et l'anglais.

Elles étaient d'une docilité et d'une discipline remarquables. Jamais un mot plus haut que l'autre, jamais en désaccord avec rien. C'était assez frustrant pour moi, car les questions permettent de mieux établir les principes à la base des processus syndicaux, tout comme les objections soulevées permettent de voir quels sont les aménagements possibles en fonction de la culture locale. On a beau mettre leur attitude sur le compte de la timidité et du respect de l'autorité, je voulais pourtant qu'on soit sur le même pied et qu'on discute comme personnes ayant le souci de bien servir les membres du syndicat.

Quand je demandais ce qu'elles pensaient, quand on faisait des exercices de mises en situation, c'était toujours très bref et ça allait toujours dans le sens de ne pas remettre en question ce qui avait été évoqué à partir des idées générales du cahier du participant qu'elles avaient reçu.

Quand arriva la fin de la journée, je leur demandai ce qu'elles avaient pensé de la formation et ce qu'elles en retenaient. Elles se disaient toutes satisfaites et toutes disaient qu'elles essaieraient de bien jouer leur rôle, même si, ce qu'elles n'avaient pas manqué de souligner toute la journée, ce n'est pas facile dans leur condition où les villages sont dispersés dans un très grand territoire et où, les gens de chaque localité se connaissant trop bien, elles n'ont pas toute la marge de manœuvre qu'elles voudraient.

Je les remerciai de leur bonne attention, les félicitai de leur engagement et leur ai souhaité bon courage. Je ramassais mes affaires tranquillement. Je devais sortir bientôt pour aller à un rendez-vous prévu une demi-heure plus tard.

C'est alors que l'une des participantes s'est approché du tableau blanc et a dessiné une carte de sa région en indiquant le village où elle travaillait et celui d'où elle venait. Une autre l'a suivie et a fait de même. Elles se sont relancées les unes les autres sur les particularités de leur village respectif. Puis, elles m'ont indiqué à combien de kilomètres étaient chacun de ces villages. L'une m'a raconté les baleines qu'elle avait vues. Une autre a parlé de la chasse que son père faisait quand elle était petite.

J'eus un éclair au moment malheureux où j'ai dû me résoudre à partir ayant déjà accumulé un retard important à mon rendez-vous : « La formation commence à peine. » C'est par là qu'il fallait débuter. Plutôt que de suivre l'ordre du jour de la formation, il aurait fallu passer du temps pour que chacune s'installe dans la relation, à la façon qui est la leur. Tout le reste aurait suivi facilement et rapidement. Je représentais la société impérialiste qui « savait », on m'avait laissé faire mon show, même si mes formations fonctionnent toujours à partir des exemples fournis par les participant·e·s, elles n'étaient pas pleinement engagées parce que l'échange (dire qui l'on est pour vrai, pas sous forme de CV) n'avait pas réellement eu lieu. La partie « Présentons-nous » qui inaugure chaque formation était trop orientée sur le travail et le rôle syndical, pas assez sur le rapport à ses proches et à la nature, en fait à ce qui intéresse des gens d'une culture où le savoir passe par le savoir-être-en-présence.

Je n'ai pas eu l'occasion par la suite de donner d'autre formation à des personnes des Premières Nations. C'est mon grand regret, mais je sais que j'aurais commencé par montrer sur la carte d'où je venais et dans quel sorte de paysage j'ai grandi, puis j'aurais laissé les gens dans le désordre dire ce qu'ils avaient à dire, quitte à y passer toute la matinée. Nous ratons la cible si nous essayons de transmettre les différents savoirs dans l'ordre que nous avons prévu alors que leur mode d'appréhension des choses est différent.

Ces différences culturelles sont importantes, et nous faisons comme si elles n'existaient pas. J'avais reçu en quelques minutes une formation plus riche que celle de toute une journée, qu'aucune pédagogie théorique ne pouvait me fournir.




15 mai 2019


Bêtise naturelle de l'intelligence artificielle


Devant les progrès de l'intelligence artificielle, on trouve souvent deux réactions opposées. Premièrement, le rejet absolu qui relève de la technophobie et de la crainte irrationnelle. Deuxièmement, l'adhésion enthousiaste et absolue, qui relève du fétichisme irrationnel.

Il y aussi les ignorants naïfs qui croient que tout cela n'est que de la science-fiction et qui ne savent pas encore qu'on peut déjà créer des implants neuronaux permettant de commander la parole pour une personne qui n'a plus de voix, de permettre à une personne sourde d'entendre ou à une personne aveugle de voir, que les membres bioniques sont déjà très perfectionnés et que des puces augmentant la mémoire seront très bientôt choses possibles, qu'on peut commander par la pensée un objet à distance doté de senseurs si on a des capteurs neuronaux sur le crâne, de même qu'il est tout à fait possible de savoir avant même un sujet la décision qu'il va prendre sur une question très spécifique. On peut le prédire de manière très précise au moment même où cela se passe en étudiant les circuits neuronaux et les amorces de mouvement à l'aide de capteurs. On peut aussi le prédire de manière générale par corrélation en accumulant les données comportementales (aussi bêtes que son utilisation des cartes de crédit).

Ces trois attitudes, le rejet, la soumission de même que l'ignorance naïve, sont également inappropriées. La vertu n'est pas nécessairement dans le milieu, mais plutôt dans la réception critique et dans l'examen minutieux du pourquoi et du comment de cette technologie.

Comme le dit mon ami Alain Labonté, on ne devrait pas parler d'intelligence quand il s'agit de machines. Les machines ne réfléchissent pas, elles appliquent des algorithmes qui ne reflètent que l'intelligence des personnes qui les ont créés (les algorithmes). La puissance de calcul et de performance est grande, mais les bêtises sont aussi très grandes quand on ne prend pas la peine de s'assurer des conséquences. Par ailleurs, pour ce qui est de la mémoire, les données mémorielles biologiques sont très différentes des données d'un disque dur. En effet, un souvenir est un phénomène en perpétuelle évolution dans le cerveau humain, alors qu'une donnée de mémoire est présente ou pas, sans modification et sans lien avec des sentiments.

On lira pour ses bienfaits intellectuels Cerveau augmenté, homme diminué de Miguel Benasayag qui démontre de manière très accessible qu'on ne peut pas suppléer à la qualité par la quantité. Une bonne illustration que je pourrais donner de ce problème est l'arrivée de Google comme moteur de recherche à la fin des années 90. Prétendant ajouter la pertinence à la recherche, il l'en a totalement dépouillée. En effet, Google soumet les résultats les plus fréquents et les plus nombreux, donc les plus recherchés, donc prétendument les plus pertinents. Or, ce sont les résultats exacts qui sont les plus pertinents pas les plus fréquents.

Voici en clair comment ça se passe. Supposons un artisan qui fabrique des violons dans son petit village de Saint-Émile d'Auclair. Il a créé un petit site web artisanal lui aussi et donc non référencé. Il suffisait de taper dans un moteur de recherche luthier et Bas-Saint-Laurent pour trouver trois ou quatre résultats avec les noms des luthiers et le nom du village. Votre petit artisan s'y trouvait. Si on vous avait parlé du luthier en question mais que vous aviez oublié son nom, taper luthier et Saint-Émile d'Auclair vous donnait un seul résultat : le luthier en question. En tapant luthier et Bas-Saint-Laurent dans Google, vous avez des milliers de résultats contenant les mots choisis, mais votre luthier peut s'y retrouver très loin dans la liste ou pas du tout s'il n'est pas référencé.

Le moteur Google a plu au public qu'on a convaincu qu'il était mieux d'avoir dix mille résultats qu'un seul et qu'il était bon d'avoir dans ses résultats ceux des autres qui ont fait des recherches avec des mots semblables, quitte à avoir des résultats aberrants quand on est le seul à faire un type de recherche en particulier. Très vite Google est devenu le plus populaire, puis pratiquement le seul. Et les outils comme AltaVista, précis et efficaces, qui permettaient en deux secondes de trouver exactement une chaîne de caractères données, donc la source exacte de l'information recherchée, ont dû baisser pavillon.

Il est dommage que les enthousiastes naïfs nous traitent tout de suite de technophobes dès qu'on pointe le caractère approximatif de leurs réalisations ainsi que les risques qu'ils nous font courir. De même, la superfluité redondante de nombreux gadgets ne les empêche pas d'être extrêmement populaires. Je pense à OK Google et à Alexa, qui sont des gadgets certes amusants, mais qui vous obligent à rester connectés 24 heures sur 24. Pourquoi devrais-je perdre 30 secondes de mon temps pour parler à une machine dans le but d'éteindre les lumières alors qu'il me suffit de faire pivoter un interrupteur en une fraction de seconde et tout ça sans me détourner du chemin que je devrai prendre de toute façon pour me rendre à mon lit. Sans compter que toutes ces innovations liées à la consommation contribuent à ce que Shoshana Zuboff appelle le capitalisme de surveillance. En effet, ces machines accumulent des données sur tout ce que vous faites et dites. Vos conversations avec la machine sont relayées à une centrale d'où il est possible (pas obligatoire) de vous entendre et de vous enregistrer.

L'exemple le plus frappant de ce type de surveillance concerne l'automobile connectée dont le moteur peut être coupé à distance par la compagnie d'assurance si les algorithmes calculent que le comportement du conducteur ne respecte pas les paramètres de conduite ou tout simplement si le paiement retarde trop.

L'enregistrement des comportements et leur intégration à des algorithmes permettent des prédictions qui servent à la promotion de produits, mais aussi à la sanction des comportements. La prédiction des comportements se base sur les corrélations. Ces corrélations sont souvent exactes, mais elles ne tiennent aucunement compte des explications qui peuvent varier selon les individus, les groupes sociaux et les contextes. Contre-exemple : de nombreuses offres que les algorithmes me soumettent de façon spontanée ont le don de me stupéfier tellement elles détonnent par rapport à mes intérêts véritables.

En référence au titre de ce billet, ce qui est surtout bête, c'est le programmeur derrière l'algorithme qui ne songe jamais à la possibilité que les choix voulus par le destinataire (conçu comme un client au mieux et comme un consommateur facile au pire) ne correspondent pas aux choix offerts.

Voyons l'exemple des interfaces de chat web instaurées par les compagnies d'assurance, les institutions financières et les entreprises de communication. Les lettres ou courriels que vous écrivez de manière générale à votre banque ou à votre compagnie de crédit ne sont pas lues par une personne et n'ont pas de réponse de la part d'une personne à moins que vous n'ayez indiqué le nom d'une personne dans votre envoi. C'est pourquoi les réponses que vous obtenez ne sont pas souvent adéquates. De même, quand vous discutez en direct sur leur site web, c'est généralement un robot qui vous répond. La solution à votre problème n'arrive pas rapidement.

Essayez donc de soumettre un problème à Facebook ou à Twitter. Les choix de réponse étant fermés, il n'y a jamais la solution que vous cherchez. Les concepteurs de produits algorithmiques devraient toujours prévoir dans leur choix de réponse à chacune de leurs questions la case Autre (précisez). La majorité des cas soumis par les clients et l'absolue totalité des cas soumis par moi correspondent à ce choix.

Il est loin le temps où Macintosh faisait des tests pendant des mois et assujettissait ses produits aux règles de la localisation1 avant de les soumettre aux clients. Aujourd'hui, avec la concurrence entre tous les fabricants de gadgets électroniques, on sort le produit le plus vite possible, on compte sur les clients pour rapporter les bogues et on ajuste à mesure. C'est l'externalisation des coûts de recherche.

La question environnementale se pose aussi, car ces avancées de la science (comme je l'expliquais dans le billet Le post-humanisme : fuite en avant de la grande bourgeoisie), pour ce qui est des prothèses neuronales ou du téléchargement du cerveau (au risque de rendre l'existence minérale et sans surprise), sont réservées aux plus riches d'entre les plus riches, qui n'ont donc aucun souci à se faire pour la qualité de l'air et de l'eau qu'ils laisseront au reste de l'humanité agonisante.

Autre question à se poser, celle du type de société que l'on veut, car modifier la mémoire ou corriger l'agressivité très tôt relèvent certes de bonnes intentions comme l'enfer en est toujours pavé, mais cela conduit aussi à prendre l'effet pour la cause. L'enfant qui a des comportements d'agressivité a peut-être des tendances à l'agressivité, mais il est peut-être aussi victime d'abus physiques et alors ce n'est pas son agressivité qu'il faut soigner.

Les philanthrocapitalistes cherchent à créer une société lisse, sans violence et sans délinquance (voir à ce sujet mon billet du 7 mars 2016 La chasse aux méchants). Des individus parfaitement prévisibles seront sans aucune menace, mais aussi sans créativité. Or, la délinquance est une contestation du pouvoir. Si toutes les délinquances ne sont pas bonnes, certaines sont absolument nécessaires2. D'ailleurs, l'absence de délinquance ne se définit que par rapport au pouvoir. Le pouvoir, lui, pourra toujours exercer des abus s'il ne peut pas être contesté. Aucune société ne peut évoluer sans délinquance. Vouloir l'éliminer complètement, c'est tuer le patient pour liquider la maladie.

Dans le monde du travail, la gestion du personnel et la sanction du comportement des employé·e·s sont de plus en plus souvent déléguées à des algorithmes qui, sans aucune préoccupation pour le contexte ni pour les sentiments humains, dicteront le choix des candidatures de même que la façon de travailler de tout le personnel. La discussion sera impossible puisque les appels à la compréhension de situations particulières échapperont totalement à l'univers de référence intégré dans les logiciels de gestion. Comme le dit Éric Sadin dans la section « L'événement » de l'Humanité des vendredi, samedi et dimanche 6 janvier 2019 : « Nous serons moins appelés à donner des ordres aux machines qu'à en recevoir d'elles. » Encore une fois, ce n'est pas une fatalité. Rien ne nous oblige à nous y rendre, mais si aucun esprit critique ne sonde les programmes ainsi mis sur le marché et implantés en entreprise, c'est ce qui arrivera. Or, les affairistes adeptes de starteupes ont rarement l'esprit critique et n'ont pas l'habitude de remettre en question ce qui ne les affecte pas directement.

La mécanisation devait nous offrir plus de temps libre et moins d'efforts. Or, les capitalistes en ont complètement extorqué les bénéfices et n'ont pas redistribué ces gains de productivité en termes de temps et de revenus. On pouvait se consoler tant que les machines faisaient du sale travail et que les humains avaient la latitude de se consacrer à des travaux « nobles ». Maintenant, toutefois, de plus en plus de robots effectuent ces tâches « nobles » : correspondance, inscription, conseils en droit, en voyages ou en finances, diagnostics, services après vente, catalogage, etc. Et la semaine de travail est toujours de 40 heures alors que la productivité pourrait nous permettre d'en travailler beaucoup moins. Plus la robotisation avance, plus l'intelligence artificielle progresse, plus se pose la question de savoir à qui cela profite-t-il surtout ? Est-il normal que des personnes gagnent 200 fois le salaire des autres ?

Il ne s'agit pas d'être contre « l'intelligence artificielle ». Les avancées technologiques sont de puissants outils d'amélioration de nos conditions de vie. Il s'agit de réclamer des outils qui servent vraiment ce à quoi ils devraient servir. Il s'agit d'exiger que les outils soient à notre service et non l'inverse. Il s'agit aussi que nous jouions notre rôle de citoyen·ne·s et pas seulement de client·e·s, encore moins de consommatrices·consommateurs. Il s'agit au final d'une question d'humanité et de justice sociale.


Notes :

1. Dans les années 80, la localisation ne consistait pas à situer quelque chose grâce à ses coordonnées GPS, mais à soumettre pour les tester des produits dans un pays, une région ou un groupe culturel afin d'adapter le produit aux besoins exprimés et aux coutumes observées dans ce pays, cette région ou ce groupe culturel.

2. Lire à ce sujet mon billet intitulé Du progrès social et de la légalité.




3 mai 2019


Sur le chemin du compostage


Vivrez-vous une illumination qui vous fera pèleriner sur le chemin du compostage lorsque vos jours seront éteints ? Ce sera désormais envisageable puisqu'une expérience dans ce sens est menée dans l'État de Washington comme nous l'apprennent un reportage de Radio-Canada intitulé L'État de Washington pourrait permettre le « compostage humain » dès 2020 et un autre de Slate.fr dont le titre est L'État de Washington est en passe de légaliser le compostage humain.

L'idée de se retrouver en compost après son décès, dans un processus qui prend une trentaine de jours, m'apparaît séduisante pour plusieurs raisons.

1. Cela réduit de manière important l'empreinte écologique de la disposition du corps. Les émissions carbones de la transformation en compost sont moindres que celles de la crémation par exemple.

2. Le résultat du compostage n'occupe pas un espace sans cesse grandissant comme les urnes cinéraires ou les cimetières. Il s'intègre à la nature.

3. L'idée de devenir utile même après sa mort rend la perspective de la fin beaucoup moins absurde.

4. C'est une occasion idéale de faire comprendre aux enfants les cycles normaux de la nature et d'intégrer la mort dans le cycle de la vie.

Il y a certes l'objection qu'une telle disposition ne laisse pas de trace visible du défunt pour les cérémonies mémorielles comme le font les pierres tombales et les niches des columbariums. À voir toutefois le peu de fréquentation des columbariums, on peut douter que cette trace visible soit si importante. Quant aux pierres tombales, elles s'effacent vite et les concessions à perpétuité ne sont perpétuelles que tant que l'on paye. En réalité, la perpétuité signifie 75 ans dans le meilleur des cas, souvent 25 dans les petits cimetières des paroisses rurales. Dès que le paiement cesse et que personne ne s'occupe d'entretenir le lot, les restes sont enlevés, réduits et ensevelis dans une fosse commune.

Il est loisible à chaque famille de créer un autel familial pour honorer ses ancêtres proches. Il est possible d'utiliser photos et autres artéfacts ayant appartenu à la chère disparue pour évoquer son souvenir.

Pour ce qui est des personnes célèbres dont on aime fleurir la tombe, elles pourront toujours bénéficier d'une statue ou d'un cénotaphe, la pensée étant plus importante que la présence des os.




26 avril 2019


Capitalisme vert = écocide


Il importe d'informer nos jeunes qui manifestent courageusement pour le climat afin qu'elleux ne se laissent pas berner par ces chantres du « faire la part des choses », qui voudraient bien les cantonner dans des revendications isolées sans remettre en cause le capitalisme mortifère. En effet, il n'y a pas de « part des choses » : le mode de production capitaliste est responsable de la catastrophe écologique et on n'en sortira pas sans mettre à mal l'absurde théorie de la croissance.

Il y a aussi ces rétrogrades qui en sont restés au XXe siècle et qui nous objectent le régime soviétique de Staline chaque fois qu'on parle de s'attaquer au mode de production capitaliste. Ils n'ont jamais entendu parler d'écosocialisme et leur pensée étriquée est incapable de concevoir des modes de production respectant les deux règles de base d'une production écosociale : on ne prend pas plus à la terre que ce qu'elle peut donner ; tous les éléments (terre, air, eau) qui entrent dans le processus de fabrication doivent en ressortir traités au niveau de qualité où ils y sont entrés.

Quant à nos gouvernants, nos sociétés d'État et notre bonne bourgeoisie, ils nous prennent pour des quiches avec leurs mesurettes destinées à jeter de la poudre aux yeux pendant qu'ils amplifient la prédation des ressources. Il convient de dégonfler sans pitié deux mythes monstrueux du prétendu verdissage du capitalisme. J'ai nommé la bourse du carbone et la taxe carbone.

1. La bourse du carbone
Ce système a été inventé pour permettre aux entreprises polluantes de polluer le plus possible en ayant l'air vertueuses. Le principe est très simple. On attribue à chaque pays, région ou entité politique un crédit carbone revendable à d'autres qui peuvent l'acheter. Chaque pays, région ou entité politique ne doit pas dépasser son statut carbone. Alors, qu'est-ce qu'on fait ? Des pays qui ne polluent pas vendent leur crédit carbone à ceux qui polluent, ce qui permet de polluer plus. Des entreprises qui polluent énormément délocalisent dans des pays, régions ou entités politiques où le droit de polluer est plus grand parce qu'on n'y polluait pas avant. D'une simplicité et d'une efficacité désarmantes. La bourse carbone est une vente de droits de polluer le plus possible exactement comme les indulgences étaient des droits de commettre des crimes pour l'aristocratie de la Renaissance.

2. La taxe carbone
Oh, la belle arnaque que voilà ! Les entreprises polluantes paient une taxe sur leur activité et la refilent au consommateur, qui ne peut pas se passer de son auto pour se rendre au travail vu qu'il n'y a pas de service de transport en commun et qui ne peut pas se passer de son frigidaire puisqu'on ne vit plus à l'époque des glacières.

Autre version, on applique directement la taxe sur le bien de consommation, comme l'essence, le diésel ou l'emballage plastique. Le consommateur qui n'a pas le choix continue à user de ces biens en payant plus cher et les mieux nantis qui ont le choix se servent de moyens alternatifs et ne se privent pas de polluer par ailleurs. La taxe carbone ne sert à rien. Elle ne fait que pénaliser les consommateurs du bas de l'échelle. Et ne venez pas me parler du versement de ces sommes dans des fonds verts qui, finalement, investissent dans les sables bitumineux.

La taxe carbone est basée sur le principe absurde de la pensée économique néolibérale selon laquelle un bien est moins consommé quand il coûte plus cher, faisant fi de toute contingence. C'est ce même principe qui a été utilisé pour créer ce qu'on a appelé dans le monde de la santé le « ticket modérateur ». Les grands penseurs de cette idée estimaient que, si l'accès à la santé était plus cher, les gens seraient moins malades.

La taxe carbone est un piège idéal pour les capitalistes qui veulent attraper les poissons consommateurs que nous sommes. Les conservateurs n'en veulent pas parce qu'ils sont climato-sceptiques et les vrais écologistes, celleux qui comprennent comment le système fonctionne, n'en veulent pas non plus parce qu'elle ne résout rien.

De leur côté, les pseudo-progressistes et les environnementalistes qui n'ont pas de vraie pensée systémique, ce qui est malheureusement le cas de la majorité des partis verts de cette planète (il n'y a qu'à voir les passerelles fréquentes entre les Verts et les Libéraux en Amérique et en Europe), sont farouchement pour. Pendant que les conservateurs et les progressistes de pacotille se crêpent le chignon sur une mesure inutile, on ne s'attaque pas aux processus de production et on ne ralentit en rien le réchauffement climatique. Et les fabricants de véhicules énergivores continuent de pousser la vente par un matraquage publicitaire frénétique (avez-vous compté le nombre de pubs pour auto ? avez-vous vu de petits véhicules dans ces pubs ?) et par une pression indécente chez les concessionnaires. Et les autorités ne font rien pour rendre le transport collectif plus attrayant. Et les autorités ne font rien pour protéger le transport actif (piétons et cyclistes).

Il faudra reparler aussi de la modulation des tarifs d'énergie, pardon de la Tarification dynamique. Comme on donne de jolis noms à ces arnaques poisseuses ! Le principe d'augmenter les tarifs dans les périodes de pointe et de les diminuer dans les périodes creuses ne sert qu'à augmenter la consommation au final puisque celleux qui n'ont pas les moyens de réduire leur consommation (les pauvres aux logements mal isolés ne peuvent pas chauffer moins en période de pointe) ne la réduiront pas et celleux qui en ont les moyens vont l'augmenter dans les périodes où ça coûte moins cher (c'est une incitation indirecte à consommer plus pour les ménages mieux nantis). Tout cela est présenté sous de magnifiques bannières de « responsabilisation » et de « choix » du client. J'en ai déjà traité dans le billet L'illusion responsable.

Le capitalisme vert, c'est comme un cannibale végétarien : il met des légumes sur la table ; pendant que vous mastiquez votre repas, il se glisse en dessous et vous dévore par le bas de sorte que vous ne pourrez plus vous enfuir.





19 avril 2019


Sodoma : beaucoup de bruit pour rien


En ce vendredi Saint, nous pouvons rassurer l'Église, elle n'est pas le moins du monde ébranlée par la parution du fameux livre d'enquête de Frédéric Martel, qui lui a pris quatre ans de sa vie et trop d'heures de lecture à moi.

Quand il est paru cet hiver, l'ouvrage annonçait des révélations fracassantes et promettait de dévoiler enfin ce que le Vatican ne veut surtout pas qu'on sache.

Dès les premières pages, j'ai compris qu'il s'agissait de ce genre de publicité que nous font les magazines pipole et, si je me suis imposé le pensum d'en lire les 630 pages, c'est bien pour ne pas être accusé de juger sans connaître.

Si vous aimez Paris Match, si les émissions de Science pop vous font vibrer, alors vous serez ravi·e. Mais, si comme moi, vous préférez les analyses rigoureuses et dédaignez les prétentions emphatiques, vous estimerez qu'on aurait pu réduire le tout à 150 pages sans rien perdre d'important, mais l'auteur se serait senti brimé de ne pas rendre compte de tous ses voyages et de toutes ses lectures.

Fort mal écrit quant à la qualité littéraire, cet essai pourrait servir de manuel dans la rédaction d'articles pour magazine grand plublic. Chaque chapitre est écrit exactement de la même façon en plantant d'abord un décor luxueux où l'on rencontre le personnage qui fera l'objet de la description. On se vautre dans les petits détails supposément révélateurs, ce qui permet de faire par énumération un étalage de ses références culturelles musicales, picturales convenues et de sa fréquentation de vedettes. Le tout est enrobé dans cette façon particulièrement irritante propre à toutes les émissions de science pop de prétendre nous révéler des choses fascinantes qu'on n'arrête pas d'annoncer, mais qui s'avèrent assez anodines en usant abondamment des mots-chocs qui excitent la curiosité : clé, secret, mystère et en s'arrêtant brusquement chaque fois qu'au contraire il y aurait lieu de développer.

Et cette manie typique des médias hexagonaux d'utiliser le lexique anglais quand le terme français équivalent disponible est facile et très connu : closeted pour « dans le placard », researcher pour « recherchiste » ou questioning pour « incertain ».

Chaque chapitre contient exprimée sous une forme ou sous une autre la phrase : « Et c'est ici que nous touchons au cœur de notre enquête. » Il suffit de varier les synonymes et les syntagmes équivalents. Mais les révélations de fond sont toujours reportées au chapitre suivant, pour n'apparaître que sous forme de question au final.

Certes, il y a quelques ilôts d'information, mais dispersés dans un infini océan de bavardage, de commérage, de on-dit et de clichés. Que l'Église ait eu de la tolérance pour les milieux fascistes et les exactions à la Pinochet, qui cela étonne-t-il ? Franco, Mussolini et Salazar étaient déjà passés par là. Que la curie condamne l'homosexualité pour mieux couvrir la pédophilie, qui ne le sait pas ? Que plus un curé rage contre l'homosexualité, plus il a de chance d'être de la famille ? C'est comme pour les alcooliques prohibitionnistes. Tout le monde sait ça depuis toujours.

Finalement, les tentatives malhabiles de l'auteur pour faire passer le pape François pour un individu plus tolérant envers les homosexuels que les précédents papes montrent qu'il n'a pas compris que chaque pape a juste sa façon à lui d'appliquer les principes sans cesse répétés depuis toujours par l'Institution : on condamne le péché, pas le pécheur. Donc, pour l'Église, l'homosexualité reste un péché condamnable (en cela François n'est absolument pas différent des autres) et les homosexuels peuvent être accueillis s'ils se repentent.

On sait fort bien que les prêtres homosexuels pratiquants sont nombreux, mais les prêtres hétérosexuels pratiquants aussi sont nombreux. C'est bien normal que les prêtres homosexuels pratiquants soient plus nombreux au Vatican (puisqu'il ne s'y trouve aucune femme, sauf comme servantes le jour) et que les prêtres hétérosexuels pratiquants soient répartis à l'extérieur (notamment en Afrique où la population incite même les prêtres à prendre épouse) où la fréquentation des femmes est plus accessible et acceptée.

Bref, la lecture de ce livre m'aura permis de faire un billet « catholique » en cette fin de semaine de Pâques.





13 avril 2019


Le nous retrouvé


C'est le titre de travail du roman qui constituera le dernier tome de ma trilogie sur la planète homo après Rose? Vert? Noir! et Les traces de Sigma. L'ouvrage ne paraîtra pas avant quelques années, car il a besoin de mûrir encore.

C'est aussi la formule qui s'est imposée à moi pour résumer le très beau film Nous sommes Gold d'Éric Morin avec comme trio vedette Mona Chokri, Emmanuel Schwartz et Patrick Hivon. En effet, ce film relativement lent dans lequel on ne s'ennuie pas une seconde illustre la tension entre la volonté d'affranchissement et le besoin essentiel d'appartenance à quelque chose de plus grand : une famille, une communauté, un groupe, une société.

Dans une atmosphère intense, rythmée par le son rock caverneux de Philippe B. (tous les commentateurs font avec raison référence à Nick Cave), les personnages évoluent comme ils peuvent pendant que nous découvrons leurs drames personnels, ce qui les unit et les désunit.

À partir d'ici, je recommande aux lectrices·lecteurs qui croient que le but d'un film ou d'un récit est de faire connaître une histoire d'arrêter leur lecture et de programmer ce film pour l'une de leur prochaine sortie, car il en vaut la peine.

Les autres, qui croient comme moi qu'un long métrage ou un roman vaut par sa manière et non pour le prétendu punch (il faudra d'ailleurs que j'écrive un billet sur le sujet), peuvent me suivre pour le reste du commentaire.

Marianne (rôle de Monia Chokri), membre d'un groupe rock vedette en Allemagne, revient faire un séjour à Rouyn-Noranda dix ans après une catastrophe, qui a coûté la vie à ses deux parents et à nombre de mineurs. On s'apprête justement à commémorer ce terrible événement et à dévoiler un mémorial. Elle retrouve, outre sa sœur mère et mariée, son jeune frère et les deux hommes avec qui elle faisait partie d'un groupe appelé Gold.

L'un, Kevin Laplante, est le seul survivant de l'effondrement de la mine. Il a des problèmes psychologiques et mène une vie instable. L'autre, Chritopher, est professeur au secondaire et compose des chansons pour son band.

Tout le monde finit par se rattacher à un collectif. Marianne se rebricole une famille avec sa sœur et ramène symboliquement ses parents, dont on n'a jamais retrouvé les corps, en prenant de la terre extraite de la mine pour en remplir une « urne » d'occasion. Elle songe aussi à réparer les pots cassés avec les membres de son groupe allemand, dont les liens s'effilochent.

Christopher fait des efforts pour s'entendre avec sa famille, tente de faire vivre son groupe de musique, mais surtout essaie de transmettre du sens à ses élèves en voulant leur faire comprendre que tou·te·s et chacun·e ont un lien quelque part avec l'Histoire.

Les membres de la communauté, par les activités de commémoration, cherchent aussi à se rassembler pour créer un lien qui transcendera la catastrophe.

Finalement, Kevin vole de l'or et fond de petits lingots numérotés du matricule de chaque camarade disparu pour les restituer au sol de la mine d'où ce minerai provient. Dans un geste ultime, il rejoint ses camarades estimant que sa place est avec eux, incapable d'appartenir à ce monde autre, celui des endeuillés, dans lequel on ne lui a pas vraiment fait de place.

Chacun·e passe du « je suis » mineur, travailleuse, mère, musicienne, professeur au « nous sommes » Gold. L'or de la terre n'est rien sans l'or de la société.




6 avril 2019


Diversion


Pédagogiquement, la méthode est parfois utile avec les enfants quand, trop absorbés par un petit accident personnel, leur intérêt est dévié sur un joli animal de passage ou la forme amusante d'un nuage. C'est aussi hélas un outil de manipulation que connaissent trop bien les prédateurs.

Politiquement, cette technique permet de détourner l'attention vers des sujets qui enflamment les émotions en balayant les arguments rationnels. Médiatiquement, la diversion est ce qui est le plus payant, car elle est inextinguible ou presque, relayée quand on en sera épuisés par une autre fièvre épidermique qui concentrera toute discussion sur des symptômes, mais surtout pas sur des causes.

L'urgence climatique est telle que ce ne sont pas seulement les jeunes le vendredi qui devraient manifester, mais tout le monde tout le temps jusqu'à ce que le principe de la restauration des éléments soit instaurée, comme je le suggérais déjà en mai 1977 au ministre délégué à l'Environnement d'alors, Marcel Léger : tout processus de production polluant doit dépolluer à mesure, l'air qui entre doit ressortir restauré, l'eau qui entre doit ressortir restaurée, la terre utilisée doit être restaurée, l'arbre prélevé doit être remplacé et tout ça doit faire partie des coûts fixes de l'entreprise plutôt que d'être externalisé.

L'urgence climatique est telle que des réfugié·e·s climatiques se pressent déjà aux portes des états voisins. L'urgence climatique est telle que le Canada connaît un réchauffement deux fois plus rapides que les autres parties du monde.

Le mépris de la vie humaine est tel chez les turbo-capitalistes que l'exploitation éhontée des populations passe avant la justice sociale et la justice fiscale. Le tout à l'économie fait figure d'évangile et la charité, ce truc inventé par les riches pour se donner bonne conscience, nous est vendue comme la solution à la pauvreté, alors qu'elle sert à l'entretenir.

Le mépris de la vie humaine est tel chez les oligarques qu'on est prêt à déclencher une nouvelle guerre mondiale pour s'assurer des ressources fossiles et imposer la doxa néolibérale par la force sur toute la planète, la démocratie n'étant plus nécessaire comme cache-sexe.

Mais, de quoi parlent nos politiques et nos médias : d'une laïcité qui finalement se résume particulièrement à attaquer deux pièces de vêtement : le hidjab et le turban. Le premier est en fait un élément culturel qui n'a de valeur religieuse que pour celleux qui l'y voient. Lire à ce sujet l'excellent article de Paul Laurendeau intitulé Une fois pour toutes : le voile n'est pas un signe religieux. Le second est nécessaire quand on ne se coupe pas les cheveux comme le font les sikhs.

La planète brûle, les oligarques poussent le libéralisme à ses extrêmes dictatoriaux, l'exploitation des humain·e·s est à son comble, mais regardez : oh, un hidjab !




27 mars 2019


Pourquoi nous n'irons plus en Macronie


Mon conjoint et moi sommes des amoureux inconditionnels de la France en général et de Paris en particulier. Nous nous y rendons au moins une fois chaque année, souvent deux, parfois quatre comme ce fut le cas en 2018. Mais, depuis 2017, la République française a dégringolé vers la Macronie, qui est devenue le nouveau régime de l'État français, lequel n'a plus grand-chose à voir avec la patrie des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Comme touriste, voici comment j'ai vécu, à Paris, une partie de mon samedi 5 janvier 2019. Je voulais sortir du métro Châtelet par la rue Saint-Martin. Il m'a fallu rebrousser chemin, car cette sortie était envahie par les gaz lacrymogènes au point où l'odeur se répandait loin dans les tunnels. Ma gorge comme mes yeux se sont mis à piquer fortement. Je prends donc une autre sortie près de la rue Victoria, et vois la foule des Gilets jaunes qui se fait refouler par la police, alors que les manifestant·e·s tentaient simplement de rejoindre la place de l'Hôtel-de-ville d'où devait partir la manifestation telle que déclarée à la préfecture. Près du fleuve, on voyait la rangée de CRS raides et d'allure imperturbable, mais aussi un peu plus loin, passé le pont Notre-Dame, des groupes vêtus de noir qui semblaient comploter. Ils montraient des gens du doigt, puis se précipitaient sur eux. Les gendarmes et CRS les regardaient d'un air complaisant.

Rien ne distinguait certaines de ces personnes des CRS sinon l'absence de casque et de bouclier. Rien n'en distinguait d'autres des casseurs. Sauf que, dans les deux cas, ces gens en noir portent un brassard orange sur lequel est écrit BAC. Ce sont des membres de la Brigade anti criminalité. Ces groupes créés par la police dans les années 90 sont des sortes de milicien·ne·s qui s'habillent comme ils veulent et font la loi dans les banlieues. Leur apparition au centre de Paris est récente, mais à voir leur comportement de cowboys « lâchés lousses », on comprend que les jeunes des técis les aient en aversion.

Je discute avec une dame qui porte un gilet jaune. Elle est déçue d'être ainsi refoulée et ne comprend pas pourquoi un groupe pacifique ne peut se diriger vers le lieu déclaré de la manifestation. Je la salue alors qu'elle va rejoindre son groupe. Puis, je me retourne et vois la rangée de CRS qui avance vers moi jouant de la matraque dans leurs mains. On sent qu'ils ont envie d'en découdre avec les manifestant·e·s pourtant tranquilles. C'est tout juste s'ils n'ont pas la bave aux lèvres. Je m'engouffre à toute allure dans le métro pour éviter qu'ils me passent sur le corps. Mon cœur bat à tout rompre. Comme militant des droits sociaux, j'ai connu moult manifestations, mais autant de rage non provoquée suscite toujours l'effroi.

Avec nombre de correspondant·e·s sur Twitter, je constate qu'une telle attitude est devenue l'ordinaire de la réponse policière au mouvement social. Pendant ce temps, les médias tournent en boucle une vitrine fracassée quelque part sur les Champs-Élysées. Pas un mot sur les centaines de blessé·e·s par la police pourtant rigoureusement rapportés par le journaliste indépendant David Dufresne.

Ce qui me frappe dans la Macronie, au sens propre comme au figuré, c'est l'inhumanité du gourou de ce régime d'État, des fabricants de ce régime, de ses officiers, de ses sbires, de ses techniciens qui soutiennent La Répression En Marche, de ses larbins et de ses thuriféraires médiatiques. Jamais la moindre compassion pour les victimes d'un régime autoritaire et d'une société profondément inégalitaire. Les objets et les images sont sacrés ; on arrête des gens qui ont simplement décroché un portrait du chef suprême. (Non, je ne blague pas. Ce n'est pas la Corée du Nord, c'est la Macronie.) Les gens, quant à eux, sont considérés comme accessoires et substituables. Les ministres et députés macronistes vont même jusqu'à rejeter la faute sur les personnes blessées. Nombre de comptes macronistes sur les réseaux sociaux se réjouissent de la violence, des blessures, certain·e·s en appellent au meurtre. Tous les soutiens de ce régime fou se lâchent et appellent à la violence contre la dissidence. Des individus qui passent pour des philosophes respectables estiment que le vote d'un opposant ne compte pas, qu'il faut « se débarrasser » des Gilets Jaunes et qu'il faut se servir des armes de guerre contre les manifestant·e·s. La Macronie est inhumaine.

Rappelons que le caporal en chef de ce nouveau régime voulait honorer Pétain le jour de l'Armistice. On a eu beau faire disparaître les documents qui le prouvaient, d'autres ont été plus rapides pour les photographier, les numériser et les diffuser. Rappelons que lui et son ministre de l'Intérieur ont inventé de toutes pièces un délit de complicité des violences si on se trouve sur les lieux d'une manifestation non déclarée. Cela est parfaitement contraire à tous les droits reconnus internationalement.

Rappelons que le nouveau prince a décidé d'appeler l'armée faisant de lui-même un Adolphe Thiers. Sa cruauté, typique du narcissique qui se croit intouchable, l'a même poussé à dire qu'une manifestante pacifiste âgée renversée par un policier n'avait tout simplement pas à se trouver là. L'État se fait terroriste en infligeant la peur à quiconque veut faire connaître sa dissidence.

Rappelons que ce régime a fait voter une loi qui restreint sévèrement le droit de manifester en la faisant passer pour une loi « anti-casseurs ».

Au Québec en 2012, de telles mesures liberticides ont été adoptées. La population était clivée presque pour moitié entre les partisan·e·s de la force et celleux de la liberté de manifester. La police n'a pas osé appliquer constamment une loi si immonde. Heureusement, il y avait dans l'entourage du Premier ministre québécois des conseillers suffisamment intelligents pour lui suggérer de passer par les urnes avant que la situation ne dégénère. C'est ce que font tous les démocrates même quand leur compréhension de la démocratie est limitée.

En France, ce sont les deux-tiers de la population qui sont en désaccord avec l'exécutif. Il semble hélas qu'il ne reste plus de conseillers intelligents autour de la présidence et que sa compréhension de la démocratie soit infime. Rappelons que le locataire de l'Élysée considère la démocratie comme le fait de mettre un bulletin dans l'urne uniquement aux cinq ans avec comme seul droit celui de se taire entretemps, ou sinon d'aller écouter des leçons de « bien penser » dispensées par lui-même dans des shows intitulés Grand Débat.

Nous avons peur pour notre sécurité si nous osons retourner en territoire français, car le caporal-prince-président a aussi déclaré qu'il était « inacceptable de parler de violence policière ». Donc, la pratiquer n'est pas grave, c'est en parler qui est le problème. C'est à cela que mène l'ivresse du pouvoir.

Tant que l'État français sera aux mains d'Augusto Macronet et de ses sbires, nous ne pourrons prendre le risque de nous faire matraquer, assommer, renverser, arrêter juste parce que nous nous trouvons à un endroit où on ne veut pas nous voir ou parce que nous ne pensons pas « de la bonne manière ».

Nous espérons qu'un jour bientôt nous pourrons renouer avec celle que Ferrat appelait affectueusement « Ma France » :

Qu'elle monte des mines, descende des collines
Celle qui chante en moi, la belle, la rebelle
Elle tient l'avenir inséré dans ses mains fines
Celle de trente-six à soixante-huit chandelles
Ma France


Gilets Jaunes, résistez, c'est vous qui sauverez l'honneur de notre France et nous y ramènerez.





18 mars 2019


Les jeunes ont raison


Les jeunes et les étudiantEs ont raison. Elles et ils ont eu raison en 1946 d'adopter la Charte de Grenoble qui définit la personne étudiante comme unE travailleur-travailleuse. Elles et ils ont eu raison en 1968 de contester l'autorité partout dans le monde et de s'opposer à la Guerre du Vietnam.

Elles et ils ont eu raison de manifester au Québec pour l'amélioration des prêts et bourses en 1974. Elles et ils ont eu raison au cours des années 80 et 90 de s'opposer au Québec au dégel des droits de scolarité et de réclamer de meilleures aides.

Elles et ils ont eu raison à partir de Seattle en 1998 de s'opposer aux ploutocrates qui gouvernent le monde et de se rappeler à leur bon souvenir à chaque rencontre des G7, G8, G10 et G20. Elles et ils ont eu raison en 2001 dans les Amériques de s'opposer à la Zone de libre-échange. Elles et ils ont eu raison de faire grève au Québec en 2005 contre la conversion des bourses étudiantes en prêts étudiants. Elles et ils ont eu raison en 2006 de faire grève en France contre le Contrat de première embauche qui aurait permis de traiter les étudiantEs comme de la main d'œuvre jetable à bon marché.

Elles et ils ont eu raison dans le Maghreb, lors du Printemps arabe de 2011, de se révolter contre des régimes injustes. Elles et ils ont eu raison au Chili en 2011 de faire grève contre des frais excessifs et des universités néolibérales. Elles et ils ont eu raison au Québec en 2012 de s'opposer à la marchandisation de l'éducation et à un gouvernement néolibéral. Toujours et en tout temps, elles et ils ont fait face bravement à la répression.

Elles et ils ont enfin pleinement raison de manifester tous les vendredis un peu partout dans le monde pour exiger des mesures sérieuses et efficaces pour combattre les changements climatiques : abandon des énergies fossiles, transition écologique véritable, modification des processus de production (ne jamais prendre à la terre plus qu'on ne lui retourne), protection des habitats naturels et des espèces menacées, dont les abeilles.

Les politiques ne manquent pas de venir se faire photographier pour des fins de récupération politicienne, mais ces jeunes, seulEs capables d'exercer une pression suffisante, ne doivent pas se laisser distraire, ne doivent pas changer de cap, ne doivent pas accepter de demi-mesures. Cette lutte-ci, il faut la mener jusqu'au bout et ne pas s'arrêter en chemin. Il faut les encourager fortement à continuer sans cesse tant que les mesures concrètes et efficaces ne seront pas appliquées (pas la bourse du carbone, la taxe carbone, la subvention aux voitures électriques, aucune de ces mesurettes, pas même leur addition, bien que fort utiles, n'est suffisante en soi).

Si j'étais encore enseignant, je donnerais des points spécifiques à touTEs celleux qui participent hebdomadairement à ces manifs. J'encouragerais les projets spéciaux qui visent à améliorer les moyens de pression et à les rendre plus efficaces. Je proposerais des travaux intégrés qui combinent les études et le militantisme écologique. Toute la mouvance enseignante devrait s'y mettre.

Jeunes du monde, merci ! Ne lâchez rien ! Ne lâchez jamais !




8 mars 2019


L'illusion responsable


On nous chante sans cesse qu'il faut se responsabiliser si on veut sauver la planète, comme si les individus sans cesse bombardés par l'hégémonie culturelle les obligeant à consommer toujours plus en des termes toujours plus courts avaient le choix de leur mode de vie quand tout un chacun est évalué en terme de possessions et de dépense, quand les banques vous exhortent à utiliser le plus de crédit possible pour vous accuser ensuite de n'être pas raisonnable dans votre budget. Quand la seule façon d'exister aux yeux de l'œil hégémonique est de consommer.

On vient de découvrir tout à coup qu'on dépense beaucoup trop d'argent dans les vêtements et que les dépenses dans ce secteur sont bien plus élevées qu'autrefois. Et les curés de la consommation responsable de nous enjoindre : « Avant de vous acheter des vêtements, regardez ce que vous avez dans votre garde-robe ! » Comme si les bourgeois se posaient ces questions ! Comme si c'était monsieur et madame Panet de la rue Panet qui avaient inventé l'effet de mode.

De la même manière qu'on a prétendu responsabiliser les pauvres avec la proposition de modulation des tarifs d'Hydro-Québec (et la réponse stupide d'Hydro-Québec à l'effet que les gens ont le choix n'a aucune valeur puisque, justement, ce choix n'existe que pour les mieux nantis), on prétend reporter sur les épaules des consommateurs démunis enchaînés à leurs besoins nécessaires de base (logement, chauffage, nourriture, vêtement) le fardeau de protéger l'envrionnement que les minières, l'industrie agro-alimentaire, les pétrolières et autres producteurs se plaisent à défuntiser allègrement.

Encore une fois, ce sont les méchants pauvres qui s'habillent chez Winners qui sont responsables du gaspillage orchestré par les ploutocrates du vêtement. Les pauvres s'habillent chez Walmart, Costco et Winners parce que leurs salaires sont toujours plus bas et que ces bannières se vantent d'avoir les prix les plus bas. Et comme elles vendent des cochonneries qui sont complètement déglinguées après trois mois, ben les pauvres y retournent de plus en plus souvent. Après, on les accuse d'être responsables du gaspillage auquel ils sont obligés.

Si on est de classe inférieure ou moyenne inférieure, non seulement on est totalement absent des médias sur lesquels on n'a absolument rien à dire, mais en plus on est responsable de tous les maux de la planète !

Les pseudo-écolos verts et autres capitalistes déguisés sont passés maîtres dans l'art de culpabiliser les individus pour les catastrophes causées par le système capitaliste. Même si tout le monde se mettait à recycler demain matin et même si tout le monde se mettait à composter demain matin, ce qui n'est guère possible, la planète serait autant en danger qu'aujourd'hui. Cela ne signifie pas qu'il ne faille pas recycler ni composter, cela signifie simplement que les actions individuelles ne suffiront jamais à compenser les effets d'un système de production basé sur la destruction, la prédation et la consommation à outrance. Les bourgeois excellent dans l'art de rendre les pauvres responsables de leur gabegie. Pas parce qu'ils sont plus méchants que la moyenne des ours, mais parce qu'ils sont les rouages d'un système dont ils sont incapables d'imaginer le dépassement.

Que tout le monde composte et recycle ne mettra pas fin à l'obsolescence programmée, ne mettra pas fin à l'utilisation du glyphosate et autres pesticides dans l'agriculture, ne mettra pas fin au sur-emballage, à l'abondance excessive de sucre dans les aliments, à l'utilisation de l'huile de palme dans les produits transformés et donc à la destruction des forêts, à la publicité pour les automobiles consommatrices de pétrole, à la vente sous pression des VUS, à la généralisation des concours, lesquels surstimulent la consommation et produisent l'effet de mode, à l'extraction minière des terres rares nécessaires pour la production des téléphones et tablettes stupides présentées comme intelligentes, au tourisme destructeur dans les habitats fragiles, à l'utilisation des hydrocarbures, à la surpêche des ressources halieutiques, à la compétitivité entre les États pour attirer les entreprises les plus polluantes et les plus destructrices, à l'utilisation des plastiques dans toutes les productions, à la surexploitation des sources d'eau, etc. La liste est infinie.

Aucune mesure individuelle ne remplacera des lois et règlements gouvernementaux qui obligeront les industries à restituer l'environnement dans son état premier et à inclure ces coûts dans le coûts fixes d'opération. Aucune mesure individuelle ne remplacera la transformation des processus de production en processus respectueux de l'environnement et l'obligation de la production agricole écosociale. Rien de tout cela ne peut se faire sans intervention étatique. Et cela exige une pression sociale importante. Contrairement à ce que prétendent les fondations philanthrocapitalistes, il n'est pas toujours vrai que tout seul ça va plus vite et qu'ensemble on va plus loin, il arrive qu'ensemble, on aille mauditement plus vite parce que la responsabilité individuelle ne sera jamais aussi efficace que des obligations législatives. Il faut savoir penser collectif et systémique.




27 février 2019


Pape et pédophilie : comment se défausser sur Satan


Le Synode spécial que la hiérarchie catholique romaine a tenu au Vatican du 21 au 24 février 2019 a été l'occasion pour ces Messieurs de réfléchir aux causes et aux conséquences de ces crimes affreux couverts par les autorités ecclésiastiques.

J'ai déjà expliqué dans un ancien billet (lire Crimes sexuels et pouvoir) que l'origine des abus est toujours le pouvoir. Et dans un autre plus ancien, je montrais les mécanismes de la pédophilie (lire Pédophilie).

Alors que, dans son discours de conclusion au synode, le pape François reconnaît clairement que la base de l'abus sexuel est l'abus de pouvoir (lire le 15e paragraphe de ce discours), il fait l'impasse sur deux des principaux éléments de solution :

1. D'une part contrer l'autoritarisme par la démocratisation réelle et horizontale (qui offrira aux fidèles la faculté de contester les prêtres et aux enfants d'avoir droit à la parole).

2. D'autre part participer aux recherches qui permettent de trouver des moyens d'éviter le développement des personnalités perverses et narcissiques.

À l'opposé de ces remises en question exigentes, il préfère chercher une « signification » aux crimes horribles et la trouve dans l'œuvre de Satan. Une telle aberration, un tel déni de la réalité constitue une régression aux tout premiers stades prélogiques du développement intellectuel où un individu ne sait faire la différence entre les conséquences de ses gestes et une force extérieure.

Aucun crime n'a de signification, tout au plus une motivation. Un abus n'a pas de signification. Il est l'expression de la volonté de puissance d'un individu qui se sent invincible, comme se sentent les pervers narcissiques.

À cet égard, l'Église est particulièrement légère. Déresponsabiliser les prêtres de leurs abus n'est pas la meilleure façon d'éviter qu'ils se reproduisent (les abus, pas les prêtres dont plusieurs ne se privent pas d'avoir des enfants tout en les laissant à la charge des femmes qui les mettent au monde, voilà bien un autre sujet d'importance).

Avoir tous les éléments sous les yeux et aboutir à une telle insignifiance est proprement renversant. Mais ne comptez pas sur quelque gouvernement que ce soit pour dénoncer le Vatican : tous ont besoin de la croyance en la transcendance de la hiérarchie, car c'est elle qui garantit le pouvoir sur les gens (dans l'école, la police, l'armée, le sport, l'entreprise), tout comme le pouvoir incontesté garantit la tranquillité des pédophiles et autres prédateurs, qu'ils soient sexuels ou financiers.




17 février 2019


Protéger le bien-être public


Le congédiement de Louis Robert, ce fontionnaire du ministère de l'Agriculture qui a porté à la connaissance du public l'ingérence de l'industrie des pesticides dans la recherche la concernant, est un scandale d'une importance gravissime. Il devrait révolter toute personne sensible à la justice et à la démocratie. Si le gouvernement protège l'industrie qu'il est censé surveiller et châtie ceux qu'il embauche pour protéger la population, cela signifie qu'il n'y a pas de limite aux exactions que pourront commettre les fabricants de poison contre la santé publique. Un tel précédent pourra ensuite servir de modèle dans tous les domaines et on peut être certain que le profit de l'industrie deviendra le seul moteur de l'action gouvernementale (si ce n'est déjà le cas) et que ce dernier camouflera tous les dangers qui guettent les citoyenNEs.

Ce qu'un homme honnête comme monsieur Robert mérite, ce n'est pas un renvoi, mais une médaille de civisme. Il devrait être honoré à l'Assemblée nationale et cité en exemple.

S'agissant de la fonction publique, la seule loyauté à laquelle les employéEs de l'État devraient adhérer est celle envers la protection du bien public, du bien-être et de la santé de la population pas celle envers l'employeur. Cela devrait faire partie de leur contrat d'embauche et être formulé textuellement de la façon suivante : « Je m'engage sur l'honneur à servir le bien public, le bien-être et la santé de la population et à dénoncer publiquement toute pratique qui y serait contraire même aux dépens de mon employeur. » Tout parti politique sérieux devrait faire la promotion d'une telle exigence.

Par ailleurs, le code du travail devrait être amendé de façon à ce que, chaque fois que la loyauté envers l'employeur entre en conflit avec le bien du public (ce qui inclut le bien-être et la santé de la population, le service et le respect des personnes), c'est la loyauté envers le bien public ainsi défini qui devrait l'emporter. Tout parti politique sérieux devrait faire la promotion d'une telle provision au Code du Travail.

On arguera que la dernière mesure que je propose risque de donner lieu à de nombreux procès, car certainEs employéEs pourraient avoir une définition large de cette loyauté envers le bien public. Ça ne sera que salutaire, car ces poursuites devraient être présumées comme entamées contre le ministère public, lequel doit prendre fait et cause pour l'employéE en question. Les employeurs devront payer pour prouver en cour le bien-fondé de la contestation des décisions des employéEs, ce qui constituera une jurisprudence apte à donner un bon modèle de ce que signifie la loyauté envers la société avant celle envers les administrations.




10 février 2019


Le masque démocratique tombe


Pendant les Trente Glorieuses, le libéralisme économique a eu besoin du prétexte démocratique afin de détourner la main d'œuvre des projets socialistes, surtout après la contribution importante du monde communiste à la victoire contre l'Axe. L'invention de la social-démocratie alloua ce qu'il faut de corde pour créer une entente entre les « partenaires sociaux », ce qui permit au capitalisme de continuer à se développer sans trop agiter le mécontentement, les suites des réformes keynésiennes aidant.

Mais, comme l'a déjà dit un ministre du gouvernement québécois, la démocratie, vous savez, c'est compliqué, il faut discuter, écouter, prendre des décisions ensemble, ça ne va pas assez vite. L'oligarchie ploutocratique, qui se partageait déjà le monde et son bassin de consommatrices-consommateurs séduits par la liberté de choix dans les étalages, voulut asservir plus vite, plus fort et plus complètement les différentes ressources de la planète : mines d'abord, mais aussi forêts, faunes terrestre, marine et humaine, qui doivent faire tourner la machine en travaillant toujours plus pour consommer toujours plus. L'évangile était déjà écrit : « Travaille, consomme, tais-toi ! »

On testa donc dans un laboratoire sélectionné, le Chili qu'on donna à Pinochet, les règles d'airain qui devraient désormais gouverner l'économie. On fut très satisfait du résultat même si cela avait l'heur de déplaire à des opposants pour qui la démocratie n'était pas encore une vieillerie inutile. En Grande-Bretagne sous Thatcher, puis aux États-Unis sous Reagan, on goûta avec délectation aux joies de la déréglementation pour les riches et de la contrainte pour les « ressources » humaines.

Même la France dite socialiste se convertit au milieu des années 80 au libéralisme si prometteur. Depuis, la confusion règne chez les électrices-électeurs de France et de Navarre, qui avaient cru élire la gauche avec le Parti socialiste. On en conclut que droite et gauche sont semblables puisqu'elles appliquent la même politique. Le problème est que, tout simplement, la droite économique (Parti socialiste) a succédé à la droite économique (les Républicains) finalement remplacée par une droite économique encore plus féroce (En Marche... arrière préciserons-nous).

Quand le mur de Berlin tomba et qu'il entraîna dans sa chute les régimes du Bloc de l'Est, sous prétexte de fin des idéologies (qui était en fait le triomphe des oppressions idéologiques, religieuse dans les pays soumis, néolibérale dans les pays impérialistes), on renforça les contraintes pour les demandeurs de travail et la liberté pour les propriétaires des moyens de production. Liberté de circulation pour les biens et le capital financier, restriction pour les personnes humaines.

Le masque démocratique est devenu de moins en moins nécessaire et les tactiques dictatoriales se firent de plus en plus courantes dans les démocraties dites libérales en les présentant sous des formes attrayantes comme le « nouveau management public », la « qualité totale », la « réingénierie », la « bonne gouvernance ». La gouvernance (comme l'explique bien Alain Deneault dans son livre Gouvernance, le management totalitaire) est un piège qui consiste à faire valider par des élections un système de gestion anti-démocratique où les ploutocrates se cooptent et veillent à faire approuver par des politiques intéressés des règles qui les favorisent. C'est la base du fonctionnement des Commission européenne et autres Organisation mondiale du commerce. On impose alors cette gouvernance aux organismes publics et aux pays que l'on pille sans vergogne. Les mouvements ouvriers, pris dans le piège de la concertation, deviennent alors les spectateurs impuissants du raccourcissement de leurs chaînes.

Un texte comme celui paru dans le Devoir du jeudi 7 février 2019 (La démocratie n'est plus ce qu'elle était) fait partie des invocations hégémoniques (sans doute inconsciente chez l'auteur) pour vanter notre « bonne démocratie » contre les démocratures des pays autoritaires, comme si nous ne partagions pas avec ces pays les mêmes visées dominatrices sur les ressources naturelles des autres (notamment de l'Afrique et de l'Amérique du Sud), comme si le pouvoir des oligarques et des ploutocrates n'était pas déterminant sur les actions gouvernementales. On oppose des régimes plus autoritaires que les nôtres pour nous proposer de chérir nos démocraties unijambistes telles qu'elles sont, prétexte à ne pas vouloir les améliorer cherchant consolation dans le fait qu'ailleurs la discussion n'est pas permise, alors qu'ici elle est libre. On oublie de dire qu'elle est surtout encadrée.

Justin Trudeau est un bon exemple de la duplicité dictatoriale hégémonique dans notre Occident libéral. Il a été empêché de se rendre aux funérailles de Fidel Castro, qui fut pourtant un ami de son propre père, sous prétexte que c'était un « dictateur », mais il n'a pas été le moins du monde gêné pour aller faire des courbettes au roi d'Arabie Saoudite, lequel achète les armes canadiennes pour opprimer le Yémen.

Le Québec n'y a pas échappé en 2012 quand nous avons vécu un véritable épisode orwellien, où pour protéger l'ordre capitaliste consumériste libéral, le gouvernement était prêt à sacrifier toutes les libertés les plus fondamentales comme celles de se réunir et de manifester. Il n'est pas dit que pareil épisode ne se répètera pas.

Il n'y pas vraiment de différence entre Donald Trump et Emmanuel Macron, qui ne feront rien contre les pratiques inhumaines de la Chine mais sont prêts à reconnaître un président autoproclamé au Vénézuela. Trump a été élu avec moins de voix que son adversaire au milieu d'un abstentionnisme important. Macron n'a fait que 18 % au premier tour, mais se retrouvant devant une adversaire que même un manche à balai aurait vaincue, il accomplit le tour de force de lui permettre de réunir 34 % des voix, du jamais-vu dans la Ve République. Et tout ça, avec une abstention record. C'est dire leur peu d'appui réel dans la population.

Il n'y a pas non plus beaucoup de différence entre Poutine, Trump et Macron qui, tous trois, se voient comme des Messies de la bonne parole (religion nationale pour le premier, religion économique pour les deux autres). Les trois sont des partisans de la manière forte d'imposer la volonté hégémonique capitaliste. Ils ne sont juste pas dans le même camp. Cacher sa dictature plus ou moins soft dans laquelle les entreprises peuvent poursuivre l'État, mais pas l'inverse et dans laquelle les citoyens sont considérés comme quantité négligeable, sous celle (présumée ou réelle) des autres ne la rend pas moins détestable.

D'ailleurs une annonce récente montre à quel point les deux candidats libéraux « anti-système » sont les meilleurs vendeurs du système aux mamelles duquel ils tètent goûlument. Ils veulent créer un « Nouvel Ordre mondial », un Brave New World en somme. Les deux considèrent la démocratie comme un jeu, littéralement, auquel si on gagne, on rafle tout. Il s'agit d'une pensée procédurale qui évacue tout le contenu de la démocratie pour le remplacer uniquement par une mécanique qui permet de s'approprier le pouvoir en suivant les règles d'accession tout en en renvoyant l'esprit dans les limbes.

Macron a d'ailleurs osé déclarer lors de ses vœux du nouvel an que le peuple n'était souverain que dans le geste de voter une fois tous les cinq ans. Il confond légitimité et résultat électoral. Mais le peuple a compris que le « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », ça veut dire qu'on peut retirer son appui à tout moment, sinon ce n'est pas de la démocratie, mais de la dictature électorale. C'est ce qui explique la contradiction radicale, fondamentale et irréconciliable entre les Gilets Jaunes et le pouvoir, qui cherche à se maintenir par la force et la répression puisqu'il estime avoir « gagné le jeu » et est absolument incapable de comprendre qu'on en est plus aux questions procédurales. Dans l'intelligence citoyenne, la force des arguments l'emporte ; chez les brutes, c'est l'argument de la force.

C'est ainsi que les gouvernements libéraux sont de plus en plus répressifs et que les initiatives citoyennes courent toujours le risque d'être récupérées, car le pouvoir souffre de cette irrémédiable obstination à vouloir se maintenir à tout prix. De là, l'arsenal et la force militaro-policière qui entoure les rencontres du G7 (et ses divers avatars). Répression d'autant plus nécessaire et serrée à mesure que les travailleuses et travailleurs sont mis en concurrence avec les robots, lesquels servent désormais de modèles au comportement attendu du subordonné : rapidité, flexibilité, pensée procédurale, substituabilité, silence, absence de contestation.

Si des mouvements comme celui des Gilets Jaunes émergent, il faut rendre grâce à l'intelligence du peuple qui, d'abord atteint dans sa vie privée, se rend compte que c'est un déficit de justice sociale qui est à l'origine du malaise. Le grand malheur, c'est que l'apparence de démocratie n'étant même plus nécessaire, juste le nom suffit, le gouvernement français se permet de voter une loi attentatoire au droit fondamental de manifester en l'appelant Loi visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs. Et c'est sans compter toutes les autres qui se préparent, là et ailleurs dans le monde. Que la patrie des Droits de l'Homme soit redevenue celle des bons petits bourgeois qui scandent « Travail, Famille, Patrie ! » au mépris de la majorité citoyenne devrait effrayer toutes les personnes qui militent pour les droits humains, mais ne comptez pas sur la presse hégémonique pour en parler, elle qui ne fait jamais seulement allusion à ceux-là qui tirent les ficelles de nos marionnettes libérales.




30 janvier 2019


Les esquives d'un philosophe du mensonge


Le journaliste Jean-François Kahn a publié en 1989 un essai fort intéressant intitulé Esquisse d'une philosophie du mensonge paru chez Flammarion. Il en est hélas devenu la triste illustration et un exemple flagrant de pourquoi sa profession est si largement honnie dans toute la France et la Navarre. S'il distingue bien que le mensonge est absolu et que la vérité n'est toujours que relative, il sait aussi que le mensonge relatif sert à camoufler le mensonge absolu et que le mensonge même absolu peut ne concerner qu'une toute partie de la vérité, c'est pourquoi il est si facile d'aligner des demi-vérités et de mentir par omission ou par restriction mentale.

Depuis l'élection du pantin néolibéral appelé Macron, l'homme de droite est trop heureux de prétendre que le président (avec son groupe La république en marche ou LREM) est un homme de centre qui regroupe autour de lui des gens de gauche comme de droite, ce qui lui permet de paraître objectif en le vantant puisqu'il échappe à la distinction gauche-droite, alors que quiconque a un peu de connaissance historique ou de hauteur de vue politique sait très bien que le « ni gauche ni droite » ne signifie rien d'autre qu'à droite, toujours plus à droite.

Monsieur Kahn fait bon marché de la droitisation du Parti socialiste qui n'a depuis longtemps de socialiste que le nom. Qu'il s'agit d'une boîte de conserve arborant une jolie étiquette de petits pois alors qu'elle ne renferme que de la viande avariée. LREM est une grande coalition de la droite économique la plus dure et qui regroupe les libéraux de tous bords séduits par des politiques néolibérales destructrices (casse du code du travail, démolition du service public, harcèlement des personnes en chômage, favorisation éhontée des plus riches, etc.). LREM a grugé toutes les droites, qu'elles soient traditionnelles comme les partisans de Sarkozy ou en oripeaux prétendument sociaux comme Emanuel Valls, aujourd'hui aspirant maire de Barcelone où il fait des guili-guilis à la droite la plus réactionnaire.

Tous les samedis matins, après le radio-journal de 8 h, sur les ondes d'Ici première (le nouveau nom insignifiant de Radio-Canada première chaîne), monsieur Kahn débite des sornettes néolibérales et des clichés qui feront le bonheur du pouvoir en place à l'Élysée. Entendre l'animateur Joël Le Bigot glousser en avalant tout rond ces couleuvres offertes comme autant de sucreries est profondément désolant.

On pourrait écrire des centaines de pages d'analyse sur les raccourcis honteux auxquels se livre le journaliste et on pourrait aussi montrer facilement à quel point il est, tout comme la classe politique et médiatique, totalement intellectuellement dépassé par un mouvement de nature horizontale qui n'entre pas dans les petits schèmes de pensée pépères et hiérarchiques qui permettraient de faire tout rentrer dans l'ordre et de maintenir le statu quo, dont les Gilets Jaunes ne veulent justement plus.

Je me contenterai donc de relever trois ou quatre perles de l'une des interventions de monsieur Kahn, celle du 19 janvier 2019.

1. « Il suffit d'enfiler un gilet jaune pour être invité sur un plateau de télé. »

Il est possible en effet que les rédactions de télé soient assez bêtes pour inviter n'importe qui sans se demander si cela correspond au courant principal des revendications gilets jaunes, que l'on peut facilement consulter sur ce site : Les revendications des Gilets Jaunes . Il faut aussi se rappeler qu'il s'agit d'un mouvement populaire avec une grande diversité d'opinions, mais qu'il y a des consensus sur les 42 revendications ici répertoriées. Aucune n'est particulièrement de droite. Par ailleurs, comme il s'agit d'un mouvement horizontal, personne n'est autorisé à faire dévier les revendications vers une récupération politicienne. Que les télés n'y aient rien compris n'est toujours pas à l'honneur de la profession.

2. « Ils s'attaquent aux juifs. Ils n'aiment pas les homosexuels. »

Depuis, le 17 novembre 2018, j'ai de très nombreux correspondants gilets jaunes qui relaient les discussions, les slogans, les manifestations de toutes sortes des gilets jaunes. Dès que des dérives antisémites ou homophobes apparaissent, elles sont très vite recadrées. Prétendre que les Gilets Jaunes sont antisémites ou homophobes, c'est aussi véridique que de prétendre monsieur Kahn est un partisan de la violence policière.

3. « Ils croient que les journalistes sont riches. »

Les pseudo journalistes qui leur crachent dessus à longueur de journée et qui encombrent les radios et les télés sont des vedettes qui monnayent grassement leurs apparitions. Quand on n'a pas connaissance de tous les rouages et de tous les degrés de la profession, on peut croire que les journalistes sont représentés par cette caste d'enfants gâtés qui sont à genoux devant le pouvoir politique et publicitaire. De la même manière que lorsqu'on n'est pas très au fait d'un mouvement horizontal et qu'on ne fraye pas parmi les personnes qui manifestent tous les samedis, on peut s'imaginer que certaines pensées rétrogrades sont le lot de la majorité.

4. « Le débat ne les intéresse pas. »

Qu'y a-t-il à débattre quand on dit d'un côté (les Gilets Jaunes) qu'on veut la justice fiscale, mais que de l'autre (le président) on répond : « Dites tout ce que vous voulez, mais la justice fiscale, vous ne l'aurez pas. »

Qu'y a-t-il à débattre quand le processus de consultation ressemble en tous points à celui qui avait été mis en place par le gouvernement Charest au Québec en 2010 pour « consulter » sur la hausse des frais de scolarité et que la réponse était dans la question ? Voyez : « Comment pouvons-nous diversifier et consolider les sources de financement des universités, sans hausser les impôts? Quels principes devraient guider la hausse des droits de scolarité ? » Avec Macron, la question est : « Quels services voulez-vous couper ? »

Enfin, il suffit d'avoir assisté à l'un de ces Grands Blablas nationaux pour voir à quel point il s'agit d'une opération qui n'a rien d'un dialogue, mais tout d'une séance de télévangélisme dans laquelle le petit caporal fait semblant d'écouter, puis se lève pour gracieusement dispenser la vérité lumineuse qu'il avait déjà toute écrite à l'intention des brebis dociles.

Les politiques et les médias sont discrédités et ce n'est pas monsieur Kahn qui en s'enfonçant davantage va améliorer la situation. Les assemblées d'assemblées qui se dessinent un peu partout sur le territoire tant de l'Hexagone que dans les outremers finiront par créer les structures de fédération horizontale nécessaires à l'émergence de nouveaux pouvoirs constituants. Mais penser ainsi est tellement loin de la conception bourgeoise et confortable de la république néolibérale.




20 janvier 2019


Les mots d'un président


Le petit roi de France couronné par l'oligarchie ainsi que sa cour d'aventuriers économiques élus comme la saveur du mois souffrent d'une profonde inculture politique. Et cela ne se manifeste nulle part ailleurs de manière plus flagrante que dans leur usage inconsidéré du langage. Laissons de côté ces élus incompétents qui se sont engouffrés dans une startup et qui se sont réveillés le lendemain avec le gouvernail d'un pays entre les mains pour nous concentrer sur quatre exemples fournis par leur gourou adepte de la pensée simpliste (ruissellement, innovation et autres incantations insignifiantes et jamais prouvées) baptisée très subtilement pensée complexe.

Révolution
Le petit caporal en polléon a signé une plaquette intitulé Révolution en 2016. Sans doute écrite par un spécialiste en communication, cette brève mais laborieuse hagiographie prétend, en mettant de l'avant la superbe du candidat à la présidentielle et ses idées « nouvelles », c'est-à-dire tous les poncifs du néo-libéralisme, révolutionner la société française. On n'emploie pas ce mot à la légère, surtout pas en France. Proposer les mesures les plus réactionnaires depuis la Seconde Grande Guerre est tout sauf une révolution. C'est une régression infâme. On voit d'ailleurs à quel point le petit-bourgeois est effaré lorsque se profile à l'horizon ne serait-ce que l'ombre d'une révolution sociale. Il est terrifié par les Gilets Jaunes.

Mensonge et vérité
Dans ses « vœux » du nouvel an, qu'on aurait mieux fait d'appeler « insultes », le marquis de la carabistouille affirme : « On ne construit rien sur le mensonge. » Donc, quand son gouvernement défend Benalla, puis ne le défend plus, ne sait pas qui il est, puis dit qu'il l'a congédié, puis lui passe deux passeports, en fait c'est trois, puis quatre, qu'il les a rendus, mais qu'en fait il les a repris. Tous ces mensonges qui se succèdent au vu et au su de la population, ça dit quoi sur la construction du « nouveau monde » macronien ?

Foule haineuse
Toujours dans ses insultes de la Saint-Sylvestre, le bravache hyperprotégé a essayé de nous tirer des larmes en se plaignant, le pauvre petit pitou, d'être la victime de foules haineuses qui « s'attaquent à la République, à ses représentants et à ses symboles ». D'abord, le président, s'il avait un peu de conscience politique, ne se prendrait pas pour la République. L'État, c'est moi, c'était Louis XIV, ça date de la royauté. La République a affranchi la population de ses souverains pour remettre la souveraineté au peuple. Ensuite, s'il avait un petit peu de connaissance historique, il trouverait les « Macron : Démission » bien tendres en comparaison des « De Gaulle : Au Poteau ! » qu'on entendait en mai 68. On n'a jamais ouï le Général gémir comme le Petit Poucet de l'Élysée.

Grand Débat
Le polichinelle qui fonctionne au logiciel oligarchique organise un grand débat où tous les sujets seront abordés et où il écoutera avant de faire deux mois plus tard un rapport complet. Dans la réalité, les rencontres sont encadrées au maximum, les Gilets Jaunes n'y sont pas invités, les lieux de rencontre sont sous une garde pléthorique et toute manifestation d'opposition est écartée à des kilomètres de distance. La procédure est simple : seuls des maires y sont conviés. Elles et ils parlent, puis le consultant en startup (je voulais dire le président) vient corriger le tir et expliquer pourquoi les intervenants se trompent et comment lui a raison. Confondre un débat avec un séminaire d'entreprise où les employéEs sont invitéEs à se faire expliquer comment doit fonctionner leur boutique, c'est la preuve la plus éclatante que le chef de la meute des chevaliers de la startup n'a pas la moindre idée de ce qu'est un débat politique. Il connaît encore moins le rôle de l'agora dans les affaires de la cité.

Cela dit, il faut se rappeler que l'excité brasseur d'affaires n'est qu'un épiphénomène : c'est Guignol et la main qui le manipule est celle de l'oligarchie. On peut même croire à sa sincérité dans ses affirmations grotesques comme « je ne dois rien à personne », de la même manière que dans son manque total d'empathie pour les personnes démunies. En effet, la capacité de voir globalement le système qu'il sert, la compréhension des enjeux sociaux ne font pas partie de son logiciel.

Si on avait besoin d'une preuve supplémentaire, on la trouverait dans son étonnante tirade lancée lors de l'un de ces fameux « débats » et dont le cœur était : « Ne croyez pas que si on rétablit l'ISF [impôt de solidarité sur la fortune] un seul gilet jaune va se porter mieux demain. » Comment peut-on être stupide au point de croire, ou de vouloir faire croire, que cinq milliards d'euros de plus dans les caisses de l'État ne peuvent pas aider à bonifier certaines mesures sociales ? Comment peut-on être inconscient de la sociologie politique au point de ne pas comprendre que l'adhésion à un gouvernement dépend du sentiment qu'il agit de manière juste ? Tout cela se peut quand on n'a pas cette possibilité de conscience dans son logiciel. Le petit caporal en polléon est un pur produit formaté par la pensée froide et inhumaine du capitalisme néolibéral.




19 décembre 2018


La violence invisible


Ne jamais se voir dans la représentation publique, ne pas faire partie du monde de référence, constitue une forme de violence invisible. Cette invisibilisation, Richard Desjardins et Robert Monderie en ont parlé dans le film Le peuple invisible. Cela est vrai des Premières Nations, qu'on a littéralement effacées du paysage. Mais cela a été vrai de toutes les minorités.

Si l'affirmation des droits, qui a pris un grand essor dans les années 70 et se continue aujourd'hui, semble réparer en partie cette violence, force est de constater que le travail est loin d'être terminé, tellement, dans l'idéologie dominante, on arrive difficilement à penser l'autre. Pis encore, l'invisibilisation s'attaque maintenant à toute la classe pauvre et moyenne inférieure.

Je me rappelle que, durant mon enfance, je pouvais reconnaître des gens de mon milieu dans les émissions de télé populaires. Je constatais dans les films que beaucoup de gens vivaient dans de petites maisons ou dans des appartements modestes. Or, il semble désormais que l'univers mental des médias électroniques et du cinéma ne soit peuplé que de gens de la classe moyenne supérieure. Les pauvres étant relégués aux faits divers sordides.

Quant à la publicité, qui n'est pas comme on le prétend faussement le reflet de la société, mais bien le porte-voix du discours hégémonique, elle suppose que tout le monde vit dans de grandes maisons de banlieue et conduit des véhicules utilitaires sport. Je caricature à peine.

Être effacé de l'imaginaire projeté est une violence qui laisse des traces. Sentir qu'on n'est pas digne de mention, qu'on n'est rien, nourrit la frustration et le ressentiment. On a toujours beau jeu d'accuser les différentes minorités d'être agressives, mais quand on les considère comme si elles ne devraient pas exister, qu'on leur dit « vous n'avez qu'à faire comme nous » quand elles ne disposent pas des mêmes moyens ni du même statut hégémonique, c'est faire bon marché du capital symbolique et de la violence qui y est rattachée.

Quand cette invisibilisation s'étend d'une manière classiste, déniant à tout un pan de la population (les pauvres et la classe moyenne inférieure) le droit de parole, la possibilité d'être représenté, aussi bien dire le droit de cité, tôt ou tard, la cassure sociale se fait plus bruyante et c'est ainsi par exemple que des mouvements comme les Gilets Jaunes en France peuvent apparaître où celles et ceux « qui ne sont rien », pour reprendre les paroles odieuses des larbins des banques, finissent par s'infiltrer dans les fissures de l'édifice lézardé de la société.

La violence symbolique est tout aussi douloureuse et délétère que la violence physique. D'ailleurs toutes les personnes qui se plaignent de la première sont priées de se taire sous peine de subir la seconde aux mains des forces de l'ordre (ou du désordre organisé, ce qui serait plus exact).




9 décembre 2018


Du progrès social et de la légalité


La Révolution française était tout ce qu'il y avait de plus illégal. C'est pourtant ce qui a donné la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, elle-même en partie inspirée du Bill of rights utilisée dans la non moins illégale Révolution américaine. Qui oserait dire aujourd'hui, à part de ridicules « légitimistes », que les révolutionnaires et, surtout les auteurs de ces déclarations, avaient tort ?

L'esclavage était tout ce qu'il y avait de légal pendant des siècles. Les personnes qui abritaient et protégeaient les esclaves en fuite commettaient un geste illégal susceptible d'être condamné par la loi. Les esclaves qui se rebellaient étaient, s'ils étaient pris, condamnés à des supplices quand ce n'est pas la mort. Qui oserait prétendre de nos jours, à part de monstrueux racistes, que les esclaves et ceux qui protégeaient leur fuite avaient tort ?

La grève et même les syndicats étaient tout ce qu'il y avait d'illégal au milieu du XIXe siècle. On arrêtait les syndicalistes pour fomentation de trouble, on les emprisonnait, on fusillait même les grévistes, tout cela sous la protection bienveillante de la Loi. Qui oserait prétendre à notre époque, à part des sans-cœur, des égoïstes richissimes et des pervers narcissiques, que le droit de se syndiquer ne devrait pas exister ?

Le vote des femmes était tout ce qu'il y avait d'interdit. Les suffragettes ont dû contester l'ordre établi, casser des vitrines, se faire arrêter et être méprisées de tout ce qui se trouve de bien-pensance dans la société. Qui oserait en notre temps affirmer, à moins d'être un imbécile machiste, que les femmes ne devraient pas avoir le droit de vote ?

La ségrégation raciale était tout ce qu'il y avait de légal dans de nombreux états des États-Unis et de même au Canada. La Canadienne Viola Desmond fut jetée en prison sous le prétexte vicieux d'avoir refusé de payer la taxe sur un billet de cinéma pour les blancs alors qu'elle aurait dû s'asseoir dans la section réservée aux noirs. L'États-unienne Rosa Parks fut accusée de même de geste illégal pour s'être assise à l'avant du bus alors qu'on mettait les noirs à l'arrière. Qui oserait maintenant déclarer, à part des racistes ignorants, que mesdames Desmond et Parks avaient tort ?

Le droit à l'avortement n'existait pas au Canada. Il était tout ce qu'il y a d'illégal. Il a fallu des précurseurs comme Henry Morgentaler et des audacieuses comme Chantal Daigle pour que les femmes puissent enfin disposer de leur corps librement. Qui oserait nous faire croire à présent, à part de pauvres illuminés, que le choix d'une grossesse ne revient pas à la femme ?

L'homosexualité était tout ce qu'il y avait d'illégal au Canada jusqu'en 1969. Elle était même passible du fouet et de la prison. De même illégale aux États-Unis, sa répression a donné lieu aux célèbres émeutes de Stonewall (parfaitement illégales), qui ont été le coup d'envoi des mouvements de libération de ce qu'on appelle aujourd'hui les personnes LGBTQ et que l'on commémore à la marche de la Fierté (aussi appelée Gay Pride). Qui à l'heure qu'il est, à part de pauvres arriérés ignorants, oserait prétendre que l'homosexualité, documentée à toutes les époques, dans toutes les civilisations et chez toutes les espèces animales, n'est pas normale et que les personnes de même sexe n'ont pas le droit de s'aimer ?

On constate au vu de ce petit parcours historique que le progrès social a souvent, très souvent, besoin de gestes considérés comme illégaux par des bourgeois effarés.




4 décembre 2018


Gilets jaunes : révolte ou révolution


Ce qui se passe en France (la révolte des Gilets jaunes, du nom de la veste jaune obligatoire dans les voitures pour signaler une situation d'urgence et que portent les manifestantEs) est d'une gravité que l'on ne sait pas très bien mesurer ici au Québec, l'indigence analytique de nos médias n'aidant pas particulièrement.

Si l'origine de cette contestation est l'opposition à une taxe sur les carburants, qui affectera surtout les familles modestes des régions péri-urbaines, lesquelles n'ont pas le choix d'utiliser leur voiture (un peu comme la modulation des tarifs d'hydro-électricité pénalise les pauvres et favorise la consommation des plus riches), la suite est rapidement devenue l'expression d'un ras-le-bol général contre un gouvernement prétentieux, arrogant, uniquement tourné vers la grande entreprise ou vers l'obsession technologique des star-teupes (start-up prononcé avec le joli accent du guignol qui préside la république française et qui n'a que ce mot à la bouche, car il croit que la vie est une entreprise dans laquelle il faut récompenser les gagnants et laisser les perdants aux hyènes).

L'oligarchie fait un travail de comm sans précédent pour discréditer le mouvement et l'associer à l'extrême droite. Les discours des médias mainstreams tout comme celui des éluEs au pouvoir (la République en marche, désormais LREM) ne cessent de répéter « le mouvement s'essouffle » alors que, depuis le début des manifestations, soit le 17 novembre 2018, il ne cesse de prendre de l'ampleur. Il fallait entendre et lire les déclarations du ministère de l'Intérieur le samedi 1er décembre à l'effet qu'il n'y aurait eu que 36 000 manifestantEs dans toute la France alors qu'il y avait au moins 1500 lieux de rassemblements répertoriés et qu'en plus des Champs-Élysées, où se trouvaient plus ou moins 5000 personnes malgré les interdictions, on pouvait voir sur les vidéos en direct de participants, la place de l'Opéra complètement couverte de monde, la place de la République en train de se remplir, la rue de Rivoli près du Louvre envahie d'une foule compacte, etc. Ajoutez à cela les nombreuses villes où les gens se rassemblaient en masse.

Et ce mouvement qui « s'essoufle » s'est accompagné de différentes actions de la part des lycéennes et des lycéens dès le lundi 3 décembre.

Au Québec, on a entendu à Radio-Canada, un animateur d'émission d'information dire que la révolte des Gilets jaunes « a pris une ampleur qu'on ne soupçonnait pas il y a à peine quelques jours. » Si on est complètement déconnecté des actualités françaises, on ne soupçonne pas, mais si on est le moindrement attentif, on savait que tout cela se préparait depuis des mois.

Mais, comble d'ignorance et de partialité, pour expliquer la situation aux auditrices et auditeurs, on n'a pas trouvé mieux que Roland Lescure, ce néo-libéral autrefois de la Caisse de dépôts et placements, aujourd'hui député LREM pour les Français d'Amérique. Il se contentait évidemment de relayer le discours du pouvoir contesté. C'est un peu comme, si pendant le printemps Érable, on avait demandé à Jean Charest d'expliquer la situation aux Français. (Ça me rappelle d'ailleurs que le journal Le Monde avait publié sans vergogne et in extenso une lettre odieusement mensongère de Jean Charest et que ce même journal n'a pas daigné publier ma réplique.)

Il fallait l'entendre, ce Lescure, mettre sur le même pied Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, et parler au sujet de ce dernier d'extrême gauche. L'échiquier politique français est tellement droitier qu'il ne reste plus dans la représentation à l'Assemblée nationale à gauche que le Parti communiste et la France insoumise, vraiment pas très extrême si vous voulez mon avis, à moins que vous considériez la justice sociale comme un principe d'extrême gauche. Par contre, ils sont très nombreux à droite à se prétendre de centre (ce qui n'existe pas) ou de gauche comme ces fumeux socialistes néo-libéraux, qui suivent aveuglément le gouvernement odieusement droitier du tandem Macron-Philippe. LREM se prétendent au centre alors qu'ils sont carrément campés à droite. Plus à droite qu'eux, il y a Les Républicains et encore plus à droite les ceuses que je n'ai même pas envie de nommer.

Certes, il y a du meilleur et du pire parmi les partisanEs des Gilets jaunes. On a entendu des propos anti-immigration de même que des tirades contre les personnes assistées. Mais ces excès sont très marginaux et ne représentent pas l'immense majorité des adhérentEs qui sont des gens ordinaires, juste excédés par un pouvoir qui se complait dans la ploutocratie. Ce ne sont pas des analystes politiques, d'ailleurs elles et ils ne font plus confiance aux politiques. C'est pourquoi il n'y a pas de représentantE officielLE et c'est pourquoi on refuse de s'asseoir à une table de négociation avant que les revendications essentielles et non-négociables (abolition de la taxe sur le carburant, retour de l'impôt de solidarité sur les fortunes) ne soient accordées. On peut lire ici leurs 42 revendications. On comprend facilement que l'annonce, aujourd'hui 4 décembre 2018, d'un moratoire de six mois sur la taxe sur les carburants et sur la hausse des tarifs d'électricité et de gaz soit trop peu et arrive trop tard.

Cette révolte, qui risque de se muer en révolution si les oligarques qui contrôlent la poupée mécanique que les FrançaisES ont en guise de président n'abandonnent pas leur mode de pensée archaïque qui voit la démocratie comme un jeu de manipulation qui donne la baguette au plus roublard et s'ils ne s'avisent pas de réfléchir sérieusement à ces 42 propositions dont beaucoup ne souffriront pas de moyen terme, a été allumée par l'attitude outrancière de ce pouvoir où les éluEs se comportent comme des parvenus égoïstes qui viennent de gagner le gros lot du 6/49.

Premier président sacré dans une téléréalité coûteusement offerte par l'oligarchie, le petit caporal en polléon s'est révélé un provocateur inconscient se comportant comme un véritable boute-feu. Il traite les pauvres en gens « qui ne sont rien ». Il insulte les travailleurs en leur disant : « Si tu veux un costard, t'as qu'à travailler. » Et à ceux qui se cherchent un emploi, il propose : « Pour trouver un travail, je traverse la rue. »

Quand on constate qu'il a autorisé un barbouze à casser du manifestant, il prétend assumer entièrement et déclare, derrière une rangée de gardes : « Qu'ils viennent me chercher ! » Elles sont très nombreuses les personnes qui dans les récentes manifestations ont affirmé qu'elles répondaient à son appel. « Venez me chercher, mais je vais me cacher derrière les CRS. » Voilà ce qu'il aurait dû dire, ce rigolo qui parle sans réfléchir. Il ose en plus se vanter d'avoir « été élu par effraction » et se désoler parce que « si les Français se plaignaient moins, ça irait mieux ».

Mais comment voulez-vous que le peuple respecte un énarque qui tient des propos de beauf et professe une philosophie de café du commerce, mais les méprise avec la morgue la plus détestable. « Tu te prends pour qui ? » entend-on. Ce ne sont pas les Gilets jaunes les beaufs, ce sont tous ces oligarques prétentieux et suffisants, qui ne se rendent même pas compte de la cruauté de leurs caprices. Ils se vautrent dans le luxe et piétinent les gueux. Voilà ce qui irrite les Gilets jaunes, cette France d'en-bas qui en a marre d'être méprisée et regardée de haut.

On a vu récemment sur un plateau de télévision une députée LREM qui ne savait même pas à combien est le smic (salaire minimum). Imaginerait-on au Québec un député ignorant de cette donnée de base ? On a vu un premier ministre qui croyait qu'on pouvait vivre avec 75 $ par semaine et dont la dégringolade a été vertigineuse. C'est ce qui attend, tôt ou tard, le petit caporal en polléon et sa cour constituée de fans griséEs par les spotlights de la téléréalité oligarchique.




24 novembre 2018


Civilisation de la consommation


Dans ce monde en proie à la déréliction, la consommation a pris le relais de telle sorte que certaines personnes ne se définissent plus autrement que par l'acte d'acheter. Combien en connaissez-vous qui vous racontent le bien fou que ça leur fait de dépenser, de s'offrir des gadgets inutiles, que ça leur donne l'impression d'exister. Nous en sommes là de l'effet délétère du capitalisme sur la psyché, la liberté étant devenue pour reprendre un grognon célèbre et monomaniaque (Falardeau) une marque de yogourt et l'art de la décision complexe, celui de choisir entre deux saveurs de dentifrice.

Comme si la fréquentation de nos camarades humaines et humains n'était pas satisfaisante. Comme si la chaleur de la vie ne suffisait plus à allumer nos sourires. Comme si nos mains n'arrivaient plus à se toucher. Quand j'explique au quidam que l'une des mes joies suprêmes est de me bercer dans ma cuisine en prenant une tasse de thé dans le silence, j'obtiens au mieux des sourires condescendants, au pire des yeux exorbités par l'horreur.

Tout cela pour dire que la valeur d'échange a sucé toute la moelle de la valeur d'usage et que les boussoles individuelles ne sont désormais aimantées que par les cours du marché. Je n'apprends rien à personne, mais je cumule les illustrations dont en voici trois.

1. Les livres qu'on met dans son panier

Du 14 au 19 novembre 2018, c'était la Foire du livre de Montréal. Ici-Radio-Canada (la peste soit de ce nom ridicule) avait installé un studio sur les lieux et en diffusait nombre de ses émissions quotidiennes. Dans l'émission du samedi après-midi, on pouvait entendre l'animateur demander aux personnes invitées « Quel genre de consommateur de livres êtes-vous ? » « Quel genre de livres consommez-vous ? »

Mes poils se sont hérissés sur toute la surface de ma peau. Mais, à mon grand désarroi, il ne s'est trouvé personne pour corriger le tir. On ne consomme pas des livres. On n'est pas un consommateur de livres, on est une lectrice, un lecteur. Mais, visiblement, là, les livres sont des objets qu'on place dans le panier d'achats. Vous comprenez pourquoi j'ai référé à cet événement comme la Foire du livre.

2. La liberté de consommer passe la dignité

Les travailleuses et travailleurs des postes sont en négociation depuis près d'un an. Des moyens de pression très raisonnables, comme une grève tournante localisée, sont employés depuis à peine un mois. Mais le gouvernement de monsieur Trudeau, ce pantin sucré de l'oligarchie cool et instagrammisable, soumet à la vapeur un projet de loi répressif pour mettre fin à la grève, seul moyen légal permettant aux employéEs d'exercer un rapport de force. À quoi sert le droit de grève si on ne peut pas l'exercer ?

Comme par hasard, cette loi tombe juste en même temps que le fameux « vendredi fou » (appelé Black Friday en France), cette absurde importation états-unienne qui fait suite à la Fête de la dinde (Thanksgiving), la fête suprême (c'est le cas de le dire), car tout est fermé, même les commerces, d'où le véritable délire commerçant du lendemain. En effet, l'États-unien moyen n'existe que par le geste d'acheter. Il ne fallait surtout pas que la Société canadienne des postes se prive des revenus importants que représentent les livraisons consécutives à l'extrême boursuflure des ventes et des achats en ligne qui se poursuivraient jusqu'au cyber-lundi, sorte de prolongation des Grandes Fêtes chrétiennes qui s'étalaient autrefois sur trois jours, car elles comportaient en plus de la journée même, la veille (vigile) et le lendemain. D'ailleurs le congé du lundi de Pâques est un résidu de cette coutume ancienne. Comme quoi capitalisme et monothéisme font bon ménage. Cela m'amène tout naturellement à ma troisième illustration.

3. Civiliser, évangéliser, commercer

Tout le monde aura entendu parler de ce malheureux missionnaire chrétien qui a été tué par les habitants d'une île de l'océan Indien. La tribu qui occupe cette île n'accepte pas les visiteurs. L'Inde, qui tient l'île comme étant de sa juridiction, interdit qu'on s'y rende.

De quelle manie faut-il être pris pour se croire supérieur aux autres qui n'ont pas eu « la chance » de partager vos croyances et hallucinations ? Sans doute de la même manie qui fait croire que l'échange commerçant est le degré ultime de la civilisation.

En écoutant un reportage télévisuel du réseau québécois TVA sur le sujet, on pouvait entendre le journaliste conclure que la tribu habitant l'île n'avait encore jamais pris contact avec la civilisation. En voilà un qui mériterait, à défaut d'une volée de flèches, une bonne volée de bois vert. Mais, de quel droit peut-on prétendre qu'une civilisation différente de la nôtre n'est pas une civilisation ? En quoi sommes-nous supérieurs à ces personnes dont, en tout point anatomique et du point de vue de l'évolution, le cerveau est très certainement identique au nôtre ?

S'ils sont heureux tranquilles loin de nos centres commerciaux, de nos cosmétiques et de nos tupperwares, qu'avons-nous donc à leur apporter ? Ni Jésus, ni Bouddha, ni la Grande Licorne arc-en-ciel n'ont jamais demandé à ce qu'on importune les peuples isolés. Et, si vous me démontrez que si, alors c'est Jésus, Bouddha et la Grande Licorne arc-en-ciel qui méritent une volée de bois vert. L'incroyable prétention des Occidentaux à posséder la vérité en opposant leur croyance farfelue (religions) et leurs perversions morbides (commerce) à celles de peuples qu'ils ne comprennent pas est effarante.

Notre civilisation, celle de la consommation, n'a pas à donner de leçon à qui que ce soit. Pour aller à la rencontre de l'autre, il faut, comme l'écrit Achille Mbembe, que le dépaysement mutuel soit possible. Cela ne s'impose pas par force, bien que l'Histoire s'y soit trop souvent livrée.




17 novembre 2018


Le mythe de la blouse blanche


Il y a longtemps que je voulais vous pondre un de ces petits poulets sur l'irrépressible euphorie qui atteint celleux qui drapéEs de blouses blanches se mettent à pontifier sur des sujets auxquels ils ne connaissent rien. La science est nécessaire, mais les scientifiques lui nuisent considérablement quand ils se prennent pour le pape (autre olibrius bien connu pour pérorer en dehors de son domaine d'expertise, que je ne nommerai pas ici pour ne pas faire peur aux âmes sensibles).

Mais, par bonheur, le camarade Paul Laurendeau a su, mieux que je n'en rêverais, dans ses carnets d'Ysengrimus, exprimer cette leçon d'humilité à soumettre à la méditation des femmes et hommes de science. Je vous l'offre ici avec joie.

Il est toujours de ce temps, le problème de la philosophie spontanée des savants

15 novembre 2018

par Ysengrimus alias de Paul Laurendeau


Le philosophe Tŕân-Dú’c-Tháo, travaillant sur Edmond Husserl, nous signale ceci, au sujet du vieux prestige estourbi des ci-devant Sciences Positives. Lisons:

La science moderne s’est dissoute dans une multitude de techniques spécialisées. «Elle a renoncé à l’idéal platonicien d’une science authentique; dans la pratique, elle a abandonné le radicalisme d’une responsabilité scientifique… Les sciences européennes ont perdu leur grande foi en elles-mêmes, en leur signification absolue. L’homme moderne d’aujourd’hui ne voit plus, comme l’homme «moderne» de l’époque des Lumières, dans la science et dans la culture nouvelle élaborée par elle, l’auto-objectivation de la raison humaine, la fonction universelle que l’humanité s’est créée pour s’assurer une vie où elle obtienne une satisfaction véritable, une vie où se réalise, sur le plan individuel et sur le plan social, une pratique rationnelle. Cette grande foi, qui jadis remplaça la foi religieuse, la foi dans la science en tant qu’elle mène à la sagesse… a perdu sa force chez beaucoup. Nous vivons ainsi dans un monde devenu incompréhensible, un monde dont nous cherchons vainement le pourquoi, le sens, qui jadis n’admettait aucun doute, car il était reconnu par l’entendement et la volonté. Sans doute nous est-il loisible de prendre une position critique et sceptique sur la culture scientifique dans le résultat de son devenir historique; nous ne pouvons pas l’abandonner purement et simplement sous prétexte que nous n’arrivons pas à en obtenir une compréhension dernière et à la diriger suivant une telle compréhension… Si la joie ne nous suffit pas de créer une technique intellectuelle, d’inventer des théories dont on peut tirer des applications fort utiles et qui permettent de gagner l’admiration du monde, —si nous croyons qu’il n’y a d’humanité authentique que par une vie radicalement responsable d’elle-même, la responsabilité scientifique ne pouvant se séparer de la totalité des responsabilités humaines—, alors nous avons le devoir de prendre position sur toute cette vie et cet ensemble de traditions culturelles et chercher par des explicitations radicales du point de vue individuel et du point de vue social, les possibilités et nécessités ultimes, à partir desquelles nous pourrons prendre position devant les réalités sur le triple plan du jugement, du sentiment et de l’action… [la longue citation partielle provient de Formale und transzendantale Logik de Edmond Husserl, 1929 — P.L.]»

TŔÂN-DÚ’C-THÁO (1992), Phénoménologie et matérialisme dialectique, Gordon & Breach, Coll. Publications Gamma, Paris-Londres-New York, pp 169-170.

Bon, alors suivons ici la très pertinente suggestion, avancée dès 1929, par Edmond Husserl. Nommément, adoptons, sans tiquer, une position critique sur la culture scientifique dans le résultat de son devenir historique… mais sans pour autant abandonner cette dite culture scientifique. Il ne s’agit donc pas ici de bardasser la science dans ses acquis techniques saillants et ses réalisations positives mais bel et bien dans ses tics institutionnels et son idéologie veule, aussi tapageuse et ostensible que fort peu reluisante. Il s’agit de reprendre la question, toujours hautement pertinente, de la ci-devant philosophie spontanée des savants. Qu’en est-il? De quoi s’agit-il? On arrive à y voir un certain nombre de facettes, passablement constantes. Ces facettes de la philo de comptoir du laborantin, nous allons les identifier, en analysant notamment l’attitude intellectuelle de l’hypothétique mais fort représentatif Professeur Cornue.

Hypostase scientiste et inversion idéologique. Le scientifique travaille dans le giron d’une discipline de recherche spécifique. Il n’est pas (ou plus) un spécialiste de toutes les sciences. Il est soit chimiste, soit physicien, soit biologiste, etc. Comme sa science positive a beaucoup de succès et qu’elle est créditée, au moins historiquement, de bon nombre de réussites prestigieuses, notamment industrielles, le savant croit tout simplement en la vérité qui émane, comme naturellement, de la discipline scientifique lui servant de cadre. Il procède donc, en toute bonne foi, à une hypostase des vérités locales issues de sa discipline scientifique ou technique spécifique. Il va, érigeant ces vérités locales en modèle ontologique général, fondamental et premier, sensé assurer la gestion de l’intégralité de l’existence. On se retrouve ici devant ce que le marxisme classique nomme une inversion idéologique, ce résultat direct de la division matérielle et intellectuelle du travail. Par exemple, comme l’être humain est une entité biologique, le savant biologiste assume que la biologie gère l’intégralité de la vie humaine et que nous sommes une espèce de primates bien avant d’être, disons, une organisation socio-historique dénaturée (c’est le social-darwinisme). Comme l’humain a fabriqué l’ordinateur, le docte informaticien en vient à considérer que le cerveau humain est un gros ordinateur, sans plus. Il se prend à prendre l’objet façonné pour le démiurge du façonneur, comme Pygmalion. Et le Professeur Cornue qui, lui, est chimiste, considère, en conscience que l’être humain est, avant tout et par dessus tout, une entité chimique. Et Son Excellence Julie Payette, Gouverneure Générale du Canada, qui est astronaute, eh bien, elle nous appelle prioritairement des terriens… En un mot, chacun voit ici le monde depuis son petit racoin de tâcheron. C’est tout juste comme quand, autrefois, une civilisation de potiers croyait que l’humain avait été façonné dans la glaise… et une civilisation de chasseurs archers jugeait qu’il descendait de l’Oiseau-tonnerre. Le village scientifique n’a pas trop évolué en matière d’inversion idéologique depuis le temps des chasseurs et des potiers. C’est que le village scientifique est avant tout un village de la pensée ordinaire.

Triomphalisme et outrecuidance personnalisée. L’idéologie de la science engendre, ouvertement et en dehors de toute rationalité historique, la mythologie du Grand Homme de Science. Pour le professeur Cornue, l’homme-mythe faisant l’objet d’un triomphalisme et d’une outrecuidance personnalisée, ce sera Lavoisier. Selon le professeur Cornue, Lavoisier ne peut jamais se tromper. Il est rien de moins qu’un des grands échevins du village scientifique et le Professeur Cornue cite Lavoisier comme un véritable puits de science. Maints scientifiques (mathématiciens, physiciens, informaticiens) ont leurs personnages-marottes comme ça, leurs vedettes inamovibles, qui, parce qu’ils ont un jour fait de la science, font science, et accèdent dès lors, pour toujours et en dehors de toute historicité, par une sorte d’anamorphose durable, à une forme d’infaillibilité sacrée, totalement non démontrée. Le personnage suprême en la matière, c’est évidemment l’inamovible Albert Einstein qui ne peut plus jamais dire quoi que ce soit de faux sur n’importe quoi et autre chose, dans le mythos contemporain. L’astuce est alors imparable. Les théogoneux de tous barils vous sortent du chapeau des citations (souvent déformées ou ouvertement fausses, car le cyber-Einstein est désormais le champion toutes catégories des citations fausses) concernant une fort éventuelle croyance qu’aurait eu Einstein en Dieu. Et voilà, tout est dit, la Science est là. Si notre nouveau grand cosmologue pour outrecuidants scientistes —Einstein— croit en Dieu, c’est bouclé, Dieu existe. Vous la fermez. Inutile de dire que ce type de comportement triomphaliste chez les scientifiques admirant leurs grands ancêtres est contraire à toutes les lois dialectiques de la science historique… sans mentionner celles de la rationalité la plus élémentaire.

Confusion entre positions et opinions. Le scientifique est donc imbu. Sa discipline domine le champ, sa galerie d’ancêtres mythologiques triomphe. Le Professeur Cornue va donc se mettre à développer une confiance exagérée en son propre intellect de laborantin. Toutes nouvelles idées qu’il produira ou affectera de produire deviendront autant de tendances, au sein de sa discipline. Une nouvelle incursion dans un autre champ de curiosité subventionnée deviendra vite un nouveau modèle, une nouvelle tendance théorique, un nouveau paradigme. La culture universitaire de la publication en usine à saucisses est particulièrement propice à ce genre de déviations sémillantes. Un flou intellectuel va donc s’installer chez le savant institutionnalisé entre ses positions scientifiques et ses opinions idéologiques. C’est la conséquence directe de l’outrecuidance personnalisée envers les scientifiques morts et grands… mais ici elle se manifeste chez les scientifiques bien vivants et bien moins grands. Le Professeur Cornue et ses semblables vont donc chacun débarquer, par exemple dans un colloque, avec le lot d’opinions émanant doctement de leurs personnes, en les formulant comme autant de positions sur un sujet objectif et positif. L’exercice scientifique entrera alors en dérive argumentative et pragmatiste. Et ce sera, au bout du compte, au plus fort la poche et ce, au détriment intégral de la description effective du monde objectif. C’est celui avec le plus gros laboratoire, le plus de subventions, et le plus grand nombre de sectateurs qui érigera ses opinions subjectivées en positionsobjectives du moment. La science entre en polémique de chiffonniers sans vraiment se voir le faire, car le Professeur Cornue et chacun de ses semblables se définissent comme scientifiques, donc comme principiellement inaptes à émettre des vues fausses, incomplètes, truquées, ou erronées.

Simplisme normatif. La science est simplette. Son cadre d’analyse est rigide. Comprenons-nous, une science peut parfaitement être d’une grande complexité descriptive et technique tout en restant simplette dans son principe. La science est en effet toujours bien consciente du fait que son exotérisme roule habituellement dans l’axe d’une pente descendante. Tant et tant que la norme scientifique joue toujours, en matière de diffusion d’elle-même, le petit jeu hautain de la science pour les nuls. Dans la philosophie spontanée des savants, on fonctionne donc sur la base implicitement postulée d’un simplisme réducteur et normatif en matière de rationalité intellective. Tout doit se jouer à partir d’observations, de vérifications, de falsifications, et de rajustements à gros grains des hypothèses. En fait, la procédure empirique permettant au Professeur Cornue de doser les couleurs des essences de colorant dans ses éprouvettes est censée servir de doctrine cadre pour la compréhension de l’intégralité du développement historique des sociétés humaines ou des implications descriptives d’un corps de découvertes archéologiques ou historiques. Le scientifique postule que la méthode scientifique unique, c’est la sienne. Sans envisager la possibilité d’une irréductibilité méthodologique entre les sciences (surtout lors du passage aux sciences humaines et sociales — on a là la déviation positiviste), le scientifique invoque abstraitement la Méthode, la Rigueur, la Clarté, la Symétrie, voire l’Élégance pour ramener l’intégralité des procédures heuristiques et théoriques à son cadre propre. Comme, d’autre part, le scientifique contemporain est toujours un peu plus ou moins un vulgarisateur scientifique qui s’ignore ou se renie, tout fonctionne, en philosophie spontanée des savants, comme si le petit kit de chimie de notre illustration dictait un algorithme formaliste de procédures stables valant pour le tout de la pensée du monde. Les sciences humaines et sociales n’échappent aucunement à cette propension qu’Antoine Culioli appelait autrefois, fort justement, la fascination du bidule. L’importation des formalismes en sciences humaines et sociales est la manifestation la plus patente de l’influence indue du simplisme réducteur de ceux utilisant sans scrupule toutes les normes artificielles dont on fait les flûtes, pour faire science.

Néo-dogmatisme. Cela nous entraîne vers le plus grave des stigmates contemporains de la philosophie spontanée des savants. Son dogmatisme. Edmond Husserl a bien raison, sur ce point. Depuis bientôt cent ans, la science a perdu son pif exploratoire, sa curiosité atypique, sa propension alternative, son twist avant-gardiste, son sens de l’improvisation tactique, son plaisir d’innover, sa joie (Husserl). Elle est devenue une doxa institutionnelle, une forteresse rébarbative, une soumission intellectuelle, un nouveau dogmatisme mental. Le Professeur Cornue est ouvertement terrorisé par tout ce qui lui parait quelque peu farfelu. Il n’ose plus explorer, tâtonner, hésiter, picosser, varnousser, spéculer. Comme il se prive de cette ventilation cruciale de l’intention scientifique qu’est la propension à embrasser l’aléatoire, il laisse fatalement cette dimension biscornue et exploratoire aux olibrius qui, eux, s’y adonnent à cœur joie mais n’importe comment. Fleurissent alors toutes ces théories semi-délirées sur les pilules de sucre, le design intelligent, la naturopathie, les agroglyphes, et je ne sais quel autre dieu-dans-le-bois. Le rigorisme scientifique ne peut se décoller cette vermine intellectuelle des basques. C’est que lui, dans sa raideur savante, il est devenu la nouvelle chapelle du dogme et de l’anathème. Et ce sont les délirants, les irrationnels, les bidouilleurs et les saltimbanques qui passent désormais pour les dépositaires de la pensée alternative. Le Professeur Cornue porte un sarrau blanc. C’est son nouvel uniforme. Son collet romain intégral. Ce faisant, il se manifeste, dans sa prestance comme dans son apparence, comme le nouveau dépositaire du dogme. Sociétalement, la méfiance envers cette fausse rigueur et vraie rigidité et rigorisme de la rigueur devient de plus en plus formidable. On se méfie du médecin, du pharmacien, du prof de science, du laborantin. Tous sont suspects de se poser en dépositaires d’une vérité mi-intriquée mi-truquée ne correspondant pas clairement aux observations empiriques les plus élémentaires du citoyen éclairé qui s’informe.

Fausse immanence des idées. Les scientifiques croient pourtant, sans frémir, que leurs idées fondamentales émanent de leur discipline scientifique, qu’elles en sortent en vase clos, comme de l’eau jaillit d’une source ou comme des vapeurs délétères se vessent hors des éprouvettes du Professeur Cornue. Nos bons savants jugent, en conscience, que la vérité de l’intégralité de leurs idées émane exclusivement de leur pratique. « Leur pratique, qu’ils exercent dans un cadre défini par des lois qu’ils ne dominent pas, produit ainsi spontanément une idéologie dans laquelle ils vivent sans avoir de raisons de la percer. Mais il y a plus encore. Leur idéologie propre, l’idéologie spontanée de leur pratique…, ne dépend pas seulement de leur pratique propre: elle dépend de surcroît et en dernier ressort du système idéologique dominant de la société dans laquelle ils vivent. C’est en définitive ce système idéologique qui gouverne les formes mêmes de leur idéologie… Ce qui semble se passer devant eux se passe en réalité, pour l’essentiel, dans leur dos. » (Louis Althusser cité par Pierre Macherey). Les scientifiques sont des citoyens actifs. Ils consomment des bagnoles, du voyage, du divertissement, des placements, et des assurances. Ils vivent —et vivent bien— dans la société capitaliste, qu’ils servent habituellement très docilement dans le cadre de leurs activités professionnelles. Conséquemment, les savants, si savants qu’ils soient dans leurs secteurs hyper-spécialisés, pensent, pour le reste, fondamentalement, selon leur position de classe dans ladite société capitaliste et ce, longtemps avant de penser et de cogiter comme des laborantins, des matheux ou des informaticiens. Le savant croit que ses idées triviales viennent de la science alors qu’elles débarquent du monde socio-historique, tout simplement, comme les vôtres et les miennes, sans plus. Ainsi, si des scientifiques croient en Dieu, ce n’est pas parce que leurs cornues, leurs éprouvettes et leurs accélérateurs de particules leur ont fait palper Dieu mais, bien plus prosaïquement, parce qu’ils amènent les gamins à la messe le dimanche comme n’importe quels petits citoyens ordinaires en gabardines et chapeaux ronds, bien corsetés dans les rets inextricables de leur conformisme de classe et de leur socio-historicité bien précise. Les principales idées philosophiques des savants ne sont pas immanentes à leur science. Elles viennent du tout venant du monde social. Pour gloser Althusser: elles leur arrivent dans le dos.

Philosophie crasse. Tant et tant que, finalement, la réflexion fondamentale qui émane de tout ce fatras, bien c’est de la mauvaise philosophie en habits de ville. Le savant contemporain, débordé et emporté dans la tempête carriériste et hyperactive de son aventure laborantine quotidienne, n’a tout simplement pas le temps, le goût, l’énergie, le loisir ou la formation intellectuelle pour philosopher adéquatement. Se croyant d’emblée très fort, en fait arrogant et frappé, imbu de la crédibilité et du prestige social de sa discipline qui le porte bien plus qu’il ne la porte, il vous sort les considérations néo-kantiennes et néo-platoniciennes les plus éculées (quand ce ne sont pas tout simplement les sermons préchi-précheurs du curé du village), en croyant innover dans la pensée et faire science. Il spécule maladroitement, cogite en claudiquant, planqué derrière le bouclier scintillant de la science, avec, en fait, sous le bras, le Dictionnaire des Idées Reçues, en assurant au mieux, comme s’il était encore au labo. La philosophie spontanée des savants, c’est souvent, tout simplement, de la philo de vieux cours de Cégep mal digérée, à demi-oubliée, et régurgitée, par tics intellectuels vides mais rodés, d’un air songeur, en sarrau blanc. Et il faut se taire, parce que c’est le Professeur Cornue qui l’a dit, Einstein, Lavoisier, sa liste d’organismes subventionnaires, et son compte en banque se dressant derrière lui, comme deux totems tutélaires bien creux et deux marmites de lutin bien pleines. On se retrouve donc avec, sur les bras, toutes sortes de niaiseries bondieusardes qui sont redites et lavées plus blanc à travers le tuyau pseudo-algorithmique de la philosophie des savants. C’est ça, en fait, un scientifique qui philosophe, l’œil fixe et la lèvre charnue! C’est un bourgeois bien pensant, conjoncturellement surcrédibilisé, s’adonnant au blanchiment des idées convenues dans la machine à laver scientiste. Cette guimbarde de barbarie, produite elle aussi par les classes dominantes, ne peut voir tomber hors de son scintillant baril rotatif que l’idéologie desdites classes dominantes. Même bien nette et bien lavée, la philosophie spontanée des savants, c’est de la philosophie crasse à son meilleur.

Voilà. On ne pourra tout simplement pas retourner au Grand Savant Encyclopédique de la Science Authentique dont Edmond Husserl exprime ci-haut si candidement la douce et ronflante nostalgie. Il faut voir à la fois plus technique, plus parcellaire, plus tentaculaire, plus vaste, et plus petit. Il faut aussi remettre le scientifique un petit peu à sa place, dans l’espace sociétal contemporain. Quand un plombier vient réparer ma cuvette de chiotte, quand un technicien vient rétablir l’image sur mon téléviseur ou de mon ordinateur, il ne m’assène pas l’intégralité de sa vision du monde en codicille de son travail. Il fait ce dernier en toute simplicité, besogneux, efficace, sans me bassiner sur les questions fondamentales de la Weltanschauung des princes et des valets. Et le travail se fait, il existe objectivement, il fonctionne, il agit, il opère. Scientifiques, hommes et femmes de science, veuillez s’il-vous-plait renouer, en toute simplicité, avec la modestie factuelle et intellectuelle de l’artisan et de l’ouvrier. Cela vaudra bien mieux pour le tout de la qualité critique de notre réflexion collective générale sur la vie sociale et ses enjeux contemporains.
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Le savant dit: «Si vous saviez…
Si vous saviez mon ignorance.
Le métier de la connaissance
Est méconnu et journalier.»
Gilles Vigneault


On trouve le texte original sur le site d'Ysengrimus à l'adresse suivante : Il est toujours de ce temps, le problème de la philosophie spontanée des savants.




3 novembre 2018


Lumière médiatique


Intervieweur
—Monsieur le militant du droit au logement, vous venez de publier un livre sur les luttes liées à cette question, condamnez-vous les gestes violents des anarchistes qui contestent l'embourgeoisement des quartiers ?

Interviewé
—Est-ce qu'on pourrait parler de mon livre plutôt que de parler des gestes que d'autres personnes posent ? Voulez-vous aussi que je condamne les gens qui passent tout droit aux feux rouges, qui battent leurs conjointes ou conjoints, qui prennent le volant en état d'ébriété, qui frappent les manifestants sans raison, la liste peut être longue.

Intervieweur
—Mais, vous avez déjà été candidat d'un parti politique dans votre quartier. Pourquoi vous n'avez pas été élu autrefois alors que quelqu'un d'autre l'est aujourd'hui ?

Interviewé
—Le temps a fait son œuvre. Les gens ont eu la chance de mûrir sur nos positions.

Intervieweur
—Mais, non, vous avez eu plus de temps que le candidat actuel. Il s'est présenté une seule fois. Vous trois.

Interviewé
—C'est justement ce que je viens de dire, le temps depuis a permis la maturation des esprits. Mais est-ce qu'on pourrait parler de mon livre et des luttes pour le logement ?

Intervieweur
—Eh bien, c'est tout le temps que nous avions. Merci, Monsieur, de votre passage à notre émission.

**********


Intervieweur
—Madame la chanteuse vétérane, vous venez de lancer un trentième disque, que pensez-vous du jeune excentrique qui s'est dévergondé sur la scène ?

Interviewée
—Je ne connais pas cette personne et je n'ai pas vu ce qui s'est passé. Je pourrais difficilement me prononcer. Vous savez, ce serait prétentieux de juger sans connaître, d'autant que nous avons tous été jeunes et que nous avons eu à notre époque nos détracteurs.

Intervieweur
—Vous approuvez donc ces gestes déplacés ?

Interviewée
—Je ne sais pas si ces gestes sont déplacés. Je ne les ai pas vus et je n'ai pas analysé le contexte.

Intervieweur
—Mais si on vous dit que ce sont des gestes déplacés ?

Interviewée
—Si vous le dites, c'est votre avis. Mais pourrait-on parler de mon disque ?

Intervieweur
—Eh bien, c'est tout le temps que nous avions. Merci, Madame, d'être passée à notre émission.

**********


Intervieweur
—Madame la chanteuse nouvelle, vous avez reçu beaucoup de prix, mais il y a quelqu'un d'autre qui fait parler de lui beaucoup plus et certains s'en plaignent, qu'en pensez-vous ?

Interviewée
—Mais le problème est peut-être dans le fait de poser ce genre de questions. Pourquoi chercher à opposer les différentes personnes qui chantent ? Posez-moi des questions sur ma musique, comme ça on s'intéressera à ce qui compte vraiment.

Intervieweur
—Mais que pensez-vous de ces personnes qui se plaignent des résultats des prix et des personnes dont on parle beaucoup ?

Interviewée
—Je viens de vous dire que c'est ce genre de questions qui crée inutilement des divisions entre les personnes qui font de la musique. Pourrait-on parler de mon travail et quand vous inviterez ces autres personnes, vous les ferez aussi parler de leur travail.

Intervieweur
—Eh bien, c'est tout le temps que nous avions. Merci, Madame, d'être passée à notre émission.




15 octobre 2018


Prétérition et confession


Prétérition : « Figure par laquelle on attire l'attention sur une chose en déclarant n'en pas parler. » [Petit Robert 2013]

Confession : « Action de se confier. Je vais vous faire une confession. ➤ confidence » [Petit Robert 2013]

Je voulais vous parler du petit caporal en polléon à qui il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi. Oui, un magnifique CDD à quart de temps au salaire minimum sans couverture sociale. Mais je n'en parlerai pas même si, grâce à lui et à ses petits copains, les commerces ferment dans les quartiers populaires et les SDF se multiplient sur les trottoirs.

Je voulais vous entretenir d'un prétentieux qui fait des sottises et s'en défend en adoptant la ligne favorite des narcissiques qui consiste à déclarer : « Je ne suis pas parfait » et à affirmer du même souffle qu'il ne changera pas de politique. Mais, non, je ne lui ferai pas cet honneur.

Je voulais vous décrire la bave de rage que déclenchent en moi les paroles d'un enfant gâté qui a toujours eu tout cuit dans le bec et qui ose prétendre que « ça irait mieux si les Français se plaignaient moins ». Mais, je ne vois pas l'intérêt de souligner l'incongruité des paroles de quelqu'un qui provoque votre malheur et vous reproche ensuite de vous en trouver mal.

Je voulais vous expliquer qu'un petit chef jupitérien à qui l'on souligne sa superbe doublée de vulgarité s'enfonce en jouant les pères de la nation qui « aime tous les enfants de la République malgré leur bêtise », parce que lui n'en commet jamais, bien sûr. Mais, j'oubliais, il n'est pas parfait, il est juste meilleur que tout le monde. Mais à quoi me servirait-il d'en discuter ?

Non, je préfère avouer ma grande tendresse pour l'émouvant, beau, talentueux et original Hubert Lenoir, aperçu hier à Tout le monde en parle, cette messe dominicale sur laquelle j'aime tant lancer mon fiel, et qui m'a séduit par l'humanité de cet invité et de celleux qui ont suivi.

On perçoit chez ce jeune toute l'énergie, la volonté et l'élan passionné de qui a tant d'amour à donner et semble avoir un trou immense à combler dans son cœur. À la fois rempli d'ambition et d'apparente confiance, ce regard de jeune loup aux dents longues est celui d'un chaton qui a froid. Je le reconnais ce regard, pour l'avoir croisé quelques fois dans ma vie. Il est précieux et fragile.

Ces yeux d'agneau docile sont aussi les phares aveuglants du génie, riches d'une force qui pourrait nous faire vaciller sur notre socle.

Puisse sa lanterne briller longtemps, alimentée par l'huile nourrissante des rencontres bienveillantes.




19 septembre 2018


L'humanité résignée


L'humaine engeance est tissée de paradoxes. On en dit qu'elle est obstinée, curieuse, ambitieuse et qu'elle chérit sa liberté au point de préférer la mort à sa perte, expression qui fut souvent employée par les capitaines des diverses incarnations de Star Trek. Toutefois, elle sait aussi se montrer moutonnière et docile, subissant les pires affronts, s'entassant dans des camps mortifères, laissant ses voisinEs, parentEs et amiEs passer sous la faux des larbins aux ordres de qui s'improvise propriétaire ou tyran.

Devant le désastre écologique qui nous accable, elle semble jouer la fatalité affectant de croire qu'une solution magique fleurira toute seule au détour d'une coulée de bitume. Pourtant ce n'est là qu'une facette de la chatoyante pépite de l'évolution terrestre. On ne peut résumer sa complexité en quelques-uns de ses mouvements, aussi légers ou aussi lourds soient-ils.

À la suite de mon billet sur la crise climatique, quelqu'un m'a dit : « Francis, tu appelles à la rupture, mais personne ne veut de rupture brutale ! » Mais, non, je n'appelle pas à la rupture, c'est la nature qui l'appelle. J'ai seulement constaté, comme Nicolas Hulot après tout (et c'est loin d'être un extrémiste), comme tous les experts (et ce ne sont que des scientifiques), qu'on a le choix entre agir collectivement de manière radicale ou accepter d'être les prochaines victimes de la sixième grande extinction. Le bébé qui naît ne peut pas couper le cordon lui-même, mais la présente humanité serait capable de lâcher le biberon du pétrole. Le veut-elle ? Il ne faut surtout pas attendre après l'oligarchie pour le savoir.

Sur un plan plus local, la résignation au ballottement par les sondages et les discours fatalistes de beaucoup d'électrices et électeurs du Québec penche du côté de la résignation. « J'aimerais bien voter pour le parti que je préfère, mais il n'a aucune chance de gagner les élections. » Mais, pourquoi n'a-t-il aucune chance de gagner les élections ? Parce que tu refuses de voter pour lui. Si on avait raisonné ainsi depuis la création du premier parlement québécois, nous aurions encore les deux mêmes partis, soit le parti britannique (les Anglais) et le parti canadien (les Français).

La seule façon de ne pas perdre ses élections est de voter pour le parti qui rejoint le plus nos choix idéologiques, nos valeurs et le bien commun, car ainsi on fait avancer ses idées. La meilleure façon de perdre ses élections est de voter pour « être du bon bord ». Savoir que j'aurais contribué à faire élire un gouvernement antisyndical, pétrolier ou néolibéral serait ma pire défaite.

On regarde avec affection ce tâtonnant fleuve de têtes isolées et en masse, puis on se dit qu'il arrive parfois que des liens se créent, qu'un mouvement collectif ne soit plus commandé par le fouet du gouverneur, puis qu'une brèche s'opère dans la direction de la multitude, car

« Moi si j'ai connu des années funestes
Et mes cerisiers des printemps pourris
Je n'ai pas voulu retourner ma veste
Ni me résigner comme un homme aigri »

(Les Cerisiers, chanson de Jean Ferrat sur des paroles de Guy Thomas)




14 septembre 2018


Élections québécoises


Débat télévisé des chefs : fiasco total


Difficile de trouver plus mauvaise formule que celle qui a été utilisée hier pour ce débat télévisé, où l'on voulait s'assurer que les questions ne soient pas abordées sur le fond ni sur leur caractère systémique, mais bien sur les aspects individualistes en prétendant créer un show à la Oprah Winfrey ou à la Ellen De Generes, sans toutefois les cadeaux et les généreux commanditaires à la clé.

On n'a pas retenu la leçon de l'épisode Muguette Paillé du débat fédéral de 2011 (voir mon billet La pipolisation aplatit tout), cette pauvre dame qui avait posé une bonne question, mais qui s'est trouvée satisfaite qu'on règle son cas personnel plutôt que de s'attaquer à la cause. Au contraire, on a fait de cette erreur monumentale la règle de ce « débat », qui n'en fut pas un.

Ces personnes qu'on a appelées pour soumettre leur question aux représentantEs politiques sont bien gentilles, ce n'est pas leur faute. Mais, la politique, ce sont les affaires de la polis, la cité, c'est-à-dire les règles du bien commun et du vivre-ensemble pas l'art de régler ses problèmes personnels. À part monsieur Dung Lê, qui a su élargir sa situation à l'ensemble des immigrants pour poser une question de nature générale, toutes les autres personnes n'ont été que des clones de Muguette Paillé, dont on sait de quel bois elle se chauffait.

Les participantEs au débat étaient donc prisEs dans un piège. Soit on répondait à la question en donnant une leçon de politique, ce qui nous faisait passer pour un pédant, soit on essayait de démêler en un temps record (45 secondes) le général et le particulier, ce qui menait à la confusion, confusion dont on espérait peut-être qu'elle donne un bon show. Dans tous les cas, la personne représentant le public n'y trouvait pas son compte, trompée par les réseaux de télé qui ne finissaient pas l'émission avec la brassée de cadeaux attendus dans ce genre de mise en scène pseudo glamour.

Difficile de trouver plus mauvais animateur pour cette véritable épreuve que les téléspectatrices et téléspectateurs ont subie que Patrice Roy, dont la sinuosité et la superficialité sont sans égales de ce côté-ci de la galaxie. Fidèle à lui-même, la vedette radio-canadienne a ramené sans cesse les orateurs et l'oratrice aux aspects anecdotiques des questions dès qu'on semblait s'approcher du fond de l'affaire et de ses causes systémiques.

Le grand gagnant de la joute : François Legault qui a réussi à déstabiliser Philippe Couillard et qui a su ignorer les allusions qui le mettaient en cause. Mais veut-on d'un premier ministre qui pratique l'art de l'esquive ?

En deuxième place : Jean-François Lisée grâce à son habileté rhétorique supérieure. Mais veut-on d'un émule de Machiavel comme premier ministre ?

Grande perdante de l'expérience : la population québécoise qui n'a rien appris, sauf ce qu'elle savait déjà, et qui s'est fait passer un mauvais show, oublié aussitôt terminé.




8 septembre 2018


Environnement : l'heure des ruptures


Certes, nous sommes complices dans la détérioration galopante de la planète, notre unique vaisseau actuellement en train de flamber dans la tempête. À notre décharge, il faut tout de même constater que nos comportements sont conditionnés par quantité de paramètres que nous n'avons pas choisis consciemment.

La population générale n'a jamais demandé le matraquage publicitaire qui présente les gros véhicules polluants comme la phase ultime du bonheur, de la même façon que les fumeurs ont été trompés pendant des décennies sur les méfaits du tabac.

Ce n'est pas la population générale qui a inventé :

1. l'obsolescence programmée ;

2. le suremballage ;

3. la fausse concurrence qui multiplie à l'infini les diverses versions d'un même produit ;

4. l'introduction du sucre dans tous les aliments pour en diminuer le coût, en réduire la sensation de satiété véritable et surstimuler la faim ;

5. la surutilisation de l'huile de palme ;

6. la généralisation des concours, lesquels surstimulent la consommation et produisent l'effet de mode ;

7. ... Vous pouvez compléter la liste, elle est interminable.

Pour vous rappeler comment l'illusion du « choix des consommateurs » est une belle arnaque, je vous suggère la lecture de mon billet C'est ça que le monde veut ! paru le 5 mai 2007.

Certes, nous pouvons changer nos comportements de consommateurs, mais même l'adoption de la simplicité volontaire par la majorité des citoyenNEs consommacteurs-trices ne suffirait pas, car ce sont les effets systémiques à la fois du mode de production (le capitalisme) et du mode de consommation (les conditionnements ci-haut mentionnés) qui détruisent notre monde et font mourir de plus en plus de gens pendant qu'ils en font migrer beaucoup d'autres pour fuir les inondations et autres cataclysmes provoqués par les changements climatiques humainement induits, sans rien dire des guerres entretenues pour s'accaparer les ressources de toute sorte, dont l'eau sera bientôt, sinon déjà, la plus importante.

C'est pourquoi nous en sommes renduEs à l'l'heure des ruptures. Pas le temps, pas la saison, mais bien l'heure, car des changement radicaux s'imposent immédiatement. Pas pour inverser le cours des choses, mais pour limiter les dégâts en espérant que nos descendantEs sauront mieux vivre que nous, sinon il n'y aura tout simplement pas de descendantEs. Pas la rupture, mais les ruptures, car il faut abandonner les énergies fossiles, la croyance déraisonnable et complètement irrationnelle en la croissance et, surtout, le capitalisme, qui est proprement mortifère.

C'est pourquoi le cri du cœur de Nicolas Hulot est si important. Quand on entend des gens comme Steve Guilbault dire qu'il lui aurait conseillé d'essayer encore plus longtemps de faire de petits changements pour améliorer la situation, on se rend bien compte que de nombreux « environnementalistes » ne comprennent pas la nature du problème et tombent dans le piège des petits pas. Le « capitalisme vert » est au mieux une contradiction dans les termes et, au pire, une arnaque proposée par l'oligarchie. Cette dernière n'a cure de la destruction du monde puisqu'elle prévoit s'en tirer grâce au post-humanisme, sa dernière fuite en avant comme je l'expliquais dans le billet du 22 août 2017.

Quand on voit des sympathisantEs de l'environnement leurrés par les techniques de marketing du genre de la « tarification dynamique », ces oripeaux fleuris qui servent à habiller la modulation des tarifs, une technique destinée aux plus favorisés leur permettant de consommer moins en période de pointe pour consommer plus et à rabais dans les périodes creuses, on voit qu'elleux n'ont pas compris que décaler la consommation n'est en rien la réduire, on voit qu'elleux ne savent pas que la bourse du carbone n'est qu'une façon d'autoriser les plus grands pollueurs à polluer davantage en prétendant utiliser le droit de polluer de celleux qui ne le font pas actuellement.

Ni la « consommation responsable », cette illusion individualiste, ni la bourse du carbone, ni même la taxe sur le carbone, facilement refilable au consommateur, ne sauveront la planète. Seules les ruptures radicales le feront :

1. Rupture avec le mode de production actuel. La solution à la production industrielle actuelle consiste à faire ce que je proposais déjà dans une lettre datée de 1977 à celui qui n'était alors que ministre délégué à l'Environnement (Marcel Léger), car l'Environnement n'était pas encore un vrai ministère, c'est-à-dire de traiter à la source la restitution des sols dans le même état qu'on les a trouvés à l'origine et de prévenir les émissions de pollution en traitant les rejets de façon telle qu'ils soient inoffensifs. Cela signifie une conception radicalement différente de la production, des changements radicaux dans la forme et la disponibilité des produits et une rupture brutale avec nos habitudes.

2. Rupture avec le capitalisme, car comme le dit Jean Ziegler dans une entrevue à Libération le 1er septembre 2018 : « On ne peut pas humaniser, améliorer, réformer un tel système. Il faut l’abattre. Aucun des systèmes d’oppression précédents, comme l’esclavage, le colonialisme, la féodalité, n’a pu être réformé. L’oppression ne se réforme pas. »

3. Rupture avec la croissance. Les fameux hommes d'affaires (car ce sont surtout des hommes), les fameux politiques, qui prétendent parler au nom du pragmatisme et de la rationalité, sont complètement irrationnels et déraisonnables, car ils rejettent du revers de la main une constatation simple et pourtant accessible à tout enfant arrivé au stade de la logique formelle (11 ou 12 ans) : on ne peut pas produire à l'infini avec de la matière finie.

Si nous voulons que cette Terre, que nous avons empruntée à nos enfants, puisse leur être rendue, c'est l'heure des ruptures.




1er septembre 2018


La raison économique : voile de l'ignorance et de la bêtise


L'aura qui entoure Mario Dumont a de quoi laisser pantois. Sans doute encore une fois la confusion entre mémoire et intelligence joue-t-elle ici à plein. Ses exploits de petit « génie en herbe » le suivent et sa facilité à répliquer rapidement par des piques semblables à celles que nous servent nos ados insolents ajoute au glaçage du gâteau en carton que personne n'a osé découper.

On cherche pourtant en vain les exemples de raisonnement économique convaincant chez cet orateur de taverne dont les propos d'« économiste » ne dépassent guère les poncifs néolibéraux qu'ânonnent les ignorants dans la rue : comme « c'est les riches qui font vivre les pauvres » ; « on paie trop d'impôts » ; « c'est bien beau l'environnement, mais faut des jobs » ; tous lieux communs dont la fausseté est pourtant facile à démontrer, ce dont s'acquitte avec constance et rigueur l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS).

J'avais gardé précieusement une chronique du savant « économiste » parue dans le Journal de Québec et le Journal de Montréal du 19 novembre 2016 dans le but de produire un jour un billet qui pourrait porter un titre comme Tout ce que vous devez éviter dans la rédaction d'un article. N'ayant jamais trouvé l'occasion de vous livrer cette analyse, j'ai décidé de jeter la coupure de journal il y a un peu moins d'une semaine.

Ironie du sort, une chronique étrangement bien écrite du 31 août 2018, m'a ramené à l'intérêt d'en parler et m'a obligé à rechercher le texte original sur le site du Journal de Montréal. J'énumère donc ici les principaux défauts de sa chronique du 19 novembre 2016, particulièrement mal écrite et intitulée Cassés, par idéologie.

  1. Accumuler les paragraphes sans ménager de lien syntaxique. Les paragaphes un, deux, trois, quatre, puis sept, huit, dix et onze s'enfilent ainsi.

  2. Donner l'impression de reprendre un nouveau récit à chaque paragraphe. C'est le cas des paragraphes deux, trois, quatre, sept, huit, dix et onze.

  3. Énoncer des lieux communs comme des vérités révélées. C'est le cas notamment des paragraphes un et neuf. On affirme dans celui-là que l'enrichissement collectif entraîne nécessairement la pollution de toute nature. On déclare dans celui-ci que, comme société, nous refusons de savoir si une ressource est disponible et exploitable.

  4. Se prendre comme point focal de ce que devrait penser la population. Le texte commence abruptement par l'énoncé suivant : « J’ai depuis longtemps accepté que la majorité des Québécois ne partage (sic) pas mon point de vue en matière économique. » Non, mais quelle nouvelle ! Depuis quand un simple chroniqueur s'estime-t-il l'aune à laquelle doit se mesurer toute la société ? On a l'impression d'entendre le petit caporal en polléon qui balade la France depuis le 7 mai 2017. [Note : Le polléon est un terme populaire au Québec pour désigner la fibre synthétique connue sous la marque Phentex.]


Si on compare à sa chronique d'hier 31 août 2018 et intitulée La travailleuse communautaire devenue cheffe, le progrès est remarquable. Les paragraphes s'enchaînent de manière souple même si l'usage des joncteurs de phrase est toujours absent. Le style n'est pas poussif et on n'a pas l'impression de recommencer un nouvel article à chaque paragraphe. La lecture en est fluide et agréable.

Hélas, trois fois hélas, la même prétention économique sert d'argument sans aucune démonstration. Habilement construit, l'article commence par vanter les qualités de Manon Massé, puis arrive dès le quatrième paragraphe l'affirmation péremptoire, qu'il convient de citer ici au complet : « Malheureusement, son manque d’intérêt pour l’économie constitue une faiblesse. On a l’impression qu’elle s’intéresse aux entreprises strictement lorsqu’il s’agit d’aller manifester une opposition à leurs projets " polluants ". Le sujet l’intéresse peu. Elle regarde l’économie avec les préjugés de la gauche radicale. »

Cette déclaration sert donc à discréditer tout discours et toute proposition de la co-porte-parole solidaire. Et cela, malgré les faits, car Québec solidaire a présenté le 27 août 2018 un plan concret de financement de ses dépenses qu'on peut consulter sur le web. Le document s'appelle Comment on va payer pour ça ?

Ansi, on peut affirmer sans ambage que Mario Dumont regarde l'économie avec les préjugés de la droite et qu'il prétend disqualifier tout discours s'opposant à sa vision sur simple déclaration du dogme qu'il faut polluer pour se développer, dogme constatable dans les deux articles cités, où chaque fois il associe progrès économique à pollution. Cette façon de mettre le couvercle sur les discours alternatifs est en tous points semblables à la manière dont les duplessistes discréditaient tous les progressistes en les traitant de « communistes » ou d'« athées ». Ça me rappelle mon enfance dans ma creuse campagne où l'intelligence était profondément méprisée puisqu'elle ne pouvait qu'émaner de non-croyants.

Denise Bombardier n'agit pas autrement en déclarant dans son article du 31 août 2018, intitulé La fatigue électorale déjà ! : « Bien sûr que l’accession au pouvoir de Québec Solidaire serait une catastrophe économique. En une semaine, Manon Massé et son jeune colocataire du pouvoir ont promis d’investir 11 milliards de dollars dans des promesses irréalistes et irresponsables. Pour ne rien dire des nationalisations prévues au programme de QS. » Faisant par là totalement fi du cadre financier précis présenté par Manon Massé, Vincent Marissal et Simon Pepin-Tremblay le 27 août dernier, lequel cadre permet de récupérer 13 milliards sans aucune coupure de service ni augmentation des impôts pour les classes moyenne et inférieure.

Le recours à l'« économie » comme un deus ex-machina, mais sans aucune argumentation réelle ni aucune démonstration, relève d'un foi aveugle, qui incite à jeter sur toute énonciation contestatrice le voile de l'ignorance et de la bêtise.

Si on veut faire le lien avec ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique, on constate que le ministre démissionnaire de la Transition écologique en France, Nicolas Hulot, est l'illustration parfaite de l'écologiste naïf trompé par les promesses du tout à l'économie, dont on s'empresse de vanter les qualités de cœur pour disqualifier son opposition à la honteuse prédation de « l'économie ». Religion qui ne souffre pas qu'on mette le doigt sur ses mensonges et ses incohérences.

Il semble bien que les chantres de « l'économie » ne considèrent comme réalistes que le pillage, le gaspillage et la cruauté.




25 août 2018


Les élections programmées


L'oligarchie a décidé que la Coalition avenir Québec serait le prochain gouvernement. Les sondages qui étaient autrefois des outils permettant de tâter le pouls de la population sont devenus depuis longtemps des instruments servant à lui dire quoi penser. Et comme la plupart des électrices et des électeurs ne votent pas de manière rationnelle ni même de manière sentimentale, mais bien mus par un transfert libidinal destiné à satisfaire une certaine volonté de puissance (j'expliquais cela dans le billet Le vote libidinal), la population s'apprête au nom du changement à mettre au pouvoir un homme et un parti dont le but est de changer le moins possible le système néolibéral, mais bien au contraire de le renforcer.

Il ne faut pas voir de complotisme quand on parle de l'oligarchie. Contrairement à ce qu'on peut croire, les oligarques ne cachent pas du tout leurs intentions. Tous les jours, les chevaliers de l'industrie et les bonzes médiatiques nous assomment de leurs injonctions paradoxales : consommez le plus possible, faites des économies, investissez dans vos RÉER, payez le moins d'impôts possible, ne travaillez pas au noir, favorisez l'économie locale, achetez les produits que nous importons de Chine, virez au vert en achetant des Véhicules utilitaires sport hybrides, protégez l'environnement en achetant nos cochonneries et en appuyant les pétrolières, crachez sur les gouvernements, mais encouragez-les à nous financer, révoltez-vous contre les impôts des entreprises, qui sont pourtant beaucoup plus bas que ceux des particuliers, soyez de bonNEs citoyenNEs et militez pour la privatisation, etc.

Un autre problème important dans le cirque électoral, auquel il faut bien participer pour limiter les dégâts, c'est qu'il ne s'agit pas d'une élection, mais bien de 125 élections. Personne ne vote pour élire le Premier ministre. Ce sont les partis qui choisissent leur chef et qui nous imposent le Premier ministre, lequel nous impose ensuite son cabinet. Le vote de l'électrice-électeur ne porte donc que sur la candidate ou le candidat local.

Pourtant tout se déroule comme s'il s'agissait d'une élection présidentielle. Les médias braquent leurs projecteurs sur les chefs. D'ailleurs ils sont de plus en plus nombreux à parler de « l'élection » alors que ce sont « des élections ». Et le quidam qu'on interroge dans la rue soupèse les vertus des champions de chaque équipe, non le programme, encore moins la cohérence du discours et encore bien moins la vision systémique pourtant essentielle à une gouverne sérieuse au-delà du court terme.

Ne reste donc que le seul argument du changement, qui sera ressassé en long et en large. Monsieur Legault nous demande si nous voulons d'un homme d'affaires à la barre du navire ou plutôt d'un médecin. Mais le gros problème a toujours été que les médecins qui nous baladent sont d'abord et avant tout des hommes d'affaires. Donc, changement de personnel, peut-être, certainement pas changement de régime (que seul Québec Solidaire accepte un tant soit peu d'envisager). Le changement est une question trop abstraite. L'amélioration des conditions de vie est une chose un peu plus concrète, mais là encore, il faut savoir les conditions de qui on améliore : celles des oligarques du 1 % ou celles des gens d'en-bas qui les font vivre ?




28 juillet 2018


La modulation des tarifs : le nouveau piège d'Hydro-Québec


Hydro-Québec a annoncé qu'elle songe à moduler les tarifs de sorte que les clients de la société d'État, de moins en moins étatique et de plus en plus privée, paieraient beaucoup plus cher les kilowatts dépensés aux heures de pointe, soit entre 6 h et 9 h, puis entre 16 h et 20 h. Pendant les autres périodes, on paierait moins cher.

Les analystes de notre radio publique, de moins en moins publique et plus en plus dévouée au marché, trouvent l'idée fort intéressante. Les lecteurs de nouvelles nous annoncent l'idée sur un ton presque enjoué et les reporters rapportent la nouvelle de manière guillerette en donnant la parole aux dirigeants d'Hydro, dirigeants ayant moins l'allure de fonctionnaires dévoués au bien public que de businessmen entichés du marketing destiné à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Finalement, ces mêmes reporters donnent la parole à un représentant de la Fédération canadienne des consommateurs, un organisme de la droite économique dont le but est de faire baisser les impôts et de réduire le rôle social de l'État à son minimum.

C'est drôle, mais on ne sollicite aucun point de vue critique, aucun opposant, aucune analyse sociale. Disparu le sacro-saint principe de « l'équilibre journalistique » qui nous impose, lorsqu'il s'agit de causes sociales, de subir les délires de groupuscules d'arrière-garde et de les mettre au même niveau que la parole des groupes populaires ou des experts en sciences sociales.

Je parie qu'il se trouvera nombre d'écologistes pour se réjouir de cette innovation, qui n'en est pas une, parce que cela va « responsabiliser » le consommateur. La modulation des tarifs est à l'électricité ce que le ticket modérateur est à la santé : un frein pour les personnes qui sont dans l'incapacité de choisir, un piège pour les moins nantis, une prime de plus pour les élites économiques.

Rappelons quelques faits :

1. La consommation d'électricité est contingente. Ce n'est pas pour rien que l'heure de pointe est l'heure de pointe. Elle correspond aux plus basses températures en hiver et en tout temps aux moments où les gens doivent se préparer pour aller au travail ou en reviennent. C'est alors qu'ils doivent s'occuper de nombres de tâches familiales. Qui a les moyens de décaler l'heure de son lever ? Qui a les moyens de retarder sa douche après le repas de midi ? Qui a les moyens de faire son lavage dans le milieu de la journée à moins qu'on ne prêche pour le retour des femmes au foyer ? Qui a les moyens de baisser le chauffage quand les enfants reviennent de l'école et qu'il fait moins trente dehors ?

2. La modulation des tarifs est pénalisante pour les personnes dont le travail est le moins mobile, donc pour la classe la moins fortunée des travailleuses et travailleurs. Cette prétendue « responsabilisation » n'est qu'un leurre destiné à donner des avantages aux personnes possédant déjà plus de liberté de mouvement et d'action.

3. Cette modulation n'est qu'un pas de plus vers la concurrence et la privatisation. D'ailleurs, le représentant de la Fédération canadienne des contribuables le dit explicitement, c'est faire entrer le marché dans la gestion de l'électricité. Or, si l'électricité a été nationalisée, si Hydro-Québec a été fondée, c'est justement pour réparer les injustices du marché et pour rendre la tarification plus équitable, de sorte que toutes les citoyennes, tous les citoyens, aient accès à un service essentiel. Avec les augmentations importantes que cette nouvelle tarification imposera, il y a fort à parier que de nombreux ménages endettés subiront des coupes de courant pour non-paiement de facture.

4. Les économies effectuées pendant les périodes creuses ne compenseront jamais les dépenses incompressibles des périodes de pointe pour les familles ne disposant pas de marge de manœuvre pour leurs tâches quotidiennes. Les garderies et les centres de petite enfance ne se mettront pas à ouvrir plus tard. Les patrons ne permettront pas aux employéEs (de commerce notamment, mais partout en général) d'arriver plus tard au travail ou de finir plus tôt.

En attendant qu'un organisme comme l'Institut de recherche et d'information socioéconomique (IRIS) ne produise des études détaillées et critiques montrant les effets réels d'une telle mesure, je peux déjà en prédire la conséquence principale : la plupart des familles connaîtront une augmentation notable de leur facture d'électricité.




21 juillet 2018


Qui représente qui ?


Quand j'étais enfant, il m'arrivait de « m'entraîner » à être aveugle au cas où cela m'arriverait un jour. Je fermais les yeux et tentais de me diriger dans l'espace environnant. J'essayais de m'habituer à me débrouiller en me privant du sens que la majorité fait primer sur tous les autres. Je n'aurais sans doute pas pu m'imaginer me priver de l'ouïe ou de l'odorat.

Récemment, me rappelant ces souvenirs enfouis au plus loin de ma mémoire, j'ai songé à écrire des textes qui feraient abstraction du sens de la vue en me demandant comment ils seraient reçus par des aveugles, qui pourraient les lire grâce au braille. Je me suis assez vite rendu compte que c'était un peu, pas mal absurde, car les aveugles à ma connaissance ne se privent pas des notations visuelles, du verbe voir, ni même des mentions de couleur.

De toute façon, la meilleure façon de faire cette expérience serait sans aucun doute de contacter des personnes aveugles et de correspondre avec elles puisqu'il y a des interfaces braille pour les ordinateurs. Cette correspondance pourrait ensuite être publiée. Nous n'en sommes plus au temps de la Lettre sur les aveugles de Diderot, celui-ci ayant quand même eu la sagesse de rapporter ses échanges avec des personnes aveugles et non de prétendre parler à leur place.

Puis, j'ai fait le lien avec certaines controverses actuelles en pensant aux Premières Nations, et aux rôles auxquels on les a sans cesse confinées dans les médias et dans les productions culturelles. Fait remarquable, un autochtone ne peut que jouer le rôle d'un autochtone à la télé, alors qu'un blanc peut interpréter tous les rôles. Un exemple très frappant étant la célèbre série Murdoch mysteries de CBC, dont je suis friand, où le seul acteur autochtone qui y soit apparu en 11 saisons jouait le rôle d'un autochtone, à qui l'entrée dans la police était absolument fermée.

Si encore aujourd'hui, le majoritaire peut occuper toutes les places alors que le minoritaire ne peut occuper que la sienne (celle qu'on lui assigne), il y a fort probablement quelque chose que nous n'avons pas encore compris.




9 juillet 2018


L'accent des autres


J'étais attablé à la Crêperie du marché avec mon conjoint alors que deux voisines, visiblement d'origine française, cela s'entendait à leur accent, discutaient suffisamment fort pour qu'on ne puisse pas échapper un mot de leur conversation. Il ne faut pas leur faire de reproche, les tables sont très près les unes des autres et l'ambiance décontractée d'un jour d'été au marché Jean-Talon, où la circulation des chalands est fort animée, incite sans doute à l'enthousiasme vocal.

Les deux dames aimaient visiblement beaucoup voyager, car elles parlaient de nombreux pays qu'elles avaient vu ou encore envie de voir. Lorsque la plus âgée des deux évoqua la Belgique qu'elle fréquentait souvent en se basant à Lille, l'autre répliqua : « Je ne suis jamais allée en Belgique. J'aimerais beaucoup. Par contre, je ne sais pas comment ça se passe, si c'est facile de se débrouiller avec l'accent et tout. »

Mes yeux ont roulé discrètement et j'ai surtout essayé de continuer la conversation avec mon compagnon, le temps de finir ma crêpe champignons, béchamel, jambon, fromage. Encore une fois, il faut éviter de jeter la pierre aux Français en général si cette Française-ci ne sait toujours pas que c'est le touriste qui doit tenir compte du fait que son accent est différent de celui des gens qu'il visite. En effet, elles sont de plus en plus nombreuses les rencontres occasionnelles à Paris ou ailleurs qui, lorsqu'elles me disent qu'elles aiment bien mon accent, ne sont pas surprises que je leur retourne le compliment en disant que le leur me paraît fort joli aussi.

Tout le monde n'est plus convaincu, comme l'était ma grand-mère, d'appartenir au seul groupe qui parle sans accent et tout le monde ne s'imagine pas qu'imiter l'un des nombreux accents parlés par les vedettes médiatiques ou politiques équivaut à parler sans accent, comme semble le croire la célèbre et amusante Solange, youtubeuse des fameuses capsules Solange te parle.

Un détour par le Petit Robert nous apprend que l'accent est défini comme des « caractères phonétiques distinctifs d'une communauté linguistique considérés comme un écart par rapport à la norme ». Ce qui achève de nous convaincre que les dictionnaires d'usage ne font que renforcer les préjugés et l'ignorance du plus grand nombre parce que, justement, ils reflètent l'usage. Je me rappelle l'époque où le Petit Larousse définissait le terme amour comme le « sentiment d'affection et d'attirance physique qui unit un homme et une femme ».

Pour être rigoureux, on devra préciser que l'accent, c'est tout simplement la façon de parler. Une personne qui parle sans accent est une personne qui ne parle pas. D'ailleurs, il existe des accents individuels et les différents accents standard selon les régions sont le plus souvent des accents artificiels bricolés autour d'un modèle imposé par le pouvoir ou la notoriété. Les Québécois se rappelleront ce qu'on appelait l'accent radiocanadien, dont le modèle était la parole d'Henri Bergeron.

Quant à la télé française, si toutes les têtes d'affiche des émissions culturelles ou politiques prétendent parler sans accent, c'est-à-dire avec le même accent standard, elles ont pourtant des accents différents. En effet, on peut constater de grandes variations entre chacune d'entre elles, par exemple l'accent de Laurent Bignolas à Télématin n'est pas le même que celui de Bertrand Renard à Des chiffres et des lettres, ce dernier étant aussi différent de celui de l'animateur Laurent Romejko.

Oui, vous avez un accent. Tout le monde en a un, même les sourds parce qu'ils ne signent (langage des signes) pas tous exactement de la même façon, mais ça, c'est une autre histoire.




18 juin 2018


Les marmottes et l'amour


Dans le petit coin de pays perdu d'où je viens, les marmottes n'avaient pas bonne presse. Loin d'être le symbole d'une ville, même d'une région comme à Grenoble ou de faire la joie des téléspectateurs comme sur la chaîne France 3, la jolie bête était une cible de choix pour les chasseurs improvisés qui se faisaient fort de descendre « un siffleux » comme on les appelait. Il y avait une sorte de fierté à s'en prendre à ce sympathique animal pourtant inoffensif à la campagne alors qu'on sait les dégâts dont il se rend coupable dans les jardins de banlieu.

La marmotte est connue pour son art de creuser des trous. C'est ce qui a immédiatement créé un lien dans mon esprit avec le film Quand l'amour se creuse un trou du réalisateur Ara Ball, dans lequel long métrage, Robert Naylor joue le rôle de Miron, un adolescent qui se fera marmotte pour retrouver celle qu'il aime : Florence, la voisine dont on sait que le passé est déjà beaucoup plus grand que son avenir. Ce dernier rôle est interprété par la lumineuse France Castel.

Le film, sorti le 15 juin dernier, joue sur plusieurs tableaux et se comporte en pince-sans-rire. L'action se situe en 1995, ce qui débarrasse le scénario de l'omniprésent téléphone portable (alors peu accessible aux jeunes). On devrait d'ailleurs mettre dans la promotion de films : « Un long métrage sans cellulaire » comme on annonce les produits sans gluten. Ça attirerait les amateurs.

L'hommage à Harold et Maude est très clair. Mais on peut aussi penser à Gérontophilie de Bruce La Bruce, où le beau jeune préposé aux bénéficiaires Lake (joué par Pier-Gabriel Lajoie) tombe amoureux d'un patient de 81 ans, Mr. Peabody encore dandy malgré l'âge et la maladie (magistralement interprété par Walter Borden).

Le rythme mesuré et posé du long métrage lui donne un ton mi-sérieux mi-badin. Les conversations entre les parents de l'adolescent (rôles tenus par Julie Le Breton et Patrice Robitaille) sont savoureuses et désespérantes, caricature pourtant pas si loin de la réalité de certains couples intellectuels qui se veulent en phase avec leur époque tout en étant complètement largués.

Rien que le prénom du jeune homme, Miron, est une fleur douce-amère à « l'épanouissement » de baby-boomers qui souhaitaient rendre hommage à un poète national dans la façon d'appeler leur enfant. Même la dernière phrase du film nous fait hésiter entre l'adhésion au gros bon sens et la franche rigolade.

Pour ses moments d'hésitation, pour ses clichés assumés, toujours sur le fil du rasoir entre la tendresse et l'ironie, cette aimable proposition cinématographique inspire la bienveillance envers les marmottes.




6 juin 2018


Effets pervers


Brève réflexion ce matin sur deux phénomènes récents illustrant les conséquences imprévues à la conception d'un dispositif.

Le premier cas concerne une publicité du groupe Vidéotron, entreprise de câblodistribution et de téléphonie. On y voit deux parents et leur enfant, dans un décor sombre et vague pouvant ressembler à une salle d'interrogatoire ou même à une prison. Les parents annoncent au soulagement de leur enfant qu'ils lui accordent le droit de posséder son propre téléphone cellulaire (ou portable). L'enfant demande en échange, et les parents acquiescent, qu'on lui retire le bracelet de sécurité qu'il porte à la cheville. Vous savez, ce genre de bracelet qu'on impose aux détenus dangereux en sortie ou aux délinquants dont on veut garder la trace en tout temps.

C'est quand même formidable qu'une entreprise de télécommunication fasse elle-même la démonstration éclatante que le téléphone est une chaîne et non une libération reconnaissant clairement ce que j'écrivais déjà dans les années 90, que les esclaves et les prisonniers se promenaient autrefois avec un boulet, mais qu'aujourd'hui ils ont un téléphone.

Quelqu'un s'est peut-être avisé d'en toucher mot aux annonceurs, car il y a quelques jours que je ne vois plus cette publicité.

La seconde illustration est l'aveu de défaite anticipée par la première ministre ontarienne Kathleen Wynne à la suite de sondages défavorables presque une semaine avant les élections de demain 7 juin 2018. Reconnaître ainsi son échec avant même le vote consiste à accorder au sondage non plus le rôle de miroir de l'opinion, mais bien celui de guide dans la prise de décision, de sorte qu'on cherche à suivre les sondages qui nous disent comment agir plutôt que d'essayer de convaincre la population de voter pour ce qui serait le mieux pour elle.

On peut donc s'attendre à une déconfiture totale du parti de madame Wynne, car elle vient de dire aux électrices et aux électeurs : « Si vous voulez gagner, ne votez surtout pas pour moi. » Certes, elle n'a pas dit ces mots, mais c'est ce que l'on comprendra. Elle accrédite le principe qu'il faut voter pour gagner et non selon ses convictions, tordant ainsi totalement le rôle originel du sondage qui sert à informer des tendances pour le conformer à l'objectif de prédicteur du gagnant afin d'orienter le vote.

Si je me trompe dans mes prévisions pessimistes pour madame Wynne, on ne manquera pas de me le faire savoir et je serai très heureux de reconnaître mon erreur, mais je crains fort que la première ministre n'ait aggravé sa chute, victime d'un autre effet pervers.




20 mai 2018


Haro sur le politique !


En un moment où je cherche à me distraire, je zappe la radio. Je tombe alors sur une émission de la BBC qui présente un reportage à propos du droit à l'avortement aux États-Unis.

Peu avant la fin de l'émission, la reporter déclare nonchalamment que la question de l'avortement est « trop importante pour être abandonnée aux débats politiques ». Ce genre d'affirmation constitue une prise de position idéologique très marquée, inattendue dans un reportage. Pourtant, elle est lâchée comme s'il s'agissait d'une donnée naturelle du genre « le soleil se lève à l'est ».

Voilà un exemple frappant de conviction idéologique qui s'est frayé un chemin dans les esprits de telle sorte qu'on annonce comme une évidence factuelle une opinion parfaitement contestable.

Le discrédit jeté sur le rôle pourtant essentiel du débat politique dans les affaires de la cité fait partie de l'hégémonie culturelle actuelle. La négation de la primauté qu'il devrait avoir ajoute à la sensation d'impuissance d'une large part de la population et contribue, entre autres, à la déréliction électorale.

Ce ne serait qu'un moindre mal s'il y avait par ailleurs, chez les personnes ainsi désabusées, un engagement citoyen dans des comités destinés à faire entendre la voix populaire. Mais, hélas, ces individus qui rejettent le politique (en même temps que la politique) sous prétexte qu'ils n'y peuvent rien se réfugient dans la consommation ostentatoire laissant les rênes de leur destin à ceux-là-mêmes dont ils disent se méfier.

À l'inverse de la déclaration de la reporter britannique, plus une question est importante, plus elle doit faire l'objet de discussions politiques, car les affaires de la cité ne relèvent pas des croyances, mais bien de l'art du possible dans la poursuite du bien commun.




12 mai 2018


Printemps français, Printemps érable et violence d'État


Le Printemps français qui se déroule actuellement (grève des cheminotEs, grève des étudiantEs, contestation sociale) a certains points communs avec mai 1968, mais révèle aussi des points intéressants de ressemblance et de divergence avec le Printemps érable qui a secoué la société québécoise en 2012.

On s'intéressera ici à un seul aspect particulier : le rapport à la violence ou, devrait-on dire, aux violences, car il convient de distinguer la violence perçue, la violence fantasmée et la violence réelle.

La violence fantasmée, celle qui fait frémir le bon bourgeois, est une rumeur amplifiée, répétée en boucle, utilisant de façon fort opportune les quelques vitrines cassées par des groupuscules qui n'ont rien à voir avec les revendications des contestataires, et elle est montrée comme étant la résultante première sinon unique de l'activité des mouvements sociaux. En conséquence et à force, elle finit par être totalement identifiée à l'activité desdits mouvements sociaux. En cela, les processus à l'œuvre, tant dans le monde politique dominant que dans le monde médiatique, sont tout à fait comparables en France en 2018 et au Québec en 2012.

De la même manière, on s'acharne à exiger des représentantEs des mouvements de contestation qu'elles et ils condamnent cette violence et on fait l'impasse sur la répression ainsi que sur la violence d'État, pourtant à l'origine des manifestations.

Au Québec, en 2012, l'Association pour une solidarité syndicale étudiante refusait de dénoncer la violence afin de ne pas faire dévier le débat sur un sujet secondaire. En France, en 2018, on la condamne directement.

Au Québec, en 2012, on dénonçait, du côté des manifestantEs, la violence de la police. En France, en 2018, on en réclame plutôt la protection. Au Québec, en 2012, les manifestantEs se dissociaient de la violence des quelques casseurs en les isolant ou en s'en éloignant. En France, en 2018, on réclame un cordon de sécurité pour isoler les manifestantEs des casseurs.

Cette distanciation des mouvements sociaux par rapport aux groupuscules perturbateurs a surpris un temps la bonne bourgeoisie, mais cette dernière a vite trouvé la parade en faisant pérorer des « commentateurs », lesquels diffusent maintenant l'idée qu'il y a une frange importante parmi les manifestantEs qui soutiennent les casseurs et que les vitrines cassées sont le fait des éléments extrêmes d'un seul et même mouvement, le mouvement de contestation sociale.

En France aujourd'hui, tout comme au Québec en 2012, on soumet la contestation à la même injonction paradoxale : manifestez pacifiquement et ne tolérez pas la violence, mais vous pouvez être certainEs que nous ne bougerons pas à moins d'y être forcés. En bref : seule la violence pourrait nous faire changer, mais la violence nous confirme dans notre intention de ne pas changer, donc de réprimer.

En France aujourd'hui, comme au Québec en 2012, personne sauf les manifestantEs ne dénonce la violence d'État : la précarité institutionnalisée, le chantage à l'activité, la destruction du code du travail, la réduction des aides de toute sorte et le renforcement de la subvention aux plus riches, l'application de taxes régressives (touchant les plus pauvres) et la réduction de la fiscalité des fortunes, etc. Cette violence-là, les gouvernants la nient et les médias grand public font comme si elle n'existait pas.

La violence des casseurs est bien réelle, mais elle est circonscrite et micro-locale. La violence fantasmée est composée d'une part par l'amplification itérative de ces images micro-locales et de l'autre par la perception exagérée et sans cesse relayée par les médias grand public de frustration et de danger quand les grévistes exercent ce qui est leur droit le plus fondamental pour affronter la destruction du filet social. La protection sociale pour laquelle il a fallu se battre est d'ailleurs présentée comme étant un privilège, par un retournement de sens dont la bourgeoisie possède un art consommé, alors que les privilèges des riches sont présentés, selon le même processus, comme un droit inaliénable, accessible à tous. À condition, oublie-t-on de préciser, d'être né de la cuisse de Jupiter, comme le bon prince-président et sa caste.

La violence d'État est tue, camouflée, minimisée, angélisée sous les oripeaux des vertus individuelles, alors qu'elle est bien réelle, généralisée et systémique. Elle s'applique à grande échelle dans ses effets délétères (faim, isolement, détresse psychologique extrême, maladie, dénuement) à toutEs les fonctionnaires si utiles au service public, à toutes les ouvrières et ouvriers, à toutes les personnes âgées, aux chômeuses et chômeurs, aux sans-abris, aux artisanEs, à toutEs laisséEs-pour-compte de l'économie du tout au marché, obligéEs de se vendre corps et âmes aux prédateurs mercantiles dont l'État, qui n'a pas rapetissé mais a seulement changé de vocation, s'est fait le chevalier servant.




30 avril 2018


Le retour de Guernica


C'était le 26 avril 1937. Les nazis, trop heureux d'utiliser l'Espagne comme laboratoire dans l'expérimentation de la guerre totale qu'ils préparaient, s'offrent volontiers pour affaiblir le front Nord de la résistance à Franco en bombardant la ville basque de Guernica.

À 16 h 30, un jour de marché, les avions nazis ont lâché des bombes incendiaires, des bombes explosives, puis ont poursuivi la population à la mitraille. Les bombardements en piqué étaient particulièrement terrifiants. Les aéronefs guerriers ont quitté le ciel de la malheureuse ville vers 19 h 30 laissant des ruines et des victimes civiles.

Picasso avait reçu la commande par le gouvernement républicain d'une toile pour orner le pavillon espagnol de l'exposition universelle de Paris. Le sort de Guernica s'imposa à lui comme sujet dès qu'il en eut connaissance. L'allégorie du massacre et de la destruction allait devenir une toile célèbre, qui ne retourna pas en Espagne, car le génial peintre se refusait à l'y laisser entrer tant que les « libertés civiles ne seraient pas rétablies ». Hélas, Picasso mourrait avant Franco.

La toile, après avoir séjourné au Musée d'art moderne de New York (MoMA) et erré dans diverses expositions, fit son entrée au Prado en 1981, puis fut installée au musée Reina Sofia, toujours à Madrid.

Mais les libertés civiles sont-elles revenues en Espagne ? Franco est-il vraiment mort ou ne survit-il pas dans les pratiques anti-démocratiques du gouvernement espagnol ?

La population catalane ne bénéficie même pas du droit de se prononcer sur son avenir. Les partisans de l'indépendance sont traités comme des criminels juste parce qu'ils ont une opinion légitime différente de celle du pouvoir central. De façon violente, on interdit même en certains lieux jusqu'à l'affichage de son choix politique.

Les visiteuses et visiteurs qui passent devant le fameux tableau de Picasso ont-ils conscience de son histoire ? L'Espagne mérite-t-elle qu'il se trouve à Madrid ?




16 avril 2018


CheminotEs : quand l'hégémonie culturelle pense pour vous


Les mouvements sociaux en France sont une autre excellente illustration du fonctionnement de l'hégémonie culturelle. Le quidam n'y prend garde croyant savoir des choses que l'idéologie pense pour lui. Même quand on est censé réfléchir et informer, on ne se rend pas compte des énormités qu'on profère (et c'est sans compter celles et ceux dont c'est le point d'honneur de répandre des faussetés).

Analysons un exemple de tentative d'information impartiale. Le 24 mars 2018, la chaîne d'info continue France-Info diffuse un « Instant détox » sur les cheminotEs. On pose des questions aux chalands, questions basées sur le sentiment généralement répandu, puis on donne « l'heure juste ».

La première question concerne la prime pour le charbon que les cheminotEs reçoivent. On apprend aux passantEs qu'elle a été abolie en 1974. La question suivante demande si les cheminotEs ont un emploi à vie. Le « reporteur » s'empresse de dire : « Ah, oui, ça c'est assez vrai, il est très difficile de les licencier. » L'instant détox s'est muté en intox renforcée. Si le « journaliste » nous le confirme, c'est donc vrai.

Aucune preuve, aucun argument. Mais non, les cheminotEs, pas plus que les autres fonctionnaires, n'ont pas d'emploi à vie. Ils ou elles sont mieux protégées que les autres salariéEs parce qu'ils ou elles sont syndiquées. C'est normal, ça évite les renvois arbitraires. Mais le code du travail prévoit toujours le renvoi pour faute grave. Il est toujours possible de congédier quelqu'un qui ne fait pas ou très mal son travail. Et tant pis pour l'impartialité, l'objectivité !

La question suivante, c'est « Est-ce qu'ils ont une meilleure retraite ? » Et la réponse est « Oui, en moyenne la retraite des cheminots est de 1900 euros brut et la moyenne de la retraite des Français est de 1700 euros. » Déjà la question posait comme absolue une valeur relative : une meilleure retraite que qui ? Ils n'ont pas la meilleure retraite du monde, mais une meilleure que la moyenne. Ah bon ! Ne devrait-on pas dire tant mieux et féliciter leur syndicat ?

Maintenant, comparons avec la retraite moyenne d'autres catégories. D'après le journal La Tribune du 12 mai 2015, sous la plume de Jean-Christophe Chanut, les militaires ont une retraite de 2290 euros, les fonctionnaires territoriaux (agentEs sociaux territoriaux, gardes champêtres, conservateurs/trices territoriaux, sapeurs-pompiers, police municipale, etc.) ont 1830 euros et les professions libérales 2610 euros. S'est-on demandé quelle était la retraite des secteurs financiers ? des ministres ? des cadres supérieurs ? Alors que signifie « meilleure retraite » ? On est passé un peu vite, non ?

La quatrième question était « Est-ce qu'on peut travailler dans un bureau et avoir le statut de cheminot ? » La réponse était « Oui, ça concerne 92 % des employéEs de la SNCF. » Encore une fois, l'information incomplète ne nous dit pas si 92 % des employéEs travaillent dans les bureaux.

« Un syndicaliste a affirmé que les cheminots ont une espérance de vie de 10 ans de moins que la moyenne des Français ? Est-ce que c'est vrai ? » La réponse : « C'est faux. Les cheminots ont une espérance de vie de 82 ans alors que celle des Français est de 80 ans. Ça c'était une vraie intox. » Aucune référence au syndicaliste en question. Et on suppose que les intox faites par la chaîne, elles, ne sont pas de la vraie intox.

Question suivante : « Les cheminots partent-ils à la retraite plus tôt ? » La réponse : « Les sédentaires partent à 57 ans et les roulants à 53 ans, ce qui est quand même beaucoup mieux que la moyenne des Français qui partent à 63 ans. » Ce qu'on oublie de dire, c'est que la moyenne des Français n'est pas syndiquée. C'est ça l'avantage d'avoir un syndicat, c'est d'avoir de meilleures conditions.

Dernière question : « Le statut des cheminots plombe le budget de la SNCF. » La réponse est diffusée tout bas avec un environnement sonore qu'on ne trouvait pas dans les autres réponses. « La dette de la SNCF, c'est 50 milliards d'euros. On ne risque pas d'y changer quelque chose avec la réforme du statut des cheminots. Qu'est-ce qui représente 50 milliards d'euros, bien par exemple l'évasion fiscale. » Curieux que cette dernière information soit enterrée par la musique.

Et au final, en quoi avoir de meilleures conditions de travail que la moyenne, surtout que les non-syndiquéEs, discrédite-t-il la lutte contre la démolition du service public ? Pas un mot là-dessus. On devrait rappeler que le mouvement social concerne surtout la soumission du service public à la concurrence, ce qui n'est jamais bon comme l'exemple anglais l'a amplement démontré.

Quand on entend par exemple Maxime Coutié à Info-Matin dans la semaine du 2 avril dire que le résulat du mouvement social dépendra de l'opinion publique, car les conditions de travail des cheminotEs sont béton, c'est que cet animateur, dont le rôle est d'être impartial et objectif, considère donc cet énoncé comme véridique et vérifié. L'hégémonie culturelle présente donc les employéEs syndiquéEs comme des privilégiéEs qui n'ont pas leur mot à dire sur le service public et sa protection.

Pendant ce temps, dans les officines gouvernementales et les bureaux des affairistes...




11 février 2018


Macronie : préfiguration du Meilleur des mondes oligarchiques

Deuxième partie : les habits neufs de l'empereur


Avec le développement des mouvements ouvriers au 19e siècle, les oligarchies avaient senti le besoin de s'appuyer sur la démocratie libérale pour justifier leur emprise. Ainsi elles se servaient des urnes comme justification à leurs politiques et pouvaient opposer deux formes de pouvoir populaire : celui des masses laborieuses brouillonnes et excitées, celui de la démocratie parlementaire et des partis conservateurs bon teint qu'elles soutenaient.

Mais aujourd'hui, même la comédie démocratique ne leur est plus nécessaire et la distinction entre partis de gauche favorables au progrès social, qu'elles associaient au chaos, et partis de droite en faveur de la progression individuelle et capitaliste, qu'elles associaient à la liberté, ne leur est plus nécessaire. Le discours prétend libérer la population de la supposée superficialité de la distinction gauche-droite sous le rassemblement d'une nouvelle société pragmatique « en marche » vers des lendemains qui chantent en puisant tant à gauche qu'à droite. C'est-à-dire en favorisant les droitistes et socio-libéraux, qui se disent de gauche, mais sont de droite et en les additionnant à la droite dure.

Tout cela en se faisant fort de détruire les partis traditionnels pour avancer sans masque : on a besoin d'élire un dictateur et l'étiquette partisane n'est plus nécessaire. Le prince-président Macron ne s'en cache même pas qui déclarait que la France avait besoin d'un roi, donc d'un souverain qui s'empare au bénéfice de l'oligarchie économique de la souveraineté, laquelle ne devrait pourtant résider que dans le peuple.

On trouve quelque chose de semblable aux États-Unis, où le candidat Trump n'était pas le préféré de l'establishment républicain puisqu'il ne respectait pas le modus operandi des institutions partisanes. Qu'à cela ne tienne, l'oligarchie ne s'embarrasse plus des distinctions partisanes. Elle ne s'en est jamais vraiment souciée, dans la mesure où les banquiers et les industriels ont toujours fait mousser leurs intérêts auprès de représentants de gauche dits modérés et tenté de les soudoyer, mais elles continuaient de se poser vertueusement près des défenseurs du conservatisme, la droite traditionnelle. Maintenant, elle se permet de passer outre en soutenant qu'il n'y a plus ni gauche ni droite, relayée par ses porte-voix tonitruants que sont les Fox News, BFM-TV et autres commentateurs « sérieux ». En effet, les « chiens de garde de la démocratie » plutôt que d'en être choqués, en sont tout émoustillés.

Au Québec, l'illusion de la distinction partisane entre les trois grands partis n'est maintenue que pour la forme, car on se bouscule pour se mettre à genoux devant le capitalisme international. Un chevalier de l'industrie, comme François Legault (chef de la Coalition Avenir Québec), plaît énormément par son discours simpliste. Il fait le jeu de l'oligarchie en prétendant gommer le clivage gauche droite pour ne proposer que des mesures droitistes : baisse des impôts et réduction de l'État, ou asservissement de l'État à la raison capitalise. Cela n'est pas bien différent du credo que récite le Parti libéral du Québec. De son côté, le Parti Québécois, anciennement associé à la social-démocratie, continue de s'en réclamer tout en poussant ses partisanEs à récuser l'opposition droite-gauche afin de réaliser l'unité nationale, sorte de discours de soumission afin de les amener au pouvoir, lesditEs partisanEs salivant à la perspective d'être dirigéEs par un autre chevalier de l'industrie, employeur notoirement antisyndical, Pierre-Karl Péladeau, qui fut d'ailleurs leur chef pendant une brève période (mai 2015 à mai 2016). De son côté, Québec Solidaire, qui refuse d'abandonner cette distinction nécessaire entre progrès social et profit individuel, stagne dans les sondages autour de 10 %. Il faut dire que les commentateurs politiques, tout comme ils le font en France à l'égard de la France insoumise, sont très affairés à renforcer la perception selon laquelle une telle vision du monde est ringarde.

On trouve donc en la France un véritable laboratoire pour la caste hégémonique, où elle teste les nouveaux habits de l'oligarchie triomphante. Elle prétend une fois de plus réaliser la quadrature du cercle en éliminant les si vilaines querelles déchirant les attardéEs qui distinguent encore la gauche et la droite. Nouveau miroir aux alouettes, nouveau saint Graal, la formule renaît sans cesse pour abolir par le discours ce qui est inévitable dans la vie réelle : l'opposition entre la prédation capitaliste et la justice sociale, mais peu osent dire que l'empereur est tout nu.




27 janvier 2018


Des hommes appuient #EtMaintenant


Voici la déclaration que nous avons fait parvenir aux quotidiens québécois. Des noms s'y sont ajoutés depuis.

Des hommes appuient #Etmaintenant


Le mouvement #Etmaintenant, lancé par une centaine de féministes québécoises, expliquait : « Nous voulons [...] les hommes à nos côtés. [...] que les politiques publiques, la culture des entreprises et des institutions, les contenus médiatiques – eh oui, les relations amoureuses et sexuelles – évoluent dans le sens d’une véritable égalité entre les sexes. »

Nous sommes des hommes qui appuyons ce mouvement.

Dès le début du mouvement #Moiaussi, on a vu se développer un ressac multiforme, comme le « droit d’importuner » au prétexte d’une misère sexuelle masculine. Aussi la prétention que les hommes de pouvoir, qui en ont abusé, avaient le bénéfice du doute au motif de la « présomption d’innocence », eux qui, pour plusieurs, ont sévi pendant des décennies, bénéficiant de l'impunité et, par le fait même, multipliant leurs agressions.

Les agressions sexuelles et les harcèlements ne sont pas le fait de quelques dérives individuelles. Au Québec, une femme sur trois a été victime d’au moins une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans. Les infractions sexuelles sont plus fréquentes (53 % des cas) chez les moins de 18 ans, surtout chez les filles, mais aussi chez les garçons. De 40 à 50 % des femmes des pays de l’Union européenne auraient subi des avances sexuelles non désirées, des contacts physiques ou d’autres formes de harcèlement sexuel au travail. Aux États-Unis, 83 % des filles âgées de 12 à 16 ans auraient subi une forme ou une autre de harcèlement sexuel dans les écoles publiques.

L’agression sexuelle est avant tout un abus de pouvoir. L’agresseur se sent autorisé à imposer ses volontés à une personne réduite au rang d’objet sexuel. On sait le sort que connaissaient autrefois les victimes d’agresseurs puissants bien placés dans la société : elles étaient condamnées sans appel, et les agresseurs jouissaient d’une impunité quasi totale. Toute structure hiérarchique, qui voue un culte à la suprématie mâle, favorise ces abus : églises, sectes, armées, clubs sportifs, clans, familles, monde des affaires, etc. Ce sont surtout les femmes qui en font les frais, mais pas seulement : les enfants certes, filles et garçons, mais aussi des hommes.

La virilité hégémonique s’exprime dans les prisons par les viols d’hommes ainsi infériorisés. Au Québec, un producteur omniprésent à l’écran de la télévision québécoise harcelait sexuellement ses employés masculins. On savait que les petits garçons étaient une cible de prédateurs sexuels dans la famille, l’Église, etc. Désormais, des hommes adultes osent parler de ce qu’ils subissent ou ont dû subir par des hommes mieux placés qu’eux dans la hiérarchie sociale.

Le changement social nécessite un changement des relations de pouvoir dans la société. Les agresseurs perdent une partie de leur pouvoir, mais il reste beaucoup d’hommes puissants à l’abri. Pourtant ce sont leurs employéEs qui subissent les contrecoups en perdant leur source de revenus. En plus de risquer leur propre emploi, les victimes craignent d’en faire perdre à d’autres. Ces réflexions éthiques sont absentes chez les personnes en situation de domination. Cela fait d’ailleurs partie des considérations qui se bousculent dans la tête des victimes si peu promptes à dévoiler ce qu’elles ont vécu, déjà qu’elles se sentent coupables de ce qui leur est arrivé.

Qui doute encore que la justice a deux vitesses? Les plus fortunés se paient les meilleures firmes d’avocats, les mieux à même de performer devant des juges qui viennent rarement des classes défavorisées ou dominées et qui, de ce fait, comprennent peu les structures d’oppression, quand ils n’ont pas un préjugé favorable envers elles.

Celui qui a l’argent et le pouvoir domine les personnes réduites à vendre leur force de travail, c’est ce qui accorde à la personne qui embauche une formidable prépondérance. L’argent et le pouvoir lient, rabaissent et soumettent la personne-force de travail, tout en rendant le rapport impersonnel, réifié. Le sentiment de supériorité des employeurs fait partie intégrante de leur plaisir, lié à l’acte de location de la force de travail et à la déshumanisation qu’elle implique (processus de marchandisation). Ces hommes ne recherchent pas la réciprocité. C’est précisément la subordination des gens qui est source de plaisir, lequel est accentué par un sentiment d’impunité. L’argent et le pouvoir apparaissent comme des mises en action de la virilité.

Dans les sociétés capitalistes patriarcales, les sexualités masculines hégémoniques agissent surtout au moyen d’un désir univoque. C’est très souvent un appel à une consommation rapide. Le temps des relations sexuelles semble déterminé par l’éjaculation, vue comme finalité de la relation sexuelle. Dans cette consommation, il y a survalorisation de la place et de la fonction du pénis. Cette sexualité devient réductionniste et fonctionnelle, si ce n’est utilitariste et contingentée (limitée). Elle est également dissociée (sexe et sentiments).

Tant que nous n’aurons pas appris à vivre humainement nos rapports sexuels, il ne sera pas question de fermer les volets sur la souffrance imposée par les rapports de pouvoir, notamment les rapports de genre.

C’est pourquoi il est important comme hommes de donner un soutien ferme et indéfectible à la parole qui se libère, à la résistance aux agressions, à la renégociation de rapports basés sur le consentement et non sur la prédation ou la domination.

Instigateurs de la déclaration
Francis Lagacé, écrivain, militant des droits sociaux
Richard Poulin, éditeur, prof émérite (Université d’Ottawa) et prof associé (IREF-UQAM)

Signataires
Louis Bélanger, professeur de littérature (UNBSJ)
Guy Bellemare, prof titulaire, département de Relations industrielles (UQO)
Marc Bonhomme, militant
Victor Borgogno, militant antiraciste
Henri Boulbés
Guillaume Bourget, instituteur
Claude Braun, rédacteur en chef Québec humaniste
Albert Breau
Thierry Brulavoine, écrivain-conseil
Raphaël Canet, professeur (Cégep Vieux-Montréal)
Jean-Nicolas Carrier, psychologue
Érick Doucet, auxiliaire d'enseignement, chercheur (UdeMoncton)
Michel Duchesne
Martin Dufresne, traducteur proféministe
Dominic Dumont, retraité, Assemblée nationale du Québec
Jonathan Durand-Folco, professeur (USaint-Paul)
Didier Epsztajn, animateur du blog Entre les lignes, entre les mots
Marc-André Éthier, prof de didactique en histoire (UdeM)
André Frappier, Chroniqueur à Presse-toi à gauche et à Canadian Dimension, membre de la direction de Québec solidaire
Jacques Girard, chanteur poète
O. Louis Hains, concepteur textile
Jean-Yves Joannette, animateur social
Richard Labrousse, militant, ex-travailleur social
yeun lagadeuc-ygouf, aide-soignant
Henri Lamarre
Louis Lamarre
Michel Lamarre
Paul Laurendeau, écrivain et philosophe
Thierry Lawrence Bernard
Serge Leclerc, (alias Sergio de Rosemont) militant des droits sociaux
Yves Leclerc, militant
Richard Légaré, commis
Richard Lépine, enseignant retraité
David Mandel, prof sciences politiques (UQAM)
Ianik Marcil, économiste indépendant
Christian Montmarquette, militant et membre fondateur de Québec solidaire
Ludvic Moquin-Beaudry, professeur (Cégep Saint-Jérôme)
Michel Morin, directeur adjoint (COCQ-sida)
Claude Pahud, éditeur, éditions Antipodes
Réjean Poirier, maire de Sept-Îles
Bernard Rioux, rédacteur de Presse-toi à gauche
Jean-Yves Rioux
Sébastien Rioux, prof adjoint (UdeM)
Michel Roche, prof de science politique (UQAC)
Serge Roy, auteur, ex-président du SFPQ
Denys Ruel, Dentiste au Centre jeunesse de Montréal
François Saillant, militant, ancien coordinateur du FRAPRU
Luc Saucier, calligraphe
Michel Seymour, professeur titulaire, département de philosophie (UdeM)
Michel Taylor, Fonds immobilier FTQ
Michel Thiénot, retraité (UdeM, éducation permanente)
Dominique Uhde, Fonds immobilier FTQ
Claude Vaillancourt, écrivain
Bernard Vallée, animateur en histoire et patrimoine
André Vincent, retraité de l'enseignement, édimestre des Nouveaux Cahiers du socialisme




18 janvier 2018


Macronie : préfiguration du Meilleur des mondes oligarchiques

Première partie : auscultation des vœux présidentiels


L'oligarchie en marche offre une illustration patente du totalitarisme économique qu'elle prépare. Si l'individu Macron l'incarne en France, il ne faut pas s'attarder à sa personne comme porteuse d'une tare à lui particulière, mais bien comme produit de classe. Ses tics, défauts et manies, par exemple cette incapacité constitutive à saisir les souffrances que sa caste dominante impose aux classes dominées, ne sont pas l'affaire d'une déviance personnelle susceptible d'être corrigée, mais bien la réalisation dans un individu dissocié de l'impérialisme de classe. C'est pourquoi, il faut comprendre ce qui, dans cette première étude de cas, pourrait ressembler à de la hargne personnelle dirigée contre un homme comme la description de la pathologie endogène à la domination oligarchique.

Le discours du prince-président à l'occasion de ses vœux du nouvel an montre que, sous la diversité des porte-voix possibles, le message reste le même : celui de la résignation à la doxa économique et de l'absence totale d'empathie. Très mauvais orateur, au point de faire passer Sarkozy pour un génie et Hollande pour un enthousiaste, le président actuel aligne ses phrases sur un ton égal, avec des pauses systématiquement placées au mauvais endroit. Ce n'est pas anodin. Le Grand Chef n'est pas un excité, c'est un bon gestionnaire (il a appris, c'est-à-dire on lui a appris, depuis sa crise histrionnique du 10 décembre 2016). Il n'a que faire de sentiments et autres niaiseries. Les QuébécoisES se rappelleront Robert Bourassa dont l'éloquence était celle d'une limace et qui séduisait les électrices-électeurs par sa « stabilité économique » (au prix de la crise sociale).

Ses propos sont constamment abstraits, de sorte qu'il est impossible d'être contre la vertu et les vœux pieux. Trois fois seulement, il sera concret : 1. Pour promettre l'accès au réseau Internet dans les zones rurales. 2. Pour affirmer qu'il continuera à démolir le Code du travail. 3. Pour faire des ronds de jambe à l'électorat lepéniste en déclarant que « nous ne pouvons accueillir tout le monde sans qu'il y ait des règles » et qu'il faut que les personnes qui restent sur le sol français « respectent qui nous sommes ».

Le monarque élu s'exprime au je et au vous, car il oppose ce que je fais, entendre « ma classe », à ce que vous devez faire, entendre « débrouillez-vous ». Il n'utilise même pas le nous de majesté, façon d'être sûr qu'aucune association au destinataire ne soit inférée dans ses propos, sauf lorsqu'il s'agit d'exclure comme dans la politique des réfugiéEs. Il ira jusqu'à utiliser la troisième personne, question de bien objectiver la distinction entre le dirigeant et les zouaves obéissants. Il faut le voir se tourner la tête et déclarer sans rire : « la cohésion, ce n'est pas simplement le travail du Président ». Une véritable caricature digne de réclusion, mais justement il s'agit là d'un discours de classe. Tout le contraire de la souveraineté du peuple, c'est la souveraineté capturée (comme dirait Frédéric Lordon) par une caste nobiliaire et incarnée dans un individu qui l'exerce pour elle en donnant des ordres. Très clairement et très souvent, il répète sous diverses formes : « Vous avez choisi de me donner le pouvoir » et « Voici ce que je veux ».

D'ailleurs la méthode est clairement établie : décider d'abord, écouter ensuite, puis faire ce qui a d'abord été décidé. « Toujours j'écouterai, toujours je respecterai les avis, mais toujours je ferai. » Les QuébécoisES, ici encore, se rappelleront la crise sociale de 2012, pendant laquelle le gouvernement libéral disait par la voix de ses ministres : « C'est bien de manifester. Faites entendre votre voix dans le calme. Cela ne changera rien à nos décisions. » Il n'y a pas pire insulte envers les démunis et envers la démocratie elle-même. La seule consolation pour les perdants du système est lancée dans cette phrase creuse : « La France est une grande nation, les mille fils qui nous tiennent sont plus forts que votre solitude. » Ça me rappelle les QuébécoisES pauvres qui se consolent de leur malheur en se disant qu'au Canada il y a les Rocheuses.

Avec une gestuelle d'automate, le mauvais acteur de série B tient un véritable discours de sociopathe d'où toute émotion, toute empathie, est absente, sauf simulée à grands renforts d'accents placés à contretemps.

Que retenir de pareille démonstration d'insensibilité, de cet indécent étalage d'un programme destructeur ? Que le prince élu n'est qu'une enflure au sens symptômatique et médical du terme. La bête qui a piqué, c'est la bourgeoisie ; la maladie qu'elle transporte, c'est le capitalisme oligarchique, et la boursoufflure qui pousse sur le corps social français s'appelle En Marche.




21 décembre 2017


Conte de Noël

(Certains esprits mal tournés pourraient y voir une fable politico-économique)


La magie des Fêtes inspire les bienfaiteurs de l'humanité. L'un d'entre eux, industriel particulièrement industrieux, s'appelait Marché, joli prénom s'il en est. Et son nom de famille était Libre, n'est-ce pas idoine pour un si noble personnage au front auréolé de vertus, et qui donc peut être contre la liberté ?

Marché, toujours en quête de nouveaux bienfaits dont combler l'espèce humaine, songeait à un produit universel, dont tous sauraient profiter à coût raisonnable, et qui satisferait les pauvres comme les riches, les paysans comme les professionnels, les artistes comme les ouvrières, les jeunes et les vieux, les petites et les gros, les généreux et les pingres, les ignorantes et les instruites, les malades et les bien-portants, les lectrices et les analphabètes, les gloutons et les anorexiques, les amis des animaux et les carnivores, les simples et les complexés, les religieux comme les athées, les sportives et les casanières, les chanceux et les déshérités, les employées et les dirigeantes, les masses et leurs enclumes...

Cette nouvelle invention pourrait servir de cadeau de Noël, de présent aux assistés qu'on visite, de réconfort pour les démunies, de viatique pour les personnes en déplacement, de cadeau d'hôtesse, de témoignage de munificence dans les grandes réceptions comme d'attention gentille pour le voisinage.

Marché se creusa la cervelle et n'y trouva que des billets à ordre, des bons d'obligation, des actions et des options. Il creusa celle de ses esclaves et n'y rencontra que désirs de justice et de liberté : étrange, car Libre, c'est lui, pourquoi les autres voulaient-ils voler son nom ?

Il creusa son estomac et y découvrit chères riches, sauces et crèmes. Il creusa celui de ses esclaves, il y aperçut quelques minéraux et un peu d'eau. De l'eau ! Mais c'est la denrée universelle ! Voilà ce qu'il faut commercialiser ! « Voilà ce qui fera ma suprême fortune et mon immense renommée ! »

Mais il faut temps et énergie pour extraire ou récolter le précieux liquide. C'est une marchandise lourde à transporter et qui ne peut se contenter de n'importe quel véhicule. On ne peut pas la faire circuler dans des paniers.

Il fallut encore quelque temps de réflexion avant que l'euréka ne surgisse au moment où Marché allait prendre son bain alors qu'il n'avait pas commencé à le remplir. En effet, avant de faire couler l'eau, le bain est vide. On y met l'eau et le voilà plein ! Mais, c'est bien simple : il suffit de vendre de l'eau séchée. Le transport sera facile, rapide et efficace ! Les acheteuses et acquéreurs n'auront qu'à y verser de l'eau et le tour est joué !

« L'eau séchée en sachet du Libre Marché est disponible dans tous les bons magasins ! Achetez ! Achetez ! Rien de plus simple. Vous ouvrez l'enveloppe, vous versez dans un contenant, vous ajoutez de l'eau, et comme par magie, vous avez de l'eau toute neuve ! N'est-ce pas magnifique ! »

Et Marché rêve : « Nous pourrons combattre la pauvreté, la disette, la famine et la soif. Je ferai des milliards de milliards en vendant mes sachets aux pays indigents. Leurs gouvernants pourront distribuer mes sachets d'eau évaporée et ainsi guérir la misère ! Et que dire des chefs de pays riches qui construiront des pipe-lines à leurs frais afin de transporter mon eau séchée. Ils n'auront qu'à y verser de l'eau ensuite. »

« Ah, les beaux cadeaux que vous pourrez faire à vos proches, parentes, amis, hôtes et invitées ! »

« Décidément, je suis le sauveur de la Terre ! Vive moi ! Nom : Libre, Prénom : Marché ! »

Là-dessus, Joyeux Solstice à tout le monde ! Je pars en vacances.




7 décembre 2017


Ce subjonctif qui vous manque


Entendu hier de la bouche d'un savant chroniqueur/journaliste de la radio publique : « Pourquoi utilise-t-on le mot-clic #RIP, qui est l'anglais Rest in peace, alors qu'en français, ça devrait être #REP pour Repose en paix ? » C'est sans aucun doute celui qui, à peu près à la même époque l'an dernier, se réjouissait qu'il y eût des photos d'un certain personnage public du XIXe siècle sinon on n'aurait jamais connu son existence. (Voir à ce sujet mon billet Dictature de l'image.)

Mais non, savant docteur Diafoirus, le français de #RIP n'est pas #REP, mais #QI/EREP, c'est-à-dire « Qu'il/elle repose en paix » puisque RIP vient du latin Requiescat in pace conjugaison au subjonctif du verbe reposer et non à l'impératif. Ainsi les Anglo-Saxons qui croient que RIP signifie « Rest in peace » se trompent et la traduction anglaise devrait être #MH/SRIP pour « May he/she rest in peace ». C'est donc pourquoi l'expression RIP est universelle et utilisable tant en français qu'en russe (bien qu'avec l'alphabet cyrillique, on écrirait plutôt PИП). Voilà ce qui arrive quand on a perdu son latin.

Les Anglo-Américains aiment bien tout s'approprier, et nous, pauvres colonisés, n'avons rien de plus pressé que de les croire et de les approuver. Ainsi, combien de fois ai-je dû détromper des camarades convaincus que le sigle ISO signifie International Standard Organisation alors qu'il vient du grec iso dont le sens est « égal ». D'ailleurs le sigle anglais de l'organisation aurait été IOS puisque son nom en anglais est International Organisation for Standardization comme on peut le voir sur le site ISO. Le site est d'ailleurs trilingue (français, anglais et russe) et le nom français de l'organisme (Organisation internationale de normalisation) est aussi officiel que le nom anglais.

Certes, il est très difficile de corriger les impérialistes anglos qui, à l'instar des Romains du début de notre ère, se croient le centre et la source de l'Univers. J'ai entendu à la radio états-unienne, il y a plusieurs jours, des animateurs s'étonner que les Néerlandais donnent des cadeaux aux enfants le 6 décembre et que ce soit Santa Klaus qui les distribue. Ils ignorent donc que leur fameux Père Noël n'est qu'une adaptation aux couleurs de Coca-Cola du célèbre et austère archevêque saint Nicolas de Myre, deuxième du nom, après son oncle.

Je me rappelle par ailleurs l'incrédulité de mes étudiantes et étudiants canadiens quand je répondis à leur question de savoir pourquoi les Smurfs s'appelaient Schtroumpfs en français. Je leur expliquai que, Schtroumpf étant difficile à prononcer pour les Anglo-saxons, les États-uniens avaient décidé de les baptiser Smurfs. Les pauvres croyaient dur comme fer que la compagnie Hanna-Barbera, laquelle avait acheté les droits du dessinateur belge Peyo pour les séries télévisées, était la créatrice des petits personnages bleus.

Un peu de recherche aide toujours à éviter les faux pas. Et dire que toutes ces informations sont à portée de clavier !




29 novembre 2017


Le cri de la carotte


Sauf à vouloir se nourrir en suçant des cailloux, il est impossible de s'alimenter sans ingérer des organismes vivants ou l'ayant été. Depuis tout jeune, je blague avec mes camarades végétariens en leur opposant le cri désespéré de la carotte qu'on arrache de son potager à ceux des pauvres veaux qu'on mène à l'abattoir.

Méfiez-vous, amis carnivores, car ce qui commence comme un plaidoyer en faveur des bouffeurs de viande se mute tout à coup en panégyrique des défenseurs des animaux. En fait, bien que ne pouvant résister à un cassoulet garni de cuisses de canard confites ou à un savoureux lapin aux champignons et à la crème, je confesse me sentir en dissonance cognitive comme ces capitalistes verts, lesquels prétendent sauver la planète en continuant de la faire dépérir.

S'il est bien vrai que l'on se nourrit essentiellement d'êtres vivants (végétaux, bactéries et autres), il reste que l'on devrait éviter des souffrances à des êtres dotés de sensation. J'ai beau me donner bonne conscience en préférant les poulets élevés en liberté, je ne peux que me sentir mal à l'idée qu'on doive les abattre pour me nourrir.

Comme tous les humains, je me crée ma petite hiérarchie souvent anthropomorphisante, mammiférodominante, en me sentant moins coupable quand j'engloutis des huîtres que si je déchire de mes avides mâchoires les chairs d'un si joli cochon rose. Et il ne faut surtout pas que je songe à l'élégant alezan au leste trot dans la prairie lorsque je savoure un tournedos chevalin.

Mais trêve de sentimentalisme, songeons à ce que coûte en énergie, en eau et en surface terrestre l'élevage des animaux à viande comparé à la production de céréales ou de légumes pour se persuader que l'alimentation carnée n'est pas bonne pour notre planète ni donc pour l'humanité. La consultation d'un site comme Vegetarismus est des plus convaincante à cet égard.

Passons maintenant à l'aspect santé. Elles sont de plus en plus nombreuses les études qui montrent que la consommation de viande, et surtout de viande rouge, a des effets néfastes sur notre santé générale. Une étude de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) indiquait en 2015 que les viandes rouges sont probablement cancérogènes. On peut consulter cette étude sur le site OMS Cancéroginicité de la consommation de viande rouge.

Mon conjoint ajoutera sans doute de la ciguë dans la sauce de son prochain bœuf bourguignon quand il apprendra en le lisant ici que je suis cryptovégétarien et que je consomme la barbaque amoureusement cuisinée le plus souvent pour lui faire plaisir. En fait, ne joue-t-il pas le même jeu lorsque je lui propose mes lasagnes aux lentilles. Il n'en reste pas moins que toutes les raisons du monde concourent pour que nous fassions de plus en plus de place à l'alimentation végétale en sachant tirer nos protéines des légumineuses, céréales, noix et autres sources appropriées. On trouvera des règles d'association de protéines végétales sur un site d'une institution française qui ne les priorise pas et ne peut en conséquence être accusée de favoriser le végétarisme, soit celui de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.

Au vu de toutes ces bonnes raisons, je me considère donc comme une sorte de végétarien non-pratiquant et, à la manière de ces chrétiens qui mangent du prochain alors qu'ils devraient l'aimer et le servir, je fais profession de foi envers les défenseurs des animaux. C'est pourquoi je choisis toujours le menu végétalien quand je participe à un congrès, comme celui de Québec Solidaire qui aura lieu en fin de semaine à Longueuil.

Nous vivons tous nos contradictions. En être conscient est déjà pas mal, mais en tout état de cause, je sais bien que ce sont les végétaliens, et même les véganes, qui ont raison.




14 novembre 2017


L'école des femmes


Certains croient encore que les femmes doivent rester ignorantes. D'autres s'imaginent qu'elles le restent tant qu'elles ne sont pas instruites par eux. Beaucoup encore font comme si elles n'avaient pas leur mot à dire, sinon pour la forme. Nous en sommes toujours là tant il est vrai que l'autodétermination des personnes et des catégories sociales connaît des points aveugles dans nos conceptions trop souvent impérialistes, qui ne connaissent que les angles de vue dominants.

C'est pourquoi la lecture d'un ouvrage comme celui d'Alexa Conradi (Les angles morts, paru récemment aux éditions du Remue-ménage) est riche d'enseignements pour nous mettre un peu à l'école d'une pensée qui fait le tour du jardin plutôt que d'en proposer une perspective privilégiée.

Prétendre décider comment on va « sauver » les femmes d'autres cultures sans tenir compte de leurs propres démarches peut conduire à des erreurs graves. Imposer une vision toute occidentale des rapports à la nature peut heurter de plein fouet des processus d'intégration au monde, comme le démontre bien l'expérience avec les femmes inuïtes que l'auteure rapporte.

S'imprégner de cette approche qui replace toutes les femmes (et toutes les personnes racisées ou subissant l'oppression) d'abord comme sujets nous permet de mieux débusquer les angles morts de notre société beaucoup moins ouverte et libérée qu'on aime à le croire.

J'en étais là de mes réflexions quand je tombai sur l'illustration la plus flagrante de cette absence de considération pour celles et ceux qui doivent être les sujets de leur éducation, car certains préfèrent les traiter en gentils bénéficiaires de nos largesses. En aucun temps la pertinence des propos d'Alexa Conradi n'a été plus évidente qu'à la vue de l'émission Tout le monde en parle du 12 novembre 2017, où l'on a reçu les trois super-héros qui vont « sauver » nos écoles : Pierre Lavoie, Ricardo Larrivée et Pierre Thibault.

C'est sans surprise qu'un gouvernement austéritaire, raciste, sexiste et capitaliste a confié le mandat de redéfinir physiquement, abstraitement, pratiquement et théoriquement l'école à des hommes, blancs, hétéros, francophones et surtout riches. Alors que les maîtresses d'écoles de Montréal-Nord et d'Hochelaga prêchent dans le désert depuis des années, le gouvernement leur envoie le message le plus clair qui soit : pour vous faire entendre, il faut être mâle, blanc et riche.

Rarement ma pression a été si élevée. La vapeur qui m'est sortie par les oreilles pendant que j'entendais nos businessmen pérorer aurait suffi à alimenter la locomotive de l'Orient-Express pendant tout son trajet aller-retour. Oh, ils sont tellement bons et généreux, ces chevaliers blancs et autres Dr Julien qui savent mieux que nous ce qui est bon et qui concentrent en leurs actions tout l'impérialisme de la pensée individualiste et colonialiste sous le couvert de la bonté et de l'amélioration sociale !

Tels des Christophe Colomb post-modernes, on les envoie à la découverte de l'école nouvelle qu'ils contribueront à rendre idéale comme les bons missionnaires d'autrefois sans penser un seul instant que les femmes minorisées, appauvries, racisées, éloignées du pouvoir tiennent ces mêmes écoles à bout de bras depuis des décennies. L'enfer, tout comme autrefois les pensionnats, est pavé de bonnes intentions.




8 novembre 2017


Polis, gentils, ravis...


Dans les années 70, Pauline Julien a écrit La litanie des gens gentils que Richard Grégoire a mis en musique. Les premières paroles, servant de refrain, allaient comme ceci : « Polis, gentils, ravis, soumis, endormis, aplatis. »

C'est à cette chanson que fait penser la récente sortie de Régine Laurent, présidente en sursis de la Fédération interprofessionnelle de la Santé du Québec (FIQ), dont on se demande bien quelle mouche a pu la piquer pour déclarer que la grève est trop dérangeante.

On a l'impression d'entendre les conformistes du patronat qui nous serinaient pendant les mouvements sociaux de 2012 qu'il fallait faire des manifestations sans que ça ne nuise à personne.

Sait-on bien que la grève, d'abord illégale au XIXe siècle, est un droit acquis de haute lutte qui a été reconnu comme un droit constitutionnel par un jugement de la Cour suprême dans la cause Federation of Labour c. Saskatchewan (2015).

Sait-on bien que les manifestations et les grèves ne sont efficaces que si elles sont dérangeantes ? Il y a de quoi être renversé d'entendre une responsable syndicale prétendre que le peu de moyens à la disposition des travailleuses et des travailleurs soit déjà de trop devant l'arsenal de restrictions et d'injonctions dont disposent les patrons.

On a l'impression d'une main tendue vers les organisations patronales pour dire « Repêchez-moi, je suis déjà de votre côté. »

Heureusement, les travailleuses des Centres de la petite enfance (CPE), affiliées à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), ne se sont pas fait seriner de pareils discours et ont pu obtenir une entente de principe après une journée de grève la semaine dernière et la menace de deux jours de grève cette semaine, et cela tout en conservant l'appui des parents. Comme quoi, il y en a qui comprennent encore ce que signifie la solidarité dans le monde du travail.




29 octobre 2017


La fabrique de pauvres


Les pauvres sont là dans l'environnement, on les trouve partout, mais il ne faudrait pas croire qu'ils sont le résultat d'un phénomène naturel. S'ils se reproduisent, il n'est pas garanti qu'ils seront toujours en nombre suffisant pour fournir la main d'œuvre bon marché ainsi que la chair à canon tout comme l'usine à taxes que nous rapportent alcool, cigarettes, loteries et autres biens essentiels comme le chauffage, le vêtement et les assurances.

Aussi avant que les bonnes vieilles recettes ne se perdent, il convient de révéler le secret de la fabrication des pauvres afin de perpétuer le bon ordre essentiel à la domination des classes méritantes.

Contrairement à ce qui est généralement entendu, on ne fabrique pas les pauvres un à un, ce serait trop long et ne serait pas idoine à la constitution de fortunes colossales. Si chacun avait son pauvre manufacturé, le nombre de riches serait équivalent au nombre de pauvres et la richesse ne serait pas suffisamment concentrée. En conséquence, l'association des nantis doit être restreinte et agir dans la plus grande circonspection pour créer le maximum d'impact.

On doit donc s'emparer des terres, bestiaux, mines et métaux précieux par des moyens détournés et faire déclaration de propriété sur eux en appelant à une instance supérieure. Les divinités sont des entités congrues à ces fins bénéfiques. Si le troupeau humain visé est trop rebelle ou instruit, c'est qu'on s'y est peut-être pris trop tard. On songera à créer la raison d'État. Il faudra alors recourir à des mercenaires, souvent parents des populations visées, qui accepteront de mettre au pas leurs congénères sous la promesse de partager avec eux l'opulence que nous nous sommes attribuée.

L'avantage de cette méthode est que les mercenaires en question, par avidité, réduiront un nombre très important, voir le maximum, d'individus à l'état de dépendants pour s'approprier leurs biens qu'ils nous rapporteront et dont nous n'aurons qu'à leur céder une faible proportion, ce qu'ils accepteront volontiers en gratitude de la généreuse idée que nous leur avons suggérée. Ils nous seront éternellement reconnaissants de les avoir faits garants de notre supériorité en leur conférant une domination circonscrite sur leurs semblables et en légitimant leurs rapines occasionnelles.

C'est ainsi que les pauvres doivent être fabriqués en série et que les trésors doivent revenir aux esprits les plus nobles qui ont ces valeureuses idées. En quelque continent ou contrée au développement mal assuré, précipitez-vous pour planter votre drapeau. La population locale, ou voisine, ou importée vous sera bien obligée, car vous daignez lui accorder une pitance à la condition qu'elle mette en valeur la richesse que, comme un démiurge, vous créez.




25 octobre 2017


Sexisme et capitalisme


La cascade de dénonciations quant aux abus sexuels perpétrés par des hommes de grande notoriété peut laisser pantois. Elle est pourtant conséquente avec le fait que l'abus sexuel est d'abord et avant tout un abus de pouvoir.

On aurait tort de croire qu'il ne s'agit là que de quelques dérives individuelles. Ces abus sont perpétrés parce que les structures de pouvoir et les schémas sociaux le permettent. Il est question de sexisme dans le titre de ce billet parce que ce sont surtout les femmes qui en font les frais, mais il reste que c'est le statut d'inférieur qui place un individu dans la mire du prédateur sexuel, les femmes occupant la plupart du temps ce rôle (mais ce pourrait être un enfant, une prolétaire, un chômeur).

Les appels à ne plus accepter ces comportements sont sans doute sincères, mais le changement social ne se fera pas sans changement des relations de pouvoir. Il est impossible de ne pas faire le parallèle entre cette crise sociale et la crise économique de 2008, qui a vu tous les dirigeants des pays capitalistes promettre la main sur le cœur que le système serait refondé sur des bases plus humaines. Six mois plus tard, les requins croquaient de plus belle le menu fretin. Il y a de quoi être pessimiste pour la réforme des mœurs quand on sait qu'elle relève d'une renonciation aux privilèges accordés par le statut social apporté par le capital symbolique, mais aussi par le capital financier.

En 2008 également, les partenaires sociaux prétendaient qu'on assainirait le climat financier.

On peut s'émouvoir de la désolation des humoristes en réunion de crise, mais on n'oubliera pas que nombre d'entre eux gagnent leur vie à traiter les femmes de tous les noms. Les agresseurs perdent une partie de leur pouvoir, mais restent des millionnaires à l'abri des aléas de la vie. Ce sont leurs employéEs qui subissent les contrecoups en perdant leur source de revenus. En plus de risquer leur propre emploi, les victimes craignent d'en faire perdre à d'autres, réflexions éthiques absentes des personnes en situation de domination. Cela fait d'ailleurs partie des considérations qui se bousculent dans la tête des victimes si peu promptes à dénoncer, déjà qu'elles se sentent coupables de ce qui leur est arrivé.

Il faut voir l'acharnement de certains à s'étonner qu'on craigne de révéler ces crimes, la hargne avec laquelle on accuse les victimes parce qu'elles n'ont pas la superbe des agresseurs. Le système judiciaire et sa pratique ne sont absolument pas adaptés aux causes d'agression sexuelle, dans lesquelles les aspects des contraintes psychologiques liées au statut social et financier sont déterminantes et où la collecte des preuves est d'une difficulté souvent insurmontable.

Qui doute encore que la justice a deux vitesses ? celle des riches et celle des pauvres. Les plus fortunés se paient les meilleures firmes d'avocats, les mieux à même de performer devant des juges qui viennent rarement des classes défavorisées ou dominées et qui, de ce fait, comprennent fort mal les structures d'oppression, quand ils n'ont pas un préjugé favorable envers elles, ce qui s'est vu souvent dans l'Histoire, politique notamment. On rappellera par exemple que jusqu'aux années 70, les femmes n'avaient pas le droit de siéger comme jurées. Ce n'est pas un hasard si les plaintes qui iront le plus loin dans la procédure sont celles des personnes les mieux dotées à la foi en capital symbolique et en capital financier.

Les sans pouvoir ne sont pas près de crier victoire étant justement sans voix, dans un contexte où deux structures d'oppression font conjonction : le machisme et le capitalisme, d'où les tentatives désespérées, et parfois salutaires, de dénoncer en dehors des cadres officiels.




17 octobre 2017


Éloge du métro


Il faut entendre les automobilistes pester contre la déchéance suprême que constitue l'obligation conjoncturelle de prendre le métro pour comprendre à quel point l'individualisme est devenu un idéal de perfection : le troupeau, la saleté, les odeurs, la proximité du souffle des autres, le temps perdu, rien ne trouve grâce à leurs yeux.

S'abstraire de la société dans sa cage de tôle, voilà à quoi aspire la moyenne des ours. Oublier son appartenance à la multitude, se croire libre enchaîné par son compte de crédit au véhicule qui contribue chaque jour un peu plus à l'empoisonnement de notre atmosphère.

Assis confortablement en train de lire un essai, je m'étonne d'être arrivé si vite à destination. Entassé au milieu d'une masse bourrue et pressée ou indifférente et résignée, je me plais à ressentir un courant d'humanité partagée dans notre condition d'homo economicus. Absorbé parmi les odeurs amalgamées, je me demande à quel degré j'y contribue. Isolé dans la foule, je compte les bulles qui s'élèvent au-dessus des têtes et essaie de les déchiffrer comme s'y adonnaient les anges d'un magnifique film de Wim Wenders.

Ballotté par les rails qui sursautent entre Frontenac et Préfontaine, je mesure notre fragilité. Agacé par la panne inopportune, j'apprécie les sourires et la bonté des préposéEs qui nous indiquent la voie de sortie. Rebuté par le visage fermé d'unE employéE mal lunéE, je me félicite des fois où un geste avenant me reçoit et me demande quelle face j'aurais si j'avais affaire à mille loustics par heure.

Étonné par la beauté des passagères et passagers, je me dis qu'aucune vedette d'aucun écran ne leur arrive à la cheville. Ravi par la diversité des costumes, j'en cherche l'origine en ayant une pensée pour les petites mains qui les ont confectionnés. Charmé par la vue de ce livre qui sort d'un sac informe, j'échange un sourire entendu avec ce jeune homme à la chevelure hirsute, cette jeune fille aux vêtements troués, tous percés de colifichets métalliques.

Réjoui par le sourire engageant de ce covoyageur qui me complimente sur ma sacoche de la Fiorentina, je me réconcilie avec le football européen l'espace d'un échange spontané et gratuit. Amusé par cet enfant qui compte les stations, je revois mon père surpris par la vélocité des départs quand, pour la première fois, il s'engouffra dans cette chenille de métal. Désolé par la nonchalance de ceux qui ne bronchent pas quand on leur demande de faire place, je me rattrape devant les sourires accorts de celles qui s'empressent d'ouvrir le passage. Et, toujours, toujours, le contentement m'envahit de partager l'humaine humanité.

Que connaît-on de la vie quand on ne prend pas le métro ?




9 octobre 2017


Nos boulets


À la fin des années 90, j'avais écrit quelque part qu'autrefois les esclaves se promenaient avec un boulet, mais qu'aujourd'hui ils se baladent avec un téléphone. (Ce petit aphorisme a été repris dans 365 Chrysanthèmes +1 publié aux Écrits francs en 2010.) Les esclaves ou les prisonniers, enfin, vous avez compris l'idée.

Plus personne (à part certainEs déconnectéEs) ne saurait vivre sans ce petit appareil qui renferme la correspondance, les applis utiles aux achats réguliers et, souvent maintenant, les moyens nécessaires au paiement.

Le revers de cette luisante médaille est qu'ils sont légion à pouvoir suivre le chaland à la trace et que, dociles comme autrefois les serviteurs attitrés, les empolyéEs sont sans cesse à la merci des demandes pressantes du bureau, des collègues, du patron. Votre lieu de travail vous suit dans votre poche ou votre sac.

Qui songerait à renoncer au privilège de pouvoir payer ses factures à distance même en voyage ? Qui songerait à se priver de la facilité de découvrir quels sont les bons restaurants à proximité ? Qui songerait à réduire la rapidité avec laquelle on trouve son chemin dans un quartier moins bien connu ou dans une ville étrangère ? Qui songerait à retarder la rencontre avec ses proches, à être dans le noir à leur sujet quand une catastrophe se produit ? En revanche, il faut accepter d'être localisable par pléthore de commerçants, par les services de renseignements étatiques et financiers, par mille et une organisations dont on ignore les desseins et même jusqu'à l'existence.

Faire l'addition de tout ce que nous coûtent ces boulets que nous astiquons tendrement peut conduire au vertige : l'appareil lui-même, le forfait, les transferts de donnée, les divers abonnements aux services payants du Net, puis le summum de la liberté de déplacement, la voiture automobile qui parle et pense pour nous, symbole éclatant de notre autonomie individuelle. Sans compter le temps perdu aux incessantes mises à jour.

Bien que la simplicité volontaire ne puisse en aucun cas remplacer les politiques sociales, environnementales, urbaines, énergétiques, logistiques et autres, c'est peut-être ce calcul qui nous a fait troquer, à mon conjoint et à moi, ces libertés enchaînées contre un plus grand confort dans nos brèves vacances. À la différence de nos congénères qui ont sous la main tous les gadgets, tout l'attirail de l'homo postmodernus, nous avons la chance de ne pas ressentir le manque causé par leur absence, l'économie ainsi réalisée nous permettant de nous gâter davantage pendant nos petites excursions.

Mais notre âge et notre détachement tout relatif de la vie économique nous favorisent. « Comment te joint-on ? » On ne me joint pas, puis-je répondre, dépouillé du « nécessaire à la conversation immédiate ». Très peu de travailleuses ou de travailleurs, aucune personne responsable d'une famille ne peut se permettre pareille désinvolture. Nos boulets sont devenus indispensables. Tâchons de les faire briller !




2 octobre 2017


Barcelone, unique objet de mon ressentiment


Madrid : « Barcelone, qu'est-ce qui t'as pris de me défier comme ça ? Tu ne vois pas que tu brises notre bonheur ? »

Barcelone : « Je veux voler de mes propres ailes. »

Madrid : « Mais tu ne vois pas que je t'aime. Que je veux te garder ! »

Barcelone : « Si tu m'aimes tu me laisseras libre. »

Madrid : « Non, je t'aime trop. Si tu pars, je te frappe, je t'attache, je te broie. »

Barcelone : « Cet amour violent, je n'en veux pas. »

Madrid : « Tu n'as pas le droit de me quitter. Ce n'est pas prévu au contrat. »

Barcelone : « Que fais-tu de mon droit ? »

Madrid : « Il n'y a de droit que le mien. Ne le vois-tu pas ? Personne ne prend ta défense. La police est de mon côté. »

Barcelone : « Si je dois aller seule, j'irai. »

Madrid : « Mais tu brises notre bonheur ! »

Barcelone : « Je ne brise que ton illusion. Tu as déjà brisé tout le reste. »




24 septembre 2017


L'ordre établi est facho-compatible


Je suis loin d'être automatiquement d'accord avec tout ce qui se dit sur le site des 7duQuébec, mais cela n'est pas nécessaire quand on veut s'instruire et il est toujours bon de varier les sources d'alimentation intellectuelle.

Aujourd'hui je cède la parole au camarade Ysengrimus (Paul Laurendeau) pour son billet du 22 septembre 2017 dont je goûte et savoure chaque mot. Jugez-en par vous-mêmes.

« L’ordre établi contemporain pseudo-moderne et éclairé est en fait hautement facho-compatible. Il génère les fascismes, les nostalgies du capitalisme de papa, les phalanges xénophobes, les groupes armés, les 3% et autres meutes grondantes et rampantes. C’est une hypocrisie intégrale de dirigeants centristes sans intégrité ni entrailles que de prendre des grands airs affligés quand ces phénomènes sociologiques brunâtres se manifestent et viennent faire leur petit tour dans les médias. Nos gouvernants hypocrites et véreux nous racontent que ces groupes qui se baladent dans la nature en portant des armes sont surveillés par la police et tout et tout.

Le fait est que si ces colonnes armées s’appelaient Organisation Drapeau Rouge Anticapitaliste, leurs membres seraient déjà tous en taule pour port d’arme illégal et soi-disant encouragement au soi-disant terrorisme. Mais comme ce sont des fachos, on les laisse bien tranquilles, en se lamentant qu’ils ont droit à leur petite liberté d’expression suspecte et gna et gna et gnagnagna. C’est exactement comme les radios poubelles. Si les radios poubelles prônaient la révolution prolétarienne, elles seraient déjà fermées, claquemurées, cadenassées. Elles gueulent facho, miso, omniphobe et xéno. On les laisse faire. Notre petit ordre établi propret et fausset est totalement facho-compatible. Mais pourquoi donc? J’y vois deux grandes raisons.

REMPART DE CONFORMITÉ: Fondamentalement, l’ordre établi est de droite. Il sert le capital, l’autoritarisme entrepreuneurial, et est un agent veule et translucide des intérêts nationaux bourgeois. Les mouvements fachos font exactement la même chose. La facho-compatibilité de l’ordre établi est donc d’abord et avant tout une grande harmonie d’idées, une profonde histoire d’amour inavouée. Les mouvements et tendances fachos expriment les mêmes vues que l’ordre établi, simplement ils le font en plus nostalgique, en plus roide, en plus caricatural, en plus explicite, en plus sommaire, en plus grossier. Ce n’est pas une nouveauté. Ils disent tout haut ce que le tout de la société bourgeoise bon chic bon teint pense tout bas. Les fachos apparaissent donc, pour l’ordre établi, comme une sorte de haut-parleur tapageur, diffusant le son de sa vision du monde en grotesque, en distordu et en bruyant. Et ce faisant, on se donne le parfait REMPART DE CONFORMITÉ.

En effet, si des groupes fachos se manifestent et que personne ne réagit trop, c’est bien que l’ordre établi arrive à imposer en sous-main le consensus de vision du monde qu’expriment les susdits fachos. Brandissant leur version plus vive du phénomène de conformité ambiante, les fachos donnent la tonalité d’un temps, surtout dans le silence ambiant. Des antifas se pointent soudain de l’autre bord de la rue? Qu’à cela ne tienne. On les bloque et on arrête leurs meneurs. Les lois bourgeoises sont aussi facho-compatibles que le reste de l’ordre bourgeois et, patatras… ce sont les antifas qui se retrouvent en position objective de désobéissance civile, en s’en prenant, sur un modus militant, à la merde brune légalistement couverte. La société bon chic bon teint, elle, ne bouge pas. C’est bien, encore une fois, qu’on arrive à perpétuer un consensus implicite, craintif ou indulgent, en faveur des valeurs brunes et réacs.

Voyez l’ordre établi comme le bouteur, avec son moteur et son pilote. Et voyez les groupuscules fachos comme la pelle du bouteur. Adéquatement incurvée, la pelle du bouteur permet au pouvoir bourgeois d’avancer à contre-côte et de pousser dans l’autre sens tout ce qui est progressiste, sans que le consensus social bon chic bon teint ne soit compromis. Regardez la boue, la terre et la merde après la balade nivelante du bouteur. Elle est où? Elle est pas sur le bouteur, le moteur ou le pilote. Elle est simplement sur la pelle. Les fachos (pelle du bouteur bourgeois) se salissent eux-mêmes en servant involontairement leurs maîtres. Ils sont les troupiers utiles du REMPART DE CONFORMITÉ sociale des bourgeoisies qui les engendrent.

IDIOTS UTILES: Les fachos ne sont pas seulement des troupiers utiles. Ils sont aussi des IDIOTS UTILES. En effet, s’ils poussent le bouchon trop loin, sortent de leurs gongs et se mettent à s’agiter par trop, ils font automatiquement passer nos dirigeants institutionnels, qui sont des minus, des rétrogrades et des suppôts, pour de remarquables progressistes. La campagne présidentielle de 2017 en France fut la représentation criante, flamboyante et évidente de ce phénomène. Macron, qui est un laquais chronique du capital, passe pour un scintillant progressiste, compétent et éclairé, simplement parce qu’il se retrouve avec Madame LePen comme faire-valoir. Elle donne une image visuellement accrocheuse et tapageusement exploitable de positions exagérées, expressives, torgnoleuses, trublionnes et pisse-vinaigre. Elle devient la méchante de guignol à abattre, qui bonifie le crossouilleur en costard qui, lui, a le dessus, en bout de piste.

Pas besoin d’épiloguer. Les fachos sont les IDIOTS UTILES de l’ordre établi. Ils lui permettent de nettement définir la position extrême, grossière, grotesque, caricaturale qui fait passer la condition de serviteur soumis du capital pour une vision éclairé, progressiste, modérée et viable. L’ordre établi sent bien que les vraies forces motrices de la société civile sont des forces de progrès. Ces forces sont sourdes, sociétales, profondes, occultées aussi. Gestionnaire d’image en crise permanente, l’ordre établi, crypto-réactionnaire et trouillard, souhaite qu’on l’identifie, lui et personne d’autre, aux forces de progrès qu’il trahit ouvertement en sous-main. Il a donc besoin d’un solide croquemitaine social lui permettant de faire passer son centrisme de centre-droite (donc de droite) pour un centrisme de centre-gauche. Classique, ancienne, faisandée au possible, la mobilisation des fachos comme IDIOTS UTILES est une manière de jeu de contrastes. Tout se chipote en fausse demi-teinte, dans la perspective sempiternellement auto-engendrée de la politique du moins pire. C’est: de la doctrine du moins pire comme une des ritournelles de la politique contemporaine. On fera mieux demain, demain, après-demain. Pour l’instant, voyez, voyez… il faut encore et encore se démarquer du sinistre repoussoir facho.
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En cherchant la martingale qui raviverait leur capitalisme patapon de barbons-barbouzes, les fachos sont assez souvent de bonne foi. Pire que la mauvaise foi: la bonne foi. Les fachos se font croire et font croire à leurs sectateurs ahuris qu’ils combattent le système (mondialiste, financiariste, ploutolâtre, etc). En réalité, ils en sont les apologues les plus virulents. D’abord le facho est pro-capitaliste. Il est pour l’entreprise, contre le déclin (y compris le déclin passant pas une phase financiariste) du capitalisme historique. Ensuite le facho est militariste. Nationaliste, il est candidement d’accord avec la guerre et les budgets militaires. Le facho défend l’autonomie des corps constitués. Autant dire que c’est un factieux potentiel permanent. Le facho est contre l’immigration. Il promeut la prédominance du blanc, de l’euro-aryen, du redneck. Il est contre les bonnes femmes, les métèques et les tafioles. L’ordre établi bien pensant adore tout ça. Il bave du désir de revoir ces valeurs d’autrefois revenir en grande. Aussi l’ordre établi aime bien que le thermomètre facho soit bien planté dans le fion de la société civile, pour tester en permanence où en est sa fièvre hargneuse. Une chose est limpide (et là, tout le monde le reconnaît, même les fachos): l’ordre établi est hypocrite. Pour lui, la valorisation des groupes sociaux à base ethnoculturelle, c’est de la rectitude politique, donc, de la relation publique, sans plus.

L’ordre établi ne veut pas vraiment d’un progrès social sociétal (avancées pour les femmes, les gays, les groupes ethniques, les instance victimaires de toutes farines) et encore moins d’un progrès social post-capitaliste radical (avancées vers un socialisme effectif, pouvoir démocratique direct et non feint du prolétariat). L’ordre établi ne veut d’absolument rien de tout ça. Pour lui, tout ça, quand ça s’impose malgré lui, c’est un fatras de concessions qu’on fait, la mort dans l’âme, parce que la société avance implacablement, progresse comme une force objective, et qu’on y peut fichtre rien. Ce que l’ordre établi veut (sans le dire) c’est ce que les fachos manifestent (en le disant). Mieux, l’apparition tendancielle, largement tolérée, des fachos EST le symptôme patent de ce que l’ordre établi recherche. L’ordre établi freine le progrès social tout simplement parce que le progrès social nous mène vers la fin du capitalisme et vers rien d’autre. L’ordre établi se sert du boulet facho au pied du monde, pour retarder l’échéance. La soumission de l’ordre établi à la classe bourgeoise, sa conformité factice et pro forma à toutes formes de progrès social est l’explication motrice du fait que l’ordre établi est, en fait, fondamentalement facho-compatible.

Et pourtant, jouer avec le fascisme, c’est jouer avec le feu (aussi au sens littéral du terme). Le dernier siècle et ses dizaines de millions de morts en témoignent mieux que quiconque. Bien philistin et bien ignare, l’ordre établi courtichet contemporain n’en a cure. Il faut voir là la netteté myope de ses choix. Tout ce qui, sociologiquement sert le capital en freinant les avancées (REMPART DE CONFORMITÉ) ou en donnant au capitalisme et à ses thuriféraires des allures de visionnaires modérés (IDIOTS UTILES) légitime le maintient vivoteur d’un bouillon de culture fasciste. L’ordre établi assume le risque. C’est comme pour une centrale nucléaire. Et après tout, si ça s’aggrave, on donnera la garde nationale et ce sera un autre bon coup de légitimation des uniformes verts par résorption fracassante des uniformes bruns. Les groupuscules et autres phalanges fachos sont tout bénèf pour notre ordre établi veule de serviteurs des pouvoirs bourgeois. C’est bien pour ça que l’engeance fasciste n’est pas près de nous décoller des basques. Tant que ses conditions objectives d’engendrement ne seront pas analysées et déracinées, elle persistera.

Or, le capitalisme étant ce qu’il est surtout en ces temps de dérive usuraire, l’extrême-droite, c’est la droite qui l’engendre. Point final. Nier ça, c’est tourner le dos à la compréhension la plus élémentaire des rapports de classes dans les sociétés tertiarisées contemporaines. Profitons aussi de l’occasion présente pour dénoncer cette mensongère symétrie des extrêmes qui fait que l’ordre établi faux-centriste met l’extrême gauche (anticapitaliste) et les fachos (procapitalistes) dans le même sac et secoue le tout, en pleurnichant. Il s’agit de bien salir les rouges par les bruns et de produire le genre de merdasse idéologique indiscernable que nos médias conventionnels de baratineurs serviles relaient ensuite docilement, sans conscience, sans analyse et sans vergogne. »

Ysengrimus (Paul Laurendeau)




18 septembre 2017


Le crime misogyne


Certains douloureux « faits divers » sont en réalité des faits de société révélateurs de notre degré de civilisation. Pendant combien de temps nous sommes-nous contentés de fermer la fenêtre pour ne pas entendre les cris de l'enfant battu comme plâtre par le voisin ? Le faisons-nous encore ?

Faut-il rappeler la complaisance dont nous avons jusquà tout récemment enveloppé les rituels d'initiation dans les cégeps et les universités, sous prétexte que c'étaient des processus d'intégration au groupe alors qu'il était connu qu'elles donnaient lieu à des dérapages de nature violente et/ou sexuelle, occasions pour de petits tortionnaires pervers de libérer leurs plus basses pulsions. Que de jeunes femmes, mais aussi de jeunes hommes, ont souffert en silence de ces abus tolérés et même louangés par la société ?

Il en est de même des bizutages militaires qu'on a fait semblant de découvrir au milieu des années 90 alors que toute personne ayant connu un membre des « Forces » savait fort bien que les initiations n'avaient rien d'anodin, la possibilité de filmer à peu de frais et de diffuser à grande échelle ayant fait la différence.

On a ramené récemment la notion de « crime passionnel » dans le cas d'un homme qui a tué sa conjointe et enlevé son enfant. On se rappellera que ce concept servait à diminuer les peines prévues pour les crimes contre la personne en prétextant de l'aveuglement causé par l'amour et la passion.

Comment peut-on oser appeler de l'amour cette façon de considérer les femmes comme une possession destinée à tous les abus de son propriétaire plutôt que comme une personne humaine égale à soi ?

Ce genre de crime n'a rien de passionnel, mais tout de la misogynie. Il s'agit de faire payer les femmes pour toute volonté d'autonomie, de liberté. Maltraiter les esclaves n'a jamais été un crime passionnel, mais toujours un crime contre l'humanité. Décider de détruire les femmes qui résistent au bon vouloir du mâle insulté, s'en prendre à leurs enfants pour bien marquer sa volonté de les atteindre dans tout ce qu'elles chérissent, ce serait de la passion ? Non, c'est de la misogynie pure et simple. On devrait le reconnaître plutôt que de chercher des circonstances atténuantes.




10 septembre 2017


Facebook et la révolution


On se rappellera avec un sourire triste les enthousiastes qui qualifaient le printemps arabe de « première révolution Facebook ». Si les étudiantEs, surtout, et les travailleuses et travailleurs tunisiens ont créé beaucoup de liens sur Facebook, il serait tout de même illusoire de croire que c'est ce moyen de communication qui a permis le renversement du pouvoir. Les gens se sont d'abord parlé face à face, puis se sont servi des moyens de communication pour rassembler entre eux des personnes déjà convaincues.

De loin, je recevais de l'info, par Facebook justement, sur ce qui se passait là-bas et on m'avait prévenu longtemps d'avance que quelque chose se préparait, mais il ne faut pas confondre un outil de communication parmi d'autres avec les outils de conviction qui ont été des processus de démocratie directe dans les universités et les lieux de travail, et les discours de conviction qui ont permis de rassembler celles et ceux qui voulaient un changement nécessaire.

De même, on trouve ici nombre de personnes bien intentionnées qui croient pouvoir convaincre et persuader par le « carnet de portraits » (c'est l'origine de Facebook, un recueil des finissantEs d'une promotion donnée). Or, les correspondantEs Facebook (qu'on appelle à tort « amiEs ») n'ont pas beaucoup de temps pour lire nos contributions. La multiplicité des intervenantEs ne facilite pas non plus un débat ordonné et structuré. Déjà discuter entre personnes qui partagent globalement les mêmes orientations est difficile, imaginez essayer de le faire dans un méli-mélo d'avis, de convictions, de sentiments, et parfois d'opinions, provenant de toutes les directions ! Tâche insurmontable que celle-là ! D'autant que s'y glissent souvent des trolls, dont le seul but est de faire déraper la conversation.

Pour ma part, je n'ai jamais conçu cet instrument autrement que comme un moyen de rassembler des correspondantEs qui avaient quelque chose à partager avec moi, dont l'intérêt pour les livres et la justice sociale au premier chef. En ce sens, ce sont déjà presque des camarades, quoi qu'elles et ils en pensent. Mes publications consistent à fournir des citations ou réflexions littéraires, philosophiques, politiques ou sociales. Mes interventions cherchent à rétablir des faits, à compléter des idées, à renforcer ou à nuancer les propos de mes correspondantEs ainsi qu'à leur signaler mes bonnes pensées envers elles et eux.

Je ne cherche surtout pas à trouver parmi mes correspondantEs des personnes aux penchants politiques diamétralement opposés aux miens. Si on peut entre nous échanger des arguments et s'instruire de faits nouveaux, le travail de conviction doit s'accomplir sur le terrain, et il me plaît de constater que tant de jeunes y sont habiles.




29 août 2017


Catalogne et Espagne : illustration du devoir de s'informer


Un article paru dans Le Devoir du 28 août 2017 est une illustration parfaite de comment l'hégémonie culturelle décide pour nous de ce que signifient les événements. C'est aussi un véritable cas d'école quand il s'agit de montrer comment l'idéologie dominante, celle des puissants de ce monde, parle à travers nous qu'on en soit conscient ou pas.

Nous analyserons donc rapidement quelques éléments de cet article intitulé « Après une courte trêve, la guerre des nerfs reprend » en présumant que le journaliste ne diffuse pas consciemment une vision biaisée de la réalité. L'article porte sur la confrontation entre la Catalogne et l'Espagne sur la tenue du référendum d'indépendance le premier octobre prochain dans le contexte des attentats djihadistes que l'on sait et au lendemain d'une grande manifestation à Barcelone, capitale de la Catalogne, où les attentats ont eu lieu.

Le surtitre de l'article est « Espagne ». C'est la désignation officielle et l'on comprendra qu'il est convenu que les agences de presse et les journalistes ne prennent pas parti pour les volontés sécessionnistes. Ainsi, un article d'agence de presse destiné à l'étranger et qui vient du Québec surtitrera normalement « Canada ».

L'article vient de l'agence France-Presse à Madrid. Là on conviendra qu'il est quand même un peu curieux qu'on traite des actualités catalanes à partir de Madrid, d'autant que Barcelone est une très grande ville plus proche géographiquement de la France que Madrid et certainement très facile d'accès. On a aussi du mal à croire que l'agence France-Presse n'ait pas de correspondant à Barcelone. Quelle valeur devrait-on accorder à une dépêche sur les actualités québécoises qui viendrait de Toronto ?

Le sous-titre maintenant : « Le premier ministre Rajoy a demandé en vain aux indépendantistes catalans de reporter leur référendum. » Il s'agit du premier ministre espagnol faudrait-il préciser. Et les indépendantistes catalans ne sont pas un groupe sans organisation. C'est tout de même le président de la Catalogne Carles Puigdemont qui parle au nom de son parlement. Cette présentation des forces en présence est tronquée. L'emploi de l'expression « en vain » par le journaliste laisse sous-entendre qu'il y a une perte dans ce refus catalan. Ce n'est qu'une perte pour les autorités espagnoles, pas pour les autorités catalanes ni pour la population, qui est majoritairement favorable à la tenue du référendum (à plus de 70 %, apprend-on plus loin dans l'article).

La première phrase de l'article va comme suit : « L'Espagne n'aura pas eu le temps de faire son deuil. » On laisse ainsi entendre que les vilains Catalans ont empêché les Espagnols de vivre leur deuil. Il est assez étrange de s'exprimer ainsi quand on sait que c'est la Catalogne qui est en deuil.

Deuxième phrase : « Dimanche, alors que succombait une seizième victime des attentats de Catalogne, la guerre des nerfs reprenait entre Madrid et les indépendantistes catalans. » Si on reconnaît un peu tard que les attentats ont eu lieu en Catalogne, on oppose encore une instance officielle, Madrid, à un groupe informe « les indépendantistes catalans », ce qui est une manière très claire (consciente ou non) de discréditer une partie à l'avantage de l'autre. S'ajoute l'odieux de s'affirmer pour les Catalans alors qu'une seizième victime vient de trépasser, tissant ainsi un rapport monstrueux quoique inexistant entre la volonté d'indépendance et les résultats du terrorisme.

Troisième phrase : « Le chef du gouvernement, Mariano Rajoy, a demandé publiquement aux séparatistes de renoncer au référendum qu'ils préparent pour le 1er octobre afin de faire sécession. » On fait comme s'il n'y avait qu'un seul gouvernement en ne précisant pas qu'il s'agit du gouvernement espagnol qui demande quelque chose au gouvernement de la Generalitat de Catalogne. Encore une fois, on oppose une autorité officielle (et donc sous-entendue légitime) à un groupe sans structure : les « séparatistes ». On sait par ailleurs la connotation très négative qui est attachée au mot séparatistes, qui fait frissonner d'angoisse les bonnes âmes.

Est-il besoin de continuer ? Cet article aurait été écrit par le gouvernement espagnol qu'il ne serait pas différent. Est-ce que j'accuse l'agence France-Presse et son reporter, qu'il ne m'apparaît pas utile de nommer ici, de partialité ? de répondre à une commande ? Pas du tout, c'est l'hégémonie qui parle par leur bouche. Et si on ne prend pas la peine de bien s'informer soi-même aux sources les plus sûres, on manque au devoir de s'informer auquel ne s'empressent pas de répondre ceux qui n'ont rien à gagner à ce que l'ordre des choses change.




22 août 2017


Le post-humanisme : fuite en avant de la grande bourgeoisie


La grande bourgeoisie a toujours excellé dans l'art de se déresponsabiliser dans la déprédation des ressources planétaires. De l'achat individuel responsable à l'antithétique « capitalisme vert », aucune des solutions qu'elle propose ne suffira jamais à restaurer un environnement viable devant la dévastation industrielle à grande échelle induite par la course aux profits.

Longtemps assurée d'être épargnée de l'empoisonnement général grâce à des domaines isolés et bien protégés, la grande bourgeoisie commence à se rendre compte qu'il n'y aura bientôt plus assez d'eau même pour la faune du gratin et que l'air vicié ne connaît pas de frontière.

Inébranlablement confiante dans la techno-science, elle repousse toujours à plus tard la restauration des éco-systèmes, croyant que la technologie rendra le développement durable. Mais, les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Portée à s'imaginer qu'elle pourrait changer de planète grâce à l'exploration spatiale, elle se trouve un peu déçue de constater que les exoplanètes habitables sont beaucoup trop éloignées pour qu'on puisse espérer en atteindre une dans le siècle qui vient.

Qu'à cela ne tienne, elle a découvert le secret de la vie éternelle. Loué soit le post-humanisme qui nous promet de vaincre la mort. « Nous promet ? » Non, pas à nous, seulement aux happy few qui auront les moyens de se le payer, c'est-à-dire encore une fois les patrons des grandes pétrolières, des grands groupes financiers, des grands constructeurs automobiles, des pharmaceutiques, les papes de l'électronique... C'est pourquoi Google et consorts se sont lancés dans l'intelligence artificielle et dans le développement du transfert des données neuronales vers la machine.

Finies les préoccupations pour l'environnement ! On n'a plus besoin de s'en inquiéter : les populations pauvres pourront crever tout leur soûl, les élites de ce « meilleur des mondes » seront désormais d'un nouveau genre où l'électronique et le mécanique leur permettront de survivre dans des environnements où seules les machines triomphent.

Ironique tout de même que la figure du Borg, utilisée par exemple dans Star Trek comme repoussoir du collectivisme, serve finalement les desseins férocement individualistes des possédants. Il faut dire que cet individualisme sera standardisé et, si l'on ne peut dire qu'il sera de masse à cause du nombre restreint d'élus, il sera tout de même assez peu différencié sinon par les contenus mnémoniques et quelques petits détails dignes des décorations qui distinguent les automobiles les unes des autres.

Cette pseudo-éternité minérale et mécanique affrontera tout de même la limite du système solaire destiné à la destruction par l'implosion de notre bel astre dans cinq milliards d'années. Mais d'ici là, gageons que la grande bourgeoisie aura trouvé le moyen d'aller asservir d'autres systèmes planétaires si elle n'a pas provoqué sa propre extinction.




14 août 2017


Gaucherie et cadeau de Grec


« Je me méfie des Grecs même quand ils font des cadeaux » aurait dit Laocoon en voyant le cheval de Troie. Il reste que les Hellènes nous ont fait présent de morceaux de leur langue pour créer nos mots savants. Ainsi, le mot aristéraphobie, que je me fais fort de diffuser pour désigner la crainte, la haine ou le mépris des gauchers.

C'était hier, le 13 août, la journée internationale des gauchers et le Figaro se fendait d'un article sur la question en voulant corriger des impressions fausses. L'article dont le titre commence par « Forts en maths et au tennis » affirme en son milieu que les « gauchers développent plus de troubles mentaux » en se référant à une étude réalisée sur 107 patients d'une clinique psychiatrique.

Lancer ainsi des données dites scientifiques sans éclairer davantage le contexte est un beau cadeau de Grec. On sait la propension que nous avons, pauvres homo sapiens, à transformer les corrélations en relations causales. Or, on doit toujours se demander ce qui se cache sous ce genre de données.

Au XIXe siècle, les études ne manquaient pas pour dire que les femmes étaient plus neurasthéniques que les hommes. Mais, dites-moi, si vous perdiez votre nom, vos biens, votre liberté au profit de quelqu'un qui vous asservit et vous considère comme sa propriété, ce qui était le cas de la plupart des femmes dans le régime matrimonial, ne seriez-vous pas enclin à la neurasthénie ?

Au XIXe siècle, les études ne manquaient pas pour dire que les homosexuels étaient plus nombreux à faire de la prison que les autres. Dites-moi donc, si vos relations sexuelles étaient interdites par la loi, ne seriez-vous pas susceptible d'être incarcéré ?

Au XIXe siècle, les études ne manquaient pas pour dire que les Noirs avaient des capacités intellectuelles moindres. Dites-moi donc, si vous n'aviez pas le droit d'aller à l'école et si on vous maintenait dans la sujétion et la pauvreté, auriez-vous d'aussi bons résultats que les fils de bourgeois ? À noter, en passant, qu'on disait la même chose des enfants d'Hochelaga-Maisonneuve dans les années 60.

S'est-on demandé si les gauchers qui se retrouvent en institution psychiatrique n'ont pas été contrariés à mort par des parents certainement ignorants, parfois stupides, et par une société brutalement fermée à toute adaptation. Si on vous avait battu pendant votre enfance juste parce que vous utilisiez votre meilleure main pour accomplir les gestes les plus simples, n'auriez-vous pas quelques séquelles psychologiques ?

Sauter aux conclusions est si facile, même pour des gens très instruits. Voilà qui m'amène en clôture à une autre erreur de jugement fréquente qui consiste à croire que nous sommes intellectuellement plus évolués en 2017 que nous ne l'étions au Moyen-Âge ou dans l'Antiquité.

Je regardais le premier épisode de la magnifique série de fan-fiction Star Trek Continues, où le personnage d'Apollon, déjà vu dans l'épisode Who mourns for Adonaïs ? de la série originale, revient affronter l'équipage de l'Entreprise. La conclusion mène à un arrangement où Apollon accepte de se fondre dans la population d'une planète dont le niveau de développement technique est celui du XVIe siècle occidental. Or, soit les auteurs perpétuent inconsciemment les raccourcis cognitifs des originaux, soit ils ont décidé d'y être fidèles, restent que messieurs Spock et Kirk préviennent le bon Apollon que les habitants du monde où il va atterrir sont des « gens simples ».

Absolument rien ne nous autorise à dire que les humains du XVIe siècle étaient plus simples que nous. Au point de vue de l'évolution, le cerveau d'une personne moyenne d'aujourd'hui n'est pas plus sophistiqué que celui d'une personne moyenne de la Renaissance, du Moyen-Âge ni de l'Antiquité. Les grands esprits de la Grèce antique ont fait des découvertes remarquables inaccessibles à un grand nombre de nos contemporains. Seuls leurs moyens étaient limités, pas leur cerveau.

Ainsi, notre propension à aller trop vite en besogne est-elle un cadeau de Grec de la nature ? En fait, du point de vue de la protection et de l'évolution de l'espèce, il y avait sûrement un avantage à ces conclusions hâtives, mais maintenant que nous sommes « si évolués » ne pourrions-nous pas prendre un peu de recul ?




7 août 2017


L'intox, ça marche


« Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose » disait Voltaire, lui-même victime de l'intox propagée par la Grande Catherine qui s'appropriait la Pologne en prétendant y défendre la liberté.

Je reviens là-dessus parce que je constate que des personnes dotées d'une culture scientifique, dont l'esprit rationnel n'est pas à mettre en doute, m'ont confirmé récemment qu'elles étaient tombé dans le panneau du discours alarmiste consistant à faire le deuxième tour de la présidentielle dans le premier et à croire les commentateurs au service de la bourgeoisie quand ils prédisent la catastrophe.

D'abord, il faut savoir que la catastrophe pour la bourgeoisie, ça peut vouloir dire quelque chose de bon pour la population. Ensuite, quand les chantres du libéralisme économique disaient qu'il fallait voter Macron au premier tour pour éviter Le Pen au deuxième, ils cachaient volontairement les sondages de leurs propres porte-voix, qui mettaient pourtant Mélenchon clairement gagnant devant Le Pen. Voir ici le sondage de BFM TV, qu'on ne peut certainement pas associer à la gauche.

Mais, cette perspective effrayait bien sûr le CAC 40 et le Medef, alors il fallait sortir les épouvantails et prédire l'Apocalypse. Parce qu'en plus de gouverner si peu, ces pauvres élus, souvent contraints par les règles de la Commission européenne, mais surtout par les grands groupes industriels et financiers qui passent par-dessus la tête de tout le monde, on ne leur laisse même plus la chance de se faire valoir avec fair play, non, la bourgeoisie doit en sus nous dire comment voter pour être certaine que ses candidats passent. Et c'est bien ce qui s'est produit.

Tout cela pour dire, qu'il arrive aux esprits les plus rationnels de réfléchir trop vite ou pas assez et que la connaissance ainsi que la vérification des faits tout comme l'étude des arguments peuvent leur faire défaut. Hors de leur domaine de compétence, les êtres les plus brillants errent peu ou prou et sont tout aussi soumis à l'intox que quiconque.

Ce qui m'amène pour vous faire sourire à une conclusion formée par la pensée que j'exprimais à la date du 6 décembre dans mon recueil 365 Chrysanthèmes +1 en référence à toutes ces citations parfois farfelues qu'on attribue erronément au maintenant devenu mythique Albert Einstein :

Einstein était un expert en physique. Son autorité s'arrête là. On ne saurait l'invoquer pour démontrer l'existence de dieu ni pour connaître la meilleure façon de préparer un guacamole.




31 juillet 2017


Les Écrits francs s. a. ferment boutique


Après 11 années de navigation anti-système, antimédia, anti-institution, anticapitaliste, antipromotion, antimode, antibourgoisie, anticoterie, anti-subvention, anticourant, la nef des Écrits francs passe à la casse.

Ce n'est pas du tout un échec, c'est même un étonnant succès que d'avoir réussi à durer plus de 10 ans avec de tels principes. L'Unesco a reconnu que, dans un petit marché comme le Québec, aucune maison d'édition, à part peut-être Québecor, ne peut survivre sans subvention. Or, la maison avait fait profession de ne jamais solliciter de subvention et, même, de ne jamais en accepter si on lui en proposait. Rassurez-vous, ce n'est jamais arrivé ; il n'y avait aucun risque.

Par ailleurs, même des grosses machines comme Québecor sont subventionnées pour la partie littéraire de leurs publications. Donc tout le monde, et c'est pareil dans les pays européens, est subventionné. En plus, pour arriver à financer leur production, les éditeurs font appel aux deux cycles de production : le cycle court et le cycle lent.

Le cycle lent est constitué des ouvrages qui ne rapportent pas dans l'immédiat, des auteurs sur lesquels on mise qu'ils seront connus plus tard, mais valent la peine qu'on les encourage. Le cycle court est constitué des ouvrages qui rapportent afin de renflouer les caisses et de soutenir le cycle lent. Dans le cycle court, on retrouve les ouvrages classiques et les manuels commandés par les maisons scolaires, les best-sellers, qui font recette, mais aussi les livres de recettes, justement, les livres de pop psychologie, les calendriers et les biographies des stars. Or, il n'était pas question pour la maison, qui éditait des livres sans images, de produire de ces ouvrages.

Les Écrits francs, à cause de leurs choix esthétique, philosophique, économique et politique, étaient condamnés par avance à n'exister que brièvement. Le fondateur le savait dès le départ.

La fin arrive. Ce fut une belle aventure, un éclair furtif dans le ciel littéraire, une utopie éditoriale vécue comme utopie et nécessairement dystopique au point de vue financier.

Mais, dernier pied de nez à la logique capitaliste, aucun des petits créanciers de la maison n'en souffrira. D'habitude, lors d'une liquidation, on répartit la dépouille entre les grands créditeurs et les petits rongent leur frein. Ici, tous les fournisseurs et les auteurs auront leur dû. Seul les grands créanciers, le fondateur et son conjoint, perdent leur mise et y gagnent leur dignité.




26 juillet 2017


Le baiser de l'art


Mes trop courts et trop peu fréquents séjours dans la plus belle ville du monde sont toujours riches d'enseignements, d'observations et me sont occasions de réflexions sans cesse relancées par l'abondance des expériences.

Nulle part ailleurs, il y a tant de diversité dans l'offre cinématographique. La magnifique pratique de présenter les films dans leur version originale avec sous-titres permet de mieux sentir l'esprit qui préside à leur création. Mais on touche parfois à d'étranges paradoxes.

Ce jeudi matin-là, j'étais seul dans la salle du MK2 Beaubourg pour assister à la projection du charmant film Un Bacio du réalisateur Ivan Cotroneo, inspiré par son propre roman du même titre. C'est troublant de se dire qu'on a le plaisir de rire et pleurer tout seul en jouissant d'une projection privée tout en constatant justement que sont privés de ce plaisir toutes les personnes qui ne s'y sont pas présentées.

Mais pourquoi donc ce film italien était-il annoncé au cinéma sous le titre anglais de One Kiss ? Pourquoi son titre original n'était-il pas conservé ? Ou à tout le moins le titre français : Un baiser. Quelle est l'utilité d'annoncer à Paris un film italien sous un titre anglais ?

À partir d'ici, si vous aimez les films juste pour connaître l'histoire, vous devriez peut-être arrêter de lire et chercher sur le Net comment commander le DVD. Les autres, qui comme moi aiment les films pour leur réalisation, leurs images, leurs sons, leur montage, le jeu des actrices et acteurs ainsi que tous ces détails qu'on veut ressentir, continueront leur lecture et commanderont ensuite le DVD.

On retrouve un jeune homme gai qui s'assume et fréquente le lycée fringué de façon flambloyante. Soumis aux brimades des intolérants, il s'échappe dans la musique dance et, dans son imagination fleurie, volètent des papillons multicolores pendant qu'il est acclamé par une foule en délire. L'œuvre est tout ce qu'il y a d'esthétique tout en restant des plus accessibles grâce à un dosage judicieux du réalisme magique.

Lorenzo, le protagoniste principal, forme avec Blu et Antonio un trio joyeux qui aime choquer la galerie. Fait rare, le garçon bénéficie de l'appui de ses parents adoptifs, qui l'ont choisi justement parce qu'ils promeuvent l'égalité et la diversité.

On touche encore une fois le paradoxe européen (ou le colonialisme états-unien) quand on constate que Lady Gaga est reine des chansons entendues, alors qu'on aurait pu en profiter pour faire valoir tant de belles pièces musicales italiennes (parce que je sais qu'il n'en manque pas, étant un auditeur de leurs radios) sans éliminer la reine du disco.

Le trio souffre du complexe cornélien comme il se doit : Blu (la fille reject) est intriguée par Lorenzo (le gai trop « voyant ») qui lui aime Antonio (le sportif à qui on ne reconnaît aucune autre qualité), ce dernier étant épris de Blu.

Le film vaut amplement le détour et serait un chef d'œuvre incomparable si on n'avait pas raté la fin. En effet, poussé par l'homophobie intériorisée, Antonio finit par tuer Lorenzo ne supportant pas son affection et souffrant du mépris que cela suscite dans son entourage sportif. Toutefois, une fin alternative nous est offerte : dans le rêve de Blu, Antonio dit tout simplement à Lorenzo qu'il n'est pas encore prêt, et le trio s'ébroue gaiement dans un cours d'eau.

On aurait dû inverser la fin et montrer que la conclusion attendue par la société (le meurtre de Lorenzo) est déroutée par la chute réelle où Antonio accepte la différence. C'était l'occasion idéale de montrer une finale heureuse, d'autant que Lorenzo était soutenu par ses parents. Sans être didactique, la conclusion aurait été toute naturelle pour ce trio magique.

Cela dit, Un Bacio, par la richesse de ses scènes, par la beauté des images, par la complexité des personnages, par la luxuriance du réalisme magique, par son montage habile tout en étant facile à suivre, est un plaisir cinématographique mémorable qui me hante heureusement depuis et dont les flashes m'assaillent encore de façon inattendue pour continuer à me réjouir.




16 juillet 2017


La vulgarité de la bourgeoisie


Le nouveau président français est un homme bien sous tous rapports : joli visage, bien mis, propre sur lui, cultivé, aimable et poli avec les dames, le gendre rêvé. Personne ne peut mettre en doute sa sincérité quand il dit qu'il ne doit rien à personne et qu'il fait ce en quoi il croit, même si son ton de voix dans ses déclarations publiques fait trop penser à un curé de petite paroisse.

Par ailleurs, ce n'est pas un hasard si les complaisants commentateurs et autres perroquets médiatiques parlent d'un nouveau logiciel politique à implanter chez les citoyenNEs. C'est bien de cela qu'il s'agit : sans aucun état d'âme remplacer le débat démocratique par la « rationalité » bourgeoise. Cette fameuse rationalité considère la planète comme un citron jamais à cours de jus et les salariéEs comme des marchandises moins importantes que les primes et les produits dérivés, et moins encore que les holdings, ces « personnes morales » auxquelles on donne tous les droits des personnes physiques, mais aucun des devoirs sinon strictement marchands.

Brel parlait de la « raison d'État qui a remplacé la raison » (dans Les Singes). Ici c'est la raison du profit qui a remplacé tout autre motif.

Cette conception mécaniciste de la pensée substitue à la nécessaire agonistique politique, totalement imprévisible parce que vivante et citoyenne, le ronron du logiciel bien rodé.

Le prince président ne peut pas se rendre compte qu'il est au service d'une caste, il est cette caste. Il ne peut pas se rendre compte qu'il est d'une brutalité ravageuse avec la population, ce n'est pas dans son logiciel. Il ne peut même pas l'apercevoir. Il a été programmé pour penser la start up nation et la précarité enthousiaste...

Cette arrogance de classe, totalement inconsciente de sa brutalité et de sa cruauté, est la véritable vulgarité, beaucoup plus vulgaire que toutes les travailleuses de la rue Saint-Denis, que chantait la Fréhel, que tous les apaches du Sébasto, que décrivait la Piaf, ou que les innombrables clodos qui hantent actuellement les rues, hagards et hébétés n'ayant plus assez de voix pour nous hurler dessus comme nous le méritons.




11 juillet 2017


L'incroyable brutalité de la bourgeoisie (2e partie)


Le macronisme est une grave maladie contagieuse. Elle provoque chez ses victimes des périodes de cécité, des pertes de mémoire et la disparition du jugement. Chez les proches dont le système immunitaire résiste, on a remarqué de fréquentes nausées.

Il faut voir la quasi unanime complaisance des médias (radio, télé, journaux), quand ce n'est pas l'active propagande, devant le nouveau régime à l'exception notable du Monde diplomatique et de L'Humanité. Quant à la pseudo-critique de Libération, plus concentrée sur les calembours que l'analyse, elle ressemble davantage aux remontrances amusées du père de famille devant les calembredaines de son fils préféré qu'à un examen sérieux menant au jugement mérité.

Quand la ministre du Travail, chargée de par ses fonctions de défendre et d'améliorer le Code du travail, se permet de déclarer publiquement que ledit code ne sert qu'à « embêter les entrepreneurs », on a une bonne idée du rôle que se donne le gouvernement : celui de faire bar ouvert pour la bourgeoisie en laissant la « chance » aux ouvrières et aux ouvriers de renifler les bouteilles vides.

Devant les trois principales mesures qui démoliront le Code du travail : 1. Facilitation des licenciements économiques ; 2. Transformation des CDI en « CDD de projet », c'est-à-dire la suppression de nombreux CDI et la généralistion des CDD ; 3. Référendums d'entreprises, qui permettront à des salariéEs localement sous pression de voter des conditions inférieures à celles de leur branche ; devant ces trois coups de bélier mécanique, les commentateurs et les médias décrivent les syndicats comme des empêcheurs de marchandiser et de libéraliser en rond.

Les interviews menées par la radio et la télé publiques sont thuriféraires quand il s'agit des représentants du nouveau gouvernement et agressives quand il s'agit de l'opposition qui critique, car il y a en plus cette fameuse « opposition constructive », belle invention bourgeoise, qui applique à la politique la technique de mise en marché de la fausse concurrence, comme lorsque GM a créé Pontiac pour donner l'illusion qu'il y avait compétition avec Chevrolet.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des centres commerciaux !




7 juin 2017


L'incroyable brutalité de la bourgeoisie


Elle est là dans la police militarisée qui casse du manifestant autour des G7 et des G20. Elle est là dans ces haussements d'épaules nonchalants quand on explique que les hausses de frais de scolarité privent la société des diplômés universitaires de première génération. Elle est là dans l'incroyable paternalisme et l'imbuvable condescendance des parlementaires de droite (caquistes, libéraux et péquistes) à l'endroit de Gabriel Nadeau-Dubois qui fait son entrée à l'Assemblée nationale. Finalement, elle est là dans la monstrueuse « blague » du président français au sujet des kwassa-kwassa qui « ramènent du Comorien ». Horreur dont il ne s'est toujours pas, à ma connaissance, excusé.

Mais, c'est sa caste qui parle dans les mots du bourgeois. Il ne se rend même pas compte de son caractère odieux. Il ne peut pas s'imaginer ce que c'est que la souffrance et la misère. Quand on s'imagine que, pour se payer un costard, il suffit de travailler, c'est qu'on n'a aucune idée des réalités sociales dont on a toujours vécu protégé. On ne peut s'attendre de la part de la bourgeoisie ni à de la compréhension ni à de la compassion encore moins à de la justice. Seulement parfois la charité, car elle glorifie celui qui la pratique.




28 mai 2017


Brève réflexion anthropique


À la question, taraudante pour certainEs, de savoir comment il se fait que la très improbable vie humaine soit apparue dans l'Univers, l'une des réponses les plus intéressantes consiste à proposer le principe anthrophique. C'est-à-dire que nous nous posons cette question un petit peu trop tard puisque justement nous sommes là. Et si nous sommes là pour nous poser la question, c'est que justement cette improbabilité s'est donc réalisée. Rien n'interdit à une chose improbable d'advenir comme cela se produit quand un quidam, qui n'y connaît rien en matière de golf, réussit un trou d'un coup.

Toutefois, il convient d'ajouter que cette dite improbabilité est moins étonnante quand on réfléchit au fait qu'on ne sait pas combien il a fallu d'apparitions et de disparitions d'univers avant que ne se réalise l'avènement de l'homo sapiens. En effet, combien de centaines, de milliers, de millions et peut-être de milliards d'univers y a-t-il eu avant celui-ci ? Sans compter tous les univers parallèles. Posée ainsi, la question de l'improbable devient beaucoup plus probable.




8 mai 2017


Personne n'a fait barrage à Le Pen


J'avais estimé la victoire de la petite poupée préfabriquée, préformatée, merchandisée et livrée avec un répertoire de réponses toutes faites et capitalistiquement jovialistes à environ 60 contre 40. Cela laissait amplement la possibilité pour les camarades qui ne disposaient pas de Gravol (Nausicalm en France) ni de pince-nez de rester chez eux, même si je préférais de loin ceux qui votaient anti-Le Pen. Les résultats officiels étant de 66 contre 34, on pourra lire avec intérêt l'article de Frédéric Lordon De la prise d'otages, où il démonte le fascisme soft qui consiste à faire voter par injonction plutôt que par conviction. Les élections ne devraient-elles pas être le lieu par excellence de l'expression de sa conviction intime ? Ce délire qui consiste à aligner son vote selon une expectative alimentée par des médias et des sondages dénature totalement l'exercice et le transforme en prophétie autoréalisante.

Par ailleurs, un taux d'abstention de 25 % additionné à un taux de votes blancs et de votes nuls de 12 % en dit long sur l'attrait représenté par les deux chevaux dopés de cette dernière course. Le joli vendeur de voitures usagées a déclaré qu'il ferait tout pour « que les électeurs n'aient aucune raison de voter pour les extrêmes ». Cela n'est pas nécessairement rassurant parce qu'on ne sait pas ce qu'il empruntera à l'extrême droite pour lui couper l'herbe sous le pied. D'autant que les grandes déclarations à la « mon ennemi, c'est la finance » ont la valeur des promesses d'ivrogne.

Les Québécois se rappellent amèrement la promesse du chef Libéral Couillard qui jurait la main sur le cœur que son gouvernement n'aurait plus rien à voir avec le gouvernement précédent, celui de Jean Charest. Résultat des courses : non seulement poursuit-il les mêmes politiques, mais il le fait avec le même personnel.

La marche de Le Pen n'a été que ralentie, certainement pas freinée. En 15 ans, le score des fachos a plus que doublé et il y a tout lieu de se demander si, grâce aux quinquennats successifs de droite (Chirac, Sarkozy, puis Hollande), au lieu d'une Le Pen qui s'est normalisée, on n'a pas affaire à un normal qui s'est lepénisé. L'article de Julien Salingue sur le sujet mérite le détour.

Le seul mouvement vraiment en marche depuis 2002, c'est celui de Le Pen. La décomplexion des idées d'extrême droite, les « manifs pour tous », les milices du genre GUD n'ont pas subi de régression sous les différents régimes de droite qui se sont succédé. Et ce n'est certainement pas un ennième énarque convaincu que les riches le sont par vertu et les pauvres par vice qui changera la donne. Le travail extra-parlementaire et extra-médiatique qui attend les tenants de la démocratie républicaine est énorme, car l'hégémonie que le 1 % a construite est nauséabonde et violente (celle qui sort tout son arsenal militaro-policier lors des rencontres des G20) et alimente une contre-hégémonie (celle des fachos) tout aussi répressive, alors qu'à côté nait difficilement une autre contre-hégémonie écosocialiste et pacifique.




Premier mai 2017


Soupe nucléaire au menu


Saviez-vous qu'un dépotoir nucléaire sera installé en plein champ à quelques centaines de mètres à peine de la rivière des Outaouais ? Ces déchets proviendront entre autres du démantèlement de la centrale nucléaire de Chalk River et des activités du laboratoire qui y est installé. Le site pourrait couvrir jusqu'à 16 hectares et s'élever jusqu'à 15 mètres. Il s'agit de fabriquer une véritable montagne dont le fond et la superficie seront scellés.

Saviez-vous que si la neige ou l'eau de pluie s'infiltre dans ce dépotoir, l'eau de ruissellement se déversera dans la rivière qui elle-même rejoint le fleuve Saint-Laurent ? Saviez-vous que cela risque d'affecter l'eau potable de millions de personnes ?

Des groupes environnementaux, dont Sentinelle des rivières de l'Outaouais, l'ont appris et ont voulu en savoir davantage. Imaginez que tous les documents de consultation sur le sujet n'ont été produits qu'en anglais. Le gouvernement canadien a prétendu ne rien pouvoir faire parce que l'entreprise qui gère le site (Laboratoires nucléaires canadiens) est une entreprise privée, avant de se raviser, sous la pression des organismes environnementaux, pour exiger que les documents soient traduits.

La compagnie annonce bien fièrement que les eaux seront traitées. Mais comment arrivera-t-on à capter toute cette eau ? Les usines de traitement municipales sont-elles en mesure de traiter la contamination par radiation ? Pour tous les types d'isotopes ?

On nous annonce aussi que le contrat de gestion durera jusqu'à 2070, après quoi il n'y aura qu'une surveillance. Sous quelle forme ? Mais ces déchets seront dangereux pour encore des siècles !

Voilà à quoi mène le tout-à-l'économie ! À laisser au privé, qui gère à la petite semaine, des questions qui concernent l'avenir de nombreuses générations et à transformer sans nous le dire notre eau en soupe nucléaire.




24 avril 2017


Le triomphe du système, du marketing et de la novlangue


Le candidat de la droite néo-libérale est arrivé en tête au premier tour de la présidentielle française. Il ne fait aucun doute qu'il sera couronné au second tour.

Le représentant le plus associé au système économique, le partisan de la flexibilité du travail, le défenseur de la finance contre les travailleuses et les travailleurs, le plus féroce promoteur de l'ordo-libéralisme a obtenu le plus de suffrages. Personne n'est davantage l'enfant chéri du système que ce chouchou des médias, dont plusieurs commentateurs affichaient sans gêne, dès l'annonce des résultats, leur ravissement de le voir élu.

La grande gagnante de cette élection est la mouvance de droite, car si on additionne les votes d'En Marche, du Front National, des Républicains et de Dupont-Aignant, on obtient 70 %, ce qui est profondément désolant. Et si Brézet, l'éditorialiste du Figaro, parle aujourd'hui de « gâchis », c'est qu'il n'a pas compris (ou peut-être trop bien compris) que les partis de droite aristocratiques ont perdu l'appui d'une partie des masses droitières. Ces dernières s'engouffrent avec ferveur dans le sillage du petit caporal de la finance, lequel s'apprête à instaurer son empire.

Il a donc parfaitement raison de dire que les valeurs de la droite « n'ont jamais été aussi majoritaires dans les profondeurs du pays », tant il est vrai que l'idéologie n'est pas ce que l'on pense, mais ce qui pense pour nous. J'en veux pour preuve la réplique du futur nouveau Prince de l'Élysée au journaliste Ruffin dans un débat : « Je suis aussi libre que vous [...] Je ne sers personne. » Cette illusion de liberté, soigneusement entretenue par le consumérisme entre autres, surtout par l'arrivisme chez les plus fortunés, est typique de quiconque a adopté la voix du capital. On n'a pas besoin de servir quelqu'un en particulier quand on sert l'ordo-libéralisme.

Quant à la gauche, elle ne récolte en tout et pour tout qu'un peu moins de 28 %, et encore, il faut se demander ce que l'on peut compter de solide dans les voix du malheureux Parti Socialiste atteint de Blairisme avancé et dont nous assistons peut-être aux dernières convulsions.

Une autre preuve que le nouvel élu providentiel était le meilleur candidat du système est donnée par les réactions enthousiastes des diverses chancelleries à commencer par l'allemande qui se félicite de son nouveau toutou affectueux. De leur côté, les médias économiques n'en finissent plus de célébrer.

Ce triomphe est aussi le résultat du marketing efficace qui a été assuré dans la campagne du joli garçon aux phrases creuses, un phénomène que nous connaissons bien de ce côté-ci de l'Atlantique. Parler longtemps pour ne rien dire, faire de belles photos, se prononcer le moins possible, mais en définitive, quand il faut vraiment choisir, affirmer comme une évidence que c'est le capital qui prime sur les gens, mais pas en ces termes, car ils sont trop crus. Il suffit de « faire prévaloir l'économie », « favoriser la croissance », « renouveler les rapports sociaux », « rendre le travail plus souple et plus efficace », toutes charmantes expressions qui signifient la bastonnade pour les travailleuses et les travailleurs, et la pommade pour les capitalistes.

Et dans cette folle et joyeuse aventure du progrès d'En Marche vers le précipice, la novlangue fut d'un grand secours. Ne s'est-on pas d'abord prétendu socialiste le temps de faire voter une loi qui fragilise les protections des travailleuses et travailleurs, puis centriste, l'expression favorite des gens qui veulent faire semblant de ne pas être à droite, aidé en cela par un parti socialiste désorienté, et par des commentateurs qui parlent d'extrême-gauche quand il s'agit de désigner un mouvement à la défense des valeurs de gauche comme la justice sociale, le respect des êtres humains et de la nature qui nous fait vivre.

On a aussi prétendu que le pape des marcheurs était le seul rempart contre le fascisme marinien alors qu'il était clair d'après tous les sondages que n'importe qui face à Le Pen l'emporterait au deuxième tour. Et de s'autoproclamer anti-système quand on est la mascotte des grands groupes de presse comme des financiers, si ce n'est pas le championnat de la novlangue !

Le véritable gâchis est que la droite domine tout et que les électeurs ont désormais le choix entre Le Pen maintenant ou Le Pen dans cinq ans puisqu'il n'est pas douteux que le changement annoncé par le prince-président consistera à donner encore quelques tours de vis aux mesures néolibérales pratiquées par les deux précédents quinquennats de droite, notamment en faisant bar ouvert pour la grande entreprise, et à finir le boulot qui consiste à faire s'effondrer le socle des quelques mesures de solidarité sociale qui restent.




17 avril 2017


Laisser les enfants être


Depuis bon nombre d'années, on entend dire que les garçons ne sont pas bien à l'école et qu'elle n'est pas faite pour eux. Que ce lieu de reproduction des règles sociales ne serait pas approprié à leur nature et qu'on n'y tient pas compte de leurs tendances à se « coletailler », chamailler, aux jeux plus physiques.

À cet égard, l'argument souvent invoqué est qu'il faut « laisser les garçons être des garçons ». J'ai beaucoup de mal avec cette expression. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Est-ce à dire qu'on ne laissera pas faire le garçon qui a envie de faire comme une fille ? Est-ce à dire qu'on ne laissera pas faire la fille qui a envie de faire comme un garçon ?

Je me rappelle un film de la fin des années 70 qui parlait de cette différence entre les garçons et filles et dans lequel un couple racontait qu'il était évident que les deux sexes n'avaient pas le même comportement étant enfants. Leur fille aimait beaucoup les poupées qu'on lui donnait alors que le garçon, « lui, c'est sûr, on l'a laissé être un garçon » et s'amuser avec des camions. On entend dans cet énoncé, qu'on n'a surtout pas donné la chance à la fille de faire comme son frère.

Dans le même film, une « spécialiste » expliquait que les filles et garçons ne faisaient pas les mêmes bruits dans leurs jeux, les garçons aimant imiter le bruit des camions et des autos. Je me rappelle pourtant que, tout petit, ma petite voisine était tout aussi bonne que n'importe qui pour imiter le bruit de mes autos et que j'étais aussi habile qu'elle à donner le biberon à ses poupées.

La semaine dernière, c'est un « spécialiste » d'aujourd'hui qui déclarait haut et fort que si l'on prend 1000 garçons de cinq ans, ils auront à peu près le même comportement plus physique et l'on « s'entend qu'à cet âge-là, la culture n'a eu aucune influence sur leur développement ».

J'ai sursauté. La culture n'a pas joué à cinq ans ? Mais d'où il sort, celui-là ? La génétique joue son rôle au moment de la rencontre des gamètes. Après, l'environnement prend le relais et influence l'expression de ces gènes dans des proportions variables liées à la force desdits gènes et au degré d'impact desdits événements et facteurs environnementaux.

Revient à ma mémoire cette anecdote arrivée il y a plus de 30 ans. J'étais chez mon père à une réunion familiale. Ma petite nièce de quatre ou cinq ans prend sa Barbie et me donne son Ken pour que nous jouions ensemble. Son personnage s'appelait Fleur de soleil et le mien Jean-Jacques. Elle lui demande : «Veux-tu être mon ami ? » « Bien sûr, répond le mien. » Elle demande ensuite : « Est-ce que tu es un prince ? » Mon personnage répond : « Non, je suis un ouvrier. » Fleur de soleil ajoute : « Ah, non, tu ne pourras pas être mon ami parce que, moi, je suis une princesse et je fréquente seulement des princes. » Et Jean-Jacques l'envoie paître sur les roses en des termes peu chevaleresques et qu'elle peut bien sécher toute seule.

Mon père et les autres personnes présentes se mettent à me sermonner sur le fait qu'on n'apprend pas aux enfants de pareils termes. Pourtant, la Fleur de soleil, elle, se ravise et dit : « C'est vrai, on peut être ami si on veut. C'est pas nécessaire d'être prince. » L'enfant avait compris la leçon beaucoup plus rapidement que les adultes, la culture étant moins bien imprégnée, mais ayant déjà fait une bonne partie de son œuvre.

Et j'ai donc dû expliquer aux adultes que, d'abord, ma nièce avait déjà entendu ces mots vulgaires en des occasions inopportunes. Que, parfois, il veut mieux dire rapidement ces choses déplaisantes pour remettre les gens malséants à leur place et qu'il ne fallait jamais laisser passer le mépris de classe. Ces dans ces moments-là qu'il faut les utiliser, jamais pour faire du mal, mais pour défendre des principes.

Qu'ensuite, j'étais déçu de la réaction de mon père qui nous avait pourtant appris qu'une prostituée avait autant de chances sinon plus qu'un curé d'aller au paradis (il était croyant) et que, si on était pauvres, il y en avait de plus pauvres que nous et qu'il ne fallait jamais taper sur la tête des plus pauvres, mais plutôt se tenir debout ensemble parce que les pauvres ne sont pas plus bêtes que les riches, justes moins chanceux.

Tout ça pour dire que ce n'était certainement pas dans sa nature que ma petite nièce, fille d'agriculteur et petite-fille d'ouvrier, avait pris l'idée qu'il fallait traiter les ouvriers de haut. Elle avait vu et entendu ça à la télé ou dans quelque conte de fées. Le mépris de classe n'est pas génétique même s'il est souvent héréditaire.

Alors, moi je veux bien qu'on se préoccupe de la réussite scolaire des garçons et de leur bien-être à l'école, mais j'aimerais qu'on le fasse avec de bons arguments. Pour l'instant, ce qu'on me soumet a toutes les caractéristiques de préjugés que l'on prétend naturaliser.




10 avril 2017


La maudite machine
(ou pourquoi Google n'est pas un bon moteur de recherche)


Évidemment, ce n'est pas la machine qui est maudite, c'est le cornichon bien masqué qui l'a conçue ou les chou-fleurs marinés qui se prosternent devant elle. Il reste qu'on agit un peu trop comme si nous étions au service de nos machines plutôt qu'elles au nôtre.

Il semble qu'on ne s'interroge pas souvent sur l'adéquation entre les outils que nous utilisons et les besoins qu'ils devraient combler. Je me rappelle il y a 25 ans avoir rencontré un vendeur de traductrices automatiques de l'anglais au français. Il écrivait une phrase en anglais, et la machine donnait les mots français équivalents dans le même ordre. Il ajoutait tout fier : « C'est facile, il reste juste à faire les accords. » Ignorant total des fins poursuivies, le malheureux concepteur n'avait pas compris que sa machine allongeait le travail de beaucoup parce qu'elle induisait des distorsions importantes en ne tenant compte ni de la syntaxe ni de la sémantique.

Les familiers de l'informatique connaissent l'expression courante employée à l'égard des utilisateurs qui pestent contre leur ordinateur : « Le problème se situe 45 centimètres devant l'écran. » C'est beaucoup plus vrai qu'on le pense, mais à l'autre bout de la chaîne des événements, et j'entends par là que ce n'est pas l'utilisateur souvent le défaut, mais le concepteur du programme qui s'imagine qu'on doit penser exactement comme lui en terme de petites boîtes carrées.

Tous mes poils se hérissent quand j'entends la réponse : « Le système informatique ne permet pas de le faire, donc on ne le fera pas. » Que diriez-vous d'un hôte chez qui vous avez apporté le gâteau et qui déclarerait : « On n'a pas de pelle à gâteau, donc on ne le mangera pas. » Quand on n'a pas l'outil spécifique, on en prend un autre ou on modifie ceux qu'on a. Je suis toujours renversé de la docilité fataliste avec laquelle on accepte des situations intolérables au prétexte que le système informatique a été mal conçu.

En témoigne la situation absurde qu'ont dû vivre des milliers de fonctionnaires de l'État fédéral avec le système de paye Phénix. Un bon nombre se sont endettés dans l'attente d'une correction qui ne venait pas, alors que l'employeur aurait dû être forcé de trouver une autre façon de payer le salaire. Quand le système ne fonctionne pas, on l'arrête et on en installe un autre. Certes le coût aurait été élevé pour l'employeur. Ce serait une bonne chose, car ce n'est pas aux victimes de payer pour l'incurie du payeur.

On a aussi tendance à être émerveillé par une innovation sans se demander si elle est vraiment plus efficace ou plus précise que la technologie précédente. On court au devant de déconvenues quand on adopte de nouveaux outils sans les avoir suffisamment testés. En voici trois illustrations.

Google arrive sur le marché, il devient une véritable coqueluche parce qu'il donne tout de suite les réponses les plus populaires. Ce fut pourtant un recul important pour les personnes qui cherchaient les réponses les plus justes et les plus exactes. Avec le moteur Alta Vista, par exemple (moteur disparu faute d'utilisateurs, qui m'a donc abandonné), il était possible de trouver une chaîne exacte de caractères, ce qui nous amenait sur le document voulu. Avec Google, même en usant des opérateurs, on passe d'abord par une panoplie de documents où se retrouvent en grand nombre les mots recherchés. Si l'un des mots que l'on cherche est rarement utilisé, le document qui l'emploie n'apparaîtra pas, car ce sont les documents qui emploient souvent les autres qui émergeront.

Au rendez-vous médical de l'an dernier, le médecin trouvait que ma tension artérielle était un peu haute. Suspectant l'effet bien connu de la blouse blanche (la vue du médecin fait souvent augmenter notre pression), il fit appel à une nouvelle technologie qui élimine ce biais : m'isoler dans une pièce avec une machine qui prend la tension cinq fois de suites à intervalles aléatoires. Les résultats furent catastrophiques, chaque mesure était plus élevée que la précédente. Me laisser tout seul avec un appareil que je ne contrôle pas m'avait placé en état de détresse. De retour chez moi, je me suis remis à prendre ma tension chaque jour. Elle était tout à fait normale.

C'est vrai que les pharmaceutiques et les marchands de toute sorte affirment désormais que les machines domestiques ne sont plus fiables.

Autre embêtement de taille : les banques, les entreprises financières, les assurances, les chevaliers de l'industrie du web comme Paypal, Google, etc. utilisent désormais des robots pour répondre à notre courrier. Résultat, on n'obtient jamais, au grand jamais, une réponse satisfaisante, et la plupart du temps des affirmations générales sans aucun rapport avec la question posée.

Bien sûr, les partisans des robots viendront me faire la leçon en me disant que les robots ne sont que des outils et que ce sont les hommes qui s'en servent qu'il faut blâmer plutôt que de devenir adversaire des robots. Comme si mon texte ne faisait pas précisément ceci : se plaindre de la bêtise des gens qui se soumettent à leurs outils plutôt que de bien les concevoir. Et d'abord, il faudrait bien comprendre que si j'étais un adversaire des robots, je commettrais exactement la même erreur que commettent les partisans des robots : considérer que les outils sont bons ou mauvais en soi, alors qu'il faut les analyser comme des moyens, adéquats ou pas, bien conçus ou non.

Certes, ce sont les humains qui sont trop bêtes en se soumettant à leurs outils, mais quand les autorités nous imposent leur quincaillerie, on peut bien pester contre leur maudite machine qui n'est alors qu'un « cadeau de Grec ».




2 avril 2017


Qu'importe la liqueur pourvu que le flacon soit joli


Pervertie la célèbre citation de Musset, pourtant assez perverse elle-même : « Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. » La science réelle et l'expertise terrain s'effacent totalement devant la notoriété, désormais seule garante de probité et de compétence. J'en veux pour preuve le fait qu'une « personnalité » rayonnante de joie et de gentillesse, mais dont la culture est plutôt mince, soit devenue ministre du Patrimoine canadien.

Autre exemple : mais quel pays formidable que ce Québec où une série d'incultes peuvent successivement occuper le poste de ministre de l'Éducation ! La maladie est sans doute civilisationnelle et pas locale : ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. Briller dans un selfie fait foi de toute capacité.

Et voilà-t-il pas que le jovial ministre de l'Éducation du Québec fera appel à trois vedettes millionnaires pour remettre l'école québécoise sur les rails : un cuisinier, un adepte de la bonne forme physique et un architecte. Trois hommes, trois millionnaires, trois outsiders.

Mais attention ! nous prévient-on. Ce sont des entrepreneurs autonomes et très capables. On oublie qu'au moins deux d'entre eux ont bénéficié des largesses de l'État : le cuisinier a longtemps eu une émission de télé à Radio-Canada, ce qui lui a permis d'amasser les fonds nécessaires à lancer son entreprise. Le spécialiste de la bonne forme fait appel régulièrement aux contributions du public et a aussi bénéficié de subventions.

Mais ce n'est pas tout, ce sont des gens qui pensent en dehors du cadre. Je ne savais pas que le processus d'expansion classique de l'entreprise capitaliste (concentration horizontale pour occuper le plus d'espace possible et concentration verticale pour contrôler le profit à toutes les étapes de la production) était une preuve d'esprit innovant.

Et, cerise sur la gâteau, nos trois gais lurons ne seront pas rémunérés, on se contentera de payer leurs dépenses : matériel, déplacements, séjours un peu partout pour examiner ce qui se fait de mieux. Si vous promettez de défrayer le séjour et le transport, vous aurez des légions de pédagogues aguerris qui se feront un grand plaisir de travailler bénévolement. Depuis quand est-ce une grande preuve de générosité pour un millionnaire que de donner un peu de son temps ?

Les syndicats d'enseignants et les groupes communautaires ont plutôt mal réagi devant l'Annonciation de nos valeureux rédempteurs. Mal leur en prit, obnubilés par la « bonne volonté » et l'aura du succès individuel, les bonzes de la doxa économique ont traité les malheureux syndicalistes de pisse-vinaigre et d'empêcheurs de se réjouir en rond.

Il conviendrait par ailleurs de rappeler que la réussite individuelle n'existe pas. Si les entrepreneurs de quelque extraction qu'ils soient avaient à former leurs employéEs du début, avaient à payer pour la fabrication et l'entretien des infrastructures dont ils bénéficient (routes, canalisations, réseaux d'énergie, réseaux de communication, etc.), ils ne seraient jamais couronnés ni millionnaires.

Une telle opération glamour méprise les gens qui travaillent sur le terrain, qui connaissent de quoi il en retourne, qui ont déjà lu toutes les études sur les solutions trouvées ici et ailleurs, qui n'auront pas besoin de refaire un voyage en Scandinavie, et qui font des demandes d'amélioration précises et répétées depuis des décennies. On se rendra compte tout à coup qu'ils avaient raison parce qu'un pipole l'a dit. Ça me fait penser à ces fréquentes disputes entre conjoints quand l'un des deux essaient d'expliquer à l'autre le tort que lui fait tel aliment, et que cet autre s'illumine tout à coup, parfois après des années, quand la vedette du jour déclare la même chose dans les médias.

Mais, je suis un bilieux : écoutez plutôt et, surtout, regardez les joyeux minois dont les images fleurissent ; ils savent mieux que vous ce dont vous avez besoin.




26 mars 2017


Lettre ouverte à mes cousinEs et amiEs françaisES


Comprenez-vous quelque chose à ce que le discours hégémonique vous raconte ? On vous dit d'un côté que ce marasme (le néolibéralisme) dont vous voulez sortir est le seul mode de vie possible et de l'autre que, pour en sortir, il faut voter pour celui qui promet de n'y rien changer (Macron).

On vous dit d'un côté que tout est mieux que Le Pen, mais que si la gauche lui fait face au deuxième tour, c'est celle-là qui sera élue, donc que vous voterez pour Le Pen parce que vous ne la voulez pas au pouvoir ?

Doit-on comprendre que les gens qui veulent voter Macron juste pour faire barrage à Le Pen sont déjà prêts à voter Le Pen au deuxième tour juste pour faire barrage à Mélenchon ? Doit-on comprendre que tant de gens, devant l'alternative justice sociale ou exclusion, choisiront l'exclusion ?

Je dois avouer que je ne comprends pas ces prophètes de malheur qui vous implorent de renier votre cœur et votre tête au premier tour, qui vous incitent à réaliser leur scénario catastrophe pour pouvoir chanter après qu'ils vous l'avaient bien dit.

Devant la grisaille du même et de la soumission aux patrons, devant l'horreur de l'exclusion, vous avez un troisième choix : celui de renouveler votre République, de redonner la voix à la multitude, de faire le pari de la solidarité humaine contre celui de la guerre de tous contre chacun.

Ah, si j'étais français, comme j'enverrais valser les sondages, les chantres des prophéties autoréalisantes, les lustucrus, les marchands d'illusions individualistes, les maquignons qui vous vendent le vieux cheval boiteux libéral paré de couverture rose ou caparaçonné de brillants centristes, les crieurs de l'appel de la race, les escrocs qui se glorifient de leur gabegie pour « mieux vous sauver mon enfant » des mains crochues du croque-mitaine, les pères fouettards qui vous interdisent de regarder le temps qu'il fait, les désespérés qui vous attirent dans leur barque trouée pour vous entraîner dans leur noyade, les grands bourgeois qui veulent votre bien et finiront bien par l'avoir, les fortunés qui ne lèveront jamais le petit doigt pour défendre les opprimés, mais hurlent à la mort dès qu'on s'attaque à leurs privilèges, les commentateurs incapables de penser hors du cadre étroit de la machine à plus-value, qu'ils dégagent tous !

J'userais de cette chance unique de montrer mon insoumission !




20 mars 2017


L'art de la bonté


Vous connaissez sans doute le dicton selon lequel avec de bons sentiments, on fait de la mauvaise littérature. Il semble pourtant que cet adage souffre des exceptions, notamment dans le cas du cinéma. J'en veux pour nouvelle preuve le magnifique film Réparer les vivants de la réalisatrice Katell Quillévéré.

En lenteur et en douceur, ce long métrage se déroule en trois temps de durées asymétriques : le premier très court montre amour, amitié et bonheur de la jeunesse avant l'accident fatal ; le second nous fait vivre la douleur et les conséquences dudit accident ; le troisième est la rédemption, qui permet à une personne malade de revivre.

Le motif de la mer est hypnotique et revient nous hanter à point nommé. Les relations personnelles sont illustrées par ces petites touches simples qui nous ramènent à la beauté du quotidien, comme ces « mots des pauvres gens », que la chanson de Ferré semblait trouver dérisoires.

Je doutais que cette belle œuvre aboutisse sur nos écrans tant elle est faite de délicatesse, de beauté, de bonté et de simplicité, mais dotée d'un atout majeur, la magnétique présence d'Anne Dorval, elle a su trouver son chemin vers au moins deux salles montréalaises : le Quartier latin et le Beaubien.

En plus d'être un ravissement pour les yeux, les oreilles et le cœur, cette production constitue le meilleur outil de propagande pour le don d'organes. On pourrait utiliser cet argument pour le promouvoir, et ce ne serait pas mentir. On ne peut en dire autant de certains films qui souffrent gravement de la promotion qu'on leur fait. Je pense à l'esthétique Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau, qui a été à tort promu comme un retour sur le printemps Érable.

Je pense aussi au très sympathique Toni Erdmann, qu'on nous a vendu comme une farce pissante alors qu'il s'agit d'un feel good movie un peu à la façon de Bagdad Café, le côté magique en moins. Si on avait plutôt vanté ce long métrage comme la souriante comédie dramatique de la difficulté de communication entre un père et sa fille, comme la recherche de la connexion entre deux inadaptés, on aurait attiré le bon public friand d'anti-héros, qui serait venu en masse et n'aurait pas été déçu. Les distributeurs devraient se rendre compte que se faire passer pour autre que ce qu'on est ne rend pas service, d'autant que, ironie du sort, c'est un peu le thème majeur du film Toni Erdmann.

En tout cas, souhaitons un avenir radieux aux films de bonté, de beauté et d'humanité, où il n'est pas nécessaire de faire exploser des voitures.




12 mars 2017


On cherche de l'humanité, on trouve la brutalité


Le gouvernement Couillard du Parti libéral du Québec avait promis de changer par rapport au gouvernement Charest : plus de consultation, plus de sensibilité aux préoccupations sociales, plus de transparence... En fait, on a eu droit à encore plus de néolibéralisme, à la novlangue qui habille l'austérité du joli nom de rigueur, à des consultations bidons ou à l'absence de consultation. Quant à la transparence, s'il s'agit d'affirmer clairement qu'on favorise les affairistes au détriment de la population, on pourrait dire que c'est le cas, comme l'illustre la situation de cette municipalité gaspésienne qui a voulu protéger son eau potable : poursuivie par une entreprise d'exploration d'hydrocarbures, elle n'a reçu aucun appui du gouvernement qui s'est rangé du côté de l'industrie.

On a expérimenté l'absence totale d'empathie des deux médecins qui dirigent ce gouvernement comme une business : le ministre de la Santé et le Premier ministre. L'empathie est pourtant la qualité première recherchée chez un médecin. Ce n'est pas le cas du deumvirat qui centralise et « austérise » à tout-va.

L'affaire de la quasi-disparition de la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques est aussi symptomatique. La Commission de représentation électorale soumet d'abord un projet de modification des circonscriptions qui fusionnent deux circonscriptions libérales dans l'Île de Montréal. Les Libéraux en sont insatisfaits et demandent un nouveau découpage. La Commission revient avec une nouvelle proposition qui fait disparaître une circonscription représentée par Québec Solidaire, amalgamant ce quartier populaire avec le quartier huppé de Westmount. On imagine les belles moyennes socio-économiques, servant à mesurer les besoins en programmes sociaux et les subventions aux organismes communautaires, que cela aurait donné !

Il faut voir l'absence totale de sympathie et de compréhension du gouvernement. On affirmait qu'il faut respecter la Commission de représentation électorale. Beau respect ! Il s'applique seulement quand ça fait l'affaire du parti au pouvoir. Devant le tollé général et les arguments solides que les citoyenNEs du quartier ont soumis, la Commission est revenue à sa proposition initiale.

Et voici que Gabriel Nadeau-Dubois, ancien porte-parole de la CLASSE (Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante), pose sa candidature au poste de porte-parole de Québec Solidaire. Les Libéraux nous ressortent les cris d'orfraie qu'ils nous servaient en 2012 : « Il défie les lois ! Il ne condamne pas la violence ! »

Moi, j'aimerais bien soumettre à ce gouvernement une liste de violences à condamner : La violence des pétrolières et gazières qui peuvent exproprier quiconque réside sur un gisement d'hydrocarbures ; la violence des mesures antisociales qui restreignent l'accès à l'aide sociale et en réduisent les versements ; la violence de l'absence de contrôle des loyers qui jette les gens à la rue ; la violence de la centralisation à outrance qui déresponsabilise les intervenantEs en santé et en services sociaux ; la violence de la prétendue optimisation des services qui transforme les employéEs de l'État en machines à remplir des feuilles de temps, qui les place en compétition les unEs avec les autres, les accule à l'épuisement et à la dépression... et j'en passe.

Les membres de ce gouvernement font donc comme si ce n'était pas le gouvernement libéral qui avait été la source de la plus grande crise sociale des 40 dernières années. Ils reprennent l'antienne brutale qui trouve normale la violence policière et juge scandaleuse la contestation sociale. Où donc est ce changement que monsieur Couillard avait promis ? Quelle est donc la différence entre le gouvernement Couillard et le gouvernement Charest ?




5 mars 2017


Quand on n'apprend pas de ses erreurs


Dans le cadre des élections présidentielles françaises, les commentateurs politiques sont en train de répéter l'erreur qu'ils ont commise pour les élections états-uniennes. J'ai parlé de commentateurs, on me permettra d'utiliser le masculin, car la majorité des membres de ce que j'appellerai cette « confrérie » sont encore des hommes (blancs et privilégiés, pour faire bonne mesure). Je prendrai d'ailleurs Jean-François Kahn (JFK) comme représentant exemplaire de ces analystes qui, sous couvert de nous instruire, nous fourguent leurs biais idéologiques.

Comme les élections présidentielles se font à deux tours, tout le monde s'inquiète des deux candidatures qui se feront face dans le deuxième et décisif épisode. Et il semble bien que Marine Le Pen sera en tête au premier, donc il faut un champion capable de la défaire au second.

Et c'est là que les commentateurs, JFK en avant, y vont d'affirmations contradictoires en prétendant d'un côté que n'importe qui battra Le Pen et son parti fasciste à la deuxième manche, et de l'autre qu'il faut absolument choisir quelqu'un qui sera capable de lui faire face.

Comme le candidat de la droite dure, Fillon, a des difficultés de nature juridique et risque de devenir inéligible, on nous dit que la population aurait tout intérêt à se reporter sur quelqu'un qui se trouve au centre et qui pourra rallier autant la gauche que la droite. Or, ce quelqu'un, c'est Emmanuel Macron, ancien socialiste, probablement aussi socialiste que Sarkozy, et nouveau « ni à gauche ni à droite », donc partisan d'un discours supposément rassembleur et de mesures carrément posées à droite, par exemple augmentation du sécuritaire, peines minimales, exonération des charges sociales pour les heures supplémentaires, baisse des impôts pour les entreprises et « modernisation » de l'économie, ce qui rappellera aux Québécois les sinistres années Charest.

Et tout le monde, JFK en tête, fait comme si Hamon et Mélenchon n'existaient pas, comme si le seul choix devant le ras-le-bol du tout-à-l'économie, comme si le désir d'en finir avec l'establishment financier ne débouchait que sur une alternative : le fascisme ou le renforcement de l'establishment financier. Exactement, ce que les commentateurs annonçaient aux États-Unis : vous avez Trump un hurluberlu et, pour l'éviter, n'allez surtout pas favoriser Sanders le socialiste, non allez vers Clinton, la fille de l'establishment.

Croyez-vous que l'ouvrier moyen, qui n'a pas le temps de faire des analyses politiques fines et qui ne voit que les discours superficiels des candidats, commentés superficiellement par les « analystes », aura envie de voter pour un Macron, qui promet de renforcer le patron ? Il aura peut-être envie de voter pour une Le Pen, qui promet de « casser la baraque ». Pour moi, l'alternative existe pourtant entre les establishments de droite et de pseudo-gauche : le proto-fascisme et l'écosocialisme, Le Pen ou Mélenchon.

Mais les classes privilégiées, qui gouvernent, qui commentent, qui se rencontrent au restaurant Le Siècle, sont tellement incapables d'imaginer que les choses peuvent changer, en fait craignent plus que tout que les choses changent, instillent dans le cœur des citoyenNEs la plus grande désespérance en prétendant que pour sortir du même (Hollande=Sarkozy), il faut plus ou moins du même (Macron) ou plus du même (Fillon, Juppé ?). Cette désespérance peut se muer en ruade et en une méchante surprise au second tour si les ceusses d'en bas, fous de désespérance, se jettent dans la politique du pire ayant goûté à la pire politique, celle de la prétendue « indépassabilité » du néolibéralisme.




19 février 2017


« Le monde est creux, et j'ai touché le ciel »


Le prétexte servant à amorcer le billet d'aujourd'hui est un titre poétique tiré de la série originelle de Star Trek : « For the World is Hollow and I Have Touched the Sky ».

La première série aimait beaucoup jouer des métaphores et des allégories. Certes, il ne faut pas oubier qu'elle était toujours remplie de l'idéologie impérialiste, sexiste et capitaliste des États-Unis, très souvent inconsciemment. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à redire sur l'éviscération du mot idéologie, de nos jours employé comme simple synonyme d'idée ou de conception.

Toutefois, l'allégorie à laquelle on réfère ici est parallèle à celle de la caverne de Platon tout en y ajoutant une couche technologique encore riche d'actualité. Vous verrez les fils se nouer si vous vous donnez la peine de me suivre.

Dans cet épisode de la troisième saison, l'équipage de l'Entreprise entre en contact avec un vaisseau spatial déguisé en astéroïde. Au milieu de ce corps céleste artificiel vit un petit peuple dont un immense ordinateur prend soin sous le couvert d'une déité. Depuis 10 000 ans, les habitants de Yonada, c'est le nom de leur monde, voyagent à travers la galaxie en direction d'une planète sélectionnée par leurs ancêtres pour y recréer leur monde détruit par l'explosion de leur soleil.

Ayant été si longtemps, de génération en génération, entretenus par une technologie qu'ils ne sont plus à même de comprendre, ils vénèrent les règles et ne posent pas de question sous peine de sanctions sévères. Un vieillard vient raconter aux officiers en visite qu'il a un jour grimpé sur les montagnes et a pu y toucher le ciel, soit la coque dans laquelle ils sont enfermés, découvrant ainsi le caractère factice de leur monde.

À peu de choses près, c'est la caverne de Platon : ce que l'on croit réel est une image de la réalité, il faut se retourner ou sortir pour s'en rendre compte. Et le fait d'avoir accès à une technologie avancée ne rend pas plus critique si on ne dispose pas d'une méthode critique.

Ce titre de la célèbre série m'est revenu en tête en repensant à un étrange chauffeur de taxi que j'avais rencontré il y a plusieurs semaines. Utilisant le GPS pour guider sont taxi et naviguant régulièrement sur Internet, il était tombé sur des sites proclamant que la terre est plate et en était quand même ressorti fermement convaincu. Il essayait fort de m'embrigader.

Paradoxe semblable à celui de l'épisode dont il est question ici : avoir à sa portée tant de technologies pour s'en trouver réduit à des croyances et règles simplistes.

Mettez un ingénu au milieu d'une bibliothèque, il ne lira peut-être que les contes de fées et sera incapable d'en décrypter la valeur symbolique, les prenant au premier degré. Mettez un électeur moyen devant Internet, il sera peut-être tenté de croire qu'un chef au toupet orange qui crie est mieux qu'un partisan de la justice sociale.

Certains découvrent par eux-mêmes l'esprit critique, la méthode scientifique, d'autres ont besoin d'être guidéEs. Dans tous les cas, la technologie ne suffit pas en elle-même. Il faut sortir de la caverne, « car le monde est creux, et j'ai touché le ciel ».




13 février 2017


Un film postmoderne ?


Le film Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau est remarquable pour sa musique, ses cadrages, sa photographie et la performance de ses actrices et acteur principaux.

Si son iconographie et son arrière-plan social réfèrent très clairement au Printemps Érable, son propos, son esthétique, son discours, sa conception même relèvent totalement de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. La structure et la composition nous renvoient à la création théâtrale collective dont on raffolait dans les cégeps pendant les années soixante-dix.

Qu'un tel objet culturel nous soit soumis actuellement n'est pas étonnant en soi tant il est vrai que le post-modernisme revisite avec délectation les années soixante tout en les dénudant de leurs oripeaux messianiques.

Là où le projet se dissocie de l'esthétique postmoderne, c'est dans le fait que l'œuvre semble justement proposer une conclusion morale dans la mesure où la finale désastreuse pour les protagonistes se pose comme un jugement du narrateur (où si on veut de l'instance génératrice du récit) sur la folie délirante qui les a menés à se couper du monde et à s'enfoncer dans une violence inutile.

Dans la composition cinématographique classique, les citations qui s'affichent pour inaugurer les différentes parties, représentent le jugement du narrateur sur les personnages et leurs actions. Ici, comme il est fréquent dans les procédés postmodernes, elles ne font au contraire qu'appuyer leurs convictions, à l'exception d'une seule qui évoque leur naïveté.

Les questions que l'on pourrait se poser sur la nature de leur projet sont relayées par des personnages très secondaires. Ainsi, pendant un flashback où les bouleversements du Printemps Érable font les frais de la conversation, la personne qui procède à l'épilation du personnage trans affirme que les militants mélangent tout, en ajoutant la séparation du Québec à leurs revendications sociales. Comme si l'indépendance était par essence une revendication de gauche. [On notera que cette revendication ne faisait pas partie des leitmotive du mouvement.]

La personne trans endosse pourtant cette confusion en répliquant « qu'ils veulent être eux-mêmes », accréditant ainsi un faux parallèle entre la fuidité de l'identité de genre et le nationalisme identitaire. Les références à Hubert Aquin, puis à Lionel Groulx, jusqu'à la présentation de leur figure historique par le biais d'images d'archives, achèvent d'exemplifier cette méprise qui recouvre d'une couche nationaliste les revendications sociales.

De la même façon, un journaliste dans un reportage qu'on entend, mais ne voit pas, réfère au groupe violent, qui se fait appeler Les Forces armées révolutionnaires du Québec, comme à un épigone du Front de libération du Québec.

En effet, la démarche des quatre protagonistes reprend directement cette pensée révolutionnaire datée selon laquelle une élite éclairée devait guider le peuple vers l'insurrection. Processus totalement différent de ce qui s'est produit en 2012, où des groupes se sont soulevés, après avoir réfléchi collectivement, et non à l'appel de leaders messianiques, non pas pour faire la révolution, mais pour réclamer justice.

L'illustration du caractère illusoire de cette démarche est donnée dès le début du film quand les quatre héros tragiques peignent en lettres rouges sur des panneaux publicitaires la phrase suivante : « Le peuple ne sait pas qu'il est malheureux; nous allons le lui apprendre ». Cet énoncé accentue le regard ironique de l'instance narratrice sur la déchéance prédestinée de nos quatre révolutionnaires.

Là encore, on est très loin de la rhétorique du Printemps Érable. Il était très clair pour les manifestants d'alors que le peuple avait une excellente connaissance de son malheur. Certaines composantes de ce peuple ne savaient peut-être pas toujours qu'il leur était possible de s'en sortir collectivement plutôt qu'individuellement.

Ce rapport fondamental à la rhétorique des années soixante et soixante-dix, ainsi que le recours aux citations de penseurs ayant servi de modèles à l'époque, s'accompagne d'un comportement de groupe dont les procédés, par exemple les séances d'autocritique et d'humiliation devant les autres menant jusqu'à l'auto-infliction de blessures, sortent tout droit des dérives de la révolution culturelle maoïste, ou en tout cas de l'imaginaire qui y est associé.

Certains détails de la mise en scène montrent une méconnaissance du contexte réel. Ainsi la violence et la brutalité pendant les assemblées générales sont à des années-lumières (j'ai failli écrire « à mille lieues », inspiré de ma rhétorique classique) de la culture démocratique des jeunes militantes et militants d'aujourd'hui qui respectent plus que tout les tours de parole et considèrent les éclats de voix comme des agressions.

Pour ce qu'elle donne à voir, sans préjuger des intentions des auteurs, car ce qui compte c'est bien l'objet livré, cette œuvre apparaît finalement morale et comme une critique de la croyance absurde en une élite éclairée pour soulever le peuple, ce qui mène fatalement à l'échec. Ce jugement s'applique aux cellules du FLQ et à d'autres cellules révolutionnaires comme en a vu dans les soixante et soixante-dix. Toute la construction filmique relève d'une esthétique de cette période (Jodorowsky s'y sentirait en terrain connu), plaquée sur un arrière-plan social récent.




6 février 2017


Cachez cet accent


Autre retour sur les Fêtes pendant que les commentateurs français se mettent à délirer en nous conseillant sans avoir l'air de le dire qu'il vaut mieux voter pour la droite dure (Fillon) ou la droite qui se prétend au centre (Macron) que pour la gauche, car les électeurs pourraient préférer l'extrême-droite à la vraie gauche. Vous me suivez ? Ce n'est pas obligatoire.

Dans une émission de télé appelée Le Quotidien, on recevait Arnaud Montebourg, qui était alors candidat à la primaire du Parti socialiste. Des questions sur ses positions politiques, sur son rapport aux autres candidats, mais tout à coup, une lourde parenthèse, tout un segment sur le fait que, lorsqu'il retourne dans son petit pays d'origine, quelque part en Bourgogne, il parle avec un accent différent.

On insistait sur les expressions qu'il employait en disant que c'était très différent des mots qu'il emploie à Paris, mais en fait c'est l'accent qui gênait, même si on ne le disait pas clairement. Que de temps perdu sur une niaiserie, alors qu'on aurait pu au contraire le féliciter de garder un rapport naturel avec les gens de son pays et de ne pas y faire semblant qu'il est devenu un autre.

L'une des premières choses que les linguistes comprennent, c'est que les gens n'entendent jamais leur propre accent. C'est pourquoi les élites médiatiques et culturelles prétendent toujours que ce sont les autres qui en ont un.

Mais il y a quelque chose de plus triste et de plus sournois derrière cette insistance des petits animateurs de télé à reprocher à leurs invités de ne pas avoir le même accent qu'eux. C'est souvent une façon de se dédouaner de leur propre accent d'origine, car ils sont souvent eux-mêmes issus de pays où l'on n'a pas l'accent standardisé. Ils ont dû apprendre à imiter cet accent et en sont si fiers qu'ils pointent le moindre écart des autres. C'est donc leur propre honte qu'ils exhibent en se gaussant avec une pédanterie déplacée d'une différence enrichissante.

Même dans un essai politique, au détour d'une phrase, j'ai trouvé la saillie suivante : « C'est ce qu'explique, avec son accent méridional... » Je m'arrête là sur la citation. Je ne nomme pas l'auteur. J'attire juste l'attention sur le fait que cette remarque n'a absolument rien à voir avec le propos et que, nulle part dans l'essai de près de 200 pages, il n'est question de linguistique. Donc la remarque est parfaitement inutile, sauf pour qui a besoin de se distancer d'un accent qui n'est pas le sien.

Au Québec, on a fini par se décomplexer de cette manie et même les élites médiatiques n'essaient plus d'imiter l'accent radio-canadien, qui a longtemps servi d'instrument de mesure. On cherchait à imiter l'accent de Henri Bergeron, plus tard celui de Pierre Nadeau, enfin celui de Bernard Derome, mais personne n'a succédé puisqu'on n'y attache plus d'importance, à tel point qu'il n'y a plus vraiment de modèle.

Mais à Paris même, les gens ne se rendent pas compte qu'il s'y trouve plusieurs accents et qu'entre petits animateurs on s'y prend différemment pour imiter l'accent standardisé. Deux tout petits exemples entre tant : De plus en plus de gens prononcent un è très ouvert lorsqu'ils disent merci. On croirait presque entendre le rugissant marci de Gerry Boulet. D'autres, très nombreux aussi, diphtonguent légèrement le è de cher ou de Inter, de telle façon qu'on entend souvent France Intayr.

Ne pas savoir que tout le monde a un accent, ce n'est pas étonnant. Après tout, l'ignorance est la chose du monde la plus répandue. Mais pointer les accents différents du sien, comme on pointait autrefois les couleurs différentes de la sienne, cela ne devrait plus être un réflexe. C'est ce qui commence à arriver parce que le quidam et la commerçante moyenne ne sursautent pas devant les accents différents du leur. Ce ne sont que les petites élites médiatiques qui retardent.




28 janvier 2017


Cultiver son Jardin


Entre Noël et le Jour de l'An, j'ai eu l'occasion de voir et d'entendre Alexandre Jardin, candidat « indépendant » à la présidentielle française. Le malheureux écrivain si disert lorsqu'il s'agit de raconter ses histoires n'arrivait pas à aligner trois phrases cohérentes sur des sujets politiques, domaine dont il ignore visiblement tout, ne s'y connaissant pas davantage en économie et encore moins en questions sociales.

Il vient de découvrir le mot co-construction, qu'il utilise au détour de chaque syntagme tout en ayant une très vague idée du concept que le vocable recouvre. Prétendant redonner sa voix au peuple, à « ceux d'en-bas », il promeut en fait le pouvoir des artisans et des petits commerçants. Il n'y a dans sa vision étriquée dix-huitiémiste de la structure sociale aucune place pour les ouvrières et les ouvriers, nulle idée concernant les travailleuses et travailleurs pauvres et absence totale de solution pour les exclus du système capitaliste, qui dorment dans la rue tous les jours.

Comme tous ceux qui se targuent de n'être ni à droite ni à gauche, il collectionne les idées disparates et propose une société droitisante où chacun est vu comme un entrepreneur. Sa France épicière ressemble au mieux à un poujadisme renaissant, au pire au corporatisme triomphant qui a fait la honte du Portugal sous Salazar. Dans tous les cas, une pareille société subsiste avec des bottes et des triques, favorise le capitalisme local, mais le capitalisme quand même, et ne dédaigne pas l'international quand il fait l'affaire des bons gérants, lesquels acceptent toujours les « offres qu'on ne peut refuser ».

Ce serait risible si un tel égaré ne faisait pas perdre du temps d'antenne, en plus des votes de gauche qui peuvent s'engouffrer (comme au temps de Poujade) dans ce miroir aux alouettes. Libéral comme lui, Voltaire savait tout de même qu'il faut cultiver son Jardin, ce qui, à l'évidence dans le cas de ce dernier, reste à faire.




20 janvier 2017


Le médecin productif


Connaissez-vous beaucoup de monde qui se vante d'avoir un médecin productif ? Avez-vous un cousin, une voisine, une camarade de travail, une connaissance qui soit fière d'annoncer : « Moi, mon médecin voit 70 patients dans la journée ! » « Mieux, le mien ne consacre que trois minutes à chaque personne ! »

L'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) a publié le 17 janvier 2017 un rapport dans lequel il suggère que les médecins deviennent des salariés, ce qui serait beaucoup moins coûteux pour le système de santé québécois tout en permettant à ces professionnels de gagner un revenu confortable équivalent à quatre fois le salaire moyen des autres travailleuses et travailleurs.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, a balayé cette proposition du revers de la main au motif que « le salariat nuit à la productivité ». C'est plus qu'un argument, c'est un programme ! S'il faut l'en croire, on devrait revenir au XIXe siècle et pratiquer la rémunération aux pièces dans tous les secteurs.

Or, on ne peut pas dire qu'historiquement la rémunération aux pièces ait produit plus et mieux que la rémunération salariée. Si même Henry Ford, qui était tout sauf socialiste, avait compris cela, on peut croire que ce serait à la portée de notre Ministre.

Je me rappelle quand mon père était mécanicien de machine à coudre dans une manufacture de gants de travail. Les couseuses étaient rémunérées aux pièces, et le paternel n'avait de cesse de faire pression sur le comité paritaire (les employées n'étaient évidemment pas syndiquées) pour qu'on passe au salariat. Il avait pour preuves du défaut de la rémunération à la quantité produite : le nombre de bris de machines (ce qui retardait l'entretien qu'il devait consacrer à celles qui tournaient normalement), la quantité importante d'imparfaits qu'il fallait liquider et l'atmosphère délétère de compétition et de suspicion qui était entretenue entre les travailleuses.

Le passage de la rémunération aux pièces à la rémunération salariale a permis d'apaiser le climat de travail, de pratiquer l'équité et d'assurer une certaine forme de normalisation de la production en réduisant de manière draconienne les bris et les imparfaits.

Maintenant qu'on a fait le sort qu'elle mérite à la rémunération aux pièces, demandons-nous ce que peut bien signifier la productivité d'un médecin ? S'agit-il du médecin de la fable qui déclare tout le monde malade et prescrit des pilules à tout va ? Celui-là rend heureux les patients, contents qu'on ait trouvé un nom à leurs maux et que le remède existe. Ravit les pharmaciens dont les ventes explosent et soulage les hôpitaux de leur congestion puisqu'il suffit de se médicamenter pour se soigner.

Mais le médecin soucieux de soigner le mal à sa source et préoccupé de prévention a d'abord et avant tout besoin de temps pour entrer en relation avec son patient, faire preuve d'empathie (ce qui est la moitié de la guérison) et faire enquête sur les causes réelles du mal. Ce médecin-là ne partage sans doute pas la même conception de la productivité que le ministre Libéral.




18 décembre 2016


Dictature de l'image


Entendu sur les ondes de la radio publique, quelque chose comme « Heureusement qu'il y a des photos de ce personnage du XIXe siècle, sinon il ne resterait rien de lui. » Il s'agissait d'un personnage qui a agi, écrit, participé à la vie de sa communauté.

Il a fallu que je me pince pour me rendre compte que je ne rêvais pas. Donc, si on n'a pas de photo d'une personne qui a eu des interactions avec son entourage, c'est comme si elle n'existait pas. Les musulmans seront enchantés d'apprendre qu'il ne reste rien du prophète puisqu'on n'en a aucune photo, pas même un portrait dessiné. Les philosophes devraient oublier Diogène, dont nous n'avons aucun film. Et je ne suis pas bien certain qu'Archimède ait découvert quoi que ce soit, lui qui n'a pas eu la présence d'esprit d'afficher ses formules sur Instagram.

Il faut dire que c'est bien ce qu'ont cru réussir les successeurs de Maatkarê Hatchepsout en effaçant ses images et en rayant son nom des temples. Toutefois, il y a des inscriptions à son nom qui ont finalement été mises au jour. Alors, même sans image, on peut exister.

Que ce soit les journalistes, les documentaristes et autres archivistes, on a tendance à privilégier les images et à donner beaucoup plus de place à ce qui est illustré qu'à ce qui ne l'est pas, d'où parfois des distorsions historiques importantes. On ne sait pas à quoi ressemblera l'Histoire des siècles à venir, mais elle risque de passer sous silence (une expression qui date de l'époque où l'auditif avait préséance sur le visuel) nombre d'actions et nombre d'agents non filmés, non photographiés.

Pendant des siècles, les auditifs ont exercé une sorte de dictature sur les visuels, le summum de l'intelligence étant considéré comme l'intelligence abstraite. L'expression « Est-ce qu'il te faut un dessin ? » servait à stigmatiser les esprits plus concrets et à les traiter d'idiots. Aujourd'hui, c'est « Tu n'a pas d'illustration ? » qui sert à insulter l'esprit abstrait et à le traiter d'inadapté social.

Remplacer une dictature par une autre n'est pas la meilleure idée et il serait avisé de faire cohabiter les esprits abstraits, concrets, synesthétiques, kinesthétiques, tactiles, etc. Il y a plusieurs façons de comprendre le monde. Certaines personnes attachent une grande valeur à l'olfaction, la plus ancienne et la plus immédiate forme de contact avec l'environnement et avec les autres êtres. D'autres au sens du toucher, grâce auquel elles apprennent énormément sur la santé, la solidité, l'énergie (chaleur, froid, électricité).

Au lieu de ne privilégier qu'un seul sens, on devrait enseigner à touTEs l'apport précieux de chacun d'entre eux et on devrait s'exercer à voir avec des sons, entendre avec des images, goûter avec les mains, décrire avec des odeurs, connaître grâce au goût, tout ça pour savoir qu'on survit non seulement avec des photos, non seulement avec des textes, mais aussi avec des histoires orales, qu'on peut encore se raconter comme on l'a fait depuis Homère et même avec des mèmes (au sens fort et originel), ces traits culturels qui sont passés de génération en génération. Ce n'est pas seulement à cause de sa photo qu'on peut trouver Hatchepsout belle.

Là-dessus, je vous annonce que vous ne me « reverrez » pas avant au moins un bon mois. Vacances des Fêtes le permettant.




11 décembre 2016


La lutte contre la radicalisation


En 1971, le chanteur Adamo a enregistré une chanson rigolote sur l'histoire d'un pompiste de village délaissé par les belles dames parce qu'elles empruntent désormais l'autoroute éloignée de sa station service. La chanson s'intitulait justement Les Belles Dames. La finale est plutôt radicale, car le pompiste a trouvé un moyen de ramener les belles près de lui :

« Et les belles dames qui passaient par ma rue autrefois
Oui les belles dames danseront autour d'un grand feu de joie
Car je m'en vais faire sauter l'autoroute
Oui je le ferai coûte que coûte. »

Avec les critères actuels de la radicalisation, monsieur Adamo risquerait-il de se faire arrêter et sa chanson interdite de manière préventive pour incitation à la destruction des infrastructures routières ?

On a l'air de s'amuser comme ça, mais quand on entend les publicités sur la véritable chasse aux sorcières qui s'organise, quand on entend les experts conseiller les parents, il y a de quoi frémir. On nous dit : « Si votre fille ou votre fils a changé, si ses intérêts ne sont plus les mêmes, si elle ou il ne fréquente plus les mêmes cercles, si elle ou il rejette les principes qui étaient les siens, etc. N'hésitez pas à nous en faire part. »

Ça ressemble carrément à la promotion de la délation, au McCarthisme et à l'ostracisme, sinon la pénalisation, de toute pensée divergente. Tout ce qu'on dit aujourd'hui de ces personnes qui « se radicalisent », on le disait autrefois des communistes, des beatniks, puis des hippies et, plus récemment, des militants environnementalistes. Tout ce qui se dit contre les supposés « radicalisés » dont il faut tant se méfier peut aussi se dire des personnes qui se révoltent contre les excès de l'autorité et se disait il y a peu des militants des droits sociaux que certains ont stigmatisés dans la crainte des « carrés rouges ».

Pierre Bourgault passait pour un radical. Fallait-il le rééduquer ? Michel Chartrand passait pour un radical. Il s'est d'ailleurs fait arrêter sans raison en octobre 1970. Quand quelqu'un change ses habitudes, c'est parfois pour le mieux. Quand quelqu'un conteste l'ordre établi, c'est souvent pour réclamer plus de justice. Quand quelqu'un rejette les principes du capitalisme, c'est un signe de bonne santé. Qui tracera la ligne des bons et des mauvais radicaux ? Les gouvernants actuels ? Couillard, Trump ? ou à venir ? Fillon ? Le Pen ?

La lutte contre la radicalisation telle qu'elle s'instaure s'annonce comme une véritable aubaine pour les intolérants de toutes sortes envers le militantisme social, qu'il soit environnemental, syndical ou politique.




5 décembre 2016


La souveraineté est à gauche


Avec Spinoza, et Frédéric Lordon à sa suite, on définira la souveraineté comme ce pouvoir qui émerge de la collectivité, du groupe humain, lequel se donne une cohérence, nationale souvent mais pas toujours ni uniquement. C'est ce que Spinoza a appelé l'imperium dans un quasi hapax, qui a souvent été traduit par « souveraineté » et que Lordon préfère appeler de son nom latin.

La souveraineté vient nécessairement du peuple et devrait être exercée par le peuple, donc elle est par définition de gauche. Quand elle est capturée, pour reprendre une expression de Lordon, par un individu (monarque ou dictateur), un groupe (oligarchie) ou une structure plus ou moins démocratique (gouvernements, élections indirectes, gouvernance technocratique), il s'agit au mieux d'une délégation, au pire d'une usurpation.

Quand on entend dire, par certains ténors pressés de transférer la domination économique d'une bourgeoisie qu'ils n'aiment pas à une autre qu'ils préfèrent, que la souveraineté n'est ni à gauche ni à droite, mais par en avant, on comprend bien qu'ils se fichent de la souveraineté populaire, ils veulent la capturer pour l'exercer à leurs fins.

Quand on entend certains prétendre qu'il suffit de rapatrier tous les pouvoirs entre les mains des gouvernants et qu'on continuera ensuite les débats entre gauche et droite, on comprend bien que le statu quo social leur convient parfaitement et qu'ils n'ont pas du tout envie que le peuple exerce lui-même sa souveraineté.

Reconnaître que le peuple est souverain, c'est affirmer que la souveraineté est à gauche parce que lui seul devrait l'exercer. Et s'il la délègue parfois, il peut la retirer en tout temps.




28 novembre 2016


De la pertinence de l'axe gauche-droite


Il est de bon ton, quand on se veut au-dessus de la mêlée, de prétendre que l'axe gauche-droite est dépassé, qu'il n'a plus de signification, qu'une personne sensée et juste favorise des mesures qui sont à droite et d'autres qui sont à gauche.

Il faut dire que le sens des mots est fort malmené par toutes les personnes qui ont intérêt à maintenir la confusion sans compter celles qui ne savent pas de quoi elles parlent.

On doit aussi constater que l'hégémonie culturelle actuelle, la superstructure idéologique qui domine nos façons de penser et de percevoir a énergiquement déplacé la moyenne vers la droite de sorte que certains, qui pratiquent des politiques de droite, continuent à se prétendre de gauche.

Il reste pourtant une façon très simple de distinguer la gauche de la droite : la gauche est pour le progrès social, la droite est pour la progression individuelle. Quand on utilise ce filtre, on retrouve la cohérence des comportements et on est mieux en mesure de pointer la faiblesse des discours.

Par exemple, quand on se dit socialiste et qu'on prêche partout qu'il faut encourager la compétitivité, on est de droite et l'on prône des mesures de droite, on se trompe juste d'étiquette.

Autre élément qui contribue souvent à la confusion : à la droite dure et à l'extrême droite, on pose souvent les mêmes questions qu'à gauche. On prétend le faire au nom de la population à droite, mais on le fait en réalité au nom d'un ordre moral ou d'une liberté abstraite qui favorise les mieux nantis. C'est pourquoi les réponses à ces mêmes questions diffèrent grandement même si on essaie de les habiller de même parure.

Exemple frappant : la question du revenu minimum garanti prônée autant par la droite économique que par la gauche vraiment socialisante. Si le quidam ne s'y retrouve pas devant une proposition mise en avant par des groupes qui se déclarent opposés, il aura tendance à confondre les deux. Pourtant, si on y regarde de plus près, à gauche on parle d'une dotation universelle, qui doit être suffisante et inconditionnelle. À droite, ce revenu est un minimum avec lequel on doit se débrouiller peu importe notre situation et il n'est surtout pas suffisant (il doit inciter à travailler) ni inconditionnel (il faut remplir certaines conditions) : progrès social d'un côté, progression individuelle de l'autre.

Autre exemple : quand on entend des artisans du film Votez Bougon (le film qui reprend la série télé du même nom) déclarer que cela correspond au ras-le-bol contre l'establishment qui a porté Trump au pouvoir aux États-Unis, on se désole que tout le monde applaudisse sans se rendre compte que Trump, tout en étant un outsider de l'establishment bureaucratique du parti Républicain, est le fier représentant de l'establishment économique, le grand chevalier de l'industrie, le plus pur produit de l'idéologie individualiste états-unienne et en cela parfaitement conforme à la droite dure dans l'axe gauche-droite.

Quand on se prétend de l'extrême centre, c'est qu'on n'ose pas se dire à droite ou parce qu'on n'a pas les outils d'analyse pour s'y retrouver. L'illusion du centrisme ne fait que déplacer le centre à droite et l'évolution contemporaine de l'échiquier politique dans nos pays développés ne cesse de le démontrer. À quoi a conduit le blairisme en Grande-Bretagne sinon à faire le lit des gouvernements conservateurs qui lui ont succédé ? À quoi a servi le centrisme du parti Démocrate aux États-Unis sinon à permettre à un milliardaire qui se fout du peuple comme d'une guigne de se faire élire en prétendant parler en son nom ? À quoi a servi le libéralisme des socialistes en France sinon à paver la voie à des arrivistes comme Valls et Macron et à donner des ailes aux courants les plus durs de la droite comme Fillon et Le Pen ?

L'axe droite-gauche est plus pertinent que jamais, mais pour en rendre compte il faut savoir que nous ne sommes plus très nombreux à gauche et que le travail sera long et exigeant. Avec le bon Gramsci, il faudra rappeler que si l'on est pessimiste avec l'intelligence, on peut rester optimiste et déterminé avec la volonté.




14 novembre 2016


Se moquer des pauvres


Il y a quelque chose de proprement scandaleux à entendre les représentants du Parti libéral du Québec (PLQ) annoncer qu'ils feront de la lutte contre les inégalités une priorité. Est-ce du cynisme ? Est-ce de l'ironie ? Peut-être tout simplement un pas de plus dans l'utilisation de la novlangue.

Il faut dire que depuis l'arrivée de Philippe Couillard au poste de Premier ministre, le gouvernement québécois a pratiqué sans relâche l'austérité en la revêtant du sobre vocable de « rigueur ».

Le PLQ a formé le gouvernement de façon quasi ininterrompue depuis 2003 et n'a jamais appliqué la loi contre la pauvreté et l'exclusion sociale votée par l'Assemblée nationale en 2002. Le gouvernement libéral a refusé d'indexer le financement des organismes communautaires alors que la loi prévoit justement qu'il faut soutenir ces organismes. Surtout le gouvernement a favorisé le financement par projet, donc non récurrent, plutôt que le financement à la mission.

Le gouvernement libéral a créé des inégalités en inventant la taxe santé en 2010, une taxe régressive puisqu'elle est à montant fixe peu importe le revenu. Maintenant, il se pose en champion en proposant enfin de l'abolir.

La loi contre la pauvreté et l'exclusion sociale prévoit qu'on renforce le filet de sécurité sociale. En accablant le secteur de la santé, en confiant les projets de rénovation d'hôpitaux au secteur privé, en centralisant les organismes de santé, en déshabillant les Centres locaux de services communautaires de toutes leurs attributions, en favorisant les interventions privées dans la prestation de services de santé, en favorisant une approche mécanique de la gestion du temps en santé (méthode Lean ou toyotisme), en se délestant de ses responsabilités sociales et de santé, le gouvernement a surchargé les organismes communautaires, acculé les employéEs de la santé et des services sociaux au burn-out et a provoqué un affaiblissement marqué du filet de sécurité sociale et économique.

Le comble : ce gouvernement vient tout juste (10 novembre 2016) de voter une loi scélérate qui permettra de réduire la prestation d'aide sociale à 399 $ par mois, ce avec quoi absolument personne ne peut payer le moindre loyer, pour toute personne qui refuserait de suivre les programmes d'intégration à l'emploi décidés par le gouvernement. Tout cela en cassant allègrement du sucre sur le dos de ces « vilains profiteurs » que sont les prestataires d'aide sociale.

Pourtant la loi de 2002 stipule clairement à son article 6 que le premier but de la stratégie nationale de lutte à la pauvreté est de : « promouvoir le respect et la protection de la dignité des personnes en situation de pauvreté et lutter contre les préjugés à leur égard ».

Pendant ce temps, la part des contributions en impôts provenant des entreprises est passée de 38 % en 1964 à 14 % en 2013. Inversement, celle des particuliers est passée de 62 % à 86 %. Aucune amélioration de ce rapport n'est annoncée.

Ce sont ces mêmes libéraux qui prétendent aujourd'hui lutter contre les inégalités. Doit-on comprendre qu'ils veulent les aggraver ?




7 novembre 2016


Une entreprise qui saigne ?


Autrefois, il y avait le crime de lèse-majesté. Par ce commode concept, les monarques pouvaient faire taire, arrêter, emprisonner, châtier, exécuter toute personne qui les embêtait aussi futile pût être le prétexte, car « tel est notre bon plaisir » pouvait signer un souverain d'Europe ou l'on apprenait à ses dépens que, comme le veut l'adage anglais The Queen can do no wrong, c'est-à-dire que « la reine ne fait jamais le mal ».

Aujourd'hui, bien que le principe ne soit pas enchâssé dans les chartes, la notion qui lui succède pourra certainement s'appeler le crime de lèse-entreprise. Les sociétés anonymes ne se privent jamais de poursuivre pour des sommes faramineuses le péquin qui ose nuire à leur réputation en posant des questions sur leurs activités (c'est ce qu'on désigne sous le nom de poursuites-bâillons). Ce ne sont plus les États qui dictent leur conduite aux entreprises, mais ces dernières qui les obligent à garantir des profits, comme on l'apprend dans les accords de libre-échange, au risque de coûteux procès pour pertes de revenus non pas réels, mais supputés.

Les compagnies se targuent de bénéficier de la liberté d'expression et de toutes sortes de droits relevant de la personne humaine, sans en avoir pourtant les obligations, sous prétexte qu'elles sont des personnes morales. Mais a-t-on déjà vu une entreprise qui saigne ?

On a appris tout récemment qu'une société a obtenu un jugement de cour obligeant une chercheuse à révéler les sources dont elle s'est pourtant engagée à préserver la confidentialité par son protocole d'éthique de recherche. En effet, la recherche portait sur la cohésion sociale d'un groupe affecté par la présence d'un parc d'éoliennes, ce qui a malheureusement meurtri le « bon plaisir » des promoteurs.

Ni l'éthique, ni la liberté de presse, ni la liberté d'expression des personnes humaines, ni la santé ni la sécurité des populations, ni la protection de l'environnement, ni la survie des espèces menacées, ni l'équité de traitement entre personnes humaines, ni le respect des droits des travailleuses et des travailleurs, non plus rien ne peut se dresser contre la main vengeresse marchande dont la seule obsession est le profit aux dépens de la justice la plus élémentaire.

On ne saurait revendiquer la peine de mort pour aucune personne, mais lorsqu'il s'agit de ces iniques personnes morales, on voudrait bien en exécuter quelques-unes pour en transférer les avoirs à leurs employéEs ou à la société en général. On a envie de reprendre ce proverbe texan : « Je croirai que les compagnies sont des personnes quand on en passera une à la chaise électrique. »




29 octobre 2016


L'hégémonie marchande


L'hégémonie culturelle au sens où l'entendait Gramsci est ce qui faisait en sorte par exemple que, sous le régime Duplessiste, les années de la grande noirceur québécoise, il était impossible de mettre en doute la vertu des congrégations religieuses parce que tout le monde, politiques, médias, administration, enseignants, etc. tenait pour acquis qu'elles étaient vertueuses. On sait aujourd'hui ce qu'il en était.

La liberté de commerce a servi de prétexte à l'interdiction des syndicats au XIXe siècle. C'est pourquoi des travailleuses et travailleurs ont souffert, été mis en prison, pendus, fusillés, et j'en passe.

Cette même liberté de commerce est à la base du fameux traité que signeront dans la joie, l'allégresse, sans aucune honte, les plus hauts représentants du Canada et de l'Europe. Il fallait voir et entendre cette semaine les lectrices et lecteurs de nouvelles, les chroniqueurs et même les journalistes de nos télé et radio publiques, dont la mission est pourtant de bien informer la population et non de l'intoxiquer, piaffer d'impatience devant les « vilains » résistants gaulois qu'étaient devenus les parlementaires wallons.

Pis encore, il fallait voir et entendre hier (vendredi 28 octobre 2016) les lectrices et lecteurs de nouvelles, les chroniqueurs et même les journalistes de nos télé et radio publiques, dont la mission est pourtant de bien informer la population et non de l'intoxiquer, soupirer d'aise, annoncer la voix tout enjouée et le regard épanoui qu'enfin on irait de l'avant maintenant que la résistance avait été réduite.

Cette liberté de commerce qui prévoit la libre circulation des capitaux et des biens, mais préseve les restrictions sévères envers les faciès peu recommandables, cette liberté de commerce qui assure la concurrence du privé dans la délivrance de services publics, alors qu'il a été montré, entre autres, par les exemples malheureux du Royaume-Uni (pour ne pas citer le désastreux exemple du Centre hospitalier universitaire de Montréal, en voie de réalisation en partenariat public-privé), qu'il y est beaucoup moins efficace et beaucoup plus coûteux, cette liberté de commerce qui garantit aux transnationales un droit de regard sur les lois d'ordre public, faisant passer le profit avant la protection de l'environnement, avant la justice sociale, alors que la population n'a même pas son mot à dire, cette liberté de commerce profondément antidémocratique qui a été concoctée en secret dans des officines lointaines sans aucune consultation des populations concernées, en tout cas de ce côté-ci de l'Atlantique, cette liberté de commerce qui ne souffre aucune critique, pas le moindre doute, pas la plus insignifiante remise en question, fait aujourd'hui figure d'hégémonie culturelle férocement défendue par tout ce qui détient un poste officiel de notre belle société.




23 octobre 2016


Les fraudeurs, rouage essentiel du système financier


Si on avait demandé à mon père comment il appellerait des gens qui prennent des renseignements sur lui à son insu et qui le font ensuite payer pour recevoir, surveiller et protéger ces données, il aurait probablement répondu : des malfaiteurs et des rançonneurs.

Aujourd'hui, il encourrait des poursuites pour affirmer pareille chose. En effet, il est parfaitement légal de prendre des renseignements sur vous auprès d'entreprises de crédit et de les protéger moyennant rémunération. C'est ce que font entre autres des agences comme Équifax et TransUnion.

Ces compagnies n'auraient pas de raison d'exister s'il n'y avait pas de fraudeurs pour subtiliser vos données et se créer des comptes à votre nom auprès des émetteurs de carte de crédit.

De plus en plus de gens reçoivent des appels et des lettres de la part d'agences de recouvrement pour des faux comptes de crédit inscrits à leur nom. Quand ces personnes veulent rectifier la situation puisqu'elles n'ont pas à payer pour des transactions frauduleuses, la réponse préférée des agences de recouvrement est la suivante : « Faites corriger vos données de crédit auprès d'Équifax et de TransUnion. »

Il est possible que ces personnes ne veuillent pas faire affaire avec des agences de protection de crédit. Elles se retournent alors vers la banque dont l'agence de recouvrement prétend qu'elle a émis une carte de crédit pour elles. La première réponse que fait la banque après avoir vérifié que vous n'avez pas de carte de crédit chez elles est, devinez, la suivante : « Faites corriger vos données de crédit auprès d'Équifax et de TransUnion. »

Les banques et les agences de recouvrement font la promotion active des agences de protection de crédit, qui, elles, n'existent que parce qu'il y a de la fraude. Autrement dit, les fraudeurs permettent à ces agences de justifier leur existence et aux autres rouages de promouvoir lesdites agences.




16 octobre 2016


Nos petites éternités


Je ne sais trop qui, je ne sais trop comment, quelqu'un m'a mis au courant par Facebook du récital que donnerait l'auteur-compositeur-interprète Jofroi à Montréal, jeudi soir dernier. Au bon cœur d'une contribution volontaire, nous étions une trentaine à profiter de la prestation intimiste du chanteur dans le cadre agréable d'une ancienne chapelle utilisée comme salle à manger ou salle de spectacle par une résidence de retraite.

Le bonheur d'entendre des chansons à texte, accompagnées simplement à la guitare ! J'inscris ici son site (jofroi.com)), mais je vous préviens : ses vidéos ne rendent pas justice à sa grande présence sur scène, ni à sa voix qui y est beaucoup plus souple et chaleureuse (certains accents font penser à Maxime Leforestier) ni à ses liens très habiles entre chaque pièce où l'humour le dispute à la saine réflexion.

Au début du spectacle, je vois une personne sortir sa tablette et se mettre à filmer. Je réprimais à grand peine mes grognements. Je trouve tellement indécent cette façon de capturer le présent pour le vider de sa substance et en faire du passé pour le futur, surtout sans la permission d'un artiste. Mais, comme si la spectatrice avait lu dans mes pensées, elle s'arrêta net quelques secondes plus tard.

Dans l'une des premières chansons interprétées (La pâte à gaufres), deux vers me marquent et me suggèrent le titre de ce billet :

« À propos de gaufres, ça me fait penser à l’éternité
À cette odeur chaude et cette impression de légèreté ».

Les gaufres réconfortantes me suivent depuis.

Un plaisir simple, riche toutefois, partagé par un groupe intime est une petite éternité aussi ample et aussi satisfaisante que les grandes mécaniques dont les stades s'enflamment. Il ne s'agit pas ici d'établir une hiérarchie. Ces intenses moments de frisson où le fan vibre avec des milliers d'autres à l'unisson avec la star adulée sont aussi de magiques petites éternités, toujours meilleures au fin fond de notre cervelle, peut-être même déformées par la nostalgie ou la bonne disposition particulière que d'autres n'avaient pas, mais où en tout cas personne ne peut les maltraiter comme on peut le faire d'un souvenir physique, objets qui se brisent ou sont dénigrés par les rabat-joie.

Non, il n'y a pas de hiérarchie, seulement le mérite d'autant de considération à la chaleur de l'intimité qu'au clinquant ou au m'as-tu-vu. Dans juste cinq milliards d'années, le soleil explosera, puis balayera tout de la terre sur laquelle nous dansons nos petits ballets. Rien n'est inscrit pour toujours dans les registres à souvenirs, ni dans le marbre, ni dans les Iphone. Notre éternité, elle est en nous. Plutôt que de la négliger, il est si vivifiant, chaleureux, de se constituer, tout en profitant du présent, cette réserve de petites éternités ineffables en communiant à la générosité artistique de bardes qui, comme le disait le poète Saint-Denys Garneau, « agissent vers la beauté », sans omettre cette autre beauté qu'est la justice sociale.

Enfin, certains comme Dylan ont le prix Nobel de littérature, d'autres comme Félix ne l'ont pas eu, mais tous comme Jofroi nous offrent de ces « petites éternités ».




11 octobre 2016


Où les routes nous mènent


À la fin de mon billet dernier, mes lectrices et lecteurs recevaient congé jusqu'à la fin de l'été. Cet été fut même prolongé de trois semaines puisqu'il y a bien vingt jours que l'automne s'est présenté. Voilà ce qui arrive quand, la retraite venue, on ne se sent plus l'obligation du face à face homme-écran. Les routes du libéré du travail sont tortueuses, elles serpentent à plaisir et paressent à leur gré.

C'est une excursion dans la colorée campagne québécoise qui me ramène au fil du clavier. Réflexions devant la triste campagne présidentielle française où risquent de s'affronter un pleutre esclave du capitalisme et un escroc chevalier du même capitalisme, la sinistre campagne présidentielle états-unienne où se déchirent un fou furieux et une docile servante du consumérisme, puis l'anecdotique feuilleton politique québécois où chacun essaie d'inventer la roue que d'autres font tourner depuis longtemps, de quoi se sentir las des sentiers prévisibles qui bifurquent toujours pour éviter les surplombs et nous entraînent toujours plus bas dans les fondrières.

Ce fut décidé, nous irions contempler les chatoyants paysages automnaux en direction de l'abbaye bénédictine qui domine le charmant lac Memphrémagog. Nous nous y approvisionnerions de gourmandises paradoxalement préparées par des serviteurs d'un dieu qui condamne pourtant l'abandon sensuel à la bonne chère au point d'en faire un péché capital : fromages, cidre et autres délices de pomme ont rempli notre besace.

Sur la route des bons pères, on avait l'impression d'entrer dans un kaléidoscope rougeoyant. Un peu partout des tapisseries flamboyantes servaient de décor à notre trajet, certains arbres avaient l'air de torches éclairant une allée triomphale alors que des bosquets primesautiers nous offraient un véritable camaïeu du rouge le plus saturé jusqu'au jaune le plus clair.

Ce plaisir immense que nos panoramas offrent aux touristes, pourquoi faut-il que la signalisation québécoise le gâche en transformant les excursions en énigmes labyrinthiques ? Laissons de côté le colossal et chaotique chantier que sont devenues nos voies de circulation pour nous attarder à la façon dont les renseignements sont fournis sur les panneaux routiers. À moins de savoir déjà quel est le chemin à prendre, la signalétique routière n'est d'aucune utilité sinon une nuisance.

Alors qu'en Europe, au sortir d'une ville, on trouve les directions des autres grandes villes de sorte qu'on puisse bien s'orienter, ici on n'aperçoit que les noms des petites villes voisines. Vous sortez du pont Jacques-Cartier, car l'entrée sur la route 25 Sud vous a été interdite et votre direction est Magog, donc la direction générale de Sherbrooke. Mais, que voyez-vous devant la fourche où vous devez choisir ? D'un côté, on vous annonce le boulevard Taschereau et de l'autre Laprairie. Comme si, sur le périphérique parisien, on vous offrait le choix entre l'avenue Jean-Jaurès de Pantin et Pontoise.

Quand vous rentrez de l'Estrie par l'autoroute 10 et que vous voulez rejoindre le tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine pour atteindre l'est de la ville de Montréal, on vous indique de prendre l'autoroute 30 puis l'autoroute 25 Nord. Le problème, c'est qu'une fois sur l'autoroute 30, on ne vous annonce plus l'autoroute 25 Nord, mais seulement l'autoroute 20 Ouest. Alors, à moins de savoir que la dernière nous amène à la première, vous continuerez tout droit vers Sorel et raterez Montréal. Il faut le faire !

La signalisation québécoise semble avoir été faite par des marguilliers locaux plus soucieux de bien baliser leur propre échoppe que d'orienter le voyageur. Vous me direz : « Ce n'est plus nécessaire maintenant, la signalisation, il y a le GPS ». Il y aurait long à « renoter » là-dessus, comme disait mon vieux, surtout quand on voit les trajets farfelus que la parlote électronique nous serine.

Mais terminons tout de même en insistant sur la beauté ardente des forêts estriennes en ce bel octobre.




17 juillet 2016


Le délire individualiste


Les grands chantres de l’individualisme se livrent à des contorsions logiques bien compliquées et surtout fort négatives. D’abord, ils cèdent à l’illusion de leur individualité irréfragable comme si ce résultat d’une quantité innombrable d’interrelations avec l’environnement (ce qui inclut tous les liens sociaux) était transcendant et autogénéré. Ensuite, ils posent en a-priori des questions comme : « Que faire pour ne pas brimer l’individu ? »

Il faudrait bien savoir ce que signifie brimer l’individu et, d’abord, d’où vient-il qu’il faille absolument se préoccuper de ne pas brimer l’individu ? Et si la question était mal posée ? Si le but était d’assurer une justice sociale qui garantisse l’épanouissement des individus ? Ainsi posée, la question devient positive et s’oriente vers une coopération des individus plutôt que dans la lutte de chacunE contre chacunE. Ensuite, il est important de reconnaître qu’il existe des liens en dehors de ce que la volonté de chacunE exprime.

Même au niveau le plus simple, quand on forme un couple, il se forme une troisième unité en plus des deux individus. Deux individus qui forment un couple ne marchent pas ensemble de la même façon que deux individus qui marchent individuellement. Même la façon d’acheter son épicerie change, ce qui permet de distinguer deux colocs de deux amants. C’est une relation qui se surajoute sans même qu’il soit nécessaire d’y penser.

Le délire individualiste relève d’une inguérissable simplesse. On peut essayer de la camoufler sous une logorrhée sophistique, on réussira tout au plus à l’escamoter, certainement pas à la guérir. En effet, l’individualisme actuel est d’une telle absurdité qu’il est facile de le démolir par les arguments les plus simples. Arguments qui semblent pourtant avoir échappé aux plus grands philosophes comme le rappelle Jacques Généreux dans son magnifique essai La Dissociété, où il explique qu’il n’y a pas d’individu comme catégorie autonome donnée d’avance : l’être humain naît, est élevé et est façonné par le social qui lui préexiste aussi ténu soit ce tissu. On sait le sort des enfants abandonnés en forêt. Ce qui m’amène à formuler cette vérité d’une simplicité désarmante : on naît dans la dépendance absolue, on croît dans la plus grande dépendance, puis on murit dans l’interdépendance. Finalement, on décline dans une dépendance plus ou moins grande selon les cas.

Je frémis quand je lis des incongruités comme « il y a des individus qui n’ont pas besoin des autres pour se nourrir ». Ces individus très riches sont au contraire ceux qui ont le plus besoin des autres puisqu’ils ne savent rien faire par eux-mêmes et ils sont la preuve la plus éclatante qu’ils dépendent de la société et que cette société fonctionne, car tout le monde accepte de jouer le jeu en consentant à une certaine hiérarchie et en reconnaissant une valeur à certains moyens de paiement, valeur qui est uniquement conventionnelle. Il suffit que le jeu soit annulé pour des raisons de grave crise économique ou par révolution politique pour que les moyens de paiement n’aient plus aucune valeur. Le millionnaire tout seul sur son île avec sa valise de billets ou son téléphone portable qui contient le relevé bancaire n’a aucun moyen de se faire servir par qui que ce soit et ne peut manger ni ses billets ni son portable, comme le fait justement remarquer un proverbe amérindien.

À cet individualiste effréné qui prétend ne rien devoir à personne, j’ai une proposition à faire : va-t’en au plus profond des bois tout nu et reviens-m’en vêtu et tout propre sans l’aide de personne. Après, on en reparlera.

Nous devons tout à tout le monde. Nous mangeons parce que les boulangères et les boulangers acceptent de se lever pour faire notre pain. Et monsieur Weston est millionnaire parce que madame Panet de la rue Panet achète son pain. C’est lui qui lui doit sa fortune à elle et non l’inverse.

Quant à l’individu parfaitement autonome, j’attends qu’il me revienne du bois sans piqûre de moustiques avec son bel habit neuf parce c’est bien ça qu’il me propose : il prétend qu’il peut tout faire tout seul et que, si on refuse de le servir, il se passera de nous.

Bon, je vous donne congé de billet pour le reste de l’été à moins qu’une urgence se présente.




27 juin 2016


La beauté du vieux


Poursuivant ma série de réflexions sur les maux des mots, il en est un qu’il convient de réhabiliter, me semble-t-il, c’est le terme vieux.

Dès qu’une chose est vieille, on pense « usée, finie, bonne à jeter ».

Pourtant, on apprécie qu’un fromage soit vieux, qu’un vin vieillisse, qu’une sculpture acquière de la patine, qu’une pièce de monnaie soit très ancienne... pourquoi donc n’acceptons-nous pas comme humains de devenir vieux ?

Il serait fort mal venu de m’accuser ici d’opportunisme puisque j’avance en âge, car j’avais dix-neuf ans lorsque j’ai écrit la première fois que le culte de la jeunesse était une erreur. Et j’en profite pour affirmer aujourd’hui que le culte de la vieillesse est une tout aussi grande erreur.

Il n’y a heureusement pas que du divertissement futile à notre radio publique, aussi j’ai pris grand plaisir à écouter l’émission La nature selon Boucar samedi matin à 11 h et à la réécouter en reprise le dimanche après-midi à 16 h, où il était question des arbres et surtout des vieux arbres. En effet, n’est-on pas fier qu’un arbre soit vieux ? N’admire-t-on pas sa ténacité et la marque des ans sur son corps ?

Il faut dire que Boucar Diouf, étant d’origine africaine, il a un peu plus de facilité que ses concitoyens québécois à apprécier la vieillesse, d’autant plus facile peut-être qu’il est encore jeune et pourra changer d’avis s’il trouve le vieillissement difficile.

Vieillir, c’est aussi se donner la chance de cueillir un peu de sagesse en chemin si on en prend la peine, si on a l’heur d’ouvrir son cœur et son esprit, ce qui n’est hélas pas le cas de tout le monde. J’ai déjà écrit ailleurs que je suis plus disposé à pardonner aux jeunes fous qu’aux vieux fous. En effet, les jeunes fous ont encore la chance de s’amender alors que les vieux fous auraient dû tirer les leçons de la vie quand ils en avaient l’occasion.

Qu’on ne se méprenne pas, contester l’ordre établi, les à priori et les injustices constitue bien de la sagesse et non de la folie.

C’est vrai que la jeunesse offre fraîcheur et vigueur, c’est vrai qu’il y a des attraits particuliers à la nouveauté. Mais, c’est vrai aussi que ce qui est vieux peut avoir de la valeur, que la patience et le bonheur de prendre son temps sont les armes de la vieillesse. Et pour tourner à ma façon un vers d’une chanson de Paul Piché (Cochez oui, cochez non), « j’ai l’intention d’être vieux longtemps ».




21 juin 2016


Ces mots qu’on twiste


« Je twisterais les mots s’il fallait les twister pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. » Jean Ferrat, Nuit et brouillard. Dans cette belle chanson, dite engagée, Ferrat parle du rythme sur lequel mettre ses chansons pour atteindre le public.

Mais il est un sens du mot twister, c’est-à-dire « tordre étirer », qui amène à vider le vocable de toute la substance qu’il emportait avec lui. Ainsi en France on a des socialistes qui sont néolibéraux et, avec une étiquette sociale, travaillent pour le bonheur du commerce.

Au Québec, le Parti libéral a cette appellation depuis la fin du dix-neuvième siècle, où les libéraux étaient des gens ouverts sur le monde s’opposant aux conservateurs, puis plus tard aux unionistes, tous gens portés sur la tradition catholique.

Or, à la fin des années quatre-vingt-dix, le Parti libéral du Québec, qui se cherche un chef, va faire appel à l’ancien chef des conservateurs de l’état fédéral. Ainsi, il s’assure de se trouver à droite du Parti québécois, lui-même devenu très à droite et néolibéral depuis qu’il a élu à sa tête un ancien ministre conservateur fédéral en la personne de Lucien Bouchard.

Tout en continuant à s’appeler libéraux, les dirigeants de ce parti deviennent de plus en plus conservateurs jusqu’à la crise sociale de deux mille douze, poétiquement baptisée par la population comme « printemps érable ».

Mais chassés du pouvoir pendant environ dix-huit mois, ils y reviennent en avril deux mille quatorze avec toujours le même programme de privatisation et de transformation de l’État social en état pourvoyeur d’opportunités commerciales.

On a donc comme parti conservateur un parti qui s’appelle libéral alors que plusieurs membres de Québec solidaire, un parti de gauche, hésitent fortement à se définir comme socialistes tant le mot fait peur en Amérique. Et dire que les socialistes français sont devenus des néolibéraux. Si c’est pas twister le vocabulaire !

Je m’en voudrais de terminer mon billet sans vous souhaiter une excellente Journée internationale de la lenteur. Faut-il se dépêcher de ralentir ?




13 juin 2016


Ces mots qui font peur


Dans une émission de télé qui mêle variétés et discussions sociopolitiques, j’ai entendu un animateur demander à une invitée qui proposait des mesures de justice sociale : « Mais, seriez-vous gauchiste ? » Et toute la conversation a dérapé déplaçant ainsi l’attention qui devait porter sur la recherche de justice vers l’opprobre d’appartenir à la vilaine catégorie des gauchistes.

La crainte des mots, le maquillage des réalités jette le discrédit sur ce qui est bon. À croire qu’il faudrait faire comme ces restaurateurs québécois qui nous servent du cabillaud alors qu’on serait tout aussi heureux de manger de la morue puisqu’il s’agit du même poisson.

Cela me fait penser à toutes ces femmes qui, aujourd’hui, prennent mille précautions oratoires pour préciser qu’elles ne sont pas féministes même si elles revendiquent l’égalité pour les femmes. C’est pourtant être féministe que de revendiquer l’égalité réelle et systémique. Pourquoi ce mot serait-il mal venu ?

Si on vous demande : « À qui appartiennent la terre et les océans ? » et que vous répondez : « À toute l’humanité. » Vous venez de découvrir que vous êtes communiste et vous devriez vous en réjouir plutôt que de vous en désoler parce que vous constatez qu’il s’agit de la simple justice.




23 mai 2016


Le pari de la lenteur


J’écoutais une émission scientifique à la radio publique récemment, où un savant nous expliquait que l’érosion causée par les chutes Niagara les ferait reculer dans le lac Érié, c’est-à-dire qu’il n’y aurait alors plus de chutes à voir, dans 50 000 ans.

A-t-on idée à l’échelle cosmique de combien 50 000 ans est court ? C’est très peu quand on sait que la terre a peut-être cinq milliards d’années. C’est surtout une occasion de réfléchir au fait que le monde tel qu’on le connaît est loin d’être éternel, qu’il varie sans cesse. Et même à l’échelle humaine, le paysage tel qu’il est façonné par nous évolue constamment. Si on devait l’extirper des années trente du vingtième siècle, quel quidam reconnaîtrait l’allure de Montréal ?

Et nous sommes là à nous agiter en croyant que le moindre de nos gestes sera marquant, que la moindre de nos décisions a valeur pérenne. Et si, justement, nous attachions tant d’importance à nos choix quotidiens, ne prendrions-nous pas plus de temps pour les calculer ? De quotidiens ne pourraient-ils pas devenir hebdomadaires ou mensuels, ou moins fréquents encore ?

La lecture de l’essai Hâte-toi lentement de Lamberto Maffei (traduit de l’italien Elogio della lentezza) ne peut que me conforter dans ce pari de la lenteur que nos gadgets électroniques bousculent sans cesse. Après la nourriture lente, ces aimables Italiens nous offrent la pensée lente.

Certes, vous me direz que cette gageure est plus facile à tenir quand on a la chance comme moi d’être à la retraite. Vous arguerez aussi avec raison que nos gadgets électroniques nous rendent des services inestimables. Il ne s’agit pas de les abandonner, mais bien de les domestiquer, car pour l’instant, c’est eux qui nous dirigent.

Si on doit répondre aux courriels à son travail, qui nous oblige à consulter notre courrier personnel plus d’une fois par jour ? Qui nous oblige à réagir à chaque sonnerie, bip ou autre signal ? La plupart des offres d’emploi pressantes peuvent attendre qu’on les écoute à la boîte vocale, qu’on les lise sur messagerie et qu’on se donne une heure ou deux, sinon davantage, de réflexion.

Il existe, dans le transport des objets qui nous sont utiles, la technique du « voyage du paresseux », que mon père me recommandait souvent. Il s’agit de prendre le plus de choses possibles à chaque tour pour réduire le nombre de pas. Or, j’ai toujours contesté cette technique parce qu’elle favorise les accidents, les blessures et les bris.

Par exemple elle ne s’applique pas au transport de la vaisselle ou de la verrerie. Elle ne peut non plus être employée pour le déplacement des classeurs remplis, car elle cause la torsion du métal ou, pis encore, la confusion totale des documents qui se mélangent. Or, le but d’un classeur, c’est d’avoir du matériel classé, pas de devoir tout reclasser. Le transport d’un tiroir à la fois est plus sage même si c’est plus long.

Lorsque mon conjoint et moi avons emménagé dans notre nouveau logement l’an dernier, nous avions 125 cartons à sortir de notre camion pour les monter au troisième étage. Plutôt que de courir sous le soleil de plomb et de nous déshydrater en conséquence, nous avons décidé de monter chacun son tour un carton pendant que l’autre faisait une pause en bas à surveiller le stock. Entre chaque tour, nous marquions bien un temps d’arrêt pour passer le relais.

Résultat : le lendemain quand les déménageurs sont venus pour livrer les gros meubles et les quarante autres cartons qui restaient, nous, petits vieux, étions encore en forme et capables de les aider à monter les cartons, car après l’effort de quelques montées avec de gros meubles, les vigoureux jeunes hommes étaient déjà essouflés, cassés. L’endurance est plus importante que la force.

N’est-ce pas ce que nous souhaitons, durer ? Vivre longtemps ? Ça demande de mesurer son pas. S’il y a des romantiques à la James Dean qui préfèrent mourir jeunes, demandez à tous ceux qui ont eu la chance de vieillir (j’exclue ici bien sûr les personnes qui sont très mal en point à cause d’accident ou de maladie graves) s’ils n’apprécient pas de respirer l’air du mois de mai, d’entendre siffler les merles et de prendre un rosé à l’apéro, car comme le disait Albert Cossery dans le magnifique film Hôtel La Louisiane, « C’est toujours magnifique d’être en vie ! »

Maffei, dans son essai, est très sévère. Il y écrit : « On arriverait au paradoxe suivant : la globalisation, but ultime de la civilisation, pourrait produire une régression du cerveau. »

Il y a un temps pour la vitesse et un temps pour la lenteur ; on dirait juste qu’aujourd’hui certainEs ne voient plus ce deuxième temps.




24 avril 2016


Le roi...


Les prétendants au trône du roi de l’ineptie se bousculent en des théories innombrables, et il n’est pas un jour sans que ne s’ajoutent à la liste quelques nouveaux champions.

Certains sont autoproclamés. C’est ce qu’illustre avec brio l’excellent film de fiction Made in France du réalisateur Nicolas Boukhrief dans lequel on retrouve des jeunes souffrant de divers maux embrigadés par un as désireux de voir les autres se faire immoler pour le Djihad alors que ni lui ni ses sbires ne comprennent le premier mot de l’islam ni ne connaissent le coran. On y présente ces personnes comme de pauvres types, qui auraient tout aussi bien pu s’enrôler dans des brigades néonazies si le contexte l’avait permis, la bêtise acceptant de s’habiller sous les atours les plus divers.

Toutefois, au Québec, nous avons certainement un concurrent tout désigné pour le sceptre en la personne d’Adrien Pouliot, chef du Parti conservateur du Québec. Il faut vraiment ne douter de rien pour se fendre d’une lettre publique, parue dans le journal Métro du mardi 19 avril 2016 en page 22, qui déclare à grands regrets « J’aurais aimé que mon nom soit dans les Panama Papers », alors qu’un Premier ministre a dû démissionner en Islande pour cette raison.

Et le savoureux auteur de reprendre le cliché éculé des libertariens selon lequel l’impôt est du vol organisé, malheureusement accrédité par la démocratie, cette vilaine démocratie, qui fais-je observer, devrait permettre d’assurer que la chance (quand ce n’est pas autre chose de moins brillant) de quelques-uns ne devienne pas le malheur de la plupart. Et d’inciter ses concitoyens à tout faire pour éviter de payer de l’impôt en prétendant que l’argent qui y est soustrait est nécessairement réinvesti de façon productive.

Il y avait longtemps que je n’avais pas vu un personnage se désigner si volontairement à la risée publique. Il faut dire que le Parti conservateur du Québec a obtenu 0,39 % des votes aux dernières élections générales, le véritable parti conservateur portant le nom de Parti libéral du Québec (cette confusion dans les termes fera l’objet d’un billet à venir).




17 avril 2016


Humour et censure


On n’aimerait pas être la ou le juge qui devra trancher dans la poursuite opposant la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse au nom de Jérémy Gabriel à Mike Ward dans l’affaire qui sera connue désormais comme celle du « petit Jérémy » contre Ward.

Pour mémoire, on rappellera que Jérémy Gabriel était un jeune enfant handicapé qui a chanté devant le pape en 2006. Beaucoup ont cru à l’époque que l’enfant, aujourd’hui âgé de dix-neuf ans, ne devait pas vivre très vieux. Il a ensuite fait des tournées pour des œuvres caritatives. Mike Ward est un humoriste trash connu pour sa propension à pousser les limites de la vulgarité. Il lui est reproché d’avoir dit dans des spectacles en 2010 que le « petit Jérémy » devrait être mort.

Plusieurs règles se croisent dans ce contexte. Il y a la liberté d’expression qui, bien sûr, permet de dire tout ce qu’on veut, surtout dans un spectacle d’humour. Cette liberté est cependant restreinte par tout ce qui pourrait inciter explicitement à la haine, au racisme, à l’homophobie, etc.

Pour illustrer notre réflexion, on fera appel à des exemples pris chez Yvon Deschamps puisqu’il est une institution dans le domaine humoristique et sert de référence depuis la fin des années soixante.

Prenons les incitations à la haine. Elles peuvent être en fait des dénonciations de l’incitation à la haine. On a le cas célèbre, mal compris aujourd’hui, de son personnage qui criait Nigger black. On se rappelle que le but du sketche était de ridiculiser celui qui lance cette insulte et non de ridiculiser les Noirs. Il ne manqua pas, pourtant, d’individus mal avisés pour l’interpréter au premier degré. Dans le cas Ward, le deuxième degré est moins facile à voir dans la mesure où le personnage incarné sur scène par l’humoriste est moins clairement dissocié de l’homme.

Il y a aussi le fait que, lorsqu’on devient une personnalité publique, on s’expose à la satire, ce qui est expressément prévu par la loi. Encore une fois, on pourra citer Yvon Deschamps, en contre-exemple ici, qui a longtemps fait de l’humour de mauvais goût sur le poids et la taille de Lise Payette, mais cela était couvert par le fait qu’elle était une personnalité connue.

On peut par ailleurs se demander pourquoi faire de l’humour pour ridiculiser les plus faibles de la société quand on n’a pas pour intention de dénoncer le traitement qu’on leur fait. La « petite mongole » du monologue d’Yvon Deschamps était un personnage générique et non une handicapée en particulier. La distance entre l’auteur et son personnage amenait le spectateur intelligent à porter un regard critique sur le traitement réservé aux personnes handicapées.

Il est plus difficile de voir cette distance chez l’humoriste Ward où les mécanismes de création des stéréotypes ne sont pas démontés, seuls leurs résultats étant exposés. La variété de la position sociale des cibles d’un humoriste aide aussi à comprendre l’intention de son humour.

Peut-on rire de tout ? demandait Pierre Desproges. Oui, mais pas avec n’importe qui. Si je ris des handicapés avec des gens qui méprisent les handicapés, est-ce que je n’incite pas à la haine ?

Mais, bien sûr, on se rappelle qu’il vaut mieux la liberté d’expression que la censure, sinon on est à la merci du bon vouloir du prince.




11 avril 2016


La saison des impôts


Les experts qui structurent la formule des déclarations de revenus tant fédérale que provinciale doivent faire des efforts désespérés pour rendre le tout plus simple, car il semble bien que ça devienne de plus en plus complexe chaque fois.

Je ne rechigne jamais à payer mes impôts même si je trouve fastidieuse la tâche de remplir tous les formulaires et de fournir tous les renseignements requis, corvée que je ne confierais à personne d’autre puisque je veux être pleinement conscient de chaque ligne que je remplis quant à sa signification fiscale, économique, politique.

J’ai tout de même l’impression que, d’année en année, le nombre d’annexes qu’il faut joindre augmente et que ces annexes elles-mêmes s’allongent indéfiniment. Sont remarquables les nombreuses lignes qui se répètent et dans lesquelles il faut sans cesse reprendre les mêmes informations.

Puis l’éclair se produit et votre esprit s’illumine : toutes ces exceptions, ces possibilités de modifier les sommes déclarées, toutes ces défalcations, ces annexes qui se complexifient, se multiplient, s’entrecroisent et font référence les unes aux autres sont le fruit de politiques ayant pour visée de permettre à qui brasse le plus d’argent d’éviter de contribuer. Les échappatoires sont parfois fort plaisantes comme cette possibilité de défalquer de son revenu imposable les intérêts payés sur une somme empruntée dans le but de faire des placements qui rapportent. Autrement dit, les contribuables ordinaires financent les riches pour qu’ils deviennent plus riches.

On aime bien prétendre qu’il n’y a que deux choses inévitables : la mort et les impôts, mais les seconds ne frappent pas tout le monde de la même façon s’ils les frappent, ce que l’on constate de plus en plus fréquemment avec les fuites qui font les manchettes et risquent fort bien de le refaire, tant il est vrai qu’on n’a entrevu que la pointe d’un incommensurable iceberg.




5 avril 2016


Les étranges réactions humaines


Devant l’irrémédiable incurie des gouvernements libéraux successifs, devant l’incompétence, la suffisance et l’inouïe nonchalance des gouvernants envers la société, on s’étonne à bon droit de la docilité des électrices et électeurs qui votent pour eux les yeux fermés.

La nature humaine est ce qu’il y a de plus étonnant et la psychologie prouve sans arrêt que le bon sens, la logique ou la rationalité ne sont pas les moteurs de l’agir. D’autres mécanismes qui ont sans doute contribué à notre survie dans l’histoire de l’espèce font en sorte que nous acceptons et même approuvons des comportements pourtant immoraux, cruels, injustes et même monstrueux.

Chacun sait comment dans la cour de récréation celui qu’on appelait le bully s’attire les faveurs des foules et l’approbation de ceux-mêmes qui ont le plus à craindre de lui. On a démontré il y a longtemps que les enfants battus préfèrent le parent qui les bat, que la perspective d’un bonheur inconcevable est beaucoup plus inquiétante que le malheur connu et prévisible.

Machiavel avait déjà établi que les gens vous pardonneront plus facilement d’avoir assassiné leurs pères, mères, frères et sœurs que d’avoir pris leur terre, mais qu’à l’inverse, ils pourront oublier même leurs possessions si vous leur accordez un peu de pouvoir ou même l’illusion du pouvoir sous forme d’honneurs.

Un autre étrange penchant de notre surprenante espèce me semble avoir été peu analysé, quant à ses causes en tout cas, non à sa prévalence, c’est la propension à généraliser l’événement le plus récent en dépit de la plus élémentaire logique, ce qui n’a rien d’étonnant, mais même du souvenir de l’expérience passée.

Si une personne se trompe quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, mais que la centième fois elle a raison par hasard pour ne pas dire par erreur, la foule l’acclamera et lui accordera sa confiance inébranlable.

Si une personne a raison quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, mais que la centième fois elle a tort par hasard ou même parce qu’elle a été piégée, la foule la vouera aux gémonies et lui rappellera sa déchéance pour l’éternité ; on ne lui accordera jamais la chance de se racheter.

Issu d’un milieu pauvre et peu instruit, j’ai longtemps cru que c’était le propre d’esprits peu éclairés, mais quelle ne fut pas ma déception de constater à l’Université, que ce soit au premier, au deuxième, au troisième cycle, puis dans le monde professionnel, même chez les intellectuels, que cette inclination était prépondérante en tout temps et en tout lieu.

Je cherche encore ce que ce mème (rappelons le sens d’origine de ce concept développé par Richard Dawkins : disposition culturelle héritée pour des raisons qui à l’origine étaient propices à l’espèce) pouvait bien nous apporter au néolithique.




21 mars 2016


Des renseignements utiles pour les fraudeurs sur le site de l’Office de la protection du consommateur


Vous trouvez sur votre boîte vocale un appel d’une compagnie qui se fait appeler TCR et dit que vous devez la rappeler concernant un certain numéro de référence. Vous vous demandez bien ce que c’est, mais vous êtes méfiant, car il y a bien des fraudeurs qui prétendent vous aider à faire annuler une fausse carte de crédit établie à votre nom et, en vous demandant des renseignements, ils en créent justement une. Vous laissez donc faire et n’appelez pas.

Quelques jours plus tard, vous entendez au répondeur le même message alors que vous êtes dans la maison. Vous décidez de décrocher et de demander à la personne de quoi il s’agit. La personne vous dit qu’elle travaille pour une agence de recouvrement et que vous devez de l’argent à la Scotia. Jamais de votre vie vous n’avez fait affaire avec cette banque. La personne change son fusil d’épaule et dit que vous avez plutôt des dettes envers Sears (la majorité des consommateurs font affaire un jour ou l’autre avec cette compagnie). Ça tombe mal, vous avez mis fin à vos relations avec cette compagnie il y a plus de cinq ans et tous vos comptes étaient en ordre.

La personne dit que vous pouvez prétendre ce que vous voulez. Vous lui demandez : mais quelles sont vos preuves ? Elle répond qu’elle peut vous les refaire parvenir par écrit comme elle l’a déjà fait. Mais, vous n’avez jamais rien reçu par écrit. Elle répond alors qu’elle n’a pas votre adresse. Comment peut-elle vous avoir déjà écrit si elle n’a pas votre adresse ? Vous lui dites de vous oublier et vous raccrochez. Mais la supposée compagnie vous rappelle quatre fois par semaine sous différents noms (ATC, AIT, TCR, etc.), soit avec des appels robotisés, soit avec des appels par une personne humaine.

Quand vous cherchez vos recours sur le site de l’Office de protection des consommateurs, on vous dit que vous pouvez demander à la firme de vous faire parvenir un avis détaillé à votre adresse et qu’après vous pourrez exiger qu’elle ne rappelle plus. Mais, c’est justement ce qu’il ne faut pas faire quand vous savez que vous avez affaire à un fraudeur, car ils n’attendent que ce renseignement pour créer un faux compte de crédit à votre nom.

Les règles concernant les appels précisent quand il est possible d’appeler et quand il est interdit de le faire. Les fraudeurs y font donc attention et n’appellent pas en dehors des moments permis. Les règles concernant le message à laisser au répondeur stipulent ceci : « Le nom de l’agence de recouvrement peut être mentionné dans le message, mais sans laisser entendre qu’il s’agit d’une agence de recouvrement. Par exemple, on ne pourrait pas vous demander de téléphoner à l’agence de recouvrement ABC. Par contre, on pourrait vous demander de téléphoner chez ABC. » Comme le hasard fait bien les choses, les compagnies qui essaient d’attraper vos renseignements donnent toujours trois lettres comme nom de compagnie (en manque d’imagination, elles copient servilement le modèle laissé sur le site de l’Office).

Quoi qu’il en soit, ne donnez jamais votre adresse à une prétendue compagnie que vous ne connaissez pas puisque vous savez bien que vous ne leur devez rien. Ne leur permettez pas de créer un faux compte de crédit à votre nom.




15 mars 2016


Joute politique ?


Il y avait au moins deux ans que je n’avais pas regardé l’émission Tout le monde en parle. Dimanche dernier, 13 mars 2016, deux segments m’ont particulièrement frappé : celui avec Christiane Taubira, ancienne garde des sceaux de la République française, et celui avec l’actuel ministre de la Santé du Québec, Gaétan Barrette, confronté à la critique de l’opposition officielle en la matière, Diane Lamarre.

Chez les deux femmes, bien qu’elles n’aient pas été présentes en même temps sur le plateau, on constate la volonté que la politique se rapproche du politique, fasse valoir les idées et le développement des sociétés avant les attaques personnelles, la dernière se plaignant d’un comportement harcelant de la part du ministre à l’Assemblée nationale du Québec.

L’attitude du ministre est très révélatrice d’une conception purement technocratique du pouvoir. Sa défense a été sans cesse la suivante (je résume en substance) : « La politique est une joute dans laquelle il y a des coups et tous les politiciens savent ça. Si on ne peut pas le supporter, on ne va pas en politique. »

Cette conception du rôle d’un élu est à la fois méprisante et infantile. Méprisante parce qu’elle rejette du revers de la main toute personne qui voit au-delà de l’affrontement individuel et cherche à faire avancer une cause et non sa propre personne. Infantile parce qu’elle supprime toute responsabilité sociale pour réduire l’activité politique au plaisir narcissique de river son clou à l’adversaire.

Qu’y a-t-il à attendre d’un tel ministre ? Rien de bon !




7 mars 2016


La chasse aux méchants


En mal de notoriété, le psychologue Richard Tremblay, qui se vante pourtant de ses quatre cents et quelque publications a réussi à se faire inviter le mardi premier mars dernier à l’émission de vulgarisation scientifique Le code Chastenay de la moins en moins publique chaîne Télé-Québec. Il a eu l’occasion d’y faire valoir, à grands renforts d’encouragements par les reporters et l’animateur, sa controversée théorie selon laquelle il faut intervenir très très tôt sur les enfants, car leur maximum d’agressivité s’exprime dès l’âge de deux ans. D’où l’expression si juste de la très regrettée Carol Gélinas traitant ce projet de « prévention féroce ».

Mieux encore, c’est-à-dire bien pis, il veut convaincre la population et les autorités de détecter les gènes de la violence dès le fœtus. Dans la mouvance des grandes fondations philanthrocapitalistes états-uniennes et de notre vénérée fondation Chagnon, qui prétendent lutter contre la pauvreté et réformer la société en changeant les individus un par un, cette obsession de trouver le mal dans un bouton particulier qu’il suffirait de crever, est d’un simplisme monstrueux, faisant totalement abstraction des sciences sociales (on sait bien, ce ne sont pas de « vraies sciences ») et même de l’épigénétique (et là, c’est un peu plus gênant parce que c’en est une « vraie »).

Tout cela n’est pas sans rappeler les projets eugénistes de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième. Sous la promesse de lendemains radieux et d’un homme nouveau se cache la réalisation d’un univers plat et lisse d’où la contestation est éradiquée puisqu’elle est automatiquement étiquetée comme violente.

Et si on se met à étiqueter les enfants (ou même les fœtus) comme violents sans leur donner la chance d’évoluer à leur façon, ne cherche-t-on pas à créer des troupeaux d’individus conformistes, et donc productifs comme des machines. C’est bien ce que semblent nous promettre les chantres de l’économétrie Heckman, Knudsen, Cameron et Shonkoff dès la première page de leur article Economic, neurobiological, and behavioral perspectives on building America’s future workforce (consultable en ligne https://www.pnas.org/content/103/27/10155). On y lit (je traduis) : « [L]es études sur la formation du capital humain indiquent que la qualité de l’environnement de la prime enfance est un solide prédicteur de la productivité à l’âge adulte. »

Et le sociologue Nicola Guilhot nous met en garde contre les bonnes intentions des philanthrocapitalistes : « En contribuant au développement en bas âge [des individus], les philanthropes cherchent à s’assurer que la réforme sociale soit conforme à leurs propres intérêts. » (« Reforming the World : George Soros, Global Capitalism and the Philanthropic Management of the Social Sciences », Critical Sociology, nº 33, p. 449, ma traduction.)

Ces apprentis sorciers qui voudraient bien domestiquer la force de travail ou guérir le gène de la violence oublient la complexité de l’être humain qui a besoin d’être violent quand c’est nécessaire, car c’est ce qui lui permet d’être doux quand c’est nécessaire. On a l’impression de se retrouver devant les curés qui voulaient exorciser le diable et faire sortir le méchant de la bête ou comme ces médecins du dix-huitième et du dix-neuvième qui espéraient trouver quelque part dans le corps humain la gâchette responsable de la bonté ou de la cruauté.

Comme si l’agressivité n’était pas, elle aussi, nécessaire au développement humain. C’est une question de dosage et de canalisation. Si un enfant ne mesure pas sa force, n’est-ce pas normal ? On ne lui coupe pas la main pour autant, on lui apprend à s’en servir. N’est-ce pas ce que les mères (et les parents maintenant) font depuis les débuts de la civilisation ? On n’a pas besoin de cibler des fœtus pour savoir ça. Sait-on aussi ce qui arrive à un enfant étiqueté comme délinquant potentiel ? Quelle surprise : il devient délinquant ! Vous venez de découvrir l’effet Pygmalion inversé.

Tout n’est pas génétique. Tout n’est pas social. Tout s’apprend, évolue, se civilise et les solutions miracles sont toujours plus dangereuses que le mal qu’elles prétendent déraciner.

[Mes remerciements à Élise Ducharme pour son mémoire de maîtrise Étude de l’impact de l’arrivée des fondations privées sur les organismes communautaires qui se consacrent à la famille déposé en 2010 dans lequel j’ai trouvé les références citées.]




22 février 2016


Cette part sombre


Deux affaires qui ont défrayé les manchettes sont, si on s’y arrête, propices à approfondir notre réflexion quant à la réaction sociale aux défectuosités de la sexualité : le procès Ghomeshi et l’affaire Jutra.

Dans l’affaire Ghomeshi, il a souvent été relayé par les médias que ses victimes alléguées ont pourtant continué à correspondre avec lui, certaines même à le fréquenter. Connaître la complexité des relations de pouvoir qui s’établissent entre un agresseur et les personnes agressées amène à écarter ce genre d’argument. Le lent travail d’autonomie et de reprise en main qu’exige le refus des agressions ne se produit pas en une journée.

Par ailleurs, un aspect de la vie qui est foncièrement détestable peut être allié à d’autres qui sont agréables ou supportables. Pensons par exemple aux agresseurs qui comblent leurs victimes de cadeaux. Ce n’est pas chose facile de démêler ses sentiments devant ces contradictions. Les agresseurs ont aussi beaucoup d’habileté à culpabiliser leurs victimes. Leur estime de soi est souvent très faible et elles en viennent à croire qu’elles méritent ce qui leur arrive.

Dans l’affaire Jutra, on constate qu’énormément de temps s’est passé avant que quiconque parle. Sans se prononcer sur l’opportunité de déboulonner tout ce qui réfère à lui, on peut réfléchir à ce qui retarde la dénonciation de comportements inacceptables. La réaction de l’entourage est rarement favorable à la personne qui porte plainte : le premier réflexe est toujours de condamner la victime. Hélas, un cas célèbre va dans ce sens, deux adolescentes ayant en 2010 faussement accusé d’attouchements leur professeur d’éducation physique. Mais pour un cas de fausse déclaration, combien de véritables cas d’agression sont tus.

Il faut comprendre que rien n’encourage les victimes à porter plainte : la culpabilité qu’elle ressente, la honte dont elles se couvrent, la bonne réputation des personnes responsables, la lourdeur du système juridique, la présomption d’innocence, qui est bien sûr une règle de droit, mais qui ne facilite pas la tâche, la difficulté d’apporter des preuves, la remise en doute constante des déclarations et le manque de compréhension des phénomènes complexes qui relient les victimes à leur agresseur, où se mêlent du côté de l’agresseur : jeux de pouvoir, séduction et manipulation ; du côté des victimes : dépendance, admiration et même amour.

C’est pourquoi, souvent, les victimes préféreront, au moment où elles se sentent assez fortes, couper tous les ponts et ne plus jamais avoir affaire avec les personnes qui les ont dominées. Comble de difficulté, on les accusera alors d’être de caractère difficile, d’être méchantes envers quelqu’un de si bon. On en a même vu se faire accuser de harcèlement parce qu’elles refusaient obstinément de prendre contact avec un être qui leur est devenu insupportable. Décidément, on a encore beaucoup de chemin à faire avant de reconnaître tout le poids qui pèse sur les épaules de gens qui n’avaient rien demandé.

Un autre détail est assez ennuyeux quand on associe une personnalité géniale à un trouble comportemental de ce genre. On semble accréditer l’idée selon laquelle il faut être tordu pour être génial ou qu’il faut être génial pour être tordu, ce qui est absolument faux dans les deux cas. La maladie, les écarts de comportement sont assez également répartis statistiquement parlant, bien que l’inconduite sexuelle soit plus souvent le fait des hommes, c’est la seule corrélation exacte, mais pour le reste : éducation, Q I, métier, position sociale ne sont pas des indicateurs de ces tares. Toutefois, plus on est riche, mieux on est positionné socialement, plus il est facile de camoufler ses dérèglements.




1er février 2016


Posthumanisme, capitalisme et suicide


Il est un courant qui aime bien se prétendre évolutif et libérateur selon lequel nous devrions muter de notre condition humaine et migrer vers une condition cybernétique, où les composantes électroniques prendront de plus en plus de place jusqu’à peut-être constituer la partie la plus importante de notre corps. Les partisans extrêmes de cette tendance imaginent que nous pourrions déposer le contenu de notre cerveau dans un ordinateur, de sorte que nous devenions quasi-éternels et libérés de notre corps biologique.

J’ai entendu un jour à la radio publique une jeune et talentueuse écrivaine, dont j’ai goûté les romans dystopiques, parler de son intérêt pour le posthumanisme et du dégoût que lui inspiraient ses fonctions biologiques, notamment le fait de devoir ingérer de la nourriture tous les jours. Je ne fus pas surpris, même si cela m’a profondément attristé, d’apprendre quelque temps plus tard qu’elle avait mis fin à ses jours. Refuser sa condition biologique, c’est refuser la vie, et c’est fort navrant, car l’humaine condition, l’humaine aventure est faite de l’expérience de sentir douleurs et plaisirs, joies et peines et de progresser grâce aux leçons que la raison et le cœur tirent de ces émotions et sentiments. On se rappellera que les personnes qui mettent fin à leur jour ne veulent pas cesser de vivre, elles veulent seulement cesser de souffrir.

En cette semaine de prévention du suicide, on est en droit de craindre la tentation pseudo-libératrice du posthumanisme qui refuse tout simplement la richesse de l’expérience humaine et conduit à la désolation la plus totale. L’idéal cybernétique est tout à fait conforme à l’idéal capitaliste qui tous deux réalisent le paradoxe suivant : Tout en donnant l’illusion d’une libération des contraintes alliée à une originalité absolue, ils transforment le sujet en banal agent d’échange d’informations pour la cybernétique ou de capital pour le capitalisme, ce qui revient au même puisque désormais l’argent n’est plus qu’une donnée enregistrée dans les bases des différentes institutions financières. L’individu cybernétique ou posthumain ou capitaliste n’est qu’un module d’échange et de transport de données. En ce sens, il est parfaitement interchangeable et n’a plus aucune originalité, malgré ce qu’il en croit.

C’est donc une culture de mort que nous promettent le posthumanisme et le capitalisme dans cette course à l’éternité, car il s’agit d’une éternité toute minérale. Le malheureux exemple de l’écrivaine à laquelle j’ai fait référence plus tôt ne l’illustre que trop. C’est aussi le message que transmettait la fable The Gamesters of Triskelion, cet épisode de la série originale de Star Trek, dans laquelle des cerveaux avaient évolué intellectuellement à un point tel qu’ils n’avaient plus aucune connexion biologique et avaient donc, pour dissiper leur ennui, décidé de parier sur le résultat de batailles entre des individus d’espèces biologiques différentes sans tenir compte de leur droit à la libre détermination.

La liberté de se déterminer soi-même ne consiste pas à se fondre dans une chaîne indistincte de relais de données, mais bien à contribuer à créer un corps social de plus en plus conscient, orienté vers le beau au sens platonicien du terme.




25 janvier 2016



L’État n’est pas une cantine ?


Pour justifier la sous-traitance et le délestage des emplois vers des entreprises privées, on utilise souvent l’argument que l’État n’a pas à assurer certains services comme celui de la nourriture dans les écoles ou dans les hôpitaux.

C’est un argument on ne peut plus fallacieux. Et c’est particulièrement plus absurde quand il s’agit des hôpitaux. On devrait pourtant se rendre compte qu’une nourriture saine, préparée sur place et conçue par des personnes soucieuses de l’équilibre entre les différents nutriments nécessaires fait partie du traitement d’unE patientE au même titre que le repos et les médicaments. Non seulement c’est une fonction qui peut être assurée par l’État, mais cela devrait faire obligatoirement partie de la mission des établissements de santé.

On a souvent la vision courte quand il s’agit de saucissonner les activités d’un établissement public, mais à prendre isolément chaque activité, on en arrive à ne plus voir la finalité de chacun de ces gestes qui font partie de l’ensemble. C’est bien là le propre de la pensée néolibérale qui voit en chaque opération une occasion de profit, mais qui ne se préoccupe jamais du mieux-être de la société.

Oui, la santé doit rester un service public et les établissements de santé doivent fournir intégralement l’alimentation autant que les soins.




18 janvier 2016


La guerre contre les pauvres


La forme de discrimination qui semble la plus populaire, la plus tenace et la plus pernicieuse qui soit ne fait pas l’objet de réprobation publique. Il s’agit de la discrimination économique et, plus particulièrement, contre les assistés sociaux.

Une étude récente effectuée pour le compte de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, et dont faisait état le journal Le Devoir le 15 janvier dernier de même que le journal Forum de l’Université de Montréal le 14 janvier dernier, indique que seulement 50,9 % des QuébécoisES ont une opinion positive des personnes assistées sociales.

Ce type de discrimination relève de l’idéologie ambiante et contribue à montrer du doigt les victimes du néolibéralisme plutôt que les coupables. On remarquera que même un certain nombre d’humoristes ne se gênent pas pour taper sur les plus faibles se faisant une gloire d’exercer une liberté d’expression qu’ils ne retournent pas contre les oppresseurs.

Il convient ici de rappeler une blague fort juste qui circule depuis longtemps sur les réseaux sociaux. Dans une pièce, sur une table, il y a douze biscuits et près de la table sont assis un ouvrier et un assisté social. Arrive un président-directeur général qui gobe onze biscuits et hurle à l’ouvrier : « Attention, le BS va te voler ton biscuit ! » Cette illustration est parfaitement représentative de ce qui se passe dans la réalité économique. Plutôt que de chercher les causes de la pauvreté, on essaie de liguer la classe moyenne avec les riches contre les pauvres qui en sont victimes.

J’ai hélas remarqué cette attitude même dans des milieux syndiqués, où certaines personnes se permettaient de juger les bénéficiaires de l’assistance sociale sans qu’on remette en question leurs préjugés. Bien sûr, tout le monde me ressortira l’histoire d’Untel ou d’Unetelle qui travaille au noir tout en retirant du Bien-Être social. Ces cas sont pourtant marginaux et caricaturaux. Par ailleurs, si vous deviez vous arranger avec six-cents dollars par mois, je suis convaincu que vous feriez appel au système D pour boucler vos fins de mois. On n’arrive même pas à payer un loyer à Montréal avec cette somme.

Il serait grand temps qu’une campagne de publicité sociétale attire l’attention sur cette discrimination délétère pour notre société. Il ne faut pas compter sur le gouvernement du Parti libéral du Québec pour entreprendre cette tâche nécessaire puisqu’il contribue lui-même à enraciner ces préjugés.

Et ce qui m’afflige le plus, mais on en parlera dans un autre billet, c’est que le groupe qui obtient encore moins d’appuis de la part de la population, ce sont les manifestants avec quarante-trois pour cent d’opinions favorables, alors que ce sont eux qui luttent pour la justice sociale. L’atomisme social est à son apogée.




3 janvier 2016


Brèves considérations sur l’intelligence et la vertu


Il est désolant de constater que certaines personnes aient besoin de la menace de châtiments horribles administrés par des dieux vengeurs et, en compensation, de la promesse de délices attribuées seulement après leur mort pour pouvoir agir conformément à la « vertu », qu’on se contentera ici de faire équivaloir à la justice et à l’honnêteté.

Il n’est aucune personne intelligente qui ne sache que le meurtre, le vol, la torture, le viol et autres crimes de même nature sont condamnables non pas parce qu’ils font de la peine au Petit Jésus, mais tout simplement parce qu’ils constituent une injustice et un manque de respect envers les autres êtres humains, lesquels sont par droit et par nature égaux. C’est l’intelligence qui nous le dit, et le concours de la religion ne rend en rien ces actes moins désirables (c’est parfois, hélas, le contraire).

Nulle part toutefois, cela n’est mieux dit que chez Spinoza dans la quatrième partie de son Éthique, intitulée « De la servitude humaine ». C’est pourquoi il convient de le citer ici : « À l’homme, rien de plus utile que l’homme; les hommes, dis-je, ne peuvent rien souhaiter de supérieur pour conserver leur être que d’être tous d’accord en toutes choses, de façon que les esprits et les corps de tous composent pour ainsi dire un seul esprit et un seul corps, et qu’ils s’efforcent tous en même temps, autant qu’ils peuvent, de conserver leur être, et qu’ils cherchent tous en même temps ce qui est utile à tous. D’où suit que les hommes qui sont gouvernés par la Raison, c’est-à-dire les hommes qui cherchent sous la conduite de la Raison ce qui leur est utile, ne désirent, rien pour eux-mêmes qu’ils ne désirent pour les autres hommes, et par conséquent sont justes, de bonne foi et honnêtes. »

En conséquence, on mettra en doute la supposée intelligence des gens qui choisissent volontairement d’être nuisibles. On dira qu’ils sont habiles, mais certes pas intelligents s’ils ne comprennent pas ce qui est le mieux. On citera à nouveau Spinoza à propos de l’esprit et du comprendre : « L’esprit, en tant qu’il fait usage de la raison, ne désire rien d’autre que comprendre, et ne juge pas qu’autre chose lui soit utile, sinon ce qui conduit à comprendre. » Cela est garant de la tranquillité d’esprit comme l’attitude même de l’illustre penseur le démontre.

Choisir de détourner la nature à ses fins égocentriques, c’est embarquer dans la lutte de chacun contre chacun et de tous contre tous, qui conduit inéluctablement à l’inquiétude permanente, position du dictateur par exemple. Celui qui se hisse à ce niveau n’apparaît donc pas faire preuve d’intelligence, mais plutôt d’habileté.

Vous connaissez peut-être de ces personnes qui, incapables de comprendre le théorème de Pythagore, sont pourtant dotées d’une mémoire phénoménale et qui, donc, ne répéteront jamais une même erreur. Elles sont véritablement redoutables à l’instar des Borg de la série Star Trek, the next generation. Leur absence totale d’empathie est, il faut le comprendre, une preuve de plus de leur manque d’intelligence et une preuve de plus de leur extraordinaire habileté.

L’aspiration à gouverner ne semble pas, sous cet éclairage, faire partie des conséquences de l’intelligence. Non pas que le gouvernement soit étranger à qui comprend plus et mieux, mais on pourra dire de ces personnes qu’elles l’exerceront par nécessité et non pour le pouvoir en soi.

On a souvent associé l’innocuité au manque de cervelle et la dangerosité à la puissance de l’esprit. L’expression populaire ne disait-elle pas « Trop innocent pour penser à mal ». En fait, l’innocent peut penser à mal ou à bien, mais dispose de peu de moyens pour comprendre ce qu’il fait réellement, c’est pourquoi comme dans les Malheurs de Sophie, il peut faire mal en pensant bien faire ou faire bien en pensant mal faire. Toutefois, la personne vraiment brillante ne perd pas son temps à imaginer des pièges pour les autres, c’est pourquoi vous voyez souvent de vos amiEs très intelligentEs se faire jouer des tours par de vos amiEs qui le sont moins, étant entendu qu’une personne très intelligente et très empathique n’imagine pas qu’on pourrait lui tendre un piège si grossier puisqu’il est visible. Il ne faudrait pas en conclure que les personnes intelligentes ne jouent pas de tours aux personnes qui le sont moins, mais disons qu’ils seront plus subtils, plus brefs et, peut-être, moins risqués, peut-être...

C’est aussi à juste titre qu’on a détaché le terme savant de la série des expressions désignant les personnes qui réfléchissent, car on peut être fort savant sans rien comprendre de ce qu’on récite. Longtemps, l’expression « être savant » a été synonyme d’« être intelligent », ce qui n’est pas du tout la même chose. Il est certain que la personne intelligente qui a en plus une excellente mémoire dispose d’un grand avantage pour elle-même et pour ses proches et, en général, elle en fait effectivement bénéficier tout son entourage. D’ailleurs dans les écrits sur les personnes à très haut potentiel, on souligne régulièrement qu’une intelligence très élevée s’accompagne d’une capacité d’empathie également très élevée.

Ainsi nous bouclons notre boucle en rappelant que c’est par la compréhension qu’on s’intéresse à la justice et à l’honnêteté et que les menaces ou les promesses des dieux des trois grandes religions sont bien plus propres à nous éloigner de la vertu qu’à nous en rapprocher puisqu’elles enseignent à réprimer l’accomplissement d’actes répugnants même s’ils semblent désirables alors que la raison nous conduit tout naturellement à trouver odieux les actes répugnants et à aimer tout naturellement la vertu, c’est-à-dire la justice et l’honnêteté, comme hautement désirable pour elle-même.




22 décembre 2015


Le monde sont « ben mélangés »
(chronique enjouée sur l’air du temps)


Est-ce l’inculture politique ? Est-ce la confusion du discours officiel ? Est-ce l’effet du tout au divertissement ? Toujours est-il qu’on en entend des vertes et des moins mûres quand il s’agit de savoir ce qu'est un comportement de gauche.

Je passerai rapidement sur l’inénarrable Jeff Fillion et sa déclaration radiophonique à l’effet que le Front national véhiculait des idées de gauche. Je me concentrerai sur d’étonnants et surréalistes échanges auxquels nous donne droit la fréquentation des réseaux sociaux. On se retrouve parfois associé à des discours dont l’étrangeté ferait pouffer si elle ne révélait une indigence conceptuelle alarmante.

Quand on est de gauche, on se fait souvent reprocher de citer Lacordaire, libéral s’il en est, parce qu’il a écrit : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » On nous réplique : « Justement, c’est un libéral qui croit aux vertus du libéralisme économique. »

Il faut pourtant répondre : Oui, justement, c’est un libéral, qui croit que le libéralisme a besoin de freins comme toute activité humaine et, donc, s’opposerait tout à fait à la déréglementation, car il croit que la loi divine doit être reflétée sur terre par la loi humaine. Ce n’est pas un partisan du socialisme, mais il va dans le sens d’une réglementation. Il le fait pour des raisons morales alors qu’on l’invoque pour des raisons de justice sociale.

De la même manière, la fameuse théorie de la main invisible d’Adam Smith n’est pas une théorie en faveur du libre marché total, c’est en fait la constatation que si les marchands nationaux suivaient leur penchant, c’est-à-dire favoriser l’économie locale, les avantages pour l’ensemble de la nation seraient meilleurs que s’ils commerçaient à tout venant avec l’étranger. On a donc fait dire à Adam Smith le contraire de ce qu’il voulait alors qu’il favorisait une réglementation des échanges dans son essai sur la richesse des nations.

Bon, ça peut sembler bien théorique tout ça. Mais le concret est parfois très déconcertant quand on se fait dire par un correspondant sur Face de bouc qu’on devrait être pour les marchés financiers (la bourse) si on est de gauche parce que ça favorise la participation d’un grand nombre au lancement d’entreprises. Comme si l’entrée en bourse n’était pas aujourd’hui le fait des riches qui cherchent à garder le contrôle de leur avoir tout en répartissant les risques sur le plus grand nombre. Comme si la bourse ne servait pas surtout à spéculer.

Tout aussi surprenants sont ces correspondants qui nous vantent des entreprises dites collaboratives (Über, AirBnB) qui n’ont d’autre but que de faire des profits rapides en court-circuitant les réglementations locales sans assurer de garanties fiables et éprouvées.

Et il y a ce correspondant furieux qui m’accusa de tartufferie quant à mes positions solidaires sous prétexte que je refusais de faire la promotion de ses projets commerciaux sur ma page Facebook.

Et encore un autre qui citait Marx à contresens pour dire que produire de la valeur et créer de la richesse devrait me rallier puisque j’étais de gauche, alors que « créer de la richesse » est une expression tout ce qu’il y d’absurde, car la richesse n’est qu’une unité de mesure, donc une chose abstraite. Les gens qui s’enrichissent ne créent pas plus de richesse que les gens qui agrandissent leur terrain ne créent d’espace.

Et pour finir, en cette saison des guignolées et des fondations si généreuses, on prétend faire œuvre de transformation sociale en favorisant cette charité privée qui chante la gloire des supposés mécènes et réduit les pauvres à des faire-valoir dont on a la chasse-gardée parce qu’on ne veut pas « se laisser voler ses pauvresses » comme le chantait Brel dans La dame patronnesse et qu’on surveille parce que, vous savez, « j'ai dû rayer de ma liste une pauvresse qui fréquentait un socialiste Et un point à l’envers et un point à l’endroit Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas ».

Là-dessus, je vous souhaite de passer un temps des Fêtes à votre goût : avec ou sans l’orgie de cadeaux, avec ou sans la famille qui pèse ou qui réchauffe, mais surtout avec la paix et l’humanité.

Que l’année 2016 vous trouve sereinEs, déterminéEs et prêtEs au combat pour la justice sociale !




13 décembre 2015


Ces gens dont on paye le salaire à même nos poches



Il est une récrimination que l’on entend souvent à propos des employéEs de l’État à l’effet qu’on paye leur salaire à même nos poches puisque ce sont nos taxes et impôts qui permettent audit état de verser leur rémunération.

Ce reproche est répercuté de manière tonitruante surtout par des animateurs, animatrices, commentateurs, commentatrices de radio privée, donc de personnes qui gagnent leur salaire sans que ça affecte nos taxes et impôts...

Pas si vite ! Voyons ce qu’il en est précisément. De quoi vivent donc les radios privées ? De la publicité. Qui paie la publicité ? Les entreprises ? Les entreprises paient leur publicité à partir des revenus qu’elles font de la vente de leurs produits. C’est donc tout un chacun d’entre nous lorsque nous achetons nos céréales, nos yogourts, nos voitures, nos meubles, etc. qui finançons les radios privées, leurs animateurs, animatrices, commentateurs, commentatrices. Leur salaire vient de nos poches aussi assurément que celui des fonctionnaires.

Mais ce n’est pas tout, car les coûts de publicité sont entièrement déductibles des revenus des entreprises et sont donc subventionnés par l’État puisqu’ils sont exemptés d’impôts. Alors, non seulement les forts en gueule qui hurlent leur dédain des personnes qui nous doivent leur salaire sont eux-mêmes dans cette position, car chaque fois qu’ils se négocient (dans le secret faut-il ajouter alors que les négociations des employéEs de l’État font l’objet de débats) des augmentations, c’est nous qui les payons par l'augmentation du prix de nos céréales, yogourts, voitures et meubles, mais en plus ils doivent leurs émoluments à la générosité de ce même État qui permet aux entreprises de financer largement leurs somptueuses dépenses publicitaires.

Le plus drôle, c’est que vous pourriez analyser la circulation de l’argent et découvrir que c’est toujours nous qui payons pour les salaires de qui que ce soit. Il n’y a pas à ergoter, tout le monde paye pour tout le monde, ça s’appelle une société et c’est bien normal.

Les seules à ne pas apporter une contribution équilibrée à la société canadienne sont les entreprises qui sont assises sur 700 milliards de liquidités inemployées comme le révélait récemment une étude du Centre canadien de politiques alternatives. Et ces 700 milliards-là, oui c’est vous, avec l’argent de vos poches qui les avez payés en achetant vos céréales, yogourts, voitures et meubles.




14 novembre 2015


Je pleure pour le peuple de Paris



Je pleure pour le peuple de Paris
Même dieu, qui n’existe pas
Est malheureux aujourd’hui
Je ne suis pas sûr qu’il faille chanter la Marseillaise
Je préfère encore les chansons de Clément et de Pottier
Et puis celle de Raymond Lévesque




26 octobre 2015


S’informer


Garder tous ses sens ouverts est nécessaire pour accéder à l’information. Parce que je ne réagis pas de la façon que je vais décrire dans la ligne qui suit, je ne songe pas souvent au fait qu’il y a des gens qui évitent systématiquement l’information, qui changent de chaîne dès qu’il y a des nouvelles, qui tournent la page du livre ou du journal aussitôt qu’il n’est pas question de divertissement et qui sautent à une autre page web ou cliquent sur un autre lien à la simple vue d’un reportage ou d’une analyse.

À l’occasion d’une conversation avec des personnes dont je venais de faire la connaissance, j’ai pleinement pris conscience que l’immense majorité des gens non seulement sélectionnent soigneusement l’information, mais la restreignent au minimum. La discussion avec ce couple à tendance libérale portait sur la situation politique du Canada. À un moment donné, l’homme (car il s’agissait d’un couple d’hétérosexuels) me demande : « Mais où prenez-vous vos informations ? » Cette interrogation me laissa pantois. Surtout, qu’elle fut suivie de l’exclamation : « Moi, c’est la Presse + ! »

Vous me traiterez d’innocent avec raison, mais l’idée qu’on n’ait qu’une seule source d’informations était pour moi une affaire toute nouvelle. Il ne m’était jamais arrivé de penser qu’une personne évoluant dans un milieu très éduqué puisse se restreindre volontairement à ne s’abreuver qu’à un seul robinet et n’en change jamais.

Pour le naïf que j’étais jusqu’alors, il me semblait qu’il fallait chercher toutes les sources et qu’il était très facile d’y avoir accès puisqu’on peut zapper la télé pour aller d’un journal télévisé à l’autre, bien que je comprenne fort naturellement que des personnes peu instruites, malmenées par la vie et fatiguées zappent au contraire pour éviter les dits journaux, mais on parle ici de gens assez à l’aise. Il me semblait qu’il est facile d’avoir accès à tous les journaux du monde sur le web et on n’a même pas besoin d’être abonné pour avoir les manchettes de chacun d’entre eux. Il me semblait qu’il était tout naturel de zapper la radio et de glaner des informations ici et là.

Des journaux papiers, on en trouve partout sur les tables des cafés, restaurants, bancs des métro et autobus... On reçoit des informations en discutant avec nos réseaux et chaque personne ayant ses préférences nous met au courant de ce qu’on apprend dans tel ou tel média. Ensuite on peut confronter les sources, vérifier auprès des organisations bien renseignées, lire l’opinion des groupes qui partagent nos affinités philosophiques, s’abonner à mille feuilles électroniques que l’on reçoit quotidiennement, hebdomadairement, mensuellement. Mais où est-ce que je prends mes informations ? Partout, y compris dans les bibliothèques où il y a encore de ces véhicules d’idées très vintage, qu’on appelle livres.

Au vu de cette richesse, paradoxalement la société hyperinformée où les unités d’information sont sélectionnées et répétées mille fois plutôt que d’offrir mille unités différentes une fois peut favoriser la fermeture des robinets et le confinement à une seule sorte d’interprétation du monde toujours tronquée quand ce n’est pas le refuge dans le glamour qui fait rêver et, surtout, se sentir toujours plus impuissant. D’où la nécessité d’enseignantEs dont je parlais dans le billet du 12 octobre 2015.




18 octobre 2015


Coup de littérature !


Il y en a qui ont des coups de soleil, des coups de chaleur, des coups de foudre, des coups de fouet, moi il m’arrive d’avoir des coups de littérature !

L’inactualité est toujours plus actuelle que l’actualité. En pigeant dans mon tas de livres à lire, qui ne diminue pas depuis la retraite, comme chacun sait, j’ai pêché un roman fulgurant publié en 2008 et vraisemblablement écrit en 2006 puisque le narrateur, qui porte le même nom que l’auteur et est né la même année, y parle de ses 30 ans.

Vu d’ici de Mathieu Arsenault est écrit en paragraphes titrés plus ou moins longs n’ayant pour toute ponctuation que le point final. Divisé en cinq parties intitulées Nouvelles internationales, Nouvelles continentales, Nouvelles nationales, Nouvelles régionales et Nouvelles locales, ce récit raconte votre vie à travers celle d’un jeune homme de 30 ans qui cherche l’amour dans l’immense parking de centre commercial qu’est devenue notre société.

Il y a bien longtemps que je n’étais tombé amoureux d’un roman. La richesse des évocations, les images efficaces, le caractère éclaté de la phrase... J’ai pensé à Laurent Girouard, qui fut le premier au Québec avec La ville inhumaine (Parti Pris, 1964) à utiliser cette musique phraséologique urbaine accélérée.

Mais, il y a plus. L’intertexte, les citations interstitielles font que le roman dialogue avec toute la culture québécoise (et l’occidentale qui y est intégrée) qu’elle soit présente ou passée, savante ou populaire, littéraire ou musicale, historique ou commerciale, comme de mêler les paroles de la chanson de Passe-Partout à un paragraphe titré Génération génocide.

Quand vous appréciez particulièrement une expression dans un ouvrage que vous avez acquis, vous vous empressez de le surligner, n’est-ce pas ? Que diriez-vous d’un livre dont vous avez envie de surligner tous les mots du premier jusqu’au dernier. Mon surligneur bleu y est passé et il a fallu me retenir pour ne pas bleuir au complet les 97 pages de ce court et dense roman, dont on sort essoufflé, soufflé, marqué, profondément heureux que tant de beauté naisse et profondément malheureux parce que tant de beauté naît de ce malheur. Je n’ai encore donné aucun exemple ni rien cité parce que je ne sais que choisir tant tout est frappant, juste, douloureux, tellement vrai.

En feuilletant, je m’arrête sur ceci en page 37 : «...ce que je déteste le plus c’est d’en être venu à aimer mieux que la mienne ces existences de cul ces séries télé complètement débiles où tout le monde trompe tout le monde...»

Pour la suite, je fais un jeu : je choisis trois pages au hasard en lançant trois fois mes deux dés à 10 chiffres et vous livre ces trois exemples :

Page 16 : «...je m’appelle mathieu ça se passait en banlieue comme le déclenchement de la guerre au terrorisme après le 11 septembre où je me souviens de la parfaite normalité du lendemain des premières frappes à l’épicerie où je poussais mon panier où les spéciaux étaient les mêmes où absolument tout avait été symptahique et souriant...»

Page 46 : «...depuis ma naissance dans la bourrure d’un divan j’ai le corps livide en miettes et je vois chaque soir de la semaine de sept à dix l’appétit des vers qui me grignotent le confort de mon foyer m’use au possible il ne devrait plus rien rester et pourtant je persiste à me demande si britney spears va reprendre sa vie en main...»

Page 81 : «...Je pourrais partir faire le tour du monde rencontrer des allemands dans un hôtel de quito me faire arnaquer dans un quartier mal famé de kiev passer une nuit agrippé à mon sac à dos dans un terminus d’autobus de hanoi je pourrais partir mais on finit toujour par se retrouver dans un stationnement d’aéroport ou d’hôtel l’asphalte nous retrouve tout le temps je pourrais tout quitter mais on ne quitte jamais son porte-monnaie...»

Et je ne résiste pas à citer ce bout-là que j’ai aperçu à la page 31 quand mes dés ont roulé 29, une page où il n’y avait rien d’écrit : «...je suis mathieu-mélamine dans sa banlieue la plus pure j’ai l’air cool et avenant mais en dedans c’est de la granule de bois pressé pourrie qui s’effrite après une semaine on ne se connaît pas mais si jamais ça arrive et que vous essayez de me mettre une vis dans le corps vous allez tourner longtemps dans le vide...»

Et pour la route, je vous en donne deux autres, après quoi je me tais :
«Mon pays ce n’est pas un pays c’est voter pour la neige et perdre ses élections de glace sur le lac et année après année je fais la file au bureau de vote de tout ce givre sur mon visage...» (p. 59)

«...je sais ce qui se passe dans le monde moi mais je ne vais quand même pas me fourrer les mains dans la pourriture du bac à compost pour sauver la planète ou me taper deux heures d’autobus pour aller manifester devant l’ambassade des états-unis...» (p. 62)

Vu d’ici, Mathieu Arsenault, Triptyque, 2008, ISBN 978-2-89031-619-5




12 octobre 2015


Les nécessaires enseignantEs


Êtes-vous parmi celles et ceux qui ont manifesté leur appui aux employéEs du secteur public à l’occasion des nombreuses manifestations récentes ? Elles et ils méritent notre plus haute estime, toujours sous la pression de faire plus avec moins, constamment l’objet du dénigrement systématique des chantres de l’austérité, et j’en passe.

J’ai une pensée particulière pour la profession enseignante, le plus beau métier du monde après celui de parent, aussi je profite de l’occasion pour proposer une réflexion sur le mythe tenace selon lequel on arrivera un jour à se passer de professeurEs.

Certes, cette idée, qui n’est pas neuve, fait bien l’affaire des universités-usines à diplômes. Plus on met de « clients » dans la boîte, plus c’est lucratif. Puis, on n’a qu’à mettre les contenus de cours en boîtes de conserve et à les livrer partout dans le monde. Avec les ordinateurs, on a franchi une étape de plus vers l’affranchissement de l’élève, qui peut fort bien se passer de maître (j’entends maître au sens noble de « personne qui guide » et non de potentat tyrannique).

Je soumettrai modestement que les individus qui peuvent se passer de guide sont rares et ne sont pas plus nombreux aujourd’hui qu’il y a cinq mille ans aux débuts de notre histoire. Les esprits de fine observation à la capacité d’analyse, de synthèse et d’application existaient alors et pouvaient se débrouiller sans qu’on leur enseigne. Mais, l’immense majorité des gens avaient absolument besoin de quelqu’un pour leur montrer comment distinguer le bon sens des faux-semblants, pour apprendre les règles de la logique et la démarche analytique.

Puis sont arrivés les codex, les manuscrits et autres instruments de savoir. Les esprits de fine observation à la capacité d’analyse, de synthèse et d’application existaient alors et pouvaient se débrouiller sans qu’on leur enseigne. Mais, l’immense majorité des gens avaient absolument besoin de quelqu’un pour leur montrer comment lire, écrire, chercher dans les ouvrages, pratiquer un art ou une technique.

Ensuite est arrivée l’imprimerie avec la diffusion phénoménale des livres et du savoir dans les bibliothèques et les écoles. Les esprits de fine observation à la capacité d’analyse, de synthèse et d’application existaient alors et pouvaient se débrouiller sans qu’on leur enseigne. Mais, l’immense majorité des gens avaient absolument besoin de quelqu’un pour leur montrer à lire, écrire, compter, réfléchir, avoir l’esprit critique, comprendre la démarche scientifique.

Alors est arrivé l’ordinateur, cet outil merveilleux qui permet d’engranger des connaissances en quantité astronomique, de les restituer à la demande et de faire des calculs et autres opérations avec une rapidité hors d’atteinte des humains. Les esprits de fine observation à la capacité d’analyse, de synthèse et d’application existaient alors et pouvaient se débrouiller sans qu’on leur enseigne. Mais, l’immense majorité des gens avaient absolument besoin de quelqu’un pour leur montrer à utiliser cet ordinateur, à distinguer mémoire et compréhension, à garder les objectifs humanistes au-dessus du rationalisme froid, toujours à lire, à écrire, compter, réfléchir, prendre une distance critique, douter de ce qui paraît évident et savoir observer au-delà et en-deça de ce que la technique laisse voir.

Finalement est apparu Internet grâce à quoi tout le savoir du monde est au bout des doigts de n’importe quel enfant et la sagesse des plus grands esprits présents et passés accessible où qu’on soit sur la planète (enfin dans beaucoup d’endroits, disons). Les esprits de fine observation à la capacité d’analyse, de synthèse et d’application existent toujours et peuvent se débrouiller sans qu’on leur enseigne. Mais, l’immense majorité des gens ont absolument besoin de quelqu’un pour leur apprendre à distinguer dans le fatras d’information pêle-mêle auquel ils sont confrontés ce qui correspond à une argumentation logique, ce qui est le fruit de la démarche scientifique, ce qui est fait avéré et ce qui est rumeur, ce qui résulte d’une réflexion critique, comment tenir cette réflexion critique, à se poser les bonnes questions, à se demander comment trouver la « vie bonne » et à ne pas être l’esclave de la technique, à ne pas se laisser manipuler par les concepts fumeux, à comparer, analyser et trier, à chercher par soi-même.

Les esprits qui n’ont pas besoin d’enseignantE ont toujours été les mêmes. Ils se débrouillaient bien avant Internet, l’ordinateur, l’imprimerie, les codex, les péripatéticiens... L’immense majorité des gens, comme moi, ont besoin d’une personne pour les encourager, pour avoir une relation humaine, pour réfléchir à haute voix, puis méditer dans le calme, pour fermer le bouton de l’appareil et faire une blague absurde avant de reprendre sur un autre sujet.

Comme moi, vous avez peut-être des souvenirs de ces personnes qui ont marqué votre vie et vous ont permis de devenir qui vous êtes : Fernand, qui m’a enjoint de faire fructifier mon talent jusqu’à l’université, parce que personne dans mon milieu ne pensait à ce genre de choses, Florido, qui m’a fait confiance et a accepté les discours d’opposition, Bertrand, qui m’a appris à remettre cent fois sur le métier le tissu de mon argumentation, Gérald, qui avec enthousiasme m’a ouvert toutes grandes les portes de l’enseignement malgré mon allure et mon attitude marginales, Jean-Marcel, qui m’a soutenu et a combattu les dogmes avec moi et d’autres sans doute que j’oublie, mais que mon habitus a intégrés.

Toujours nous aurons besoin de nos enseignantEs.




28 septembre 2015


Le slam de l’Islam


J’étais en train de réfléchir à combien est décourageant et machiavéliquement efficace le tour de passe-passe auquel se livrent les conservateurs en détournant l’attention des électrices et électeurs sur un jugement de cour concernant une directive ministérielle contraire à la Charte des droits et libertés en prétendant qu’il s’agit d’un enjeu de société. Parce que trop de monde oublie dans l’affaire que ce n’est ni une loi ni un règlement qui est en cause, mais bien une directive ministérielle. Que la cause porte incidemment sur le niqab alors qu’elle porte principalement sur la possibilité d’un ministre de donner des directives qui entrent en contradiction avec le respect de la Charte.

Je pensais aussi à l’incroyable hypocrisie des nationaleux poussant des cris effarouchés devant la possibilité qu’une personne puisse participer à une cérémonie de prestation d’allégeance à la Reine en portant le niqab alors qu’ils ne sont pas foutus de décrocher le crucifix de l’Assemblée nationale, ce dont ils ont pourtant eu le pouvoir.

Rappelons que la personne en cause dans l’histoire doit se dévoiler pour recevoir son titre de citoyenneté, c’est seulement pour la cérémonie d’assermentation qu’elle peut se déguiser.

Je pensais donc à tout ça avec force désolation quand me tombe dessus cet essai de Paul Laurendeau intitulé L’islam, et nous les athées (Éditions ÉLP, collection Essais & Témoignages, 376 p. www.elpediteur.com).

C’est un ouvrage un peu baroque tant par le contenu qui nous promène de considérations philosophiques, politiques et historiques en discussions théoriques, pratiques ou géopolitiques en passages romancés fort élégamment que par le style vert, primesautier, et particulièrement incisif d’un point de vue intellectuel, dont sait faire preuve l'auteur.

Jamais de ma vie je n’ai lu si rapidement un essai, j’avais l’impression d’assister à une séance de slam, d’où mon titre, tellement le rythme m’emportait tout en gardant mon intellect constamment attisé par le désir d’en savoir plus.

L’auteur nous prévient, son document est loin d’être exhaustif. Il y faudrait des thèses entières. Mais, il a le mérite de nous apprendre que nous ne savons pas grand-chose et il a l’attitude empathique qu’il faut avoir sans aucune complaisance ni flagornerie. C’est un équilibre fort difficile à maintenir, mais le pari est tenu.

Un bel exemple se trouve dans cette citation dont le contenu s’adresse aux trois grands monothéismes : «Il n’est plus possible d’imposer l’héritage religieux au premier degré, de l’incorporer à l’existence contemporaine, sans fatalement s’en distancier et le relativiser. La décence la plus élémentaire interdit de faire primer des principes archaïques aussi iniques et aussi vermoulus sur nos chartes des droits humains, si imparfaites soient-elles d’autre part.» (p. 30)

Si j’avais deux petits reproches à faire à ce livre, ce serait d’abord de ne pas nous offrir de table des matières en début d’ouvrage. Étant donné la richesse et la diversité du contenu, cela nous aiderait à revoir le parcours d’une manière synoptique que ne permet pas la fonction «recherche».

L’autre reproche est une erreur qui concerne la confusion, lapsus calami fort probablement, qui a conduit l’auteur à appeler le sociologue Guy Rocher du nom d’Yves Rocher, le fabriquant de cosmétiques.

Je n’entrerai pas dans le détail à savoir si, dans tel ou tel cas, je suis d’accord à 100, 94 ou 38,9 % avec l’auteur, cela est secondaire. C’est un essai qu’il convient de lire (et vous aurez du plaisir à le faire) pour approcher un peu la richesse du dialogue que nous devons tenir avec une civilisation que nous comprenons mal.

Et pour nous expliquer tout ça, l’auteur n’a même pas eu besoin de passer par la longue histoire de poésie homoérotique écrite même par de savants théologiens comme Ibn Hazm ou par le brillant califat de Cordoue qui entretenait pour nous le délicieux xérès.




20 septembre 2015


L’esclavage et le salaire


Être obligé de gagner sa vie est une drôle de situation, comme si la vie ne nous était pas donnée et comme si les personnes qui préfèrent la poésie à la fabrication des matraques méritaient moins d’accès aux fruits de la Terre.

C’est en pensant à cette désolante hiérarchie des valeurs qu’on peut trouver fort à propos la suggestion de Dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) que mettent en avant les objectrices et les objecteurs de croissance, ce qui nous sortirait aussi de la tyrannie du travail salarié.

En effet, la croissance n’est certainement pas la façon de répartir équitablement le travail et ses fruits, puisqu’elle exige toujours plus de consommation pour justifier cette dite croissance, qui en retour nécessite toujours plus de travail pour avoir accès à cette dite consommation.

Depuis le tout début de la mécanisation, il est clair qu’on a besoin de moins en moins de travail. C’est la course au profit qui engage à de plus en plus de travail par de moins en moins de gens, ce qui crée de plus en plus d’exclus pour une somme totale de biens de plus en plus grande, biens dont une large part est futile et dont l’immense majorité est programmée pour durer le moins longtemps possible.

La DIA, qui est une forme plus précise et mieux structuré du revenu minimum garanti, met fin à la course au travail inutile et permet à chacunE de faire des choix plus éclairés. Elle exigera toutefois des discussions démocratiques pour s’assurer que le travail nécessaire et ennuyeux (par exemple les ordures, l’entretien des égoûts, etc.) soit mieux réparti.

Si une forme de revenu minimum garanti est soutenue à la fois à droite et à gauche, c’est qu’il n’a pas la même signification de chaque côté. Pour la droite, il est vraiment minimal, il ne permet pas nécessairement de vivre, mais remplace toutes les aides concernant l’assurance maladie ou médicament, l’aide aux garderies, au logement, etc. et est un prétexte pour renvoyer les femmes à leurs fourneaux.

Pour une gauche bien pensée, la DIA ou allocation universelle comme l’appelle André Gorz, ce revenu minimum donc, afin de bien fonctionner et de ne pas multiplier les inégalités au lieu de les réduire, doit être universel (s’adresser à tout le monde), inconditionnel (ne souffrir aucune exception) et suffisant (il doit permettre de vivre).

Qui voudra travailler, me demande-t-on ? TouTEs les artistes ne demandent pas mieux que d’exercer leur art. Pour ce qui est des emplois lourds et ennuyeux, on a dit plus haut qu’il faudra un système de répartition, sans doute par rotation. Pour ce qui est des autres emplois, si on prend l’exemple des personnes retraitées, on constate qu’elles ne se font pas prier pour exercer des emplois se sentant libres de s’engager. C’est un très bon indice de la tendance des humains à aimer se rendre utiles à leur société et à effectuer des tâches valorisantes.

La question d’un revenu minimal entraîne toutefois par corrollaire celle d’un revenu maximal acceptable. Il devrait y avoir un seuil au-delà duquel toutes les sommes seraient renvoyées à une instance de répartition entre les services d’utilité publique, au premier chef desquels se trouvent les établissements d’éducation et les hôpitaux.

Mais, on ne pourra plus faire de folies ! me direz-vous. Je ne sais pas de combien de folies on a besoin dans la vie ni de quelle nature elles sont, mais quand votre logement est assuré et que votre subsistance l’est aussi, vous seriez étonnéEs des plaisirs qui vous sont encore accessibles : se payer une bonne bouteille, faire un petit voyage, s’offrir une œuvre d’art...

Tout cela est possible et fort différent des excès dont parlait par exemple Gerard Hastings dans une de ses conférences. Vous connaissez les montres qui sont remontées automatiquement par le mouvement que vous faites en les portant, en agissant et en marchant. Il existe par exemple des coffrets qui permettent de conserver jusqu’à quarante de ces montres et qui les agite automatiquement de sorte que vous n’avez plus besoin de vous inquiéter pour les trente-neuf montres que vous ne portez pas au moment où vous en portez une. Est-ce ce genre de folies qu’on a peur de perdre ?

On me dira encore que de telles limites empêcheront les meilleurs d’exceller. C’est un préjugé difficile à prouver. Les gens qui gagnent le plus d’argent sont ceux qui vendent le plus. Est-ce que ça veut dire qu’ils excellent ? Est-ce que les artistes écrivent des chansons pour faire de l’argent ? Ils font des chansons et parfois font de l’argent, la plupart du temps n’en font pas. Les chercheurEs en science fondamentale font des découverts parce que le sujet les passionne pas pour faire de l’argent.

On me dira aussi que cela empêchera les millionnaires de faire des dons aux fondations. Ils n’en auront heureusement plus besoin parce que l’État le fera à leur place. On pourra décider démocratiquement de financer les services publics plutôt que d’espérer que telle ou telle cause soit assez sexy pour attirer les vedettes.

Libérer sa subsistance de l’obligation de vendre sa force de travail, c’est se libérer de l’esclavage du salariat, c’est assurer la justice parce que tout le monde n’a pas la chance de savoir séduire les foules, mais ça demande probablement aussi qu’on limite l’appât du gain.




15 septembre 2015


Les malheurs du Plateau


Le Plateau Mont-Royal voit fermer certains de ses commerces, subit les plaintes de celles et ceux qui le traversent parce qu’il n’est pas très convivial envers les automobiles et attire les critiques envers son maire d’arrondissement.

Se peut-il que le Plateau Mont-Royal soit victime de son propre succès ? Surtout de l’avidité de qui veut profiter dudit succès ? Ne veut-on pas le beurre et l’argent du beurre quand on veut résider dans un quartier branché, densément peuplé, couru par les élites économiques et artistiques et qu’en même temps on voudrait pouvoir s’y comporter comme en banlieu avec sa grosse cylindrée ?

Un quartier urbain doit permettre de vivre sa vie de quartier à pied, non ? Dans l’arrondissement que je viens tout juste de quitter, je me rappelle les hauts cris de mes voisins quand on avait voulu piétonniser la rue Masson. Imaginez, l’autobus passera désormais devant chez nous. Quelle horreur ! On m’avait soumis une pétition que je refusai de signer. On m’avait bien prévenu que je regretterais ma qualité de vie quand il y aurait un autobus qui passe plusieurs fois par jour devant ma porte. C’est quand même curieux, parce qu’il me semble moi, justement, que d’avoir une ligne d’autobus devant chez soi fait partie de la qualité de vie.

Se peut-il que les commerces qui ferment aient plutôt maille à partir avec la flambée astronomique des loyers ? Avec les prix faramineux des services qui y sont offerts ? Les propriétaires, qui n’habitent pas tous le quartier, loin de là, veulent le plus haut rendement possible et pouvoir se garer juste devant leur porte.

Et que dire des loyers résidentiels, de la transformation en condos, de la publication à l’étranger des logements disponibles dans l’espoir d’attirer des gens qui ne rechigneront pas sur des prix moins élevés que chez eux, où l’on est habitué à des tarifs excessifs ?

On peut difficilement presser le citron sans arrêt et se surprendre ensuite qu’il n’y ait plus de jus. Il ne faudra pas s’étonner d’entendre bientôt sur Rosemont les mêmes plaintes qui décrivent les malheurs du Plateau.




31 août 2015


Instaurer la démocratie


On se rappellera qu’en 2012, la ministre de l’Éducation d’alors avait déclaré que c’était bien beau la démocratie et qu’il fallait faire de grandes manifestations qui ne dérangent rien puisqu’elle ne changerait pas d’avis. C’était d’ailleurs exactement l’attitude du Premier ministre d’alors, Jean Charest, qui s’amusait beaucoup des manifestants qu’on poivrait en suggérant qu’on les expédie dans le Grand Nord.

Très récemment, le Premier ministre actuel, Philippe Couillard, a remis ça en disant que, oui, il faut bien que les gens manifestent, c’est la démocratie, mais qu’absolument aucune manifestation ne le ferait changer d’avis quant à ses politiques.

Il y a là des leçons à tirer pour les organisations syndicales qui sont en négociation cet automne. Elles devront être inventives, car l’avertissement est clair : « Manifestez gentiment et laissez-nous vous enfirouaper. »

Il est très clair que, pour ces gens qui nous gouvernent, la démocratie c’est quelque chose d’ennuyeux qu’il faut bien endurer (les manifestations, une élection aux quatre ans), mais ce qui importe, c’est la gouvernance, c’est-à-dire ce qu’Alain Deneault appelle avec justesse et rigueur le management totalitaire.

Qu’en est-il des partis fédéraux qui aspirent à nous gouverner ? Qui s’est fermement engagé à respecter la volonté des communautés ? Qui s’assurera que c’est la population qui décide de ce qui se passe sur son territoire ? Qui s’assurera que les gens passent avant l’argent ?

On peut dire que la période des casseroles en 2012 a été un moment fort de démocratie dans les récentes années. La souveraineté appartient à la population et il faut prévoir, entre autres choses, des mécanismes qui lui permettent de retirer le pouvoir qu’elle donne à ses représentants lorsqu’ils ne s’en montrent pas dignes. La démocratie est à instaurer.




24 août 2015


Vivre ou consommer ?


Ma réflexion d’aujourd’hui est inspirée par un atelier intitulé De la décroissance au Buen Vivir : Au-delà du capitalisme, offert par l’Université populaire des Nouveaux Cahiers du socialisme.

On constate que le vocable décroissance suscite des réactions négatives dans la population en général et que beaucoup craignent de perdre énormément si on s’engage sur cette voie, oubliant en même temps que c’est la vie humaine sur la planète qu’on perdra bientôt si on ne sort pas de la surconsommation.

L’expression buen vivir, concept développé en Amérique latine, a plus de charme et laisse entendre qu’on se dirige sereinement vers une meilleure vie. On peut faire le lien avec le concept de « simplicité volontaire », mais là encore, l’expression suscite des réticences à cause du présupposé de réduction du train de vie qu’elle implique.

Pour ma part, j’aime bien parler de « la vie bonne ». Ce concept nous renvoie à deux idées :

1. Celle de choisir la vie qu’il convient, c’est-à-dire offrir la réponse à la question que se posent tous les philosophes : « Qu’est-ce que la vie bonne ? »

2. Celle de faire une vie qui soit bonne pour soi et les autres, donc agréable.

Dès qu’on parle de quitter le paradigme de la surconsommation et de la surexploitation des ressources naturelles, les gens s’effraient en pensant qu’ils devront mener une vie monastique. Pourtant, ce sont surtout les personnes qui vivent dans un monde outrageusement luxueux qui souffriront d’un manque. Pour la plupart du monde, ça signifie surtout refaire des priorités qui permettent de jouir davantage de la vie, par exemple être un peu plus maître de son temps.

De nombreuses personnes libérées du travail peuvent consacrer un part plus importante de leur quotidien à des activités mutuellement bénéfiques avec leur entourage, que ce soit, à un niveau d’intérêt particulier, des loisirs de plein air, de l’aide bénévole, des services communautaires, une passion commune pour la musique, la lecture, l’observation d’oiseaux ou, à un niveau d’intérêt social, les discussions politiques, l’action politique, l’intervention dans les instances de sa communauté, la création d’instances dans sa communauté, etc.

Choisir ses priorités ne signifie pas se priver, mais plutôt jouir davantage de ce qu’on fait, approfondir ses relations, être plus concentré sur ses préférences, être moins dispersé.

Pour les personnes qui sont toujours au travail, les choix sont plus difficiles, mais souvent se rapprocher de son lieu de travail et se défaire de la deuxième voiture peut être vécu comme une véritable libération. Les heures perdues chaque jour dans la boîte de tôle et de plastique sur les ponts peuvent avantageusement être remplacées par du temps passé au jardin communautaire en été et à la piscine ou à la bibliothèque du quartier en hiver.

C’est un exemple qui ne convient pas nécessairement à tout le monde, mais chacunE dans les classes moyenne et supérieure peut trouver une façon de rendre sa vie plus agréable en échangeant une pratique délétère pour une autre plus conviviale.

Il est cependant très clair qu’aucune initiative individuelle ne pourra jamais remplacer les changements nécessaires à un niveau plus global : amélioration des transports en commun, densification des quartiers, aménagement des services, transition vers une économie non extractiviste, favorisation de la production et de la consommation locales.

Pour les classes moins nanties, ce luxe de choisir « la vie bonne » n’existe pas. C’est pourquoi des changements politiques sont essentiels, et ce n’est certainement pas la privatisation des services publics qui ira dans le bon sens.

Si les centres commerciaux ont remplacé les églises, ils laissent toujours les « damnéEs de la terre » dans la même déréliction. C’est là qu’intervient l’écosocialisme, car on ne saurait être socialiste tout en prétendant continuer à épuiser et polluer nos ressources.




11 août 2015


Méfions-nous de ces gens qui nous protègent !


L'argument de la sécurité peut servir de prétexte à bien des excès. On l'a vu récemment avec le projet de loi C-51, qui risque de faire passer pour terroriste quiconque s'oppose à la volonté du gouvernement de construire ou de laisser construire telle ou telle infrastructure.

La dernière trouvaille de monsieur Harper est de proposer qu'il soit interdit aux citoyenNEs canadienNEs de se rendre dans des contrées où il y a des terroristes. Bien sûr, on a prévu des exceptions comme celle des humanitaires, mais si vous avez de la famille qui vit normalement dans l'un de ces pays et que l'une de ces personnes tombe malade, devrez-vous vous faire embaucher par une organisation humanitaire pour pouvoir lui rendre visite ?

Quels seront les pays ou les villes visées ? Et pourquoi pénaliser tout le monde ? Tout le monde serait donc terroriste dans telle ou telle ville ? Et s'il y a des terroristes à Vancouver ? On fera quoi ? Si on trouve des terroristes à Longueuil, on fera quoi ?

Ensuite, rappelez-vous C-51, s'il y a un grand congrès environnemental à Berlin pour s'opposer aux pipelines du pétrole sale, ce sera sans doute considéré comme un rassemblement de terroristes. Est-ce que Berlin sera interdit comme destination ou seulement les personnes qui vont au congrès ou alors tout Berlin, mais seulement pendant la durée du congrès parce que des gens peuvent mentir sur le fait qu'ils ne vont pas au congrès, ou peut-être aussi quelques semaines avant pour éviter que des personnes qui vont à Berlin restent pour le congrès ? Vous imaginez le casse-tête ?

Pourquoi pas soumettre tous vos projets de déplacement au Premier ministre, et ce sera lui qui décidera où et quand vous pourrez voyager ! Ce serait beaucoup plus sécuritaire, non ?

Quand on cède aux dérives sécuritaires, on autorise ceux qui nous protègent à construire les barreaux de notre prison et on leur en donne la clé.




3 août 2015


Le capitalisme est-il réformable ?


Répondons en philosophe prudent (ce n'est pas mon habitude, vous me direz) et disons : probablement pas. En fait, les analyses les plus sérieuses montrent bien que le capitalisme est devenu ce qu'on peut appeler un « sujet automate », une véritable machine qui se nourrit elle-même et qui a besoin de produire toujours plus, c'est pourquoi aucune amélioration mécanique ne donne de répit aux travailleuses et aux travailleurs.

Au contraire, plus il y a d'innovation, plus il faut produire pour engranger de la valeur étant donné que la facilité de production diminue la valeur de biens toujours plus nombreux et toujours plus inutiles. De même, cela ne donne pas plus d'emploi, mais fait plutôt appel à de plus en plus de machines, et la ressource humaine, de plus en plus dévalorisée, se sacrifie pour la moindre apparence d'occupation rémunérée.

Il est bien vrai que la logique interne du capitalisme, qui est une machine de destruction emballée, n'est pas l'objet d'un plan machiavélique des banquiers, des financiers ou du 1 %, qui ne sont tous, comme nous pauvres consommateurs (comme on dirait pauvres pécheurs pour faire le lien avec la religion économique dont je parlais dans le billet du 27 juillet dernier), que des pièces de l'immense mécanique à dévorer les ressources.

Alors, qu'avons-nous comme choix ? La révolution ? Je veux bien, mais ils ne semblent pas très nombreux sur ce chemin. Attendre l'effondrement du système ? L'arrêt de cette machine arrivera fatalement dans une catastrophe qui aura bousillé notre environnement pour des siècles (et des siècles amen, je file la métaphore religieuse) et qui entraînera des morts par centaines de millions.

Si le capitalisme ne se réforme pas facilement, il a déjà été bridé par la social-démocratie, et il n'y a pas de raison de ne pas le brider à nouveau en attendant que les messies révolutionnaires viennent nous délivrer. Je ne parle pas ici du bon temps des trente glorieuses, mais de la social-démocratie à la façon scandinave des années soixante-dix ou même de la Nouvelle-Zélande de l'époque.

Qu'est-ce qui a mis fin aux avancées de la social-démocratie ? Ce ne sont pas des difficultés économiques, comme on voudrait nous le faire croire, mais bien le changement d'hégémonie culturelle. Les tenants du laisser-faire économique ont réussi à convaincre une part assez importante de la population que la régulation était une atteinte à la liberté. Dans l'hégémonie culturelle, les entreprises ont acquis un statut supérieur à celui des êtres humains : la liberté d'exploiter un territoire est plus importante que la liberté des peuples qui l'occupent (c'est le sens des accords de libre-échange entre autres).

Plutôt que d'attendre le cataclysme programmé par le capitalisme, il me semble qu'il n'est pas mauvais de faire tout ce qu'on peut pour rendre la vie vivable et, oui, ne pas laisser faire les financiers et les banquiers, même s'ils ne sont pas nécessairement méchants, de la même manière qu'il faut contester la charité des grandes fondations quand elles réorientent les décisions de l'État et parce qu'elles se soustraient à l'impôt, même si les gens qui les dirigent sont d'une grande bonté, parce que, oui, faire le bien de cette façon, c'est mal.

Il vaut tout de même mieux voter pour des réformistes que de s'en balancer et laisser les conservateurs détruire le peu de démocratie et de liberté qu'il nous reste. Et, bien sûr, il faut construire partout où on le peut des espaces de liberté citoyenne, favoriser les villes en transition, contester les développements nuisibles à l'environnement et, surtout, surtout, travailler à changer l'hégémonie culturelle. Il s'agit, un jour, d'atteindre la masse critique nécessaire à créer le point de bascule pour que la religion économique paraisse tout à coup absurde et que le culte disparaisse. Et que, comme dans le magnifique roman d'anticipation d'E. M. Forster, La machine s'arrête.




27 juillet 2015


La religion économique


Déjà en 1991, même un grand bourgeois comme Jacques Parizeau, à l'occasion d'un congrès régional du Parti québécois, nous mettait en garde contre la religion de l'économie. C'est dire à quel point on n'a pas besoin d'être anarchiste pour trouver que la dictature économique fonctionne avec des dogmes.

La religion économique fait en sorte que nous acceptions comme vérité révélée des affirmations qui ne reposent sur rien d'autre que la croyance ou l'habitude, par exemple qu'il faut que le PIB croisse sans cesse, que les cours de la bourse sont un indicateur de la santé d'une nation, que le privé fait mieux que le public, que la dette publique est comme la dette des ménages...

La religion économique fait que l'on écarte comme hérétique toute personne qui conteste le diktat de la rentabilité financière.

La religion économique fait en sorte que l'on nie des faits pourtant reconnus par la majorité des scientifiques, comme le réchauffement global et les changements climatiques qu'il entraîne.

La religion économique fait en sorte que l'on encense des gens qui prétendent créer de la richesse. Pourtant, il n'existe pas une telle chose que la création de la richesse. Les richesses existent dans la nature, et on se les approprie pour les transformer et s'en servir. Mais, personne ne crée de richesse.

Les « explorateurs » des temps passés, qu'on aurait tout aussi bien pu appeler des exploiteurs, avaient quand même l'humilité de ne pas prétendre être les créateurs des richesses qu'ils captaient dans les pays qu'ils allaient coloniser.

Sondage après sondage, les populations humaines confirment que leurs plus grandes richesses sont la santé et le temps dont elles peuvent disposer ainsi que la famille avec qui elles peuvent passer ce temps.

La sagesse autochtone nous dit : « Quand ils auront coupé le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, pêché le dernier poisson, alors ils s’apercevront que l’argent ne se mange pas. »

Il y a des gens qui s'enrichissent, ils ne créent pas de richesse. Si on vous disait qu'il faut rendre grâce aux gens qui s'enrichissent, ça serait pas mal moins sexy que de féliciter ceux qui créent de la richesse, n'est-ce pas ? Mais, ce serait plus exact.

La religion économique fait croire aux travailleuses et aux travailleurs que ce sont leurs employeurs qui les font vivre alors que ce sont elles et eux qui font vivre les employeurs.

La religion économique nous fait accepter des concepts fumeux comme la « saine gestion ». C'est sûr que c'est bon, ça le dit, c'est une gestion saine. Comme dans les années 50, on ne pouvait pas contester le bon Dieu, c'est sûr, il est bon, alors on ne peut être contre lui. On peut pourtant décider nous-mêmes de ce qui est sain et de ce qui est bon.

La religion économique ordonne de consommer toujours plus de nouveaux gadgets pour stimuler l'économie.

La religion économique condamne les personnes qui ne sont pas « productives » comme si elles étaient des parasites. Les artistes fauchés, les retraités, les handicapés, les assistés sociaux ont pourtant beaucoup plus à nous apprendre que les champions investisseurs.

La religion économique fait passer la production et le profit avant la santé, le temps et les gens.




20 juillet 2015


Comment crée-t-on de la richesse ?


Un homme trouve un filon d'or; il l'exploite, il en tire de la richesse. En a-t-il créé ? Non, il l'a trouvée et se l'est appropriée.

Un investisseur fait construire une usine et embauche des employéEs qui travaillent pour lui à la production d'appareils électriques. A-t-il créé de la richesse ? Non, il a fourni l'occasion à des personnes de contribuer à son enrichissement par les profits qu'il tire de son entreprise. Ses employéEs transforment des pièces en appareils complets. Il y a déplacement et transformation, pas création.

Un financier crée un nouveau produit boursier grâce auquel des centaines de personnes spéculent et font gonfler la valeur de certains titres, qui leur valent des rentrées pécuniaires importantes. A-t-il créé de la richesse ? Non, il a seulement permis à certains un accès plus grand à des moyens financiers, ce qui signifie pour plusieurs autres des manques et des déperditions. La possibilité d'acheter des biens que ces moyens financiers procurent ne crée pas les biens. Elle les accumule, mais ne les crée pas.

Un gouvernement soucieux de sauver les banques de la ruine afin de s'assurer qu'elles puissent continuer à saigner les gagne-petits sort la planche à billets, ramasse les fonds de budget et déverse le tout dans les comptes des institutions financières. A-t-il créé de la richesse ? Non, il a simplement déplacé des instruments financiers et en a multiplié d'autres, mais aucune matière qui n'existait déjà n'a été créée.

On ne crée pas de richesse : on l'accapare, on se l'approprie, on en prive les autres.

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. »

Jean-Jacques Rousseau





4 mai 2015


Dénoncer la violence, pourquoi, comment


Je suis membre des Artistes pour la paix. Cet organisme croit au pouvoir pacificateur de l'art et s'engage dans des activités qui font la promotion de la paix. On comprend donc que la violence ne fait pas partie de nos outils d'intervention et qu'elle ne trouve pas de complaisance chez nous.

Toutefois, quand on demande de condamner la violence, il y a la façon de le demander comme il y a la façon de le faire.

Prenez par exemple une porte-parole étudiante à qui on demande de condamner la violence qui a été constatée lors d'une manifestation. Cette violence n'est pas de son fait et ne vient pas de son groupe. Si elle accepte la proposition de démarrer l'entrevue là-dessus, la conversation ne risque-t-elle pas de porter uniquement sur ce sujet et donc d'évacuer totalement le message qu'elle est venue transmettre alors qu'elle n'a rien à y voir, sans compter que ladite violence peut avoir été déclenchée par des agents provocateurs.

Et puis, même si l'interview finit par porter sur les revendications de son groupe, quels seront les titres le lendemain? «La porte-parole dénonce les violences» (ce qui évacue encore une fois le sujet) «La porte-parole renie son groupe» (ce qui est sans aucun rapport puisque ce n'est pas son groupe qui est à l'origine de la violence), car hélas la confusion et les amalgames sont monnaie courante quand ils ne sont pas tout simplement commandés dans certains organes de propagande.

De plus, il faut noter le caractère proprement asymétrique de la demande de condamner la violence. On demande uniquement de condamner la violence contre les biens, contre les autorités. La violence exercée contre les personnes par ces mêmes autorités ne fait jamais l'objet d'une demande de condamnation.

Demande-t-on aux autorités de condamner la violence arbitraire exercée par ses forces de l'ordre? On a vu récemment une cliente qui sortait d'un dépanneur se faire poivrer sans raison. A-t-on demandé au premier ministre, au ministre de la sécurité publique de condamner cette violence?

Il y aussi le double discours des autorités. Que ce soit madame Beauchamp en 2012 ou monsieur Couillard aujourd'hui, en substance leur discours est le suivant: «Manifestez pacifiquement, ne dérangez rien, c'est excellent! Et, nous, c'est certain, nous ne dévierons pas d'un iota de notre orientation.» Il est tentant de lire entre les lignes: «Seules des interventions violentes pourraient nous ébranler.» Il ne s'agit pas ici d'excuser la violence, mais d'expliquer que, par leurs discours, les autorités jouent avec le feu.

Ou encore, on entend des ténors du gouvernement dénoncer la désobéissance civile comme de la violence. Or, la désobéissance civile n'est pas violente et est un élément nécessaire à la progression de la démocratie.

Il faut savoir que, lorsqu'on est contre la violence, on doit faire preuve de patience, qu'il faut être assez stoïque et qu'on subit l'injustice pendant longtemps. C'est extrêmement frustrant, mais on ne peut en déroger sous peine de faire le jeu de nos adversaires.

Cependant, cela ne signifie pas non plus qu'on est prêts à tomber dans le piège qui consiste à ne dénoncer qu'une seule sorte de violence, ce qui reviendrait alors à faire la promotion d'une autre violence, celle des autorités.




21 avril 2015


Greenwashing


Si vous possédez un téléviseur, vous avez sûrement vu la publicité d'Écoentreprises mettant en vedette Éric Salvail, lequel annonce fièrement : «Saviez-vous que ce sont les entreprises qui financent la récupération au Québec ?»

Eh bien, non, vous ne le saviez pas et il n'y a pas de raison de se mettre à le croire. Outre les subventions et déductions fiscales que reçoivent les entreprises pour faire de la récupération, du recyclage et autres améliorations à leur production, les coûts nets font nécessairement partie du prix de revient inclus dans le prix d'achat que vous déboursez comme consommatrices et consommateurs. Alors, c'est toujours la société qui finance la récupération et les entreprises qui en récupèrent le crédit.

C'est bien et c'est apprécié que les entreprises s'entendent pour coordonner les efforts dans la récupération, mais c'est aussi tout à fait normal et vous n'avez pas à vous en sentir redevables puisque vous payez ces frais de toute façon quand vous achetez les produits.

Mais, il y en a qui font bien pis. Lors de la journée d'études sur l'économie verte, bellement organisée par le Centre Justice et Foi et ATTAC-Québec le samedi 18 avril dernier, il a été entre autres question de la fameuse bourse du carbone.

C'est un magnifique système qui permet à une entreprise de recevoir des crédits d'émission de carbone et, si elle ne les dépasse pas, de les vendre à d'autres ou, au contraire si elle les dépasse d'en acheter à d'autres, y compris à ses propres filiales dans d'autres localité ou régions.

En d'autres termes, outre les crédits, subventions et déductions fiscales pour contribution à l'environnement, cette bourse du carbone permet aux entreprises les plus riches et les plus polluantes de polluer encore plus (puisque les crédits carbones sont en fait des permis de polluer) tout en faisant encore plus d'argent.

En plus d'être un vrai jeu de casino sur le droit de polluer, c'est une très mauvaise pratique qui oublie le véritable enjeu : réduire la pollution et les émissions de carbone à la source.




13 avril 2015


Le dernier bon coup de Michel Chartrand


Hier, 12 avril, nous commémorions le cinquième anniversaire du décès de Michel Chartrand. Je me rappelle que c'est le 13 avril au matin que la nouvelle déferlait dans les médias.

Le flamboyant syndicaliste était devenu très tôt de son vivant un personnage mythique. Nul doute qu'on lui attribuera des faits et gestes qui seront magnifiés par le passage du temps et par la grandeur de l'impression qu'il a laissée dans l'imaginaire québécois. L'anecdote que je vous raconte aujourd'hui aura peut-être une toute petite place dans la saga qui se constituera à sa mémoire.

Le dimanche 10 avril 2010, le Syndicat des chargées et chargés de cours de l'Université de Montréal, dont j'étais le président, acceptait à 74 % une entente de principe avec l'employeur après presque deux mois de grève, de piquetage dans le froid et de négociations des plus ardues.

La couverture médiatique était particulièrement négative. On nous accusait de prendre les étudiants en otage, certains réclamaient l'intervention de la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, qui à la fin nous menaçait pratiquement d'une loi spéciale. Les étudiantEs de la Fédération des associations étudiantes du campus de l'Université de Montréal (FAECUM) ne nous appuyaient pas. Les radios nous vouaient aux gémonies.

Personne ne songeait à rappeler à l'administration universitaire que, juste avant de venir pleurnicher en séance de négos qu'elle n'avait plus d'argent, les hauts cadres s'étaient voté des augmentations de salaire rétroactive à 2007 et 2008 pour une valeur de 2,5 millions de dollars comme nous l'avait appris le Devoir, le 19 septembre 2009, le jour même où nous tenions une importante assemblée syndicale sur la négociation.

Trois exceptions notables nous apportaient un peu de baume au cœur. La chaîne télé de nouvelles continues LCN du groupe TVA proposait une couverture équilibrée du conflit. De même, le journal Métro de Montréal a offert des reportages équilibrés entre les deux parties. Et les membres de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (l'ASSÉ, alors très minoritaire à l'Université de Montréal) nous donnaient leur appui.

Toujours est-il que nous étions parvenus à une proposition de règlement qui nous paraissait raisonnable dans les circonstances et que ce dimanche-là, le 10 avril 2010, notre assemblée générale avait acceptée aux trois quarts. Mais les deux jours qui suivirent ne nous donnèrent pas de répit, car les médias ont continué à se déchaîner contre les chargéEs de cours, plaignant l'Université qui devait trouver des mesures de rattrapage, comme si ce n'était pas les chargéEs de cours qui se taperaient ce boulot, nous attribuant le caractère chaotique des mesures prises par l'administration et récoltant les témoignages de certainEs étudiantEs pleinEs de hargne, qui voyaient leur emploi d'été écourté.

Alors que nous étions affairéEs à finaliser le texte de la convention, à essayer de mettre de l'ordre dans les mesures incongrues que l'Université improvisait, à trouver des façons de nous entendre avec les étudiantEs pour couvrir les matières à rattraper, nous étions encombréEs par des récriminations médiatiques sur les vilaines conséquences de la grève maintenant qu'elle était terminée.

Mais, le mercredi 13 avril 2010 au matin, il n'y en avait plus que pour Michel Chartrand, qui venait de décéder, et le Syndicat des chargées et chargés de cours de l'Université de Montréal était redevenu une quantité négligeable.

Merci donc à Michel Chartrand car, même en mourant, il a accompli une bonne action et nous a délivréEs du bourdonnement intempestif, qui compliquait notre retour au travail.




2 avril 2015


À quand un ministre de l'Éducation nationale ?


À toutes les personnes qui ont pu croire que François Blais avait des sympathies pour la gauche, le choc a sans doute été brutal : le responsable du business de l'éducation s'est présenté dans le média qui lui ressemble (radio X) pour dire ce qu'il pense (bien que ce dernier mot soit plutôt fort) des étudiantEs, dont ce devrait être sa mission de prendre soin. C'est-à-dire que ce sont des enfants gâtés qu'il faut mâter.

J'ai eu l'occasion de débattre lors des soirées Michel-Chartrand, à Longueuil, le mercredi 8 juin 2011, avec François Blais à propos du revenu de citoyenneté. J'y défendais la position du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN, qui a de sérieuses réserves sur cette mesure si elle n'est pas bien définie dans une politique globale et complète de services sociaux.

La salle peuplée essentiellement de sympathisants à Québec solidaire (dont Blais est aussi loin que d'Alpha du Centaure alors que moi j'en suis un des quelques centaines de membres fondateurs) a fait une fête à monsieur Blais qui défendait la position d'une instauration rapide et partielle d'un revenu qui ressemble beaucoup plus au revenu minimum garanti que prônait le crédit social en espérant que ça renvoie les femmes à leurs fourneaux.

Monsieur Blais était un poisson bien difficile à saisir, car il ne répondait jamais aux arguments montrant que le revenu minimum peut être une arme d'augmentation des inégalités et de délestement des plus riches de leurs responsabilités sociales s'il s'accompagne de la disparition des diverses assurances sociales et de la réduction des services sociaux et publics.

Demi-vérités, omissions, réticences et restrictions mentales de la part de mon interlocuteur ont fait de cette soirée une expérience extrêmement frustrante, où il s'était réservé le beau rôle alors que je passais pour le méchant. Il paraissait bien généreux de proposer une implantation partielle du régime de revenu minimum alors qu'en fait il s'agit de la proposition de Milton Friedman, le pape du néolibéralisme : «Donnez la même somme minimum à tous les adultes, puis laissez-les se débrouiller. Plus d'aide d'aucune sorte. Les plus méritants s'en tireront bien.» Je paraphrase, mais c'est en gros la pensée de Friedman, que Blais s'est bien gardé de rendre claire, mais c'est aussi sa position.

De mon côté, j'ai dû expliquer, comme le montre André Gorsz, que l'allocation de citoyenneté doit être inconditionnelle, suffisante et universelle pour être efficace, sinon elle accroit les inégalités. Mais, j'ai obtenu la réponse qu'on pourrait commencer par une forme de revenu minimum pour certaines catégories, puis après élargir. Ce qui a bien plu à l'auditoire, mais justement, c'est ouvrir la porte à la ségrégation des catégories sociales alors qu'une telle mesure ne peut pas être partielle, pour fonctionner elle doit s'appliquer à tous.

Tout cela pour dire qu'on peut facilement passer pour généreux quand en fait on veut abandonner les moins nantis à la loi du plus fort.

Et, finalement, j'ai bien hâte qu'on nomme comme ministre de l'Éducation quelqu'un qui s'intéresse vraiment à l'avenir de la société, qui a à cœur la jeunesse, qui l'aime, la comprend et veut profiter de son énergie et de sa capacité critique, plutôt que de voir ce ministère comme une usine à fabriquer des diplômes et des robots serviles.

Mais à quoi peut-on s'attendre d'un gouvernement formé par le Parti des Affairistes ?




29 mars 2015


Péchés à usage réservé


Dans la religion catholique romaine, qui est l'univers culturel dans lequel j'ai macéré pendant toute mon enfance, c'est aujourd'hui le dimanche des Rameaux et demain commencera ce qu'on appelle la semaine sainte préparant le jour de Pâques, la fête la plus importante de cette religion puisqu'elle célèbre la résurrection du sauveur appelé Christ.

C'est une excellente occasion de réfléchir à certaines prescriptions de l'Église qui sont assez intrigantes quand on les considère de prime abord. J'ai nommé les sept péchés capitaux, fautes fondamentales qui incarnaient tout ce qu'il faut éviter, car comme le disait le petit catéchisme «ils sont la cause de beaucoup d'autres» ou pire encore selon Monseigneur de Saint-Vallier dans son catéchisme du diocèse de Québec en 1702 : «Parce que d'eux comme de certaines sources, descendent tous les autres péchés.»

Ne disait-on pas d'une personne très vilaine à regarder ou monstreuse dans son comportement qu'elle était «laide comme les sept péchés capitaux».

Quels sont donc les sept péchés capitaux ? L'orgueil, l'avarice, l'impureté (ou impudicité), l'envie, la gourmandise, la colère et la paresse. Dans le catéchisme de Monseigneur de Saint-Vallier, l'impureté est appelée luxure et la colère a fait l'objet d'une erreur d'impression de sorte qu'on n'y retrouve que deux lettres «ne», dont l'une n ne fait même pas partie du mot.

Cette liste m'a toujours semblé bien étrange parce qu'elle mélangeait des choses désirables avec des choses indésirable. En effet, on comprend bien pourquoi on interdit la gourmandise, la paresse et la luxure, ce sont des choses agréables et, quand on a été dé-formé par la religion catholique, on comprend vite que les ecclésiastiques nous interdisent tout ce que nous aimons et on a l'impression que faire souffrir les autres est le premier but de leur vie.

Mais l'orgueil, l'avarice, la colère, l'envie, en quoi cela est-il attirant? En tout cas, je ne pouvais pas comprendre qu'on m'interdise des choses qui ne sont pas vraiment tentantes.

Prenons l'orgueil par exemple. Personne n'aime fréquenter les orgueilleux, donc on n'a pas besoin d'en faire un péché. Pourtant, il y un sens ancien de ce mot qui est «la fierté naturelle», «le sentiment de dignité». Quand une personne n'avait aucune dignité, qu'elle se rendait ridicule, qu'elle s'humiliait elle-même et recommençait sans cesse, je me rappelle que les vieux en disaient : «Ça n'a pas d'orgueil». Tiens donc, en interdisant l'orgueil, peut-être voulait-on rabaisser les pauvres et les peu instruitEs pour qu'elles et ils ne se redressent pas devant l'autorité ? Peut-être voulait-on simplement dire qu'il faut accepter de se faire humilier ? Ce qu'aucun ecclésiastique ne souffrirait pour lui-même bien sûr.

Mes lectrices et lecteurs assiduEs auront déjà vu dans mon billet de la semaine dernière que la colère est quelque chose d'utile, qui peut mener à la révolte contre l'injustice, donc les ecclésiastiques qui sont gens de pouvoir avaient tout intérêt à l'interdire. C'est par ce biais qu'on peut comprendre comment la liste des péchés capitaux a finalement été établie.

Si on se place du côté du pouvoir et qu'on veut dominer la masse, il faut lui interdire tout ce qui nous sert et tout ce qu'on veut préserver pour soi dans une chasse gardée.

Ainsi les princes de l'Église ont-ils décidé de se réserver l'accumulation des richesses (avarice), les plaisirs de la table et du lit (gourmandise et luxure), qui vont souvent ensemble, la superbe qu'on peut imposer aux autres (orgueil), le droit de se mettre en colère, le désir de surpasser les autres en possession et en richesse (envie) et le luxe du farniente (paresse).

Voilà, tout devient clair : ce n'est pas parce que ce sont toutes des choses désirables que les aimables princes du catholicisme nous interdisaient ces «péchés», mais bien parce qu'ils voulaient les garder pour eux seuls, s'assurant de pouvoir dominer le bon peuple.

Et on remarquera, en passant, que ce sont bien les mêmes «fautes» que les capitalistes, qu'ils soient catholiques ou pas, nous reprochent. Vous n'avez pour ça qu'à vous remémorer les sermons du curé Lucien Bouchard.

Quand j'étais petit, il n'y avait que quatre péchés que je trouvais difficiles à éviter : gourmandise, paresse, impureté et colère. Les autres ne m'intéressaient nullement. Maintenant, ils ne m'attirent pas davantage, mais je peux pratiquer les quatre premiers avec d'autant plus de plaisir que je sais pourquoi ils nous étaient interdits.




22 mars 2015


De l'utilité de la colère


La colère est mauvaise conseillère dit l'adage. Peut-être l'adage est-il, comme souvent, plutôt conservateur et peu approprié à la défense du peuple, parce que la colère, c'est drôlement utile.

Qu'on ne se méprenne pas ! Attention ! Je ne parle pas de la rage. La rage rend aveugle et répand de façon indistincte la sanction sur toutes les personnes qui ont le malheur d'être sur le chemin de l'enragé. Il n'est pas question de ça ici.

Qu'on ne se méprenne pas ! Attention ! Je ne parle pas de l'impulsivité. L'impulsivité fait réagir trop vite et commettre des bêtises qui peuvent affaiblir la personne qui en est affectée. Il n'est pas question de ça ici.

Un exemple : Vous passez à côté de deux hommes, l'un vous fait un croc-en-jambe. Réaction d'enragé, vous engueulez les deux alors qu'un seul est coupable. Réaction impulsive vous frappez le responsable du croc-en-jambe, ce qui déclenche un bagarre.

Mais, si vous vous mettez en colère, vous pourrez prendre le temps de réfléchir à la bonne façon de trouver réparation : demander des excuses, porter plainte, ne plus faire affaire avec cette personne si elle vous était connue, etc.

La colère est nécessaire pour s'opposer aux injustices. Notre grand poète et chanteur Félix Leclerc l'a bien compris dans son Alouette en colère. Les ecclésiastiques ne s'y sont pas trompés, eux, qui ont fait de la colère un péché capital, donc une chose interdite pour le peuple et réservée seulement aux puissants et à eux-mêmes. D'ailleurs, quand ils se fachent, eux, ce sont de saintes colères. Les crimes des dominés sont les vertus des dominants.

Parce que la colère signifie la possibilité de révolte, la colère est loin d'être une mauvaise chose.

Une anecdote en passant. Dans une famille dysfonctionnelle de ma connaissance, l'un des parents au matin, en plus de raconter les voix qui peuplaient sa tête, se concertait avec tous ses enfants pour décider qui d'entre eux serait la victime du jour afin de lui imposer diverses brimades et mauvais traitements. Quand la victime se plaignait, on l'accusait de colère, qui était un bien vilain péché.

Évidemment, on ne s'avisait pas que tourmenter un enfant est bien plus grave que de se mettre en colère. Après tout, la colère est listée parmi les péchés capitaux, alors que les tourments et même la torture n'y figurent pas. On peut même dire que la persécution et les supplices font partie des bonnes pratiques grâce au divin exemple de la Sainte Inquisition.

Bon, il s'agit d'un cas pathologique, bien sûr, mais il reste que toutes les dictatures, de petite ou de grande taille, s'autorisent de l'interdit qu'on impose à la colère et à la révolte.

Dans un magnifique discours prononcé en juin 1981, la féministe Audre Lorde explique comment la colère doit être canalisée pour lutter contre l'injustice et plus particulièrement le racisme. La lecture de ce discours devrait être obligatoire dans les cours d'éducation à la citoyenneté : «The Uses of Anger : Women Responding to Racism» traduit en français par «De l'usage de la colère : la réponse des femmes au racisme». Vous le trouverez facilement sur le web.

La colère est nécessaire pour combattre la misère institutionnalisée. Elle est nécessaire pour s'opposer à l'iniquité. L'exemple lumineux des Mères en colère et solidaires du printemps 2012 devrait justement nous éclairer.

Contrairement à la rage et à l'impulsivité, la colère ne nous épuise pas, elle fournit juste ce qu'il faut d'adrénaline pour voir plus clair et penser à la riposte. Contrairement à la rage et à l'impulsivité, la colère n'empêche pas de rire et même d'avoir de la joie. La colère est une force qui permet le changement.

Si les puissants et les dévots nous ont interdit la colère, c'est sans aucun doute parce qu'elle était plutôt bonne conseillère.




15 mars 2015


Je suis intellectuel


L'anti-intellectualisme a longtemps été un défaut fondamental de la société québécoise. On croyait en être sorti à la fin de la Révolution tranquille, mais c'était sans compter sur la révolution de droite qui commençait en même temps que déclinait la grande ère des acquis sociaux, soit vers la fin des années 70.

La transformation de la lutte de classe en conflit culturel qu'a si bien décrite Thomas Frank dans son livre What's the Matter With Kansas ? (traduit en français par Pourquoi les pauvres votent à droite) s'alimente entre autres de cette confusion entre intellectuel et snob et contribue à faire croire que, parce que les dominants et leurs larbins affichent un mépris de façace pour la culture savante, ils sont du côté du peuple essayant de gommer par là la différence de classe, prétextant que les philosophes et les écrivainEs oppriment les gens plus que les banquiers et les propriétaires de manufactures.

Le maire d'une ville qu'il n'est pas nécessaire de nommer ici croit avoir la vérité révélée par Dieu le père en personne et est certain d'être le seul à avoir raison contre l'évidence scientifique. Ce même maire affirme ensuite que les intellectuelLEs sont les personnes qui se pensent plus fines que les autres. On se demande s'il faut rire ou pleurer devant ce raisonnement absurde en miroir.

Les intellectuelLEs sont les personnes qui font de la réflexion leur fonction principale. Leur activité n'a pas nécessairement de valeur pratique immédiatement. C'est toutefois cette occupation qui permet la découverte de principes utiles en science, en philosophie, en sciences humaines, puis dans la vie. S'il n'y avait pas eu d'intellectuelLEs pour rêver à des choses inutiles, on pourrait dire adieu aux avancées dans le monde de la chimie et de la biologie (la découverte des médicaments se base sur leurs principes), de la physique (le développement de l'électricité, puis de l'électronique se base sur ses principes), de la philosophie (bon, c'est vrai que la «vie bonne», ça n'intéresse personne), de l'économie (la redistribution de la richesse, par exemple), etc.

Il est bien certains que les conservateurs (c'est-à-dire les Libéraux à Québec et les Conservateurs à Ottawa) préfèrent une société sans intellectuelLEs où l'on se contente de faire du développement technique, ça fournit des robots pour les usines et ça évite les contestations étudiantes. Mais ils oublient que même leurs techniques de manipulation reposent sur des principes psychologiques qui ont d'abord été trouvés par des rêveuses et rêveurs inutiles qu'on appelle intellectuelLEs.

Il n'y a pas de raison de mépriser les travailleuses et travailleurs manuels. Il n'y en a pas davantage de mépriser les travailleuses et travailleurs intellectuels.

Cela dit, il faut être conscient que les intellectuelLEs ne sont ni meilleurEs ni pires que les autres membres de la société, qu'elles et ils font aussi des bêtises (par exemple l'École de Chicago), qu'elles et ils peuvent contribuer autant au malheur de leurs semblables qu'à leur bonheur. Mais, voilà, justement, elles et ils font partie de la société et y ont un rôle à jouer, qui ne mérite certainement pas le mépris dans lequel les maires à œillères les tiennent.

Il n'y a pas de raison de mépriser les travailleuses et travailleurs manuels. Il n'y en a pas davantage de mépriser les travailleuses et travailleurs intellectuels.




8 mars 2015


Les politiques cyniques


Ce ne sont pas les citoyenNEs qui sont cyniques. Elles et ils n'en ont hélas pas le temps, engagéEs touTEs dans la compétition féroce que notre monde du travail impitoyable leur impose. La société de la réussite économique ne laisse plus de place aux marginaux de toutes sortes, sauf si ces personnes posent en vedette tant il est vrai que le capitalisme valorise le narcissisme au-delà de toute autre caractéristique.

Quand on a comme premier ministre une personne qui s'était préparée une transition dorée vers le privé et y revient dans l'espoir d'en faire profiter ses acolytes du secteur privé; Quand on a nommé comme ministre de l'Éducation une personne qui s'en souciait autant que les Klingons se préoccupaient des dépouilles des soldats; Quand on a un ministre de la Santé qui s'exclame en substance à la radio «Ce n'est pas moi qui suis intervenu, c'est eux qui m'écoutent pas!»; comment considérer le personnel politique autrement que comme des marguilliers de petite paroisse dont les fidèles trop préoccupéEs par leur survie au quotidien leur laissent toute latitude.

Au niveau fédéral, le premier ministre Harper a récemment déclaré à propos de l'horrible projet de loi C-51, qui transformera les militants des droits sociaux et de l'environnement en terroristes, qu'il n'avait «pas encore entendu un amendement que nous aimons». Voit-on là la façon ignominieuse de traiter la chose politique? Pour Harper et les conservateurs, un projet de loi n'a pas pour but le bien commun, non, il doit correspondre aux goûts du gouvernant. «Tel est mon bon plaisir», disaient les souverains de droit divin.

Notre démocratie est factice; elle nous autorise à élire un dictateur aux quatre ans. Des transformations radicales sont nécessaires : instauration d'un système proportionnel, création d'instances décentralisées de décision citoyenne, participation systématique des travailleuses et travailleurs aux législations qui les concernent, retour d'une véritable gestion publique des services avec reddition de compte non pas selon les principes de la gouvernance, mais selon les principes de la démocratie... La liste serait fort longue, mais on pourrait commencer par cela.

Mais, ai-je employé le mot radical? Pour le gouvernement conservateur fédéral, sans doute aussi pour le gouvernement libéral québécois, cela suffit à faire de moi un terroriste, juste parce que je souhaite la démocratie.




2 mars 2015


Cette semaine, je diffuse le manifeste des profs contre la hausse. Merci à elles et eux pour leur contribution à la vie démocratique du Québec.

La guerre qu'on nous fait


Manifeste de profs contre tout ce qui vient avec l’austérité

Nous refusons l’appauvrissement humain, social, politique et intellectuel que l’offensive antisociale appelée austérité fait subir au monde, lui donnant ce visage patibulaire, cynique, servile, tout juste navré, médiocre, un brin sadique.

Cette offensive menée pour satisfaire les intérêts des élites économiques vise à soumettre, secteur par secteur, les personnes et les choses au règne contraignant de la marchandisation et du profit tout-puissant.

Depuis longtemps mise en œuvre, cette révolution conservatrice est avant tout une guerre menée contre les mécanismes collectifs de redistribution des richesses, de mise en commun des ressources pour faire face aux aléas de la vie. Même imparfaits, même incomplets, les services publics sont les arrangements minimaux de solidarité qui témoignent d’un souci collectif pour une vie juste. Et pour défendre cela nous sommes prêts à nous battre.

Dans notre domaine, celui de l’éducation, une telle révolution procède par l’instrumentalisation des savoirs, de l’enseignement et de la recherche, arrimés de plus en plus entièrement aux seules exigences toxiques, mortifères, de l’accumulation et de l’optimisation. L’introduction, en force et partout, de techniques et mesures managériales, adossées au grand calcul néolibéral, ratatine l’éducation comme système et comme geste. Loin de cet appauvrissement, l’éducation que nous défendons consiste à soutenir l’aventure des esprits en train d’apprendre et d’interroger les réalités, et à assumer avec eux toute l’intensité affective et intellectuelle qu’elle engage.

Cette offensive généralisée s’attaque aux ressources et aux pouvoirs qui constituent nos milieux. Comme acteurs et actrices du monde de l’éducation (et nos camarades de la santé et des services sociaux en savent aussi quelque chose), nous ne cessons de constater les multiples atteintes aux temps et espaces où s’exercent notre autonomie professionnelle et notre collégialité. L’exercice de notre responsabilité se rétrécit à mesure que croît une bureaucratie managériale et ses instances de contrôle infantilisantes sous couvert de reddition de comptes débiles.

Dans la société tout entière, c’est l’ensemble des formes de l’action collective que l’austérité prend pour cible. L’action syndicale, autonome ou directe, la grève, les pratiques politiques contre-hégémoniques, hors de la scène parlementaire, sont de plus en plus marginalisées, criminalisées, suspectées (de radicalité notamment), méprisées, réprimées au nom de la protection d’un ordre des choses naturalisé, scellé, poli et policier, placé hors d’atteinte derrière des vitrines qu’on ne pourrait que lécher.

Cette neutralisation de notre capacité d’action participe d’un dispositif de dépolitisation qui tente de nous faire prendre pour des nécessités des décisions politiques. Cette affaire-là n’est pas banale. Elle fait violence, symboliquement et effectivement, aux conditions mêmes du commun et de toute communauté : la politique, et son cœur, la conflictualité. La révolution dont l’austérité est le visage confine la politique à un terrain neutralisé, procéduralisé. Reste la forme aseptisée et infiniment appauvrie d’un système incarné par ses politiques professionnel-le-s.

Cette violence a ceci d’insidieux qu’elle impose les termes mêmes du débat par lequel nous essayons de la déplier pour nous en défendre. Elle soumet le sens des mots à sa seule autorité et nous tire par la langue sur son terrain marketing où seule prévaut la relation de l’approvisionnement commercial. Même quand on prétend le protéger, le citoyen n’est qu’un « client ». S’efface dès lors la portée politique de ses exigences. Si le mot chien n’a jamais mordu personne, la langue du pouvoir, au contraire, performe directement une guerre contre cette autre richesse mise à mal : les idées et les langages servant à dire la complexité du monde.

L’austérité est donc un appauvrissement intérieur, où dominent la crainte des sanctions et la faim des récompenses, le stress et l’insécurité sociale, la peur de l’avenir et la peur de l’autre, peur bleue – peur rouge – peur blanche. État d’esprit assiégé, redoutable producteur d’impuissance et de docilité. Les êtres par lui créés seront faits sur mesure pour un système libéral-paternaliste. Un système où les formes mêmes de notre présence au monde sont captives, où l’audace, la création et l’invention voient détournées leurs forces éruptives au profit de la rengaine plate de l’innovation.

Ne reste alors qu’à devenir un bon entrepreneur de soi, à mesurer la valeur de sa vie à l’aune de ses biens, de ses placements et de ses investissements, à voir en l’autre au mieux un partenaire, au pire un compétiteur dans l’infernale roue de fortune néolibérale.

Également compromise avec la violence faite aux territoires et à leurs composantes naturelles, l’austérité est la face coupante d’un abandon de la richesse commune de notre géographie à des projets de transport et d’extraction (de pétrole notamment) écocidaires, autant de désastres toujours déjà là et que rien ne pourra réparer. Pour le néolibéral austère comme pour l’homme blanc dont parlait le chef Seattle il y a plus d’un siècle et demi, la terre est un ennemi à piller ; lorsqu’il l’a conquise et exploitée, il va plus loin ; il l’enlève à ses enfants et cela ne le tracasse pas ; son appétit la dévore et ne laisse derrière lui qu’un désert.

En fait, c’est l’ensemble du territoire humain et social, et tout ce qui fait la valeur de la vie, sa véritable richesse, c’est tout cela qui est ainsi traité comme un corps malade à assainir, un budget à compresser. Et puis des ruines, d’où l’on tire les diamants noirs des millionnaires s’adonnant à l’évasion et l’évitement fiscaux.

La charge dont austérité est le nom euphémisé, c’est la capture de nos existences par le travail, toujours plus de travail, qui consume le cœur de nos vies et le temps de nos meilleures années. Elle vole les jours que nous ne passerons pas à vivre, à bien vivre ensemble, à prendre soin les uns des autres, à aimer, à discuter, à mettre bout à bout nos solitudes, à inventer des manières nouvelles de faire, de dire, de fabriquer, de penser.

La guerre qu’on nous fait se réfracte dans tous les espaces de nos vies. Elle plie nos rythmes et notre quotidien, ses gestes et ses heures, à ses obligations. Elle nous frappe toutes et tous, nous sépare des territoires communs que nous essayons d’habiter pour les ouvrir aux dispositifs de l’extraction pour le profit privatisé.

Nous refusons les névroses du tout-marchandise et son angoisse sociale.
Nous refusons le peu où on nous réduit.
Nous refusons notre réification triple de contribuable-consommateur-majorité silencieuse.
Nous refusons la grande honte de vouloir la vie bonne pour toutes et tous.
Nous nous organisons.
C’est ici que croît la rose, c’est ici que nous dansons !




23 février 2015


Inactualité cybernétique


Avec la retraite, je croyais naïvement que la grosse pile de livres à lire diminuerait, mais elle continue à croître sans tenir compte du changement dans mon rythme de vie.

Toutefois, le mode de sélection dans ladite pile s'est modifié. Il ne s'agit plus de choisir ceux qui devraient être lus parce qu'ils correspondent à des préoccupations au travail ou à une certaine actualité politique, syndicale, littéraire... C'est plutôt l'humeur et les affinités du moment qui décident de l'élection d'un livre. L'inactualité prend alors la place de la dictature de l'actualité et se donne l'allure d'un délicieux péché contre la supposée pertinence des lectures auxquelles se livre un intellectuel.

Pêcher littéralement dans le grand bassin des livres à lire ramène à la surface des ouvrages qui ont été acquis il y a quelques années ou même il y a plus de dix ans. Ainsi, quand je suis tombé sur L'empire cybernétique de Céline Lafontaine acheté en 2004, je me suis dit qu'il n'y aurait plus grand-chose d'à jour dans cet essai.

Je commence donc la lecture et suis vite séduit par le style limpide et vif. On y fait un historique du paradigme cybernétique avec acuité sous un parti pris énoncé dès le départ, celui de l'humanisme. Il y a là une qualité certaine de ne pas se draper sous une apparente neutralité quand il s'agit de réfléchir à des développements philosophiques qui orientent l'agir.

Au fil de l'exposé, on met au jour des contradictions fort intéressantes. Par exemple, la pensée cybernétique place l'inconscient en dehors des individus plutôt qu'en dedans puisqu'il s'agit de tout ramener à la circulation de l'information. Un tel mouvement peut être vu comme fort libérateur puisqu'il réduit l'importance accordée à l'individualité. Pourtant, dans la pratique, le résultat est une exacerbation du narcissisme tel que l'individu prend toute la place dans les relations du cyberespace. Et Céline Lafontaine parle à un moment où Facebook n'est pas encore dans le paysage, il vient à peine d'être fondé quand le livre est imprimé en février 2004.

Autre contradiction fort intéressante : la pensée cybernétique qui a émergé à la fin de la Deuxième Grande Guerre visait à combattre le totalitarisme, or il conduit dans l'état actuel des choses à une gestion informationnelle livrée au contrôle soumettant les individus à l'adaptabilité, qu'elle soit technologique ou psychologique.

La critique elle-même de la cybernétique n'est pas exempte de contradiction : si l'on admet que la subjectivité est irréductible, cela conduit à la reconnaissance d'un dualisme âme et corps incompatible avec les connaissances scientifiques actuelles.

De mon côté, je reconnais volontiers que la subjectivité est irréductible en ce sens que le subconscient d'un individu n'est pas substituable à celui d'un autre, mais il faut admettre que ces subconscients sont des constructions dont l'individualité est liée au parcours et à l'environnement de chacun.

En une ère où la chasse aux temps morts est la règle dans tous les milieux de travail, on se désole de constater que seules les personnes retraitées et les philosophes peuvent se payer le luxe de l'inactualité.




16 février 2015


Et le terrorisme économique ?


On a appris récemment que, d'après les autorités canadiennes, le terrorisme était caractérisé par des actes violents motivés par des raisons politiques, culturelles ou religieuses. Et le terrorisme économique, a-t-on envie de rétorquer ?

En effet, n'est-ce pas une forme de terrorisme que de forcer des femmes et des enfants à travailler dans des usines ou des mines pour un salaire dérisoire ? De les enfermer et les menacer au moindre signe de protestation ? N'est-ce pas une forme de terrorisme que d'obliger des êtres humains à se vendre pour assouvir les instincts des Occidentaux ?

N'est-ce pas une forme de terrorisme que de dire à des peuples tout entiers que la démocratie doit s'aplatir devant le diktat des banques ? N'est-ce pas une forme de terrorisme que d'obliger les plus démunis à se priver encore et encore pour satisfaire à la voracité des institutions financières qui sont responsables de leur état? N'est-ce pas une forme de terrorisme que de prétendre qu'il n'y a pas d'autres moyens d'équilibrer le budget que d'enlever aux plus pauvres pour épargner les plus riches ?

N'est-ce pas une forme de terrorisme que de faire vivre des gens dans la crainte de perdre le peu qu'ils reçoivent s'ils ont le malheur de se mettre en colocation pour partager les dépenses ? N'est-ce pas une forme de terrorisme que de transformer les sociétés d'État dont le but devrait être d'assurer un service à frais raisonnables en entreprises vouées au profit ?

N'est-ce pas une forme de terrorisme que de transformer toute l'interaction humaine du milieu de la santé en opération comptable sans tenir compte du temps nécessaire au réconfort affectif si important dans la guérison ou le soin, tout ça pour réduire les coûts ?

Pendant qu'on nous divertit avec des lois qui ont pour but de nous surveiller davantage sous prétexte de nous protéger, le terrorisme le plus grave qui nous affecte, c'est le terrorisme économique et sa violence extrême est quotidienne.




9 février 2015


Quand la vertu était en fait un vice


Je me rappelle, lorsque j'enseignais dans le Moyen Nord de l'Ontario, avoir retrouvé chez les Franco-OntarienNEs un défaut dont je croyais que les QuébécoisES avaient réussi à se défaire. Il s'agit de cette extrême politesse qui fait en sorte qu'on s'efface et se renie devant l'autre. Il ne s'agit pas ici de la courtoisie ou du savoir-vivre, mais bien de cette dictature de la gentillesse que nous avaient inculquée les autorités et l'église, car comme le chantait Ferrat «On se sert aussi bien pour tondre le mouton du sabre que du goupillon.»

Je me revois en train d'expliquer à mes étudiantEs anglophones comment ce qu'elleux considéraient comme une vertu était devenu chez nous un véritable défaut à tel point qu'en 1967, ce qui est fort tard, un chanteur nommé Pierre Filion avait fait un grand succès d'une chanson intitulée Dis ce que tu penses sur une musique de Gordon Lightfoot. L'un des éléments du refrain était «Il faut être soi-même dans ce monde d'aujourd'hui.»

Seules des personnes qui ont connu l'étouffante chape de plomb de l'autorité catholique peuvent avoir une idée de l'effort incommensurable qu'il fallait à beaucoup d'entre nous pour simplement exprimer son opinion. Le respect de l'autorité était prétexte à tous les écrasements et a conduit nombre de personnes à littéralement laisser broyer leur personnalité.

C'est ainsi que personne n'osait critiquer un ecclésiastique qui se permettait des privautés avec les jeunes gens et les jeunes filles. C'est ainsi qu'un enfant qui se révoltait contre la cruauté de ses parents se retrouvait en maison de réforme où il était sévèrement puni pour avoir réclamé un peu de justice et de respect.

C'est ainsi que des personnes par ailleurs très intelligentes et très capables étaient timides au point de se faire dépouiller par des inconnus juste parce qu'elles avaient appris à ne jamais se rebiffer.

Cette destruction de la volonté n'a pas affecté touTEs et chacunES des individus de la société québécoise, mais il s'agit d'une sorte de mème (au sens fort, celui de Dawkins, créateur du concept, c'est-à-dire de trait culturel qui est passé de génération en génération). Encore récemment, un homme de ma connaissance s'est brouillé avec son frère, ce dernier reprochant au premier d'avoir défié l'autorité parentale dans son enfance, car il était le seul à contester les décisions arbitraires et sadiques de l'un de ses parents qui concoctait le programme de la journée selon les voix entendues dans sa tête.

Le mème laisse encore des traces, et quand j'entends nos camarades FrançaisES se plaindre, avec raison, de l'incapacité des QuébécoisES à débattre par crainte de la «chicane», je vois un début d'explication dans cette «sainte» horreur qu'on nous avait inculquée de toute véritable affirmation de soi sous peine de querelle.

Nos jeunes qui débattent si hardiment dans leurs associations aideront sans doute à corriger ce mème dans le juste équilibre entre le respect de l'autre et l'affirmation de soi.




2 février 2015


Qui a peur de Vivian Maier ?


Un jeune homme états-unien achète dans une vente aux enchères un carton rempli de pellicule photographique non développée. S'enquérant auprès des personnes qui avaient possession de ces documents, il découvre qu'il y en a un garde-meuble plein. Des milliers et des milliers de photographies jamais révélées que John Maloof, le jeune homme en question, met au jour.

Il faut un film, Finding Vivian Maier, pour que les galeries commencent à s'intéresser au travail de cette véritable artiste qui n'a jamais vu ses propres œuvres. Les musées, quant à eux, semblent bouder le travail colossal, dont on ne voit qu'une partie dans le film.

Vivian Maier travaillait comme bonne d'enfant et profitait de ses sorties, seule ou avec les enfants, pour prendre des photos de rue. Certains se rappellent qu'elle croquait les scènes sur le vif, d'autres qu'elle mettait en scène les photos en commandant aux passants de se poser ici ou là.

Les témoignages sur son tempérament sont contradictoires. Elle n'a jamais été mariée, n'a jamais fréquenté ni hommes ni femmes. Il semble que sa vie soit tout entière consacrée à son travail et à ses photos. Mais alors pourquoi ne jamais les développer ?

Elle avait des obsessions-compulsions. Elle empilait les journaux dans sa chambre, et il ne fallait pas en déplacer un seul au risque de déclencher une colère abominable. Les personnes aujourd'hui adultes qui ont été sous sa garde témoignent aussi de façon contradictoire, certaines disant qu'elle était très douce ou d'autres qu'elle était très dure.

Elle ne supportait pas d'être surprise. Si quelqu'un arrivait par derrière, cela la désorganisait. Elle avait un côté narcissique, qui la poussait à se mettre en scène par diverses techniques et reflets dans nombre de ses photos.

On comprendra, par des allusions à ce que font les hommes quand ils vous demandent de s'asseoir sur leurs genoux, qu'elle a sans doute été victime d'abus sexuel dans son enfance.

Son œuvre immense est d'une qualité remarquable, son sens de la composition ne laisse d'impressionner. Il y a encore des milliers et des milliers de photos qui n'ont pas été développées, et le seul M. Maloof ne suffira pas à la tâche. Un tel talent, qui aurait pu passer totalement inaperçu mériterait pourtant qu'un musée y consacre l'une de ses collections. Pour se faire une idée de l'ouvrage extraordinaire auquel cette femme s'est engagée, on peut consulter le site vivianmaier.com.

Peut-être cet investissement artistique fut-il sa bouée de sauvetage et il s'en est fallu de peu que l'humanité en soit privée.




25 janvier 2015


La force des symboles


Les choses en elles-mêmes ne signifient rien. Ce sont les êtres humains qui donnent une signification à toute chose. Les symboles par exemple permettent de créer des évocations dont l'interprétation est aussi vaste et riche que le sont les expériences individuelles et collectives de chacune des personnes qui entrent en contact avec eux.

Le 5 janvier dernier, j'ai découvert l'existence de l'École élémentaire et Centre de Loisirs Joséphine-Baker. Cet établissement a éveillé en moi une floraison de valeurs symboliques. D'abord une école qui porte le nom de cette chanteuse allie ainsi l'art et l'éducation. Puis quand on sait la famille arc-en-ciel qu'elle a voulu créer, on ajoute l'anti-racisme, l'ouverture aux autres, qui, tout naturellement, sont liés à l'art et à l'éducation.

Ensuite, quand on regarde l'architecture du bâtiment : des blocs de couleurs différentes avec un toit percé de grands crayons la pointe levée au ciel, on songe à l'écriture, instrument de libération, on songe à ce défi lancé au ciel qu'est l'art, la création humaine. Ce lien vers le site d'une entreprise ayant contribué à sa réalisation, où l'on en voit une photo, vous donne une idée de ce dont je parle : Photo de l'école Joséphine-Baker

Cette école est située sur la rue Denis-Papin dans la ville de Pantin, une banlieue immédiatement limitrophe de Paris, une banlieue pas particulièrement riche. C'est le département de Seine-Saint-Denis, où le chômage est plus élevé que la moyenne de l'Île de France, où le nombre d'employéEs est beaucoup plus élevé que le nombre de cadres et de professionnelLEs.

Deux jours plus tard, les tueurs de Charlie Hebdo s'enfuyaient par la porte de Pantin. J'ai fait d'une photo de l'école Joséphine-Baker, ma couverture de page Facebook.

Pensée du jour : Élections en Grèce, souhaitons que, devant le choix des électrices et électeurs, les dirigeants de ce monde (les banquiers et autres dictateurs) apprennent un peu ce qu'est le respect.




22 décembre 2014


Salmigondis de Noël


Comment souhaiter Joyeux Noël quand on n'est pas croyant ? En passant, ici on inclut la personne qui parle comme à chaque fois que c'est utile ou nécessaire.

J'ai entendu l'autre jour une grande vedette dire dans un jeu télévisé : «On exclut toujours la personne qui parle». Cela est évidemment faux. Mais d'où vient donc cette croyance ?

Il y a sans doute deux raisons à cela. D'une part, il y a nos bons maîtres et maîtresses d'autrefois qui voulaient corriger les Québécois de leur usage dans lequel le pronom sujet nous est remplacé par on. Nous, les Québécois, on ne dit pas «nous» comme sujet en langue orale, on dit «on». Répéter la fausse maxime : «On exclut la personne qui parle» était une façon de se rappeler qu'il vaut mieux utiliser nous quand le sens est défini et qu'il inclut la personne qui parle comme dans «Nous sommes allés au cinéma hier.»

L'autre origine de cette confusion est une lecture erronée de certains manuels de grammaire qui donnaient la phrase «On exclut la personne qui parle» comme exemple et non comme règle. C'était un exemple de phrase qu'on peut faire avec on et non une règle d'utilisation. Quand je dis «on m'a téléphoné», on exclut la personne qui parle. Quand je dis, au Québec, on aime la bière, on inclut la personne qui parle.

Le bon usage du bon Maurice Grevisse, dans sa douzième édition refondue par son gendre André Goosse, précise à l'article 725e) que le pronom complément nous et que le possessif notre «s'imposent quand on = nous». Un exemple de cela serait : «On a distribué tous nos fruits, on n'a rien gardé pour nous.»

On est loin de nos moutons incroyants me direz-vous. Moi, qui suis plus athée qu'un iceberg, je fête Noël et j'en souhaite un joyeux aux alentours. C'est un prétexte pour fêter, après tout c'est le solstice. Mais je vous comprends de ne pas aimer l'orgie commerciale des cadeaux obligés, l'incitation à la surconsommation et les airs lourds de mélasse états-unienne mugis par des chanteurs et chanteuses qui rivalisent de vibratos agonisants. C'est profondément déprimant.

Cela me fait penser à cet étudiant qui s'obstinait à vouloir écrire noël avec une minuscule parce qu'il avait vu dans un dictionnaire l'exemple suivant : «un beau noël». Il a fallu que je lui explique la différence entre la fête de Noël et un cantique ou chant de Noël, qu'on appelle «un noël». Par exemple, aux époumoneries funestes dont je parlais plus haut, je préfère les noëls anciens, qui datent des XVe et XVIe siècles. On appelle aussi un noël ou un petit noël le cadeau qu'on fait à un enfant. Si vous en donnez trente-deux et qu'ils coûtent quatre-vingt-dix-huit dollars chacun, on pourra difficilement parler de «petits noëls».

Pour en revenir à nos boules de Noël, je fêterais tout aussi volontiers Vishnou, Zeus, Aphrodite, Thor, Gaïa et tutti quanti si on avait la sagesse de donner de ces nécessaires congés à l'occasion de leurs fêtes, ces congés que n'aimait pas voltaire parce que ça empêche les employés de travailler.

On comprendra que la période des Fêtes, qui s'appelle ainsi parce qu'il y a trois fêtes : Noël, le jour de l'An et les Rois, est un prétexte, commercial pour notre classe dominante, social pour les autres.

Mais, tout le monde n'a pas ni le cœur ni les moyens de fêter, et pour celleux-là je souhaite qu'on les respecte.

En finissant ce salmigondis, je vous avais prévenuEs, je nous souhaite pour 2015 de remettre la dignité au centre de nos préoccupations sociales, que le printemps ne se fasse pas trop attendre...




14 décembre 2014


La santé malade de sa gestion


J'emprunte le titre de mon billet à l'ouvrage de Vincent de Gaulejac : La société malade de la gestion paru une première fois en 2005 aux éditions du Seuil, puis réédité en 2009. Il y a donc assez longtemps que ce chercheur et penseur français nous met en garde contre les dérives déshumanisantes de la gestion qui privilégie les chiffres et range les humains parmi les ressources qu'on peut traiter de manière comptable.

Les nombreuses et récentes modifications au système de santé québécois en sont une illustration désolante. Prenons l'une des toutes dernières proposées par le Dr Barrette, ci-devant ministre de la Santé. Au lieu de faire comme en Suède, dont on prétend s'inspirer, et d'augmenter l'accès aux soins en favorisant un plus grand nombre de médecins (il y en a 50% plus en Suède qu'au Québec, toute proportion gardée), le ministre propose que les médecins de famille voient beaucoup plus de patients. Autrement dit, qu'ils fassent du chiffre.

Ce n'est pas vraiment une nouveauté que d'appliquer une technique exigeant qu'on fasse plus avec moins, qu'on ne perde pas une seconde, qu'on ne respire pas entre deux activités de travail, qu'on performe comme sur une chaîne de montage et qu'on traite les patients comme des unités de production qu'on peut multiplier. C'est l'application de la méthode Toyota, poétiquement appelée «optimisation» avec un joli nom, comme tout ce qui est dégueulasse dirait Foulquier avec les paroles de Le Prest.

Maintenant qu'on veut appliquer cette optimisation aux médecins généralistes et à leur pratique, ils se rebellent publiquement, ce qui est la moindre des choses, mais tout le système est déjà engagé dans cette voie qui «transforme les usagers en clients, les agents en représentants de commerce et les institutions en entreprises.» (de Gaulejac, édition 2009, p. 10)

Au final, notre système de santé au lieu de remettre les gens sur pied rendra tout le monde malade à commencer par ses fidèles employéEs qui n'auront plus aucun plaisir à rendre des soins selon des contraintes impossibles, qui feront des dépressions, auront des troubles de toutes sortes et ne seront plus capables d'entrer en relation avec des personnes humaines qui ont besoin d'attention et de temps de qualité, la chose la plus importante dans la guérison.




9 décembre 2014


Misogynie et féminisme


La misogynie, c'est la haine des femmes ou la crainte qu'elles inspirent, mais c'est aussi quelque chose de plus sournois, c'est-à-dire la malheureuse culture qui les relègue toujours au second plan, qui les oublie, qui les considère comme quantité négligeable, qui les déconsidère donc.

Même si c'est rationnellement indéfendable, il reste que la moitié de l'humanité (les hommes) a tendance à traiter l'autre moitié (les femmes) comme si elle n'était qu'accessoire alors que c'est elle qui détient la clé de l'avenir. Jean Rostand expliquait déjà cela dans son livre Les chromosomes au début du vingtième siècle : on peut théoriquement répliquer un œuf humain pour obtenir un nouvel humain, il faudrait d'ailleurs mettre ça au féminin, car ça donnerait une humaine, l'ovule étant nécessairement de chromosome X. On ne peut pas théoriquement faire un nouvel humain juste avec un spermatozoïde, ni même avec des millions.

Mais la culture dans laquelle nous vivons, si elle consent avec morgue à reconnaître un peu de ce qu'elle doit aux femmes, continue à leur imposer une vie faite de renoncement et d'autosurveillance. S'est-on demandé pourquoi la récente vague de «coming out» de femmes agressées qui n'avait jamais parlé paraît si importante alors qu'elle n'est en fait que l'écho lointain de la réalité ? Les hommes qui sont en position d'autorité se sont-ils mis à la place des femmes qui se demandent toujours ce qui peut leur arriver quand elles doivent sortir le soir, quand elles passent dans un lieu mal éclairé, quand elles sont aimables avec un étranger ? Pourquoi devraient-elles avoir à se surveiller ? Pourquoi serait-ce leur responsabilité de se surveiller et pas celle des hommes d'être respectueux ?

On se rappellera peut-être la chanson La rue, qu'interprétait Pauline Julien à la fin des années 70 : «Si tu sors dehors, toutt peut t'arriver, si tu sors dehors, t'es comme en danger, tu peux t'faire faire n'importe quoi, pi ça peut être n'importe qui» (paroles d'Odette et Madeleine Gagnon, musique de Jacques Marchand). Cette chanson exprime parfaitement l'injonction horrible faite aux femmes par la culture misogyne : «Tu es à la disposition des hommes, de tout homme.»

C'est pourquoi on ne peut se contenter de classer la série des tweets #agressionnondénoncée comme une mode de réseaux sociaux. Il faut l'intégrer dans un mouvement continu de prise de parole, de conscience et d'éveil, dont les femmes sont les phares.

Cela nous amène à la triste constatation faite par nombre de participantEs aux activités commémorant le vingt-cinquième anniversaire de la tuerie misogyne du 6 décembre 1989 : comment se fait-il que la plaque commémorative à Polytechnique soit si peu connue, ne fasse l'objet d'aucun fléchage signalétique, ne soit pas référée comme lieu de recueillement ? Est-ce par manque d'intérêt ? Est-ce par crainte du vandalisme misogyne ?

Qui osera prétendre après cela que le féminisme n'est plus nécessaire ?




24 novembre 2014


La grande manipulation


L'une des techniques de manipulation les plus efficaces et les mieux connues consiste à proposer quelque chose de très difficile à quelqu'un pour finir par obtenir quelque chose que cette personne n'aurait probablement pas voulu donner si on l'avait demandé directement. Par exemple, votre patron pourra vous proposer de rester au bureau tous les soirs de la semaine pour finir par accepter que vous ne le fassiez que deux fois. Vous avez l'impression d'avoir fait un gain, alors que lui a obtenu exactement ce qu'il souhaitait.

C'est la même chose qui se produit avec le fameux rapport Robillard sur les programmes gouvernementaux du Québec. La fidèle libérale a été commissionnée pour faire le sale boulot de proposer des mesures insupportables, ainsi le gouvernement pourra se donner des airs de «bon garçon» en se contentant des mesures qu'il avait soigneusement préparées.

Les membres de ce gouvernement ont pour mission d'aplatir l'État social pour faire la place au privé, et rien ne les fera dévier de leur objectif. Le ministre Bolduc en a donné une autre preuve lors de son allocution à la clôture du Forum sur les enseignantes et enseignants universitaires contractuels organisé par la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (Fneeq-CSN) du 20 au 22 novembre dernier.

Voici en substance ce qu'il a dit :
«C'est beau votre lutte à l'austérité, vos manifestations pacifiques, vous faites bien de vous exprimer, mais nous allons continuer selon ce que nous avons prévu. L'Éducation va faire sa part et tous les ministères vont y passer, la santé aussi. Cette année et l'année prochaine seront difficiles, mais j'espère que nous pourrons bientôt réinvestir dans l'Éducation.»

En cela, il nous a servi une répétition à peine adaptée de la déclaration que l'ancienne ministre, Line Beauchamp, avait faite à la suite de la grande manifestation du 22 mars 2012. Selon elle, il fallait admirer le caractère pacifique de cette manifestation, grâce à quoi elle ne changerait tout simplement pas de cap. L'opinion et le bien-être des principaux intéressés ne sont pas des facteurs dignes de considération.

La dette, le déficit, l'équilibre budgétaire, tout cela n'est que prétexte. Le seul but : laminer l'État social et faire place nette pour que le privé se partage le butin.




27 octobre 2014


Les loups solitaires


À la suite de meurtres absurdes commis par des jeunes hommes sans doute aliénés, il a beaucoup été question dans le discours médiatique de «loups solitaires», qu'il faudrait dépister pour les neutraliser, peut-on supposer.

L'analogie a quelque chose d'intéressant, aussi convient-il d'en comprendre les implications logiques et descriptives.

Sans être spécialiste de l'éthologie des loups, on peut savoir qu'il existe deux sortes de loups solitaires :

1. Le loup oméga est au bas de l'échelle sociale de la meute; il est victime des sautes d'humeur des autres. C'est un vieux loup, qui quittera la meute par instinct de survie, finalement.

2. Le jeune loup qui cherche à s'accoupler doit quitter la meute pour ce faire puisque le loup alpha se réserve les femelles. Il pourra éventuellement créer sa propre meute à l'extérieur de celle d'où il provient.

Dans tous les cas, rappelons-nous que c'est le comportement de la meute qui est responsable de l'apparition du loup solitaire.




21 octobre 2014


Politique du désespoir


Des gouvernements serrent la vis aux travailleuses et travailleurs, laissent le moins de marge de manœuvre possible pour améliorer son sort, insistent sans cesse sur la sécurité, la surveillance, la répression, n'en ont que pour les entrepreneurs et leurs combines, favorisent la sous-traitance, l'exploitation, l'atomisation du travail, la compétition féroce entre les employéEs parce qu'elles et ils n'ont pas de répit, ne savent plus où se retourner...

En conséquence, des gens que le travail rend malades, fous de frustration se jettent dans les bras d'idéologies sectaires ou de droites dures, un jour pètent les plombs et commettent un geste insensé.

En conséquence, des gouvernements serrent la vis aux travailleuses et travailleurs, laissent le moins de marge de manœuvre possible pour améliorer son sort, insistent sans cesse sur la sécurité...




15 septembre 2014


Qui va payer ?


Un discours d'épouvante répandu dans la population consiste à se demander frénétiquement «Qui va payer?» «Qui va payer pour les services publics? Qui va payer pour la dette? Qui va payer pour les retraites?»

Dans la réalité, c'est une fausse question. Le paiement ne se fera pas dans le futur. Il se fait dès maintenant, il a même toujours été là. Quant à savoir qui, c'est très simple: C'est nous, nous tous. Nous payons depuis toujours, nous payons actuellement et nous continuerons à le faire.

Enfin, pas tous, parce qu'il y en a qui payent le moins possible et qui mettent leurs avoirs à l'abri. Ce sont les grandes entreprises et les très riches, qui ont des rémunérations en options d'achats, qui reçoivent des primes quand ça va bien dans leur banque, et qui reçoivent les mêmes primes quand ça va mal dans leur banque, qui placent des sommes faramineuses dans des paradis fiscaux, qui achètent toutes de sortes de produits dérivés sur lesquels il n'y a pas de taxation.

C'est drôle, mais personne ne nous demande qui paye pour ça. C'est pourtant nous qui payons les salaires et les primes de ces grosses légumes, comme nous payons aussi tous les salaires des grandes vedettes du hockey, car chaque fois que nous achetons notre boîte de céréales ou notre tube de dentifrice, nous payons dans le prix d'achat le coût de la publicité, le coût des droits de télévision, de même que nous payons aussi avec nos impôts les généreuses subventions et les nombreuses exemptions fiscales que reçoivent ces si gentils hommes d'affaires, ces si aimables grandes entreprises.

Nous payons toujours pour tout, et c'est très bien quand ça passe par la distribution progressive de la contribution fiscale parce que ça permet à tout le monde de contribuer aux services collectifs que nous nous offrons. C'est moins bien quand certains, sous prétexte qu'ils gagnent beaucoup plus que la moyenne, veulent soustraire ces surplus à la cotisation fiscale, ce que les salariéEs de la classe moyenne ne peuvent se permettre.

Prétendre que ce n'est pas juste que les contribuables paient pour le régime de retraite des employés municipaux, c'est assez bizarre, parce que le régime de retraite, il fait partie des conditions salariales. Alors pourquoi accepterions-nous de payer pour le régime de retraite des députés, des ministres, des médecins, des banquiers? Nous le faisons pourtant. En entendez-vous qui vous posent ces questions?

Chaque fois qu'on achète un produit, on paye le salaire et le régime de retraite des employéEs et des cadres de l'entreprise qui le fabrique. Bon, c'est sûr, si vous achetez chez Walmart, là vous payez surtout le salaire des proprios parce que, les «associés», ils paient pratiquement pour travailler.

Quand des gens qui veulent notre bien essaient de nous effrayer avec «qui va payer?», ils ne nous proposent pas que nous payions moins à l'avenir, ils nous proposent que nous payions plus dès maintenant et pour toujours, tout en nous offrant moins de services pour que les grands et les puissants de ce monde continuent à jouer à la roulette, pour qu'on oublie qu'on pourrait taxer les transactions financières, qu'on pourrait limiter les primes astronomiques, qu'on pourrait contrôler les mouvements de capitaux vers les paradis fiscaux, qu'on pourrait instituer de meilleures protections sociales, qu'on pourrait réglementer les loyers...




8 septembre 2014


Actuelle inactualité: Beau Dommage


L'actualité est une course folle qui peut nous faire négliger des faits plus importants que d'autres sous prétexte qu'ils sont plus anciens de deux minutes. L'inactualité peut parfois être présomptueuse si elle prétend sélectionner ce qui est digne d'intérêt sans tenir compte de l'ensemble des données.

De son côté, cette chronique de l'actuelle inactualité se contente de s'essayer sur des sujets qui du passé s'imposent au présent pour la raison que des faits récents y amènent, sans se soucier que récent puisse vouloir dire «il y a un jour, une semaine, un mois ou plus».

Le groupe Beau Dommage est présent dans l'actuelle inactualité parce que la télé de Radio-Canada y a consacré deux émissions récemment dans le cadre de Tout le monde en parlait, émission diffusée les mardis soirs 19 h 30 en été, et parce que le groupe était inévitable dans deux expositions présentées à Montréal, soient Musique, le Québec de Charlebois à Arcade Fire au musée McCord, puis Vies de Plateau au musée de Pointe-à-Callière.

Tout le monde s'accorde, les commentateurs culturels et les membres du groupe eux-mêmes, pour dire que l'immense succès de Beau Dommage dans tout le Québec est étonnant étant donné le caractère typiquement montréalais du groupe.

Pourtant, une brève analyse du premier album, celui qui a été cause de leur succès phénoménal et qu'aucun des trois autres des années 70 n'a pu égaler, permettra de montrer que le groupe a connu un tel succès justement parce qu'il correspondait parfaitement à l'état évolutif du Québécois francophone d'alors, majoritairement urbain dans sa résidence, mais encore majoritairement rural dans sa tête.

Il faut d'ailleurs distinguer le décor et les thèmes. Si les décors des chansons de Beau Dommage sont surtout urbains, les thématiques, elles, sont assez larges, une seule chanson (nous y reviendrons) ayant vraiment pour thème la ville de Montréal.

Un nom du terroir
Le nom du groupe Beau Dommage vient d'une vieille expression qui signifie: «Naturellement! Bien entendu! Ça va de soi!»

Où a-t-on surtout entendu cette expression à l'époque? Dans l'émission de télévision Les Belles Histoires des Pays d'En-Haut écrite par Claude-Henri Grignon et qui a rassemblé les téléspectateurs de plusieurs générations pendant des décennies. Avec Terre Humaine de Mia Riddez et Le Temps d'une paix de Pierre Gauvreau, nous avons là un trio des plus grands succès télévisuels dans lesquels l'auditoire se complaisait à se revoir comme s'il vivait encore en des temps héroïques. Malgré leur musique pop, Beau Dommage avait un nom bien du terroir.

Des chansons enracinées
Bien que cadrées en ville pour la plupart, les chansons du groupe sont enracinées dans l'imaginaire québécois traditionnel. Une analyse sommaire de chacune nous en convaincra.

Tous les palmiers
Le thème de cette chanson est le retour à la maison. Tout à fait universel. Que ça se passe à Montréal est simplement contingent à l'auteur qui habite au 6760, St-Vallier Montréal. Certes on y prend le métro à partir de Berri-De Montigny jusqu'à Beaubien, mais c'est en passant par chez Dupuis, le magasin à rayons phare de ceux qu'on appelait les Canadiens français et dont les catalogues étaient diffusés dans toute la province.

La scène où la mère crie: «Manon, viens souper!» a beau se passer dans les galeries de ruelles, tout le monde de tous les villages du Québec (et sans doute d'ailleurs) se rappelle ses jeux d'enfants interrompus par cette injonction maternelle.

«Sortir les bicycles du garage», «sortir les chaises sur la galerie», c'est typiquement québécois au printemps et ça n'a rien de spécialement montréalais.

À toute les fois
Cette histoire d'un garçon démoralisé par une peine d'amour doublée par la vision de son ex qui continue à collectionner les histoires pourrait se passer dans n'importe quel bar de n'importe quelle région et tout le monde a connu quelqu'un qui... Rien dans le décor n'est même typiquement montréalais.

Chinatown
C'est la seule chanson dont le thème est Montréal et qui en parle de façon positive. C'est le seul véritable appui à la thèse que Beau Dommage est montréaliste.

La complainte du phoque en Alaska
Décor pas du tout montréalais. Seule référence urbaine, le poil noir de l'animal qui «brille comme les rues de New-York après la pluie» dans un contexte triste. La thématique de cette chanson est très très québéco-québécoise. On y dit qu'il vaut mieux rester parmi les siens et ne pas s'épivarder ailleurs même au prix du succès. Thème on ne peut plus traditionnel, donc.

Le picbois
Décor campagnard, thématique de la beauté de la nature. Le narrateur de la chanson implore même le picbois: «Laisse-moé pas revenir en ville!»
Cette chanson plaît autant aux citadins qu'aux ruraux parce que les Québécois sont unanimes: «On est donc bien à la campagne!» Rappelons-nous que tout le monde rêve d'avoir un chalet. Et ça nous amène à l'autre chanson.

Harmonie du soir à Châteauguay
L'action a beau se passer dans la région montréalaise, se balancer les pieds sur le bord d'un quai en écoutant chanter les ouaouarons, c'est particulièrement bucolique, et c'est surtout quelque chose que tout le monde a fait au bord d'un lac près de chez soi.

Le géant Beaupré
Cet amusant dialogue entre le gardien de la dépouille empaillée et le héros canadien français n'a lieu encore une fois à Montréal que pour des raisons contingentes. Ledit géant faisait alors partie de la collection de l'Université de Montréal. Mais le héros est saskatchewanais et le thème de la discussion s'entend partout dans les magasins généraux de province: «Le monde est fou».

Ginette
Des collèges classiques, il y en avait dans toute la province, l'un des plus célèbres étant à Ste-Anne-de-la-Pocatière. La concurrence entre le cha-cha et les mathématiques a été vécue dans tous les collèges, tant ruraux qu'urbains. Quant à la déchéance finale («un motel dans le bout de Sorel»), elle est hors Montréal. À l'époque, les motels avec danseuses nues étaient déjà répandus dans toutes les régions, même à Saint-Marc-du-Lac-Long.

Un ange gardien
Deuxième chanson vraiment montréalaise. Mais encore, c'est surtout le décor puisque la thématique est un peu fantastique et parle d'une erreur coûteuse. Quant à la présence d'un ange gardien, si ce n'est pas de la tradition!

23 décembre
Difficile de faire plus traditionnel que cette chanson. Y compris avec le Montréalais Doug Harvey, hockeyeur connu dans tout le Québec, toutes les références sont typiquement québécoises et le M. Côté qu'on reverra le 7 janvier aurait pu tout aussi bien être le concierge de l'école de Saint-Émile d'Auclair.

On notera au passage que si on revenait en classe le 7 janvier, c'est que la veille, c'était les Rois, que cette fête était traditionnelement célébrée dans les familles où on servait un gâteau dans lequel était caché une fève.

Cette longue période allant du 23 décembre au 7 janvier était justement appelée la période des Fêtes, parce que s'y succédaient trois fêtes chrétiennes. Certains en profitaient pour fêter soir après soir, d'où l'expression désignant les ivrognes toujours chaudasses: «être entre Noël et le Jour de l'An».

On en profitera pour souligner que les grognons qui accusent l'expression «Les Fêtes» d'être politiquement correcte pour cacher la célébration de Noël, que ces grognons donc sont complètement dans le cirage.

Montréal
Cette chanson ne fait pas la part belle à Montréal. Ce n'est pas facile d'y être amoureux et tout y est sale. C'est exactement la vision de la ville qu'ont tous les campagnards. En guise de conclusion à un album qu'on dit montréaliste, on constate (et c'était assez vrai à l'époque) que les Montréalais ont souvent la même opinion de la ville que les ruraux.

Et tout ça se passe au Bois-de-Boulogne, un havre de verdure où l'on s'isole de la ville environnante.

On constate donc que sur onze pièces, seules deux sont positivement montréalaise (et ce n'est pas celle qui s'appelle Montréal) et que toutes les thématiques sont assez universelles, leur décor étant plutôt contingent à leur auteur.

Beau Dommage a été par ses rythmes extrêmement fédérateur: cha-cha, rock, pop, folk, country et même ce qu'on appelait à l'époque «rock progressif». Il y avait donc de quoi attirer un public large et nombreux.

Quant aux thématiques, on constate que ces urbains plongeaient encore leurs racines dans une tradition qui goûtait bon le terroir.




1er septembre 2014


La concurrence du bien


Cette expression servait de titre à une conférence que donnaient la très regrettée Carol Gélinas, du Regroupement des organismes communautaires familles de Montréal (ROCFM), et le professeur Michel Parazelli, de l'École de travail social de l'UQAM, sur les PPP sociaux, ces ententes avec des fondations, dont la très célèbre Fondation Chagnon.

L'enfer est pavé de bonnes intentions comme le dit la sagesse des nations. En voulant faire le bien, parfois même en voulant l'imposer, on conduit souvent à une espèce de compétition absurde qui donne l'impression de bien faire, mais ne change pas grand-chose à la réalité profonde. Cela se voit par exemple quand on prétend s'attaquer à l'épidémie de dépressions dans le monde du travail en fournissant des approches de réadaptation pour le patient alors que c'est le milieu du travail qui est malade.

On pourrait discourir pendant des jours; je me contenterai ici de citer deux exemples contemporains de la concurrence du bien, qui ne s'attaque pas à la racine du mal.

1. Les saines habitudes de vie
Tout cela part d'un excellent principe. Pour vivre en santé, il est tout à fait approprié de se nourrir sainement, de pratiquer une activité physique régulière et d'éviter les substances toxiques. Personne ne peut être contre la promotion de bonnes habitudes.

L'effet pervers de la réduction à cet excellent principe, c'est qu'on rend les individus, et uniquement les individus, responsables de leur état de santé sans tenir compte des causes externes ni des causes systémiques. Ainsi, l'individu malade sera coupable de ne pas avoir pratiqué les saines habitudes de vie.

Pourtant, même sans pratiquer de saines habitudes de vie, on a de meilleures chances d'être en santé longtemps si on vit à Westmount que si on vit à Hochelaga-Maisonneuve.

Rendre les individus seuls responsables de leur santé, c'est dédouaner les causes environnementales, les causes socio-économiques, les causes inhérentes au milieu du travail, c'est faire comme si la pauvreté n'avait pas d'autres effets et pouvait être contrecarrée par un bon régime (qu'on paye comment, s'il vous plaît?).

Les causes systémiques nécessitent des solutions systémiques, des décisions collectives et des moyens collectifs (notamment les impôts bien employés).

2. Les défis de contribution pour une bonne cause
En réponse à la folie des vedettes qui ajoutent à leur gloire celle de se verser un seau d'eau glacée sur la tête, une journaliste indienne a eu l'idée de proposer un défi, qui consiste à donner un bol de riz à une personne nécessiteuse.

Encore un excellent principe. Mais, vous aurez beau donner une assiette pleine à une personne pauvre, il faudra recommencer tous les jours. Ne serait-il pas mieux qu'on lui trouve du travail approprié si elle en est capable et sinon qu'on se cotise collectivement pour assurer sa survie? Ne serait-il pas mieux qu'on ait un régime d'assistance sociale permettant de se loger, se nourrir décemment?

Et cela ne passe-t-il pas par la justice sociale, la répartition collective des richesses et, notamment, par des impôts bien employés?

On n'en sort pas: il y a les solutions à la pièce, qui donnent bonne conscience et qui font de si belles photos, et il y a les solutions collectives, qui ne sont ni glamour ni pipole.




25 août 2014


Miscellanées


Entrée

Le 23 mai 2012, j'écrivais ceci sur mon statut Facebook :

Le gouvernement du parti libéral est composé d'incultes et d'ignares,
incapables de faire deux phrases sans faire trois fautes,
incapables de faire la différence entre boycott et grève,
incapables de savoir ce qu'est la démocratie,
incapables de comprendre ce qu'est la légitimité.

Et j'ajoutais en privé, pour les gens que je fréquente, que le cabinet libéral se comportait comme une bande de marguilliers, préoccupés par une gestion à la va comme je te pousse.

Ai-je besoin de faire la démonstration, au vu des déclarations récentes d'un certain Bolduc, que rien n'a changé, que ce qui justifie la promotion au rang de ministre ne relève en aucune façon des capacités intellectuelles ou morales? Mais de quoi d'autre, on se le demande.

Plat principal

J'arrive du Forum social des peuples, tenu à Ottawa du 21 août au 24 août. La tenue d'un tel événement nous ramène à la question importante de l'hégémonie culturelle, c'est-à-dire comment changer la pensée dominante. Et cela se manifeste dans des questions concrètes. Par exemple, comment rappeler de façon claire et limpide que c'est l'impôt sur le revenu qui est la façon la plus équitable d'assurer que chacun paie sa juste part.

En effet, la tarification modulée des services selon le niveau de revenu nous conduirait à la situation absurde où chaque citoyen devrait traîner avec lui sa plus récente fiche de paye pour calculer justement le taux approprié chaque fois qu'il demande une prestation de service. Ça aurait aussi pour conséquence, et donc c'est une conséquence que l'on vit, de considérer les services comme un bien de consommation et de transformer les citoyens en clients.

J'ai eu l'occasion de discuter avec une jeune personne qui se posait sincèrement des questions sur le rôle des gouvernements et qui me demandait pourquoi le socialisme serait mieux que le capitalisme alors qu'il suffirait peut-être de convaincre n'importe quel gouvernement de faire des modifications à la pièce.

Très difficile de répondre à cela en une phrase bien structurée, facile à comprendre, mais il convient de rappeler qu'un ensemble est plus qu'une somme de petites parties, et qu'une politique cohérente fait appel à une façon de pensée, à une préoccupation pour le bien commun incarnée dans des programmes et des systèmes, pas seulement dans des mesures ponctuelles, qui corrigent le symptôme, pas la maladie.

En termes concrets, c'est vrai qu'il faut construire des logements sociaux, je peux et dois convaincre les gouvernements conservateurs et libéraux de le faire, mais cela ne permettra pas de faire en sorte qu'il y ait moins de pauvreté. Il y a des mesures sytémiques à prendre. C'est une différence importante entre un gouvernement néolibéral et un gouvernement vraiment socialiste.

N'est-ce pas avec les jeunes que nous devons discuter de ces questions? N'est-ce pas elles et eux qui formeront la pensée dominante de la société à venir?

Dessert

J'ai entendu quelque part, une personne fort savante, qui fait des recherches anthropologiques sur la prévalence des droitiers, affirmer qu'on estime qu'il y a plus de risques pour la santé chez les gauchers que chez les droitiers, et que c'est sans doute pour cela que les droitiers ont toujours été plus nombreux.

Je m'étonne toujours que des scientifiques soit si peu prudents. Mais, je ne m'étonne jamais que des personnes estiment que ce qu'ils connaissent ne soit pas appelé à changer. On croit toujours qu'on baigne dans le permanent alors que le changement est la règle de l'univers.

Je rappellerai à ces scientifiques qu'une corrélation n'est pas une explication. Que les gauchers retracés dans l'histoire et la préhistoire aient été plus malades ou plus faibles ou moins en santé, cela s'appelle une corrélation. Ce n'est absolument pas une relation de causalité.

On pourrait aussi se demander s'il est très sérieux de croire que le taux de gauchers ne varie pas, alors que la domination des droitiers a été très rarement remise en question.

Une donnée intéressante : puisque je suis gaucher, chaque fois que j'étais dans une classe, j'ai compté systématiquement la proportion de gauchers. Quand j'étais jeune, ça ne dépassait jamais 5 %. La gaucherie était alors encore assez mal vue.

Dans les dix dernières années où j'ai enseigné, le compte dans mes classes n'était jamais inférieur à 15 %. Il faudrait des enquêtes systémiques, mais de grâce ne tombons pas dans le panneau des compagnies d'assurance qui trouvent les gauchers plus sujets aux accidents sans se demander pourquoi, quand on sait bien la réponse, c'est parce que les droitiers ont fait le monde à leur façon et nous obligent à nous débrouiller avec. Faites le monde pour les gauchers et vous allez voir que les droitiers en auront des accidents.





19 août 2014


La peste anti-syndicale



Mon récent séjour parisien fut l'occasion d'éprouver à quel point la réception que l'on fait aux grèves ouvrières est semblable de part et d'autre de l'Atlantique. Les employéEs de la SNCF (chemins de fer français) ont fait grève légitimement, légalement, en respectant toutes les règles et toutes les exigences légales. Plus encore, elles et ils l'ont fait pour le bien général puisqu'il s'agissait de s'opposer à la privatisation en douce de la société d'État. La création d'une filiale de la même société susceptible d'entrer en concurrence avec la maison mère n'étant rien d'autre qu'une privatisation.

Bien sûr, la grève cause des désagréments de toutes sortes. Elle permet aussi des démonstrations de solidarité fort réconfortantes. Mais, jamais je n'avais vu dans tout l'univers politique et médiatique une telle unanimité contre un droit légitime des travailleuses et des travailleurs. C'était, même à la télé d'État, un véritable déferlement anti-syndical et anti-grève. «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.» (Les animaux malades de la peste, La Fontaine)

La SNCF s'est même autorisée à publier de grandes annonces dans les journaux et à la télé avec le titre «Y en a marre», prétendant parler au nom de la population. Et de se vanter ensuite d'avoir établi tout plein de mesures pour aider les voyageuses et voyageurs.

Oui, dans les gares, il y a eu quantité de personnes embauchées à la va vite et portant veste rouge pour rassurer les clients. Ces malheureux intérimaires sans aucune formation spécifique, on ne peut leur en vouloir, mais ils ne faisaient que lire les horaires et n'en savaient pas davantage que le premier venu. Il suffisait de lire les feuilles de route distribuées consciencieusement tous les matins, grâce à la prévention des syndicats, pour savoir quels étaient les trains qui roulaient et s'ajuster en conséquence. Vous me direz, c'est plus facile à faire pour un vacancier que pour une travailleuse, et je serai bien d'accord. Mais si une grève ne dérange personne, on se demande bien à quoi elle sert.

J'ai même entendu à la radio le premier ministre socialiste déclarer que les grévistes étaient des irresponsables. Alors, pouvez-vous m'expliquer pourquoi le droit de grève existe s'il n'est pas acceptable de l'utiliser? En tout cas, il est bien loin le temps où le parti socialiste était la Section française de l'Internationale ouvrière.

«Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps du souffle d'un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?» (Brel)




11 août 2014


Bonté humaine


Tous les jours, les êtres humains font preuve de bonté les uns envers les autres. Ils ne le font pas au hasard pour s'en vanter dans leur club ou sur leur page Facebook. Ils le font au moment où ça convient parce que c'est la chose à faire à ce moment-là. Ils n'en tirent aucune gloire ni aucun avantage autre que celui d'exprimer leur humanité.

Voici une anecdote pour illustrer ce fait. Je venais de monter dans le RER B (le train régional) en direction de Paris à l'aéroport Charles de Gaulle. C'était jour de grève et il ne circulait qu'un train sur trois. Nous étions déjà fort entassés dès la première station.

Je me suis trouvé, dans l'espace entre les rangées de sièges, adossé à l'un de ces sièges, tenant ma valise placée à la verticale sur mon côté gauche et mon sac à main sur ladite valise que je tenais près de moi pour éviter qu'il ne se balade. De l'autre côté de la valise, un jeune homme, grand, mince, peut-être d'origine africaine. Je dis ça parce qu'à la station suivante, un de ses potes a réussi à se faufiler près de lui et ils se sont parlé dans une langue qui, à mon oreille, me semble africaine.

À la troisième station, moment d'arrêt. Tellement de monde qu'il fallait se retenir de respirer pour se faire plus petit. À la station suivante, il y avait même des gens qui ne portaient pas à terre, collés contre les parois de la voiture.

Voyant une sorte de panique se former dans mes yeux de Nord-Américain, le jeune homme a posé sa main sur la mienne. Ce n'était pas un toucher de séduction. La main était ferme et amicale, pas caressante. Ce n'était pas non plus la main furtive du voleur, qui glisse et disparaît aussitôt, non, elle était posée et immobile.

Je l'ai regardé, il m'a fait un sourire d'une franchise et d'une bonté rassurantes. Ce n'était pas un sourire moqueur, ni un sourire de séduction, non un sourire amical. L'effet recherché s'est réalisé : je me suis apaisé et j'ai pu supporter le voyage.

Arrivés en Gare du Nord, nous nous sommes déversés sur les quais comme des milliers de poissons recrachés par un chalut sur le pont d'un navire de pêche. La cohue nous a séparés, je me suis mis à l'écart et ai attendu mon compagnon de trajet. Il est arrivé, m'a souri et m'a demandé si j'allais bien. J'ai répondu que je m'en tirais fort décemment. Je l'ai remercié en lui donnant la main et en lui touchant l'épaule, comme font de vieux amis, et nous sommes repartis chacun de notre côté en nous souhaitant bonne journée.

N'est-il pas approprié de se rappeler que la plupart des gens sont bons la plupart du temps?




4 août 2014


Bêtise humaine contre bonté humaine


Il a été porté à mon attention qu'il existait de ces riches fortunes aux États-Unis (et sans doute ailleurs dans le monde) qui se piquaient de générosité en offrant des sommes de quelques milliers de dollars, ou même plus, à quiconque arriverait à justifier son mérite auprès du détenteur de ladite fortune.

Autrement dit, je suis un Crésus et je propose de donner 10 000 $ à la personne qui fera pour moi la singerie la plus amusante. Oh, ce n'est pas dit comme ça. Le mécène parle plutôt d'originalité, de sensibilité, de créativité. On habille avec de beaux mots ces choses-là.

Il semblerait que les généreux donateurs aient trouvé là une façon, selon leurs propres dires, de rendre à la société une part de leur fortune si considérable.

Non, mais faut-il être à ce point démuni intellectuellement et spirituellement (j'entends ici par «esprit», cette part de la conscience humaine qui n'est pas uniquement rationnelle, mais qui tient compte de sa présence au monde et à son environnement, ce qui est de l'intelligence sensible, pas seulement de l'intellect), donc faut-il être en peine, comme disaient les vieux, pour se livrer à de pareilles sottises.

Ce genre de petits concours, tout à la gloire de celui qui l'organise, ressemble fort à cette coutume qu'avaient les nobles et parfois les bourgeois d'aller sur les places dans les quartiers pauvres pour y lancer des pains et des gâteaux et se délecter du spectacle des miséreux s'étripant entre eux pour les ramasser. Cruelle, prétentieuse, méprisante et narcissique, cette pratique n'a absolument rien de généreux ni de propre à redonner quoi que ce soit à la société.

Si vous voulez faire votre part pour la société, payez vos impôts, payez donc vos salariés, militez dans un groupe de gauche, faites pression pour bannir l'évasion fiscale, contribuer à la richesse collective en favorisant l'amélioration des régimes sociaux. C'est pourtant simple, et il n'est nul besoin d'avoir un doctorat en sociologie ou en économie pour comprendre ce que Benjamin Franklin disait déjà : «Tout le bien qu'un particulier peut accomplir ne vaudra jamais celui que peut réaliser une collectivité qui s'en donne la peine.» Participez à l'effort collectif à la même mesure, selon vos moyens, que les autres, vous verrez que vous n'aurez plus besoin de flatter votre narcissisme et de poser en héros qui donne aux autres pour se faire élever une statue.

À la même occasion, j'ai aussi appris qu'il existait un mouvement dit de Random acts of Kindness, c'est-à-dire des gens qui décident de faire une bonne action comme ça au hasard et choisissent tout à coup, au pif, une personne avec qui elles seront particulièrement gentilles à ce moment-là, en lui faisant un cadeau, une faveur, une aide particulière.

Vous êtes si peu aimable et généreux que vous sentez le besoin de faire une loterie pour choisir les moments auxquels vous serez gentils, et les personnes avec qui vous le serez? En tant qu'êtres humains, ce n'est pas tout le temps que la sollicitude envers nos congénères est de mise? Moi, c'est drôle, j'essaie d'être aimable en tout temps et, quand je ne le suis pas, ce n'est pas random du tout, c'est parce que je fais face à quelqu'un qui s'obstine à susciter ma colère.

Des milliards d'individus se comportent humainement tous les jours, et il faudrait construire des monuments à la gloire de ceux qui ne le sont que de temps en temps?

Dire que j'ai appris tout ça à la radio d'État. Les commentateurs de ces «modes», si je puis dire, s'extasiaient devaient ces hauts faits d'armes, ce qui me jette dans une stupéfaction au-delà de tout ce que je saurais décrire.

La bonté humaine est générale, anonyme et non capitaliste. Gardez pour vous votre charité ostentatoire, payez vos impôts, traitez vos employés avec équité et justice.

La semaine prochaine, je donnerai un exemple de ce qu'est la vraie bonté anonyme.




13 juillet 2014


Vieillir (3e partie)


Je croyais bien avoir dit mon dernier mot sur le sujet en écrivant mon billet du 25 mai 2014 sur le très beau film Anatomie.

Or, il y a un mois tout juste, je venais d'arriver à Paris pour mes vacances et je tombe sur cette affiche montrant un beau jeune homme (il s'agit de Pier-Gabriel Lajoie) pour annoncer un film intitulé Gerontophilia. Je me précipite dans la salle sans rien savoir de l'œuvre en question, croyant me trouver devant une production anglaise ou états-unienne.

Je découvre avec étonnement que l'action principale du film se déroule à Montréal, ce qui se voit dès le début avec la signalisation «Arrêt» sur un octogone rouge, et je reconnais nos maisons typiques ainsi que notre hiver.

J'avais complètement raté toute info à propos de ce long métrage qui avait été présenté au Festival du film de Toronto, au Festival du nouveau cinéma à Montréal et dont le réalisateur, Bruce LaBruce, avait été interviewé en janvier dernier par Fugues. Le film est sorti à Paris en mars.

Partie en anglais, partie en québécois, le récit nous embarque dans cette histoire rocambolesque d'un post ado de 18 ans, à priori hétéro, qui tombe amoureux d'un vieux de 81 ans, hébergé dans la maison de retraite où il travaille. Les images sont belles, la bande son est magnifique, les personnages sont savoureux et attachants, peu importe leur rôle dans cette tragi-comédie.

Le jeune acteur est une découverte et le vieil acteur est tout à fait charmant. Je me suis juré d'en parler à mon retour en me demandant si le film serait présenté en salle commerciale au Québec. Et voilà, j'apprends qu'on le joue à l'Excentris, rue Saint-Laurent. L'affiche québécoise me paraît moins séduisante que l'affiche française, mais ici le titre est Gérontophilie, et quoi que le film soit toujours en version originale sous-titrée (ce qui est un excellent choix), les génériques de début et de fin sont présentés en français.

Vous comprendrez que j'y suis retourné avec mon conjoint. Vous comprendrez que je vous recommande fortement d'aller voir un film qui fait du bien non seulement parce qu'il aborde de manière aimable un sujet tabou, mais aussi pour son traitement plein de tendresse et pour son côté véritablement esthétique.




2 juin 2014


Suivez les pointillés


Je m'apprête à prendre des vacances, le beau temps aidant, et plutôt que de vous laisser sur un coup de gueule contre la petitesse qui accable souvent nos sociétés pourtant capables de tant d'humaine humanité, j'ai voulu suggérer une série de questions que l'on pourrait bien se poser ensemble.

Par exemple, demandons-nous si l'économie existe en dehors de nous. L'économie dirigée a donné certaines catastrophes environnmentales; l'économie non dirigée a donné certaines catastrophes environnementales. Alors pourquoi laisserions-nous tomber l'économie régulée ?

Passons tout de suite à une autre question. Avons-nous besoin de héros ? Du chevalier blanc, nous sommes passés aux chevaliers de l'industrie. Quand j'étais petit, je me cherchais des idoles. On a tendance aussi à avoir des figures tutélaires quand on est adolescent. Mais une société mature pourrait-elle se passer de statues emblématiques ? Le « Ni Dieu ni maître » des anarchistes est bien sympathique. À tout le moins, on pourrait avoir la chance de consentir au pouvoir qu'on accorde et être capable de le retirer quand on estime qu'il n'est plus légitime. N'était-ce pas là la question fondamentale que posait La Boétie dans Le discours de la servitude volontaire ?

De grandes questions qu'on se pose tout le temps depuis toujours. Bon, allons-y donc avec des questions plus spécifiques.

Depuis quelque temps, je me demande, en voyant évoluer les ondes publiques, s'il suffit que la télé et la radio d'État se proclament d'ici pour se dédouaner de leur soumission à l'empire marchand. Un capitaliste d'ici est-il moins exploiteur qu'un capitaliste d'ailleurs ?

Bon, c'est encore une trop grosse question peut-être. J'entendais récemment un spécialiste patenté du journalisme affirmer péremptoirement qu'il y avait déjà trop d'opinions dans les médias. Trop d'opinions ? Quand on est spécialiste du discours public, il me semble qu'il ne suffit pas d'écrire il me semble pour avoir une opinion.

Des sentiments, des commentaires, des impressions, des goûts, des avis, oui il y en a pléthore. Ça ce sont des opinions au sens commun du gros bon sens grâce auquel on pourrait toujours croire que la terre est plate, mais est-ce qu'on pourrait, quand vient le temps d'analyser de manière sérieuse le rôle politique du monde médiatique, car oui le monde médiatique est par définition politique puisqu'il rapporte les affaires de la cité, et s'il ne les rapporte pas, c'est justement un choix délibéré, donc ne pourrait-on pas faire les distinctions qui s'imposent et rappeler que l'opinion au sens spécifique de l'étude des discours est une prise de position basée sur des arguments, lesquels sont des faits soumis à ce qu'on appelle en logique « les tables de la vérité », c'est-à-dire susceptibles d'être qualifiés de vrai ou de faux. Donc, l'opinion journalistique, pas le sentiment au sens commun, c'est quelque chose de rare. Et par ricochet, donc, vous m'entendez venir, que peut-on espérer d'un nouveau média ?

En mettant ces ingrédients dans la mijoteuse, qui sait si la potée sera plus digeste.

De retour pour un nouveau billet quelque part en juillet.




25 mai 2014


Vieillir (suite)


J'allais voir le film Le règne de la beauté de Denys Arcand, qui n'est pas le film raté que certains ont dit ou écrit. C'est un beau film, pas un grand film, mais un beau film.

Toutefois, je ne m'attendais pas du tout au court métrage qui le précédait. Du silence, quelques chuchotements à peine, une musique discrète, le son d'un cœur qui bat, des gros plans s'attardant longuement sur la peau vieillie de deux acteurs québécois bien connus, par ma génération en tout cas.

On reste interdit devant ces images auxquelles notre univers photoshopé ne nous a jamais préparé. Le silence des salles de cinéma est habituellement plein et habité. On le sent. Ici, c'est un silence déserté qui se fait parmi les spectatrices et spectateurs muets, renvoyés à leur propre finitude, comme se découvrant brusquement dans le miroir parce que 20 ans se sont écoulés depuis la dernière fois qu'on s'est regardé vraiment.

Je l'avoue, j'ai eu un malaise en voyant des plans rapprochés d'une gorge avec sa peau molle, ses sommets et ses fosses, plans insistants, plans lents. Ce film de quelques minutes (8,39 pour être précis) peut nous paraître long, mais quel cadeau magnifique nous font Gilles Pelletier et Françoise Graton, car c'est de ce couple qu'il s'agit, en se prêtant ainsi au scénario de Patrick Bossé le réalisateur du film Anatomie.

Un baiser sur le front, quelques pas de danse, une main qui caresse la peau plissante d'un bras, les veines bleues qui percent la peau devenue transparente, les taches et les boutons qui parsèment le corps vieillissant, une tête posée sur un torse dans le bruit amoureux d'un cœur toujours vivant. Ce film, qui m'a surpris dans mes propres frayeurs, m'a séduit, m'a comblé d'une richesse et d'une chaleur, a suscité l'envie irrépressible de partager.

L'amour des corps vieillissants, entre les corps vieillissants est un tabou ultime dans notre société de la perfection éphémère. Et je ne peux que penser au poème Les petites vieilles, œuvre qui m'avait tant impressionné, adolescent : «Je guette, obéissant à mes humeurs fatales/ Des êtres singuliers, décrépits et charmants». L'audacieux Baudelaire n'aurait pas ici boudé son plaisir même si la description cinématographique évite soigneusement le scabreux que notre poète maudit affectionnait.

Puis me revient la belle chanson de Moustaki sous la voix de Reggiani : «La femme qui est dans mon lit/ N'a plus 20 ans depuis longtemps/ Ne riez pas/ N'y touchez pas/ Gardez vos larmes/ Et vos sarcasmes/ Lorsque la nuit /Nous réunit /Son corps, ses mains/ S'offrent aux miens/ Et c'est son cœur/ Couvert de pleurs/ Et de blessures/ Qui me rassure».

Pour toutes ces belles évocations, pour la simplicité de cet hymne généreux à l'amour qui n'a pas d'âge, aux corps qui ont su durer, un grand merci à Patrick Bossé, Gilles Pelletier et Françoise Graton. J'inscris ici le lien vers le site du film Anatomie.

Je vous souhaite la grâce de voir ce court métrage d'une sereine humanité, d'accepter d'être dérangé le cas échéant, puis de vous laisser gagner par cette tendresse si rassurante.




18 mai 2014


Autocensure


Mercredi soir dernier, 14 mai 2014, en regardant les nouvelles à TVA, nous avons eu une très belle illustration concrète de ce que signifie l'hégémonie culturelle. Les Canadiens de Montréal venaient de gagner la septième partie de hockey qui les opposait aux Bruins de Boston faisant d'eux l'équipe gagnante de la série demi-finale de leur division. Du Centre Bell, où avait eu lieu la diffusion du match, la foule se déversait dans la ville et laissait éclater sa joie.

Une journaliste décrivait en direct la situation et parlait de la police qui ne réprimait pas la foule dans sa «man... présence dans la rue». La journaliste s'est reprise à temps pour ne pas employer le mot «manifestation» parce que depuis 2012, l'État policier nous a appris que «manifester, c'est violent et ce n'est pas bien».

Comprenons-nous bien. Je ne dis pas que la journaliste pense ça. Je ne dis pas que la journaliste en question croit ça fondamentalement. Que ce soit cette journaliste-là ou n'importe quelle autre personne n'a absolument aucune importance. Car l'idéologie n'est pas ce que l'on pense, mais bien ce qui nous pense.

Ainsi, la connotation sociale dominante des mots manifester et manifestation est devenue telle qu'une personne qui tient des propos publics s'autocensure pour ne pas employer le terme si elle ne veut pas donner une image négative d'un événement.

Si on est attentif, on notera que tout le discours public est coloré par de pareilles réticences, présuppositions, préconceptions et autres interprétations, qui ne relèvent absolument pas de la mauvaise volonté, ni de la méchanceté ni de la mauvaise disposition de qui que ce soit. Et il en est de même du discours privé de la plupart des citoyenNEs, qui baignent dans un contexte où la pensée austéritaire va de soi, comme la bonté des saints allait de soi dans le Québec rural des années 30.

L'hégémonie culturelle est un phénomène qui transcende les décisions conscientes; elle est la superstructure idéologique qui oriente une conception de la réalité. Ce genre de phénomène ne se corrige pas en deux coups de cuiller à pot.

Nous avons devant nous un très long travail de réappropriation des concepts, du discours, mais aussi de la pratique même du politique dans nos relations quotidiennes, que ce soit au travail, avec nos voisins, dans nos échanges économiques, dans toutes les organisations auxquelles nous participons aux niveaux local, municipal, régional, national, international.




12 mai 2014


Comment les Québécois votent-ils ?


À cette question assez simple, on pourrait répondre assez simplement : comme tout le monde. C'est bien possible, mais cela n'explique pas davantage ce qui s'est passé le 7 avril dernier.

À mesure que les eaux se décantent, ce qui était brouillé pour plusieurs apparaît plus clair. Il serait très présomptueux de sous-estimer l'intelligence collective des électeurs. Aussi est-il intéressant de décortiquer l'ensemble des facteurs qui jouent dans les choix électoraux d'une société.

On doit d'abord se rappeler que les gens décident à partir des données dont ils disposent. Or, à moins d'être féru de politique comme le sont quelques spécialistes, la moyenne des ours n'a pas connaissance de tous les programmes, de tous les faits et gestes des candidatEs ni de tous les liens qu'elles et ils entretiennent avec tel groupe idéologique ou avec telle entreprise.

Savoir tout cela exige une recherche à temps plein. Entre les activités quotidiennes, les exigences domestiques, le travail et ses loisirs préférés, la connaissance politique obtient la portion congrue et on serait bien prétentieux d'en exiger davantage. C'est l'éducation citoyenne, dès la formation scolaire, qui peut intégrer la préoccupation pour les affaires de la cité, mais cette part de la vie active est nécessairement limitée.

L'orientation idéologique des choix est aussi déterminée par l'hégémonie culturelle. Or, le caractère hégémonique de la pensée néolibérale est un fait patent. Un changement à cet égard ne s'opère pas seulement par une prise de conscience, c'est tout un environnement ainsi que de nombreux réflexes acquis qui doivent être modifiés. Quand, par exemple, des enseignantEs parlent de leur «clientèle», l'impact idéologique de cette référence peut leur échapper, mais la relation réelle qui se crée est déjà modifiée.

Quand on invite des politiques à débattre la question : Qui va payer la dette ? Il y est impossible de penser hors du cadre idéologique selon lequel une série d'énoncés implicites ne sont jamais remis en question : il y a une dette à payer, la dette d'un État peut être divisée par le nombre de ses citoyens, cette dette est une mauvaise chose, ceux qui doivent payer la dette sont les citoyens ordinaires, etc.

C'est l'hégémonie culturelle qui fait en sorte qu'on puisse voter contre ses propres intérêts, ce que Thomas Frank décrit dans son livre What's the matter with Kansas ? (2004), traduit en français sous le titre Pourquoi les pauvres votent à droite.

À cela s'ajoute, une part de ce que j'ai appelé dans mon billet du 4 avril 2011 le vote libidinal.

Puis au Québec, le scrutin majoritaire uninominal à un tour fait en sorte que la fonction de Premier ministre est accordée au chef du parti qui obtient le plus de députés. On ne peut donc faire un choix local différent si on veut un choix national donné. Si je préfère donner le pouvoir au parti X, je voterai parti X dans ma circonscription sans égard à la qualité des candidats locaux.

Finalement, et ce n'est pas le moindre des facteurs, le discours public en est rendu au point où, en fait, ce ne sont pas les partis mais plutôt les personnalités des chefs qui sont considérées. Nous avons été nombreux à nous étonner que les électrices et électeurs votent pour le Parti libéral 18 mois à peine après l'avoir chassé du pouvoir. Mais, il suffit de constater que ce n'était pas le même chef, donc c'est comme si c'était un tout nouveau parti, même si son équipe n'était pas si différente, même si ce nouveau chef a lui-même fait partie de cette équipe auparavant.

En effet, le discours public efface toute autre chose que la personnalité du chef. Vous remarquerez, si vous sortez des cercles particulièrement intéressés par la politique, en discutant avec n'importe qui, y compris des détentrices et détenteurs de doctorat, que lorsqu'on parle choix électoral, on nomme les chefs, pas les partis, pas les candidats locaux, même pas les plateformes électorales, encore moins les programmes.

Les électrices et électeurs votent nationalement, et votent pour une personne. C'est une sorte de présidentielle dans un régime qui n'a rien de présidentiel ni de proportionnel.

Comment changer tout cela ? Changer le mode de scrutin n'est qu'une partie. Ce sera loin de tout régler, mais c'est un minimum.

La tâche la plus ardue et la plus longue, c'est de modifier l'hégémonie culturelle. À cet égard, on trouve des pistes fort intéressantes dans un article de Pierre Mouterde : Quel avenir pour Québec solidaire ?

Sans s'interdire de prendre une petite pause au besoin, je conclurai comme mon camarade Mouterde : «Il ne reste qu'à se retrousser les manches.»





4 mai 2014


Nous sommes fiers de nos sévices


Certains commerçants tiennent à vous d'une drôle de façon. Ils insistent pour vous offrir une nouvelle option dont vous ne voulez absolument pas ou s'acharnent à vous garder dans leur liste de clients même si vous leur signifiez de façon claire et formelle que vous les quittez définitivement.

Vous trouverez peut-être amusante l'histoire de ma relation avec BNP-Paribas, dans laquelle ladite banque joue le rôle de l'amant éconduit qui refuse de lâcher prise.

Tout a commencé un beau jour de juillet 2007, où je décide de m'ouvrir un compte bancaire personnel à Paris pour faciliter les retraits d'espèces quand nous y venons en vacances et pour pouvoir faire des paiements dans toutes les machines qui acceptent les cartes bancaires. À l'époque, il n'y avait pas encore de puces sur les cartes québécoises alors qu'en France on le faisait depuis déjà plus de 20 ans.

Comme j'avais eu un bon service à la BNP 20 ans plus tôt, lorsque je travaillais à Villefranche-sur-mer, je me dirige à l'agence BNP-Paribas du Square du Temple, tout près de l'hôtel où nous logions et dans un arrondissement qui nous plaît beaucoup.

Ce fut un charme et une facilité pour nos dépenses lors de nos voyages en Europe pendant presque cinq ans.

Mais le mal guettait. Voulant bien faire, la banque décide en avril 2012, sans me demander mon avis, de transférer mon compte à l'agence Le Marais international afin de faciliter mes opérations internationales comme les placements et l'immobilier et surtout de pouvoir me répondre en anglais, toutes les communications étant dorénavant doublées de la traduction anglaise.

C'était bien mal me connaître, moi qui n'ai pas la fibre propriétaire et qui voulais faire mes affaires en français. J'avais seulement besoin de retirer de petits montants pour mes activités usuelles comme acheter des fleurs ou passer chez la boulangère, puis de pouvoir utiliser ma carte pour payer mes billets de cinéma à la caisse rapide.

Multiples courriels sur la question, mais erreur étrange, la Banque verse sur mon compte une somme de 1280 euros que je ne reconnais pas et dont j'exige l'annulation. On retire ce dépôt par traites mensuelles en me facturant des intérêts. Nouvel échange de correspondance pour détricoter cet autre imbroglio.

Mes efforts dans un cas comme dans l'autre ne donnant rien, je décide de rompre et demande par courriel du 19 juillet 2012, ainsi que par lettre du 23 juillet 2012, de fermer mon compte et de virer le solde à mon compte de la Banque Nationale en leur indiquant toutes les coordonnées nécessaires.

On m'a répondu qu'on n'arrivait pas à le faire, car on désirait un numéro qui leur permettrait de faire le virement en dollars états-uniens. L'agence en question ne fait affaire qu'avec les États-Unis pour faire des virements au Canada, alors que ma marchande parisienne de vêtements pour hommes peut faire des virements à mon compte canadien sans aucune difficulté.

Je fais donc moi-même les virements pour vider mon compte et répète la demande de fermeture par deux autres courriels (23 août 2012, 15 septembre 2012), puis par une autre lettre le 16 septembre 2012, tout en faisant à l'intention de la direction de la Banque un petit compte rendu de mes mésaventures.

On me répond qu'on est désolé des mauvaises impressions que j'ai ressenties et qu'on finalisera la clôture du compte.

Je croyais la saga terminée, mais ne voilà-t-il pas qu'on me relance le 17 mars 2014 en me demandant si je veux fermer le compte puisque je n'ai pas fait d'opération récemment, le tout dûment doublé en anglais.

Nouvelle lettre du 24 avril 2014, dans laquelle on me demande de m'assurer que mes opérations sur mon compte (opérations inexistantes sur un compte à zéro, rappelons-le) respectent les règles fiscales de mon pays.

Dans ma réponse à la Banque si opiniâtrement attachée à moi, je la renvoie à ce billet, qui lui rappellera qu'un attachement non partagé n'est pas source de bonheur.

Souvent banque varie, bien fol est qui s'y fie.




27 avril 2014


Hypocrisie morale ?


Plusieurs, moi le premier, auront été étonnéEs que le programme québécois de procréation assistée défraie les coûts d'une fertilisation in vitro destinée à une mère porteuse au bénéfice d'un couple de même sexe.

Ce qui est étonnant dans cette situation, c'est que le rôle de mère porteuse n'ayant pas de statut légal au Québec et étant exclu par le Code civil actuel, on ne voit pas pourquoi le gouvernement du Québec a payé pour cela.

Dans les réactions qui ont été publicisées, on a fait valoir que certains voulaient transcender les limites biologiques. Or, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il s'agit bien de savoir pourquoi le gouvernement a remboursé des frais pour une activité qui n'a pas de caractère légal. Que le couple soit de même sexe ou non, la fertilisation destinée à une mère porteuse n'a pas à être remboursée puisque le statut de mère porteuse n'est pas légal au Québec.

Quant à la discussion sur le recours même à la mère porteuse, n'y a-t-il pas une forme d'hypocrise à ne s'en émouvoir que maintenant qu'un couple de même sexe en a fait l'annonce ? En effet, on sait que des couples de sexe différent y ont aussi recours. Le débat ne méritait-il pas de se faire dès lors que ce recours était connu?

Le débat sur le remboursement, lui, semble pour l'instant très simple. Pas de statut légal : pas de remboursement.




21 avril 2014


Politique québécoise : trois exigences minimales


On peut s'interroger sur la façon de bien regrouper les forces de gauche au Québec à la suite du résultat très décevant des élections du 7 avril dernier.

Pour ce faire, rappelons-nous toutefois que les électrices et les électeurs ont une marge de manoeuvre assez mince, sachant que notre système électoral est fabriqué sur mesure pour favoriser la domination du bipartisme.

Il convient aussi de se demander qui sont ces quelque 25 % des personnes ayant voté qui ont accordé leur voix au Parti québécois. Quelle est la part de nationalistes traditionnalistes de droite ? Quelle est la part de socio-démocrates ultrapatients et résignés ?

Puis, chez l'électorat qui a appuyé le Parti libéral, très vraisemblablement pour sanctionner le gouvernement péquiste, quelle est la part de modéréEs ?

Chez les caquistes, il y a sûrement des électrices et électeurs séduits par des propositions faciles à énoncer, qui semblent pleines de bon sens : alléger le fardeau fiscal des contribuables, faire le ménage dans l'administration.

Étant donné le blocage que constitue le mode de scrutin actuel, qui a toujours pour résultat que 60 % des électrices et des électeurs sont ignorés par le pouvoir, il est plus que jamais nécessaire d'axer la pédagogie politique sur trois exigences essentielles et minimales pour assainir le climat politique et favoriser une diversité de propositions plutôt que de toujours devoir choisir entre deux équipes qui se vantent chacune à tour de rôle d'être la plus à même d'attirer les investisseurs. N'est-il pas plus mobilisateur de promouvoir l'humanité plutôt que la comptabilité ?

La première exigence est qu'on dispose enfin d'un mode de scrutin proportionnel. Aucune concession ne devrait être faite là-dessus. Un parti qui prétend vouloir d'abord le pouvoir pour le partager ensuite se comporte de façon hypocrite. Il faut s'annoncer comme étant prêt à le partager d'avance, sinon ce n'est que tactique (très malencontreusement nommée stratégie).

La deuxième exigence que devraient avoir les électrices et les électeurs est une question de réalisme lié carrément à la survie des générations à venir. On aura beau avoir l'économie la plus florissante pour les 1 % dominants, à quoi cela sert-il si les générations à qui nous avons emprunté la terre doivent souffrir au point de respirer à peine ? Un parti politique qui ne s'engage pas dès maintenant dans la sortie de notre dépendance au pétrole se comporte comme un éthylique dansant à deux pas de la bouche d'un volcan actif.

La troisième nécessité est celle de fournir à l'État les moyens de ses politiques. Ces moyens sont accessibles facilement puisque depuis 30 ans le gouvernement se prive volontairement de revenus auxquels il avait déjà recours. Il faut savoir qu'une meilleure répartition des catégories de revenus imposables aurait pour effet de diminuer les impôts de la majorité des citoyenNEs et de faire payer une plus juste part à celles et ceux, ainsi que les entreprises, qui en ont les moyens.

Résumons-nous, dans les quatre ans à venir, il est possible de réunir un électorat soucieux de son avenir, de la justice et du bien commun autour de trois revendications essentielles pour redonner un sens à la politique québécoise : le mode de scrutin proportionnel, la sortie de la dépendance aux hydrocarbures et l'accès de l'État aux moyens de ses politiques.




14 avril 2014


Élections québécoises : schizophrénie et désuétude


Les résultats des élections québécoises paraissent déroutants, mais sont compréhensibles au vu du comportement des partis et du mode de scrutin dont nous sommes affligés.

D'aucuns se demanderont quel aura été le rôle des sondages. Réflètent-ils ou modèlents-ils les choix des électrices et électeurs ? Quand on sait que le passage d'un gouvernement à un autre se joue sur environ 10 % du vote, c'est une question qui peut se poser.

Quel que soit notre avis sur les sondages, quel que soit le rôle qu'ils jouent ou ne jouent pas, il reste qu'un contrôle plus serré de leur utilisation serait sans aucun doute bienvenu. C'est pourquoi un groupe comme le collectif RISQ pour la réglementation de l'industrie des sondages a été créé.

Cela dit, il convient d'analyser deux des grandes causes des résultats électoraux, troublants en apparence.

D'abord, le comportement schizophrénique du Parti québécois n'a pas échappé à la majorité des personnes qui ont voté. J'en donnerai cinq exemples, mais il y en a d'autres.

Alors qu'il a fait voter une loi sur les élections à date fixe, il en déclenche une sans avoir été battu au Parlement avec la visée évidente de surfer sur des sondages favorables.

Il a courtisé les électrices et électeurs de la Coalition avenir Québec (CAQ), par des mesures de droite, tout en implorant d'un autre côté les sympathisantEs de Québec solidaire, solidement campé à gauche, de voter pour lui.

Il se dit souverainiste, mais exclut la tenue d'un référendum sur le sujet.

Il se prétend social-démocrate, mais dépose un budget austéritaire.

Il recrute des environnementalistes (Breton, McKay), mais se lance tête baissée dans l'exploration du pétrole de schiste.

Le Parti libéral, s'il n'est pas reluisant dans ses propositions, a le mérite d'une certaine cohérence dans sa vision d'un monde gouverné par les affaires, ce qu'il a clairement rappelé dans son slogan.

Ensuite, notre mode de scrutin est totalement désuet. Mais les deux vieux partis se refusent à le modifier, car ils souhaitent toujours profiter à tour de rôle des distorsions importantes qu'il occasionne. Il est plus que grand temps d'en changer et c'est ce que propose depuis 15 ans le Mouvement Démocratie nouvelle.

Certains ont proposé un exemple de carte de l'Assemblée nationale si le scrutin proportionnel avait été utilisé lors des récentes élections. Ce genre de projections ne peut être exact parce que les résultats eux-mêmes auraient été très différents puisque les gens ne votent pas de la même façon quand ils savent que leur vote compte.

Dans le scrutin actuel, les personnes qui votent sont confrontées à un dilemme : comme elles n'ont qu'un vote, elles veulent qu'ils servent à choisir le gouvernement. Or, le vote ne sert qu'à faire élire unE députéE, et le gouvernement est formé à partir du nombre de députéEs obtenu. Cela a pour résultat que les gens votent localement avec en tête un choix national. Et tous les autres votes locaux, qui n'ont pas servi à faire élire unE députéE, sont perdus. De là, sans doute l'obsession de vouloir voter «gagnant».

Dans un scrutin proportionnel mixte compensatoire, les gens votent d'une part pour la personne qui va les représenter localement et d'autre part pour la liste du parti qui va les représenter au niveau national. Cela permet même de voter pour unE représentantE d'un parti localement et pour unE autre au niveau national.

Nous aurions sans doute tout de même eu un gouvernement libéral, mais il ne serait pas majoritaire et, surtout, les députéEs seraient choisis sur les enjeux qui concernent les circonscriptions. Cela éviterait par exemple qu'on retrouve en deuxième position, dans une circonscription comme Sainte-Marie-Saint-Jacques, une candidate libérale qui est une illustre inconnue.

Cela faciliterait aussi pour les électrices et les électeurs l'articulation entre les campagnes locales, régionales et nationales. Ils pourraient prendre plus d'intérêt dans la couverture médiatique des enjeux locaux.

Et qu'on nous lâche avec l'exemple du parlement de style israélien. Il suffit d'exiger qu'un parti ait au minimum 5 % des votes au niveau national pour avoir unE représentantE dans le système compensatoire, ce qui évite le chantage et le blocage par de petits partis marginaux.

Savoir que son vote compte encouragerait sans doute certaines personnes qui ne votent pas à le faire. Savoir que son vote compte favoriserait un vote très différent. Un gouvernement minoritaire ou de coalition encouragerait sans doute une culture du dialogue, qui réduirait peut-être le désabusement à l'égard des politiques.




23 mars 2014


Une boussole pour perdre le nord


Pendant la campagne électorale, la chaîne de radio et de télé publique du Canada offre une sorte de jeu qui s'appelle la boussole électorale. Concoctée de manière objective par divers universitaires, cette technique de détermination des préférences des électeurs ne doit justement être considérée que comme un jeu, car si une personne indécise espère s'y faire une idée plus précise du parti qui lui ressemble, elle risque fort d'être entraînée très loin de ses intérêts véritables.

Je ne prendrai que deux exemples pour illustrer mon propos, mais cette analyse pourra s'appliquer mutatis mutandis à tous les sujets abordés et à toutes les questions posées.

Premier exemple : Si vous répondez oui à la question «Êtes-vous pour l'abolition de la taxe santé?» On vous approchera de manière égale des deux formations politiques qui proposent cette mesure, soit la Coalition Avenir Québec (CAQ) et Québec Solidaire (QS).

Or, bien que ce soit la même proposition, la raison pour laquelle chacun de ces deux partis l'inscrit à sa plateforme n'est pas du tout la même. Chez la CAQ, c'est par détestation de la participation des contribuables à l'effort fiscal que l'on s'oppose à la taxe santé. Chez Québec Solidaire, c'est parce qu'au contraire on croit à l'effort fiscal, mais que celui-ci doit être proportionné aux revenus, la CAQ étant plus près de ce que l'on pourrait appeler l'État facilitateur (État qui ne met pas de bois dans les roues des entrepreneurs), QS étant plus près de l'État régulateur (État qui aplanit les inégalités sociales).

Une même mesure place donc les deux organisations non pas près l'une de l'autre, mais bien aux antipodes. Et la réponse à cette question sans savoir pourquoi on y répond de telle façon ne permet pas de savoir laquelle des deux est plus près de notre façon de voir les choses.

Deuxième exemple : Si vous répondez oui à la question «Êtes-vous pour l'indépendance du Québec?», on classera à égalité dans vos préférences les trois partis politiques suivants : Option nationale, Québec Solidaire et le Parti Québécois.

Or, la façon de voir l'indépendance de ces trois partis n'est pas du tout la même et le rôle de l'indépendance n'y est pas du tout le même. Pour Québec Solidaire, par exemple, l'indépendance est un outil pour créer une société plus égalitaire et proposer une constitution par la contribution de la population à son élaboration. Pour le Parti Québécois, l'indépendance est désirable en soi pour l'émancipation de la population québécoise et ne permet pas d'orienter la constitution vers un type de société plutôt qu'un autre. Pour Option nationale, l'indépendance consiste d'abord à être maître des impôts, des lois et des traités, c'est-à-dire posséder les attributs régaliens, quitte à déterminer ensuite l'orientation des politiques nationales. Cet objectif serait réalisé dès l'élection du parti.

On constate donc que l'appui à une mesure politique n'est pas en soi une preuve qu'on est plus près du parti qui la propose. Les raisons qui sous-tendent une proposition colorent toute la conception du devenir collectif et les liens entre les différentes mesures sont souvent beaucoup plus importants que les mesures elles-mêmes. C'est parce que le politique est le lieu d'interprétation de la volonté générale ou de l'influence sur cette volonté générale dans le but, soit d'atteindre le souverain bien (ce qui est considéré comme philosophiquement désirable) ou le bien commun (ce qui est considéré comme désirable pour la collectivité ou par la collectivité).

Un alignement objectif des mesures proposées par des partis politiques sans tenir compte de ces différences fondamentales ne peut pas être tenu pour autre chose qu'un jeu et n'est certainement pas une façon juste d'apprécier les programmes des prétendants à la gouverne démocratique.




10 mars 2014


Qui a des chances d'être élu?


Il est un argument souvent utilisé dans les campagnes électorales à propos des candidatEs et des partis à qui l'on dit qu'ils n'ont aucune chance d'être élus.

C'est pourtant, si l'on croit en la démocratie, une idée qui est tout sauf un argument. Les raisons à cet effet sont multiples. Tout d'abord, si ce prétexte avait été pris au sérieux par tous les partis et par tous les candidats, aucun des partis actuels au Québec n'existerait. Nous en serions encore aux deux partis originaux du parlement du Bas-Canada, soit le parti canadien et le parti britannique.

Ensuite, il faut se demander à quoi servent les élections : à élire les personnes qui sont déjà élues ou à voter pour des personnes et des partis dont les programmes correspondent à nos convictions.

Quelle est la volonté de l'électeur, voir élire la personne la plus statistiquement favorisée même si ses politiques suscitent chez lui l'aversion? À cet égard, et c'est bien dommage que la proportionnelle n'existe pas au Québec, attribuer des votes à unE candidatE qui ne sera pas éluE, c'est favoriser la démocratie, car cela permet de compter les appuis de chaque côté, et cela permet au parti de cette personne d'obtenir du financement. En ce sens, on gagne et on fait gagner la démocratie quand on vote selon ses convictions et non pour ce que les devins nous annoncent.

Ensuite, il faut se demander quel est l'intérêt de voter si l'objectif consiste à deviner quelle est la personne que les autres ont choisie pour pouvoir faire comme eux. Ne s'agit-il pas plutôt de se demander quelle est la personne dont les idées nous conviennent? Et la mesure de l'appui à cette personne, même si elle n'est pas élue permet d'en évaluer l'importance dans la population. Si on vote contre ses convictions, on nuit à ses propres idées et on fait avancer les idées adverses, c'est une drôle de conception de la démocratie.

Une façon beaucoup plus positive de regarder les choses consiste à ce dire qu'on profite des élections pour exprimer dans l'urne des idées qu'on va promouvoir par ailleurs le reste du temps.

Une expérience personnelle m'a convaincu très tôt que chaque vote compte. Lorsque j'étudiais à l'Université du Québec à Rimouski, je me suis présenté comme représentant étudiant à la Commission des études. J'ai fait ma campagne à la mesure de mes moyens auprès des différents groupes qui composent la population étudiante.

Le jour des élections arrive, et je me balade dans l'université pour selon l'expression consacrée «faire sortir le vote». Les bureaux fermaient à 17 h. Vers 16 h 55, en descendant un escalier pour me rendre vers ce qui s'appelait le Salon bleu, où se reposaient les étudiantEs entre deux cours ou pour socialiser, je croise un camarade d'un département scientifique et lui demande s'il est allé voter comme il me l'avait promis. Il me répond : «Je n'ai pas vraiment le temps et, de toute façon, ce n'est pas mon vote qui va changer le résultat.» Je lui réplique qu'il a tort et que chaque vote compte.

Le lendemain, je reçois les résultats (à l'époque, les résultats étaient dévoilés par l'administration et il n'y avait pas de représentantE des candidatEs). J'avais été battu par un vote.

Ce qu'il convient d'en retenir, c'est que les chances d'être éluE dépendent toujours du vote que l'on décide d'accorder et qu'on a toujours le choix de voter pour faire avancer ses idées.




3 mars 2014


Pierre et Paul peuvent aller se rhabiller


«Déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul» est une expression datant du XVIIe siècle dont l'évolution connaît divers avatars et, en ce froid matin d'hiver qui perdure, j'avais envie de rhabiller les deux protagonistes dont on se doute qu'ils doivent bien frissonner.

Tant en France qu'au Québec, j'entends aujourd'hui l'expression le plus souvent sans le qualificatif saint, qui ne fait plus beaucoup image pour le locuteur contemporain s'il ne sait pas qu'on habillait autrefois les saints dans les églises lorsque c'était leur fête. On entend «déshabiller Pierre pour habiller Paul», «déshabiller Pierre pour habiller Jacques», et toutes sortes de variantes, j'ai même entendu une fois «déshabiller André pour habiller Jacques».

L'idée reste la même, on prend à quelqu'un pour donner à un autre ou l'on défait quelque chose pour faire autre chose. C'est le sens qu'a pris l'expression de nos jours.

Toutefois, à l'origine, la signification, encore connue de certaines personnes plus âgées ou plus littéraires, était en fait : «trouver une solution qui n'en est pas une et qui nous donne l'air fou». Pourquoi donc?

Parce qu'il faut savoir que la fête de saint Pierre dans la tradition catholique, d'où nous vient le dicton, est célébrée le 29 juin et que la fête de saint Paul est aussi célébrée le 29 juin. C'est la fête de saint Pierre et saint Paul, apôtres. Alors si, pour habiller saint Paul le jour de sa fête, on déshabillait saint Pierre, on avait toujours l'air aussi fou en promenant une statue habillée et l'autre pas.

Déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul, c'était strictement ne rien changer à la situation alors qu'aujourd'hui le sens est plutôt : «créer une forme d'injustice» ou «enlever d'un côté pour ajouter d'un autre». Ainsi, les formes et les sens évoluent-ils pour garder une fonction, accompagnant de cette façon la culture qui change.




24 février 2014


L'Arizona sur la pente glissante


L'état de l'Arizona a voté une loi (Loi 1062) afin de protéger toute personne, tout commerce, toute association contre des poursuites pour avoir agi ou refusé d'agir en vertu de sa liberté de croyance religieuse.

C'est une bien vilaine interprétation de la liberté de croyance, car la liberté de croyance, qui est une affaire de liberté de penser et de liberté d'expression, ne saurait en aucun cas autoriser la discrimination (agir contre quelqu'un ou ne pas agir pour lui rendre un service normal), laquelle discrimination va contre les principes d'égalité à la base de toutes les libertés.

La gouverneuse de l'État, Jan Brewer, a le pouvoir d'opposer son «veto» à cette loi, et l'on ne s'étonne pas que les leaders économiques de la région l'implorent d'y avoir recours, car une telle ouverture à la discrimination risque fort d'entraîner un mouvement de boycott économique. Ce serait en effet la seule façon de faire entendre raison aux autorités législatives de l'Arizona de la même manière qu'il a fallu un boycott économique pour s'opposer à l'apartheid en Afrique du Sud.

Élever une liberté au-dessus des autres, c'est nier la notion même de liberté.




17 février 2014


Ils vivent au-dessus de nos moyens


En préparation du budget que le gouvernement québécois doit déposer le 20 février, on entend le Conseil du patronat dire que le Québec vit au-dessus de ses moyens et que ses programmes sociaux devraient être moins généreux.

C'est quand même drôle, mais trouvez-vous que les personnes âgées dans les CHSLD vivent au-dessus de leurs moyens? Trouvez-vous que les personnes seules ou itinérantes vivent au-dessus de leurs moyens? Trouvez-vous que les chômeuses et les chômeurs vivent au-dessus de leurs moyens? Trouvez-vous que les mères monoparentales vivent au-dessus de leurs moyens? Trouvez-vous que les personnes malades et handicapées vivent au-dessus de leurs moyens?

Les dirigeants d'entreprise, les banquiers, les financiers de toutes sortes, ils ne vivent pas au-dessus de leurs moyens? En tout cas, ils vivent certainement au-dessus de nos moyens.

On propose de réduire les programmes sociaux? Qui propose ça? Des gens qui bénéficient d'exemption fiscale, qui profitent de subventions, qui reçoivent des salaires astronomiques, qui se font donner nos ressources naturelles, en fait qu'on paye pour qu'ils exploitent nos ressources.

Alors, dites-moi, pourquoi le Conseil du patronat ne propose-t-il pas qu'on soit moins généreux avec les nantis? Ah, mais la réponse est toute faite: «Parce qu'ils créent des emplois!» N'est-ce pas formidable, ils créent des emplois!

En tout cas, s'ils en créaient, j'imagine que ça se verrait quelque part. Plus on applique leurs recettes, plus le tissu social se délite et une frange de plus en plus grande de la population sombre dans la pauvreté.

Ce que l'on voit surtout, c'est que ces gens-là quand ils veulent augmenter la production, fidèles aux méthodes de nouvelle gestion, ils congédient ceux qui sont en première ligne et embauchent plus de cadres et, hélas, ça se vérifie tant dans les entreprises manufacturières que dans la grande distribution et même dans le secteur public et parapublic. Si les employéEs prenaient en main leurs entreprises, elles fonctionneraient mieux et il y aurait plus d'embauche.

Messieurs du patronat, on vous prendra au sérieux quand vous donnerez l'exemple, vous qui vivez au-dessus de nos moyens. Si vous tenez tant à payer la dette dont vous nous avez accablés vous-mêmes grâce à votre système financier, eh bien cotisez-vous entre vous.




10 février 2014


Vieillir


Jacques Brel a fait de belles chansons plutôt déprimantes sur le sujet. Dans Les Vieux, il dit «Que l'on vive à Paris, on vit tous en province quand on vit trop longtemps» ou encore «Ils n'ont plus d'illusion, ils n'ont qu'un cœur pour deux» et dans Vieillir, il s'écrie «Mourir, cela n'est rien, Mourir, la belle affaire! Mais, vieillir, oh, vieillir!»

Jeune, on a tendance à partager ce genre d'idées romantiques, bien que je me rappelle avoir écrit quand j'avais 20 ans que le culte de la jeunesse est une erreur. Vieillir peut avoir des charmes à la condition, bien sûr, d'avoir la chance de conserver une bonne santé.

D'abord, parlant de vieux charmants, on se rappellera, en ces temps olympiques, de Richard Garneau, qui était certainement le plus beau vieil homme auquel je puisse penser. Sa culture et sa finesse nous manquent cruellement quand on pense à la cérémonie d'ouverture des Jeux, mais passons.

Je dirai ensuite, comme je le répète sans cesse autour de moi (vieillir, c'est aussi se donner le droit de radoter un peu), que vieillir est la meilleure manière de ne pas mourir jeune. Et quand je regarde le soleil du matin à travers la fenêtre en cette belle journée d'hiver, je me réjouis de ce bonheur épicurien, au sens originel du terme, qui consiste à admirer la superbe clarté matinale.

Certes, «l'âge ne fait rien à l'affaire», chantait Brassens, et quand on n'a pas su cueillir la sagesse au long de son chemin, comme je l'écrivais ailleurs, on peut faire un vieux con pas plus méritant qu'un jeune con. Mais, c'est absolument impossible de devenir un vieux sage si on quitte ce monde au moment où on est un jeune con ou un jeune sage (parce qu'il y en a tout plein des jeunes sages, il faut chérir leur apport à nos méditations, et c'est sage de contester l'autorité quand cette dernière fait fausse route). Alors, donnons-nous la chance de vieillir.

Puis, il ne faut pas non plus bouder ses plaisirs. Je connais des gens très près de moi qui sont offusqués quand les jeunes s'adressent à eux de manière trop respectueuse. Pas moi, j'ai grand plaisir à me faire vouvoyer et appeler «Monsieur» par la relève, même si je ne suis pas encore tombé (comme disait Vigneault).

Quand une demoiselle m'offre poliment son siège dans l'autobus, je l'accepte avec plaisir et je la remercie clairement. Une jeune dame m'a déjà proposé de partager son parapluie au sortir du métro. N'est-ce pas aimable? Et je dirais non juste pour oublier que j'ai les cheveux gris?

D'ailleurs, l'âge, c'est bien relatif. Je me rappelle une anecdote savoureuse. J'avais 31 ans. C'était un soir de début d'automne, je marchais rue Sherbrooke, curieusement déserte. Comme il faisait assez froid, je portais mon trench et mon éternel béret. Un vent furieux se soulève et arrache mon béret qui s'en va rouler (oui, comme une roue) en plein milieu de la rue Sherbrooke, toujours déserte.

«Ah, misère!», me mets-je à crier, me sentant impuissant devant le vent qui avait déjà déporté mon couvre-chef à cinquante mètres de moi. De l'autre côté de la rue, environ soixante mètres devant moi, un jeune punk au crâne soigneusement rasé, aux bottes bien attachées et au blouson décoré de métal, regardait la scène. «Ça y est, me dis-je, il va bien se marrer.» Il s'est mis à courir dans la rue, a attrapé mon béret au vol, a traversé sur mon trottoir et a attendu que j'arrive près de lui pour me le remettre en me disant : «Tenez, Monsieur, votre chapeau.»

Pour ce jeune homme de seize ans peut-être, j'étais déjà un vieux monsieur. Je l'ai remercié bien bas en rechaussant ma coiffure. Depuis, j'ai pris du détachement face aux jugements de Brel sur la vieillesse et j'ai continué à trouver les punks sympathiques (surtout ceux aux lacets rouges, bien sûr).

Tous les jeunes n'ont pas cette bienveillance pour l'âge d'or (expression qui a fait son temps, je crois). Ainsi, j'ai découvert il y quelques années une expression jeune qui sert à désigner les vieux. Le nom de «pruneau» nous est accolé parce que comme le pruneau, le vieux est «sec, ridé et il fait chier».

Pardon pour la vulgarité, mais c'est l'explication. Il y a deux ans, un 8 février, mon conjoint avait le goût de faire un petit souper à nous deux pour nous rapprocher et comme nous n'avions pas une excuse valable dans le calendrier, il m'a suggéré de fêter la Saint-Pruneau. Depuis, tous les 8 février, nous célébrons cette date en nous réappropriant le nom pour rigoler. Samedi dernier, pour la troisième édition, nous avons invité un camarade à célébrer l'occasion avec nous.

C'est vrai qu'il y a de ces personnes âgées qui sont acariâtres, qui sont «malcommodes» comme on disait dans le temps. Bien que je revendique le fait de vieillir, je pense qu'être déplaisant avec notre entourage ne rendra pas notre vieil âge plus agréable. Alors, je nous souhaite tous de devenir de doux pruneaux et de le célébrer encore longtemps. Puissent les vents nous être favorables.




3 février 2014


Qui doit modérer ses transports ?


Cette jolie expression surranée n'est sans doute plus très connue des jeunes. Les transports auxquels elle faisait référence étaient les mouvements de l'âme, les excès d'émotion, et le conseil de «modérer ses transports» visait à ménager une personne dont les emportements risquaient de lui causer des ennuis.

Toutefois, c'est bien ennuyeux, mais il me semble qu'au propre comme au figuré, c'est toujours aux mêmes à modérer leurs transports. Ce n'est pas à ceux qui mènent grand train (de vie s'entend) qu'on demande de se modérer, mais toujours à ceux qui ont moins.

Ainsi, j'entendis la semaine dernière le président de la Société des transports de Montréal annoncer que ladite société réduirait ses dépenses et augmenterait ses tarifs. Que les autobus, si j'ai bien compris, circuleraient un peu moins souvent, ce qui au bout du compte ferait faire de grandes économies.

Doit-on chercher la rentabilité d'un service public? À long terme, qu'est-ce qui est le plus profitable pour une société? Inciter les gens à faire usage du transport en commun ou les en décourager? Le métro est déjà à pleine capacité. Au contraire de réduire la fréquence des bus, il faut l'augmenter, investir davantage dans le public.

Certaines villes se sont même fait un point d'honneur de rendre le transport en commun gratuit (ce qui est une excellente publicité pour elles). Des villes moyennes certes (Aubagne, Compiègne en France, Hasselt en Allemagne), mais aussi de grandes villes (Tallin en Estonie, le centre-ville de Portland en Oregon).

Avoir une vision d'avenir, c'est encourager l'utilisation du transport en commun qui rendra la ville plus conviviale et attirera plus de résidents (donc à terme de l'activité économique et des revenus).

Avoir une vision rétrograde, c'est chercher à faire des économies dans les services essentiels, ce qui décourage les usagers, encourage encore la voiture et la pollution qui s'ensuit, alimente le discours des partisans de l'auto, qui mesurent la qualité de vie au plus grand nombre de kilomètres parcourus avec aisance et qui ne feront désormais que passer en ville pour y laisser leurs émanations de carbone.




27 janvier 2014


Éloge (¿) de la vacuité


«Vanité des vanités, tout n'est que vanité», disait l'Ecclésiaste (chap. 1, verset 2). Moi, ce qui me chiffonne, c'est la vacuité du discours qui remplit nos ondes, nos images, nos bandes passantes et c'en est un peu une belle illustration que l'on trouve dans le film La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, si vous avez la chance de le voir avant qu'il ne quitte les écrans.

Beaucoup d'agitation, beaucoup de clinquant, beaucoup superficialité. À part le «human interest», que l'on confond avec le sérieux et la profondeur, il semble que notre monde médiatique soit incapable d'étudier des questions de manière rigoureuse. Aussi des émissions de télé multiplieront les invités pour éviter que le client ne s'ennuie. Deux ou trois questions croustillantes feront office de solidité théorique, puis on pourra retourner aux boutades et autres rigolades comme si un bon mot était plus important qu'une étude des causes des conditions socio-économiques qui nous affligent. Comme si un clash entre deux grandes gueules était plus instructif, plus divertissant certes, qu'une analyse.

Comme si une logorrhée était toujours nécessaire, car parfois le silence dans l'attente de plus d'information sérieuse serait la meilleure attitude. En tout cas, si j'étais isle-vertois, c'est ce que je me dirais.

Le commentaire a envahi toutes les tribunes, aussi quand je réclame de l'analyse, on me répond qu'il n'y a que ça, mais dire tout ce qui nous passe par la tête n'est pas analyse. Et, ici, en mode essayistique, j'exprime une désolation, pas non plus une analyse, je l'ai fait avant et le ferai après, mais pas cette fois-ci, aujourd'hui c'est illustration.

Comme il est bon de lire des essais du genre de La littérature est inutile de Gilles Marcotte (paru chez Boréal en 2009), où la pensée se promène librement sans préoccupation liée à la nécessité d'accrocher le chaland par des couleurs criardes ou des larmes de circonstance.

Cela nous fait oublier les répliques insensées d'une vedette traitant un homme qui s'est enrichi en achetant et revendant les autres de «génie absolu». Cela nous fait oublier qu'une télé d'État se permet de faire une émission dans laquelle elle demande aux plus riches et aux mieux nantis ce que l'État devrait faire pour les plus pauvres, comme si on ne devinait pas la réponse qui est de débaucher les fonctionnaires qui sont au service de la population. Cela nous fait oublier qu'un grand journal francophone se demande si les syndicats sont utiles vu qu'ils sont moins nombreux et que de moins en moins de personnes sont protégées par eux. On se demande bien à cet égard si l'emploi est toujours utile vu qu'il y a de moins en moins de gens qui en ont. Peut-être les logements ne sont plus utiles vu qu'il y a de plus en plus d'itinérants?

Bon, je m'arrête, allez voir La Grande Bellezza, lisez des essais, après vous aurez toujours le temps de rallumer votre téléphone pour savoir quel est le nouveau trend sur Twitter.





20 janvier 2014


La religion économique


La force de l'idéologie, c'est de s'exprimer à travers nous sans qu'on en prenne conscience. Une idéologie est dominante dans la société quand ses membres et ses principaux acteurs énoncent des sentences absurdes en croyant que c'est une donnée de la nature.

À l'époque où le Québec était dominé par l'idéologie religieuse catholique, on entendait des politiques, des journalistes, des professionnels parler de la «grâce de Dieu» ou de «providence» comme si c'était des choses démontrées. Il ne venait à l'idée de personne de contester publiquement l'utilité de la prière quotidienne à la radio.

La nouvelle religion, celle qui fait dire des absurdités sans que personne ne sourcille, est celle de l'économie. Malheureusement, cette religion fait des ravages dans tous les pays occidentaux. Et il est remarquable de voir même l'attitude de tous les journalistes lorsqu'ils interviewent les politiques ou les économistes opiner du bonnet lorsque ceux-ci récitent la vulgate des principes austéritaires.

Alors même que les expériences d'austérité ont entraîné la plupart des pays dans une spirale déstructurante, les rares qui s'y opposent sont vus au mieux comme de doux rêveurs, au pire comme de dangereux psychopathes.

J'ai entendu récemment à la radio la célèbre Christine Ockrent poser la question suivante à un économiste invité (économiste de droite, on s'en doutait) : «Hollande aura-t-il le courage de prescrire les mesures d'austérité qui s'imposent?» La question ne portait donc pas sur la pertinence des mesures d'austérité.

C'est assez fort de café, même si on connait les accointances de la fameuse intervieweuse, n'est-il pas son rôle de pousser l'interviewé à se justifier plutôt que de l'encourager à faire pression sur quelqu'un d'autre?

J'ai entendu la même chose à Radio-Canada quand un animateur et un reporteur faisaient des gorges chaudes avec l'intention du président du Vénézuela de rendre l'inflation illégale. On a la mémoire courte, car c'était aussi l'intention du Parti conservateur de Robert Stanfield au Canada en 1974, qui a été battu par le Parti libéral du Canada en opposition féroce à cette mesure. Devinez qui l'a appliquée dès 1975 ? Le gouvernement Trudeau !

Pour en revenir à notre religion d'État, on peut concevoir que ce n'est pas par mauvaise volonté si tous les grands médias et leurs employés chantent en choeur les louanges de l'austérité économique, ils en sont rendus à croire, comme on croyait jadis aux dogmes catholiques, que ces idées relèvent de l'ordre naturel des choses.




16 décembre 2013


Les fruits XXX


L'une des grandes joies, quand on n'a pas de voiture, c'est de se retrouver libre le dimanche quand tout le monde est en train de déneiger.

C'est de pouvoir marcher lentement dans des rues quasi-désertes au lendemain d'une chute de neige relativement importante.

C'est de se retrouver au cinéma dans une salle clairsemée parce que les automobilistes sont trop pris par leur déneigement.

En passant, j'ai remarqué que mes habitudes cinématographiques font en sorte que je me retrouve généralement au milieu de spectateurs dont la chevelure est de toutes les couleurs et part dans toutes les directions ou encore portent de petites laines sur leurs épaules frêles et frileuses.

Mais, les compagnons de fortune qui s'apprêtaient à se bidonner en regardant les Lions de Cannes hier au Cinéma Beaubien ont dû se demander pourquoi je me suis mis à rire avant même que la projection du premier film publicitaire ne commence.

C'est que je m'étais apporté comme collation un sachet de purée de fruits, comme ceux que l'on met dans les boîtes à lunch des enfants, et qui sont une collation de format idéal, juste la portion nécessaire.

Or, je n'avais pas remarqué que ce Squish'ems aux pommes et petits fruits de Dole avait été produit aux États-Unis d'où la traduction fort pornographique du produit qui donnait: «pomme et baises mélangées». Ça pourrait aussi s'appeler «Adam et Ève en partouze».

Y a-t-il encore quelqu'un qui doute de l'utilité de la révision par un être humain?

Sur ce, passez de Belles Fêtes, je vais vous laisser tranquilles pour environ un mois, à moins que l'actualité ne me fasse rager.





9 décembre 2013


Le talent et la sagesse


Mon conjoint et moi ne regardons à peu près jamais Tout le monde en parle, mais hier soir nous avions envie d'une soirée un peu molle, passive, où nous nous contenterions de regarder passer les trains (comme dans la chanson Les Bonbons de Brel).

Alors, nous regardions sans grand intérêt et sans passion défiler les plus ou moins «pipoles» tout en sirotant le digestif. Évidemment, nous avons zappé quand nous avons entendu l'annonce que le si bon Dr Julien venait dans la séquence suivante. Nous n'avions nullement envie d'entendre une ennième fois sa promotion de l'action sociale vue comme une entreprise alors que le gouvernement a dépouillé les CLSC, qui avaient cette mission sociale, laquelle n'est surtout pas une affaire ou une entreprise.

Ça nous a permis de revoir sur une chaîne de Plattsburgh une séquence de Columbo et de nous demander comment on pouvait porter un imperméable par dessus un complet quand on travaille à Los Angeles, un pays où il fait chaud et où il pleut très rarement.

Quand nous sommes revenus à la télé radio-canadienne, on annonçait Daniel Clarke Bouchard. Drôle et plein d'aplomb, mais quand nous l'avons entendu jouer, ce fut le choc! Je n'ai qu'un mot: Wow!

Des talents comme ça, il y en a peu.

Ensuite, je me suis rappelé une anecdote que j'aime bien raconter pour montrer comment se comportent les vrais grands artistes.

C'était au tout début des années 90. Je m'étais rendu à un brunch organisé par l'Union des écrivains et j'étais accompagné de mon conjoint. Mon conjoint était assis juste à côté du grand poète et musicien africain Francis Bebey, que dans mon ignorance, je ne reconnus donc pas.

Devant monsieur Bebey, il y avait l'une de ces dames qui aiment tant la culturre en roulant les r, et qui s'extasiait sur la Toscane. «Ah, monsieur Bebey, connaissez-vous la Toscane?» Et l'autre répondit tout simplement: «Non.»
--Ah, monsieur Bebey, il faut absolument que vous y alliez! C'est la plus belle partie de l'Italie, reprit-elle.
--D'accord, rétorqua-t-il poliment avant de se tourner vers mon conjoint pour lui demander s'il était poète.

Mon compagnon répondit qu'il accompagnait un écrivain en me désignant du doigt. Et monsieur Beby de reprendre:
--Donc, c'est vous l'écrivain. Mais vous, Monsieur, toujours en s'adressant à mon homme, vous faites quoi?
--Je travaille dans le textile.
--C'est bien, et vous, Monsieur, s'adressant à moi, qu'est-ce que vous écrivez?
--Des poèmes, contes, des nouvelles, des romans.
--C'est beaucoup!
--Est-ce votre première visite à Montréal m'enquérai-je alors?
--Non, je suis venu au Festival de Jazz l'été dernier. Et là, j'ai été invité par l'Union des écrivains. Hier, j'étais à la Maison des écrivains, j'ai beaucoup aimé.
--J'espère que vous apprécierez votre séjour, ajoutai-je.
--Malheureusement, je dois partir aujourd'hui, car je donne un concert ce soir.
--Pas ici?
--Non, c'est à New York.
--À quel endroit?
--C'est au Carnegie Hall, dit-il tout simplement sans en faire plus de cas.
--Mais, dites-moi, dans quel style écrivez-vous?
Et notre conversation fut abrégée par les discours qui commençaient à l'avant-scène.

Les plus grands ne se prennent pas la tête et accordent de l'importance aux gens peu importe d'où ils viennent et ce qu'ils font. Ils ne se glorifient pas d'aller ici ou là. Ils font ce qu'ils ont à faire.

Daniel Clarke Bouchard est plein de talent. Il est très jeune aussi. La sagesse lui viendra avec l'âge, ou pas.





2 décembre 2013


Ébauche brève d'une philosophie de la folie meurtrière


Dans une douzaine de jours, on commémorera la tuerie du 14 décembre 2012 à Newton au Connecticut (États-Unis). Les journaux et autres médias ont déjà commencé à en parler et chacun cherche à sa façon comment donner du sens à ce qui ne semble pas en avoir.

Les médias ont rapporté que la mère du jeune auteur de la tuerie était une survivaliste et que le jeune homme était troublé, qu'il détestait les anniversaires et qu'il ne supportait pas d'être touché.

Cela ressemble fort au profil d'un enfant victime d'inceste et d'un ou deux parents abusifs psychologiquement et probablement physiquement. On peut raisonnablement supposer qu'il s'agissait ici de sa mère puisque c'est elle qu'il a assassinée en premier.

À l'approche d'une autre commémoration de tuerie dont la misogynie avait servi de motif principal, il faut se garder de tirer les conclusions masculinistes faciles selon lesquelles quand c'est un homme qui tue, c'est un seul fou et quand c'est une femme qui abuse, ce sont toutes les femmes qui sont méchantes.

Car la cause du trouble de l'enfant est probablement le caractère toxique de sa famille, mais ce n'est pas la cause de la tuerie. D'ailleurs, s'est-on demandé ce qu'avait pu subir cette femme? Si elle n'avait pas elle-même été victime d'un père alcoolique, brutal, incestueux? C'est plus que probable et la chaîne doit remonter loin encore.

Il y a des victimes d'enfance violente et brutale, hommes et femmes, qui deviennent de grands partisans de la justice sociale et qui s'investissent dans l'action politique et sociale. Qu'est-ce qui fait que d'autres, surtout des hommes, se transforment en assassins monstrueux?

N'y a-t-il pas une piste évidente dans la culture machiste et dans le contexte socio-culturel qui valorise les armes?

En effet, il est remarquable que, dans toutes les séries de télé, dans tous les films, la solution passe par l'utilisation d'une arme à feu. On tue les fantômes, les méchants, les morts-vivants, les arnaqueurs, les trafiquants de drogue, les amantEs infidèles, les tricheurs, les voleurs, les ingrats, etc.

Je me rappelle même avoir regardé avec mon conjoint un film mélodramatique états-unien pendant lequel un des personnages principaux faisant état de ses déceptions émotives disait: «Mais j'ai ma solution.» Je lançai alors par dérision: J'imagine qu'il va sortir son gun. Eh bien oui, c'était ça, sa solution. Nous n'en revenions pas!

Il ne faut pas voir ici une inférence bébête selon laquelle c'est la télé qui influence les gens. La télé est en fait influencée aussi par une pensée dominante. Donc, elle est le reflet de l'imaginaire états-unien. Ça joue dans les deux sens et ce qu'on peut en conclure, c'est que la société états-unienne considère les armes, donc la violence, comme la solution principale aux problèmes que vivent les individus.

Quand, dans une société, tout ce qui est valorisé chez les hommes, c'est la domination et la violence. Quand, dans une société, l'accès aux armes est facilité et valorisé. Quand, dans une société, toutes les solutions passent par les armes, à quoi peut-on s'attendre?

La justice sociale aidera à réduire la misère humaine. Une meilleure socialisation des enfants (garderies, activités communautaires) aidera à détecter plus tôt les cas, assez rares croit-on, d'abus familiaux. Mais c'est aussi un changement culturel important qui pourra enlever de l'imaginaire que les armes sont une solution. Pour les États-Unis, hélas, ce n'est pas demain la veille.




25 novembre 2013


Nos oublis commodes


Dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, j'ai eu la chance et le bonheur de voir Québekoisie de Mélanie Carrier et Olivier Higgins. Ce film nous remet face à notre aveuglement total devant la réalité des peuples autochtones qu'on a préféré effacer de nos mémoires plutôt que de voir comment on a rétréci leur univers en agrandissant le nôtre.

Depuis, je conseille à qui veut m'entendre de mettre à son programme l'assistance à la projection de ce film dès que possible, car il est fort bien fait et est un bon instrument pédagogique pour nous amener à réfléchir.

J'en parlais hier avec un ami. J'ai appris de lui que, dans les premières années du cinéma, les Amérindiens jouaient surtout le rôle de «bons sauvages» et que c'est autour de la Deuxième Guerre mondiale et après qu'ils sont devenus les méchants de service pour créer le genre western.

Cela m'a rappelé un fait de mon adolescence, qui montre à quel point l'idéologie dominatrice des blancs européens s'affirme dans la plus superbe ignorance. Il y avait au tout début des années 70 une émission pour enfants mettant en vedette l'ineffable Fess Parker (dont le nom est en soi une belle absurdité pour un public francophone), qui incarnait le héros états-unien Daniel Boone.

Ce charmant héros accomplissait des merveilles grâce à la collaboration des «Indiens», qui se tapaient tout le travail, dont il récoltait ensuite les honneurs. Un épisode qui m'avait particulièrement révolté est celui où il était parti avec deux ou trois blancs et une douzaine d'Amérindiens pour délivrer un personnage que des brigands avaient fait prisonnier.

Au bout de nombreuses péripéties et au prix de la mort de la moitié de ses fidèles serviteurs indiens, Daniel Boone déclara dans la plus belle innocence qu'il avait réussi sa mission «sans perdre un seul homme». Qu'un héros de télé puisse faire une telle déclaration sans que cela ne fasse lever le moindre sourcil dépasse proprement l'entendement, mais il semble hélas que j'aie été l'une des très rares personnes de mon entourage à m'en émouvoir.

Et cela m'amène à un autre exemple de double ignorance entendu ce matin même sur les ondes de Radio-Canada première chaîne. Le correspondant en Chine expliquait à l'animatrice de l'émission Info Matin que la Chine s'était incroyablement développée ces 30 dernières années, mais que l'éducation n'avait pas suivi puisque les Chinois en général ne parlent pas l'anglais. Non, mais vous vous rendez compte ? Les chauffeurs de taxi ne parlent pas anglais.

On en apprend tous les jours : que les Chinois ne parlent pas une langue dont ils n'ont visiblement aucun besoin serait un manque d'éducation. Les énormités qu'on peut proférer quand c'est l'idéologie qui parle.

Et pour revenir à mon sujet du début, l'oubli des torts imposés aux peuples qui ont accueilli nos ancêtres est bien commode quand on veut exploiter la richesse de ce pays sans les consulter.





18 novembre 2013


Tout ce que je rate


Assez souvent le dimanche, parfois un autre jour de la semaine, je prends régulièrement ma journée sans ordinateur. Je dois dire que c'est plus facile depuis que ma seule profession est celle d'écrivain et que je n'ai plus de téléphone portable.

Pour certains, c'est soit un tour de force, soit un épouvantable refuge ringard loin de la condition postmoderne.

Ce n'est rien de tout ça. Il s'agit simplement d'une pause bénéfique comme l'arrêt sur un banc quand on a marché toute une journée dans une ville. Le fait de s'asseoir pour se détendre ne nous fait pas oublier tout ce qu'on a vu et apprécié, au contraire cela permet de mieux enregistrer les impressions, de se les approprier.

Il en est de même de l'information, car je n'apprendrai rien à personne en disant que trois nouvelles répétées mille fois sont beaucoup moins utiles que cinq nouvelles vues une seule fois chacune, sans compter que ça demande six cents fois moins de temps.

C'est remarquable à quel point on ne rate pas grand-chose quand on va soi-même à la chasse aux nouvelles plutôt que de se laisser submerger par le flot des médias qui frappent à notre porte.

Je ne veux pas dire par là que les grands médias sont inutiles. Ils ont des moyens qui permettent d'avoir accès à des nouvelles et de les diffuser à grande échelle. Mais on n'a plus besoin d'attendre après eux pour savoir ce qui nous importe.

On arrive donc à savoir tout ce qui est nécessaire si on consulte les sites utiles, les médias qui nous intéressent et les sources que l'on connaît comme crédibles au moment où on en a besoin. Cela bien sûr exige qu'on ait une curiosité qui va au-delà de la connaissance du menu préféré des «pipoles». Et à cette condition, tout ce qu'on rate, finalement, c'est ce qui ne nous est pas utile.

Samedi dernier, j'émergeais de ma sieste de mi-journée quand j'entends à l'émission La Sphère de Radio-Canada qu'une grande polémique, un événement médiatique incontournable, avait rempli toutes les tribunes pendant la semaine. Ça m'avait totalement échappé, et j'ai donc fait une petite recherche sur le web pour savoir de quoi il s'agissait. J'ai alors découvert qu'il s'agissait de ce genre de non-événement qui oppose les teneurs de micro ou les hurleurs en compétition pour les cotes et les clics. Je ne vous en dirai pas davantage, c'était une nouvelle sans aucun intérêt qui ne concerne rien ni personne.

On se réjouira de constater qu'on ne rate rien d'important quand on dispose de suffisamment de sources, quand on les sollicite au bon moment et qu'on garde bien sûr accès à des grands médias de manière ponctuelle. L'avantage extraordinaire de la multiplicité des points d'accès est, pour les personnes qui savent s'en servir, de pouvoir débrancher sans crainte de rien manquer, parce que les nouvelles ne disparaissent pas quand on ferme la boîte à perdre du temps, pas plus que la ville ne disparaît derrière nous quand on s'assoit sur un banc.




4 novembre 2013


Changement ?


J'ai des sentiments mitigés à propos de la notion de changement. Tout n'est que changement dans l'univers, mais en même temps on se rappelle Lavoisier et son «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme». Alors, le changement, c'est aussi le retour du même.

Si le changement est nécessaire, utile, amusant, parfois salvateur, quand il ne correspond qu'à un slogan du type : «Faut que ça change!», «Nous sommes le vrai changement», «C'est le temps de changer», cela n'a rien de particulièrement stimulant.

Les boulevards de l'histoire sont jonchés des ruines décrépites de tous ces promoteurs du changement qui ne voulaient en fait qu'«être calife à la place du calife». Changer le personnel ne change pas la dynamique humaine qui, à la longue, reprend ses penchants conjoncturels. Il faut des processus qui assurent que même les moins vertueux suivront la voie appropriée. Et ces processus-là impliquent plus de démocratie, de consultation, de contre-vérification, ce qui a le don d'épuiser les amateurs de la pensée magique à qui plairait bien le coup de balai définitif, oubliant par là que le ménage, ça se fait régulièrement, pas une fois pour toutes.

Des changements inutiles aussi me laissent songeur. Par exemple, pourquoi changer d'heure ? La théorie voulant que les heures d'ensoleillement en fin de journée soient plus propices aux commerces ou à l'industrie ne tient pas la route quand on sait que les bureaux et les usines ouvrent le matin justement quand on aurait besoin de plus de lumière.

J'ai eu beau chercher partout, je n'ai trouvé aucune explication satisfaisante en plus de constater que les médias nous apportent des justifications nouvelles et différentes chaque année. Tout ce qu'on sait, c'est que des décisions politiques en Allemagne, puis dans les autres pays européens, ont instauré cette coutume dont on ne sait comment sortir.

Le changement des mentalités dont l'idéologie est modelée par l'hégémonie culturelle et politique (merci Gramsci) est une chose qui prend du temps et qui demande un travail de terrain important avant que les médias de masse n'y fassent écho et un travail politique important afin que les médias de masse n'aient pas le choix d'y faire écho, mais en attendant on se désole que les discours simplistes comme ceux de Régis Labaume servent si bien les propriétaires et patrons qui ont été imprévoyants et accusent maintenant les syndicats de leurs propres turpitudes.

Je ne sais pas pourquoi, mais me revient à l'esprit un changement qui avait été présenté au XVIIIe siècle, la Modeste proposition de Jonathan Swift pour que les pauvres soient utiles à la nation. Il suggérait qu'on parque certains pauvres, surtout les femelles, parce que les mâles n'ont pas besoin d'être nombreux, en tant que fournisseurs de bébés bien engraissés pour les vendre ensuite aux bourgeois comme mets de choix.

Si ça vous révolte, vous avez bien raison, mais la question demeure : pourquoi le fait-on ?, puisque c'est bien ça, métaphoriquement parfois, mais littéralement souvent (travail des enfants, esclavage sexuel, trafic des humains), que notre société globalisée fait. Tiens, voilà un objet de changement à méditer.




28 octobre 2013


La charte de la confusion


En huit jours, j'ai eu l'occasion d'assister à trois débats publics sur la charte dite des valeurs proposée par le gouvernement québécois.

Entendre les opinions de part et d'autre est fort utile pour comprendre la légitimité des diverses positions. Toutefois, il ressort que le débat serait plus facile et plus serein si les paramètres étaient plus clairs et mieux connus. En fait, on a souvent l'impression que les interlocuteurs ne parlent pas toujours de la même chose, ce qui occasionne de l'ambiguïté, des quiproquos et des confusions.

Je propose ici un essai de distinction de différents concepts utilisés et des différentes règles auxquelles on réfère.

D'abord, il ne paraît pas déraisonnable en soi de vouloir adopter une charte des valeurs. Une telle charte servirait de guide pour la conception des lois et règlements, et ensuite quant à leur interprétation.

Cependant une charte des valeurs doit regrouper les valeurs universelles auxquelles une société adhère : égalité, liberté, solidarité, justice, paix, etc. En ce sens, il s'agit d'une grande déclaration de principes qui ne contient pas en elle-même de mesures spécifiques, car ces mesures-là relèvent des lois et règlements qui s'en inspireront.

Or, il est bien clair que le gouvernement ne présente pas, dans le cas qui nous occupe, une charte des valeurs, mais une tentative de charte de la laïcité, qui contient un élément de charte des valeurs, soit le principe de l'égalité entre les femmes et les hommes. En voulant tout faire rapidement en une étape, le gouvernement a contribué à la confusion.

La laïcité, donc, puisque c'est de cela qu'il s'agit consiste pour l'État à afficher une neutralité complète à l'égard des religions et à n'en favoriser aucune.

Encore une fois, la tâche est assez partielle puisque les religions bénéficient toujours de certains avantages dont ne bénéficient pas les autres organismes sans but lucratif. Elles peuvent même exercer certains pouvoirs civils comme celui de faire des mariages reconnus par l'État.

Une autre distinction, abordée par exemple dans le billet du 14 octobre 2013, est celle entre croyance et religion. La religion relève d'une organisation qui dispose d'un clergé ou de représentants; la croyance relève de la conviction personnelle. Il faut donc distinguer entre la liberté de religion des groupes d'un côté et la liberté de croyance des individus de l'autre.

Cela nous amène à distinguer l'État comme institution, qui ne doit afficher aucun lien avec la religion, et les individus d'autre part, qui disposent de la liberté d'expression.

La question qui se pose est donc celle de savoir quelles sont les limites raisonnables à apporter à la liberté d'expression des individus pour garantir la neutralité de l'institution. Pour ce qui est de l'institution, elle ne doit pas afficher de signe religieux et, en ce sens, le maintien du crucifix au-dessus du fauteuil de la présidence à l'Assemblée nationale est une aberration.

Il ne semble pas non plus qu'aucune religion n'exige formellement de la part des individus le port de certains signes en tout temps. Les avis à cet égard relèvent de l'interprétation.

Mais de qui doit-on exiger cette retenue dans l'expression des croyances ? Là encore le projet de charte présenté (notons qu'il n'y a pas encore de projet de loi officiel) contient des incohérences, sources de confusion.

Il convient donc de rappeler que les exigences dont il est question dans le projet en débat s'adressent aux employéEs de l'État et non aux employéEs des commerces ni aux passants dans la rue. J'ai remarqué par exemple que la caissière d'un commerce que je fréquente ne porte plus son foulard depuis un certain temps, je n'ai pas osé lui demander si c'était à cause des dérapages que le débat a pu causer.

La question est donc : pour quels employéEs de l'État de telles exigences sont-elles appropriées ?

Exiger la même retenue de la part de tous les employéEs de l'État, mais pas des éluEs est-il justifié ? Doit-on traiter les écoles primaires et secondaires de la même façon que les cégeps et les universités ? Il convient de rappeler la liberté académique si chèrement acquise par les enseignantEs des collèges et universités.

Les hôpitaux sont gérés par l'État, mais les personnes qui y travaillent sont-elles dans une relation institutionnelle ou dans une relation d'aide ?

Permettre un droit de retrait selon le conseil d'administration d'un établissement, c'est ouvrir la porte à l'arbitraire et créer des régimes parallèles d'une institution à l'autre même si elles sont physiquement voisines, par exemple dans une même rue.

Et quand on parle de signes, sait-on de quoi l'on parle ? On entend beaucoup parler de voile. On se rend compte pourtant que de nombreuses personnes entendent par là le hidjab, qui est en fait un foulard. L'expression « femme voilée » ne désigne-t-elle pas une femme dont on ne voit pas le visage parce qu'elle porte un niqab ?

Quand on entend des interlocuteurs s'entre-contredire, le fait qu'ils appellent de noms différents des réalités semblables ou de noms semblables des réalités différentes n'aide pas à résoudre ces contradictions.

Sur la question du niqab toutefois, il semble bien que le consensus soit tout à fait général : on donne et on reçoit un service de l'État à visage découvert.

Pour aider à la sérénité du débat, ne conviendrait-il pas aussi de reconnaître dès le départ des discussions que les objectifs 1. d'assurer la neutralité de l'État et 2. de garantir la liberté d'expression sont tous les deux légitimes et que le débat doit porter sur les moyens de concilier les deux ?

La fréquentation des débats m'a semblé fort instructive et, si l'on essayait chaque fois de s'entendre au moins sur les termes de référence, cela devrait nous conduire à un exercice démocratique plus mesuré, certes difficile, mais nécessaire.




22 octobre 2013


L'accord commercial qu'on nous cache


Le Canada et l'Union européenne ont signé récemment l'accord économique commercial global.

Cette entente menace nos services publics. Les réactions et les critiques avaient commencé à émerger malgré les sourires béats de nos deux gouvernements provincial et fédéral.

Coup de théâtre: on fait passer à la trappe ce débat important en réveillant la chicane constitutionnelle autour du projet de loi 99 sur les référendums.

Ainsi le PQ et les conservateurs ont l'air de se détester pendant qu'ils s'entendent pour nous priver des services normaux de l'État, bradés à l'entreprise.





21 octobre 2013


L'indispensable éducation sexuelle


Hier, dimanche 20 octobre 2013, je me réveille tôt, je mets mes écouteurs pour ne pas déranger mon conjoint et j'écoute la radio de mon lit. À l'émission de Franco Nuovo, Dessine-moi un dimanche, on discute au téléphone avec un invité spécialiste de la chasse à l'orignal, qui fait des imitations de l'appel de la femelle, puis de l'appel du mâle.

L'animateur s'enquiert candidement de savoir si le mâle attire parfois d'autres mâles avec ses appels. L'invité parle de la compétition entre mâles, mais quand l'animateur précise qu'il aimerait savoir si vraiment l'appel du mâle pouvait attirer les mâles, notre «spécialiste» s'empresse d'affirmer, avec cette imperturbable assurance que seule l'ignorance confère : «Ça n'existe pas, ça, dans le monde animal.»

Et comme pour figer dans le marbre cette monumentale bourde, il ajoute sans hésitations que «chez les animaux, c'est mâle ou femelle, pas entre les deux.»

Je ne nomme pas la personne en question et je ne veux pas m'en prendre à elle. L'ignorance est un défaut qui se corrige par l'information. Peut-être l'animateur se sentait-il gêné de devoir corriger publiquement l'invité, aussi n'a-t-il pas osé le faire.

Mais, dans tous les cas, voilà une illustration très éclatante du caractère indispensable de l'éducation sexuelle, une éducation qui devrait être sérieuse et factuelle afin d'éviter l'ignorance, la confusion et les préjugés.

Je commencerai avec la dernière affirmation concernant «mâle ou femelle» pas entre les deux. Il y a de très nombreuses remarques à faire à ce sujet. Je m'en contenterai de trois.

1. Ce préjugé consiste à croire que l'homosexualité est due au fait qu'un mâle est moins mâle ou qu'une femelle est moins femelle. Outre le fait que c'est toujours difficile à apprécier, on sait que ce n'est pas le fait d'être plus mâle ou plus femelle qui fait qu'un individu est attiré par les autres du même sexe. C'est seulement le fait qu'il les préfère, c'est tout.

2. Chez les animaux, il n'y a pas seulement mâle ou femelle, il y a entre les deux et il y a aussi les deux. Tous les biologistes pourront vous le dire.

3. Et chez les humains, il y a des personnes qu'on appelle intersexes ou intersexuées, parce qu'elles comportent des caractéristiques physiques et sexuelles des deux sexes. De nombreux cas de figure existent, mais leur orientation sexuelle envers les hommes ou les femmes ne dépend pas de leur conformation physique. J'ai déjà abordé ce sujet à l'occasion d'un billet en décembre 2007, qu'on pourra relire à l'adresse suivante : http://www.francislagace.org/billet.php#sujet38.
Dans tous les cas, il ne faut pas confondre orientation sexuelle et condition intersexuelle.

Pour en revenir à la première grossière erreur, c'est assez étonnant de découvrir qu'un amant de la nature soit si peu observateur et n'ait jamais eu l'occasion d'apercevoir un comportement homosexuel chez les animaux. Moi qui ai vécu à la campagne, j'ai eu un chat mâle qui ne s'accouplait qu'avec des mâles, j'ai des amis qui ont observé des chevaux, des chiens, des oiseaux, etc. qui s'accouplaient avec des individus de leur sexe dans la nature, même quand des individus de l'autre sexe étaient disponibles.

Pour qui veut s'instruire sur le sujet, je recommande la lecture de Biological exuberance de Bruce Bagemihl, où on découvrira que la diversité sexuelle n'est pas que le fait des humains.

Non seulement les rapports homosexuels ont existé de tout temps et sous toutes les latitudes dans les sociétés humaines, mais ils se retrouvent chez les autres animaux de manière plus fréquente qu'on le croit généralement.

Alors à quand une éducation sexuelle sérieuse et factuelle?





14 octobre 2013


Religion : une liberté comme une autre ?


Je ne peux m'empêcher de me poser des questions et de regretter, quand il s'agit de religion, que l'on confonde sans cesse le droit de croire en ce qui nous plaît avec la liberté de religion, qui est en fait la possibilité pour des prêtres ou autres responsables de l'orthodoxie de décider pour nous de ce qui est bien ou mal.

Qu'une personne croie en une entité supérieure parce que ça lui permet de s'expliquer qu'il y ait quelque chose plutôt que rien, je l'accepte sans problème. Pour moi, ça ne résout rien, parce qu'on peut aussi se demander pourquoi il y aurait une déité plutôt que pas du tout, mais bon.

Qu'une personne croie en une entité supérieure qui fera vivre son âme éternellement parce que ça la rassure devant l'inévitable fin de toute vie, je l'accepte sans problème. Pour moi, ça ne résout rien, parce que l'éternité ne me paraît pas plus rassurante qu'une vie bien accomplie, mais bon.

Mais, dans tous les cas où on arrive à se mettre d'accord sur le fait que c'est bien correct qu'une personne ait ce genre de croyance, jamais cela ne justifie le saut qualitatif qui consiste à accepter ensuite une religion, c'est-à-dire un ensemble organisé qui s'octroie le droit d'opprimer ses fidèles.

Vous me répondrez : « Mais les gens qui ont la même croyance ont bien le droit de s'associer entre eux pour partager leur foi. » Voilà, on y est, c'est le droit d'association, il est prévu par les Chartes. Mais pourquoi donc les Chartes prévoient-elles une liberté de religion, alors que la liberté de conscience et la liberté d'association y sont déjà prévues ?

On ne prévoit pas spécifiquement la liberté de se syndiquer parce que la liberté d'association est déjà prévue, alors pourquoi la religion ?

Aussi, dans le débat sur la laïcité qui fait rage actuellement, on ne fait pas souvent cette distinction entre la croyance, qui est un droit individuel, et la religion, qui est un droit d'association.

Aussi mélange-t-on deux objectifs très différents : celui d'empêcher l'état de contribuer à faire en sorte que les prêtres et autres responsables de l'orthodoxie décident à notre place de ce qui est bien ou mal et celui de respecter les individus dans leurs croyances.

Pour atteindre le premier objectif, il faut que les religions n'aient aucun avantage différent de celui qu'ont toutes les organisations sans but lucratif sinon la liberté de religion serait une liberté d'association plus «égale» que les autres.

Pour atteindre le second objectif, on doit permettre aux individus d'exprimer leur croyance quand cela ne nuit pas à la neutralité de l'État et leur permettre de s'associer avec qui ils le veulent pour partager leur conception du monde.

Alors, est-on justifié de se mêler de la façon dont les gens s'habillent en dehors de certains contextes très spécifiques ? Ne vient-on pas jouer dans la liberté chèrement acquise de pouvoir se vêtir comme on veut, de pouvoir manifester ses opinions et ses croyances dans la mesure où cela n'incite pas à la haine ou à la violence ?

En tout cas, le débat est plus complexe qu'il y paraît et en mélangeant sans cesse deux niveaux, croyance individuelle et association organisée qui vise à l'observance de l'orthodoxie, on n'aide pas à y voir clair.




16 septembre 2013


N'est-ce qu'un cauchemar ?


Est-il possible que les grands capitalistes soient assez bêtes pour ignorer que l'on ne peut produire indéfiniment avec de la matière finie?

Est-il possible que les grands capitalistes ne sachent pas que même la technologie la plus avancée ne permettra pas une croissance de richesse suffisante pour satisfaire les besoins de toute la population terrienne?

Est-il possible que les grands capitalistes préparent consciemment la population à se taire et à se soumettre en réduisant la démocratie au verbiage que constitue l'expansion à l'échelle planétaire du concept de gouvernance, qui n'a rien à voir avec l'expression du peuple, mais tout à voir avec la gestion par un petit nombre, ce qui s'appelle proprement l'oligarchie?

Est-il possible que les grands capitalistes préparent consciemment la population à se taire et à se soumettre en édictant partout des règles sécuritaires de plus en plus strictes comme c'est le cas chaque fois que le G20 se réunit?

Est-il possible que les grands capitalistes préparent consciemment la population à se taire et à se soumettre en restreignant partout le droit de manifester et en le réprimant sauvagement comme c'est le cas au Canada, au Québec et à Montréal avec le règlement P-6?

Est-il possible que les grands capitalistes s'assurent de ne pas être embêtés par les réfugiés climatiques de plus en plus nombreux que cause le réchauffement global en restreignant l'immigration partout en Occident?

Est-il possible que les grands capitalistes s'assurent une main d'œuvre esclave en n'autorisant que le déplacement des travailleurs et travailleuses migrantEs temporaires?

Est-il possible que les grands capitalistes préparent deux mondes: l'un où les riches et puissants bénéficient du capitalisme vert et l'autre où les esclaves et les laissés pour compte croupissent et subissent les effets de la dévastation de la planète?

«En l'absence d'orientations politique réfléchies, l'interruption inéluctable de la croissance imposée par les limites biophysiques de la planète pourrait bien annoncer un monde sombre et âpre, qui pourrait prendre la forme d'États-forteresses, autoritaires et militarisés, indifférents au sort des populations vulnérables (à l'extérieur comme à l'intérieur de leurs frontières) qui subissent les effets pervers de la course à la croissance.»
Andrea Lévy, «Les dangers d'une décroissance sauvage», revue Relations, juin 2013

N'est-ce pas déjà un peu ce que nous sommes en train de vivre?




9 septembre 2013


La liberté enchaînée


Autrefois, les esclaves se promenaient avec un boulet; aujourd'hui, ils se baladent avec un téléphone. (1er juillet 365 Chrysanthèmes +1, par Francis Lagacé, les Écrits francs s. a. 2010)

L'une des grandes joies de ma nouvelle vie, c'est de ne plus avoir de téléphone portable. Ne plus être attaché à cet appareil auquel un emploi, une fonction, nous lie est un véritable bonheur. Certes le quidam qui possède un téléphone peut décider de répondre quand ça lui chante, de ne s'en servir que pour appeler quand il en a besoin. Mais il n'en va pas ainsi pour les personnes qui, accomplissant un mandat électif, sont tenues de répondre «présentE» quand on les sonne.

Je me rappelle une publicité des années 90 de la compagnie Bell. On y vantait le téléphone cellulaire comme étant source de liberté. Pour illustrer cette liberté, on montrait un pêcheur seul sur son lac, qui pouvait appeler et recevoir des appels. Je trouvais cette annonce profondément contradictoire. A-t-on envie, quand on veut aller pêcher dans les bois, d'être joignable en tout temps? Et quel est ce besoin d'appeler tout le monde aussitôt qu'on pêché une petite truite de sept centimètres?

Je cite ici les paroles d'une fort rigolote chanson de Mouloudji sur une musique de Jean-Marie Le Guen et d'Aimable Pluchart. Cette chanson raconte l'enterrement du Père l'absinthe, mort en delirium tremens:

«Morbides on suivait son bel enterrement, quand dans la rue de l'Espoir, voilà qu'un feu rouge nous coupe de la bière qui poursuit seule son calvaire. Sans demander son reste, le convoi s'enfuit personne connaissait l'adresse.

On eut beau l'appeler, on eut beau crier, on eut beau gesticuler... Et, rue de l'Espoir, il fallut nous voir courir dans un deuil à courre, mais peut-on lutter contre les autos, on a fini au bistrot.»

Mouloudji, Le père l'absinthe

Cette chanson ne serait pas imaginable aujourd'hui, car chacun aurait, de son portable, appelé les responsables du convoi et on aurait vite retrouvé le cimetière. C'est bien dommage pour le bistrot.

Mais, bon, je fais confiance à l'ingéniosité humaine, qui trouvera bien d'autres prétextes, en ces temps de connectivité, pour passer au bar plutôt que de se rendre à d'officielles cérémonies.




4 septembre 2013


Radio-Canada à la défense du privé


Il est formidable de constater à quel point l'idéologie de la privatisation fait des ravages et obscurcit les esprits de ceux-là mêmes qui devraient défendre le rôle du public et de l'État.

Hier soir, 3 septembre 2013, la télé de Radio-Canada présentait dans son émission Tout le monde en parlait un historique de la création de la Place des Arts.

On y présente le ministre du gouvernement libéral d'alors, René Lévesque, comme un gros méchant qui a enlevé des mains de généreux hommes d'affaires dévoués, associés il est vrai à des représentants municipaux, réunis sous le nom de Centre Sir-Georges-Étienne-Cartier, la gestion de la Place des arts pour la remettre à la Régie de la Place des arts, un organisme relevant de l'État.

Je ne suis pas un farouche défenseur de René Lévesque, mais une chose est sûre : il a fait exactement ce qu'il fallait faire, c'est-à-dire démanteler un PPP (partenariat public-privé) pour en remettre les rênes à un organisme public.

Qui aurait le courage aujourd'hui de faire de même avec les deux méga centres hospitaliers de Montréal ?




2 septembre 2013


Quelques balises pour la laïcité


Le flou qui entoure la Charte des valeurs québécoises mise de l'avant par le Parti Québécois n'est pas de bon augure.

On a l'impression que, sous de nobles prétextes, on cherche à faire valoir un Québec catholique, qui serait fondamentalement normal, en opposition à un Québec ou d'autres fois sont pratiquées. Or, les vraies questions qui se posent, ce sont les questions de balises dont doivent disposer par exemple les enseignants à l'égard de la laïcité. Et là-dessus, l'attitude de la Fédération autonome de l'enseignement et de son président, Sylvain Mallette, me semble être la plus mesurée.

À cet égard, j'aimerais faire mes propres propositions de balises. Par exemple, dans le cadre de l'enseignement, aucun élève ne devrait être retiré de la classe parce que ses parents ne veulent pas entendre la réalité. La théorie de l'évolution ou la théorie du Big Bang sont l'état actuel des connaissances et les enfants doivent être mis en contact avec elles.

Ça me rappelle au passage une distinction importante qu'on doit faire entre théorie et hypothèse au point de vue scientifique. J'avais eu une discussion avec un curé, qui mettait sur le même pied sa foi en dieu et la théorie du Big Bang. J'ai dû lui expliquer que son dieu n'est qu'une hypothèse. Hypothèse d'ailleurs inutile dans l'état actuel des connaissances.

Il n'en va pas de même quand il s'agit d'une théorie dans le corpus scientifique. Une théorie est un système d'explications qui permet de fonctionner dans le monde scientifique. On ne fonctionne pas à partir de la Vérité révélée, mais bien à partir de théories applicables. Et quand une théorie s'avère incorrecte, on la corrige en fonction de la réalité. Or, ce n'est pas du tout le cas de la foi, qui se défie totalement de la réalité.

C'est la théorie atomique qui fait en sorte que la chimie moderne fonctionne. Les ordinateurs et le web fonctionnent parce qu'ils font appel à l'application de théories cohérentes. On ne peut pas en dire autant des hypothèses farfelues que nous proposent les religions. Il y a donc une différence importante entre le monde qui doit être enseigné et l'univers des croyances qui relève des préférences de chacun ou de certains groupes.

Par exemple, on devrait pouvoir enseigner que l'homosexualité est normale puisqu'elle existe dans la nature, a toujours existé dans les sociétés humaines et ne fait de tort qu'à ceux et celles qui refusent de voir le monde comme il est.

Autre balise importante, on devrait se décider une bonne fois pour toutes à retirer le crucifix de l'Assemblée nationale. Il n'y a pas sa place. Si l'État est catholique, il n'est pas neutre. S'il est neutre, ce symbole de l'alliance entre l'Église et le Gouvernement, qui a été placé là par Duplessis, il convient de le rappeler, ce symbole, donc, est de trop.

Si vous estimez que c'est un symbole patrimonial, mettez-le à sa place, soit le musée. Mais, consacrer la douteuse hégémonie de la pensée catholique tout en prétendant donner l'exemple aux nouveaux arrivants, cela s'appelle une injonction contradictoire, dont le résultat est toujours dysfonctionnel.




26 août 2013


Impôts : Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose !


Alors que les impôts n'ont pas cessé de baisser depuis les vingt dernières années, on étourdit les contribuables à force de leur dire qu'ils en paient trop. Et voilà le Chevalier Couillard, ci-devant chef de l'opposition officielle, qui vient à la rescousse de la population en proposant de les réduire encore.

Ce qu'il ne vous dit pas, c'est pourquoi certains ont l'impression justifiée qu'il leur reste moins d'argent à la fin de l'année : parce que les salaires n'augmentent pas et parce que les impôts ont été remplacés par des taxes à la consommation et par des tarifs plus élevés.

Non, les taxes ne sont pas égales ni justes, car elles pèsent plus lourd sur les personnes dont le revenu est plus modeste. Ces dernières ont moins d'argent disponible pour faire des achats quand elles ont payé les premières nécessités. Les tarifs comme la taxe santé coûtent beaucoup plus cher aux personnes qui ont un revenu de 25 000 $ qu'à celles en disposant de 70 000 $.

« Rééquilibrer les impôts » comme le propose le généreux prétendant à la gouvernance de notre oublieuse province, ça doit passer par une augmentation du nombre de paliers d'impôts afin que le fardeau soit réparti selon la capacité de payer. Ça doit aussi passer par une part un peu plus équitable des entreprises, dont les impôts ont diminué de moitié dans les vingt dernières années.

Mais le mensonge est électoralement beaucoup plus payant. Gageons que notre nouveau champion fera tout un tabac médiatique avec ses propositions séduisantes, mais fausses et dangereuses.




19 août 2013


Perte de repères


D'une génération à l'autre, ce ne sont pas tous les points de repère qui sont transmis. Certaines choses s'effacent, s'oublient ou se transforment. Les historienNEs, les encyclopédies nous permettent de garder le contact avec l'origine, mais le sens usuel va son chemin sans qu'on y puisse grand chose.

Cette réflexion m'est venue quand, un jour relativement récent, j'ai entendu un animateur de la radio de Radio-Canada dire que la vieille chanson À la claire fontaine était une chanson pour enfants. Je n'ai pu réprimer une risette surprise. Cette chanson, qui parle d'un homme qui se fait sécher nu sous un chêne en pleurant la maîtresse qu'il a perdue, n'est pas spécialement pour les enfants même si bien sûr elle ne leur est pas interdite.

Cela me rappelle d'ailleurs une anecdote : entendant mon père la chanter, alors que j'étais tout jeune écolier, je lui avais demandé pourquoi ce monsieur pleurait sa maîtresse. Il me répondit : «C'est parce qu'il l'aimait.» Et je m'étais étonné que l'homme en question aime tant l'école, ce qui déclencha un rire bien compréhensible.

Ce n'est pas parce qu'une chanson fait partie du folklore ancien qu'elle est pour les enfants. C'est toutefois autour de réunions familiales ou d'occasions où l'on veut faire connaître le patrimoine aux enfants qu'elle risque d'être interprétée. Notre bonhomme animateur avait franchi le pas entre patrimoine et destination aux enfants.

Parlant de repères ancestraux, la campagne pour la récente collecte de fonds du diocèse de Montréal misait sur le caractère patrimonial de la religion catholique, notamment son influence sur notre toponymie : que dirions-nous de la rue Denis (Saint-Denis), du fleuve Laurent (Saint-Laurent), de la Plaza Hubert (Saint-Hubert), du boulevard Michel (Saint-Michel) ?

Eh bien, moi, je ne m'en porterais pas plus mal. J'ai déjà écrit quand j'avais 20 ans, que je renoncerais volontiers aux Pyramides d'Égypte si on avait pu épargner la souffrance de ceux et celles qui les ont construites. Mon opinion est toujours la même. Alors, je m'accomoderais fort bien d'aller me balader dans le Village sur la rue Catherine. Le patrimoine religieux n'est pas une absolue nécessité et, sans lui, Bach aurait bien été capable d'écrire une belle musique pour plaire à sa femme, pour endormir ses enfants, pour complaire aux nombreux princes qui l'ont commandité ou rien qu'en admirant le ciel étoilé, cet univers dont nous faisons partie.




15 août 2013


Curiosité russe


C'est drôle, mais lors de la vigile devant le consulat russe de Montréal au 3655, rue du Musée, le mardi 13 août 2013 au soir, une caricature d'espionne russe, femme costaude aux épaules carrées, vêtue d'un imperméable ciré, cheveux blond roux, semblant tout droit sortie d'un film de l'époque de la guerre froide, m'a mitraillé de son appareil photo au début de l'activité et à la fin de l'activité sous toutes sortes d'angle, à moins qu'elle ne visât plutôt Yves Lafontaine, rédacteur en chef de Fugues, qui était juste à côté de moi.

C'est quand même drôle.




12 août 2013


Humour absurde et politiques québécois


Les partis qui se prétendent les plus près de gouverner le Québec pratiquent un humour absurde digne du plus pur non sense.

On a d'abord la Coalition Avenir Québec (CAQ), qui n'est qu'un autre avatar de l'Action démocratique du Québec (ADQ) de sinistre mémoire. Aux dernières élections, ils ont affirmé que tout le monde était pourri et qu'il fallait donc les mettre à la place des pourris. C'est digne du grand Vizir Iznogoud.

Puis, hier soir dans un bulletin de nouvelles télévisées, je tombe sur Philippe Couillard, chef du Parti libéral, clamant que le «Parti Québécois n'était pas de gauche». Messieurs Jourdain et La Palice n'auraient pas dit mieux.

Mais le plus ridicule de l'affaire, c'est qu'il reprochait au Parti Québécois de ne pas avoir fait ce qu'il ne voulait pas qu'il fasse. En effet, il reprochait au Parti Québécois d'avoir promis de ne pas hausser les tarifs d'Hydro Québec, de les avoir haussés quand même comme les Libéraux avaient promis de les augmenter. Autrement dit, les péquistes sont des sans cœur, mais les vrais sans cœur qu'il faut élire, c'est nous, parce que c'est nous qui avons eu en premier l'idée de faire monter les tarifs.

C'est un peu comme si, au détour d'un sentier dans la forêt, vous étiez accueillis par deux bandes de brigands qui vous somment de choisir par lequel des deux vous serez bastonnés. Mais le critère décisif devrait selon eux être celui qui vous promet de vous donner le plus grand nombre de coups de bâtons.

Le reportage se poursuivait par le témoignage de deux personnes «militantes» (mais est-ce qu'on milite dans ce genre de partis, ne s'agit-il pas plutôt de supporteurs comme pour les clubs de foot) toutes fières de constater que «le Parti libéral a une nouvelle image».

Voilà, tout est dit, il s'agit d'une image à vendre. Elle n'a même pas besoin d'être belle ou attirante, elle a juste besoin d'être nouvelle. C'est le roi Ubu qui va être content!




5 août 2013


De l'importance du coming out


Pour toutes les personnes qui doutent encore de l'utilité du défilé de la Fierté gaie, qui ne comprennent pas l'importance, la nécessité du coming out, nous avons devant nous un cas fort intéressant.

Comme de nombreux dirigeants à l'homosexualité refoulée, Vladimir Poutine combine une homophobie très extravertie et un homo-érotisme (culte de la virilité et du torse mâle) tout aussi extraverti.

Voilà ce que donne une éducation ou un contexte social qui refuse la reconnaissance de l'homosexualité. Cela conduit à la persécution de ces autres que l'on ne veut pas reconnaître en soi (comme diraient Daniel Welzer-Lang, Pierre Dutey et Michel Dorais dans le livre intitulé justement La peur de l'autre en soi, paru aux éditions VLB en 1994).

Les autorités grecques s'offusquent à la simple évocation qu'Alexandre le Grand en était. Et vous vous rappelez Jorg Haider? Ce leader d'extrême droite autrichien, qui aimait s'entourer de beaux jeunes hommes et qui s'illustrait dans tous les sports. Parangon de la vertu, il est mort d'un accident de voiture alors qu'il roulait à 142 km dans une zone de 70, en état d'ivresse et sortant d'un bar gai.

Et vous vous demandez encore pourquoi il faut qu'on en parle? Vous vous étonnez qu'on en parle tant? Rappelez-vous que si on vous interdisait de parler de votre hétérosexualité, vous seriez privé d'au moins la moitié de vos sujets de conversation: aucune référence à votre famille, aux personnes qui vous plaisent, à vos histoires d'amour, à vos sorties en couple ou en famille, etc.

En cette saison propice à la Fierté gaie (opposée à la honte qu'on voudrait bien nous imposer chez encore beaucoup trop de monde), il est de mise, ce petit rappel que le coming out est nécessaire parce que les modèles variés sont indispensables.

Si Poutine avait eu des modèles d'homos épanouis dans son entourage, peut-être serait-il moins cruel envers ceux dont il a tellement peur qu'ils réflètent son image.




29 juillet 2013


Aléas de mémoire


J'ai lu récemment une biographie de Charles Trenet (ou Trénet, comme il prononçait lui-même) par Jean-Philippe Ségot. L'auteur, dans son avant-propos, dit que l'écriture n'en fut pas facile parce que le sujet de la biographie a souvent fait des déclarations fantaisistes sur son histoire, a embelli certains passages et a mélangé certains épisodes.

Je trouve ce genre de précaution oratoire un peu superflu. En effet, n'est-ce pas vrai de toute personne? La mémoire peut jouer des tours, mais surtout le souvenir affectif est souvent plus important que le souvenir factuel, de sorte que la plupart des gens se souviennent des scènes de leur vie en se donnant un rôle un peu meilleur que celui qu'ils ont effectivement joué.

Souvent on situe telle activité à telle date erronément parce que de façon analogique le souvenir s'accorde bien avec un autre qui a suscité le même sentiment ou parce que les mêmes personnes étaient présentes. Toutes choses qui se précisent facilement en consultant les calendriers et les agendas, en faisant l'appariement avec les faits vérifiables dont tous peuvent attester.

Loin de se dire qu'on ne peut jamais se fier à la mémoire de personne, il faut simplement tenir compte du facteur émotionnel dans la mémoire pour faire les ajustements nécessaires.

D'ailleurs pour les faits importants, les événements traumatiques, quand la mémoire revient, elle est plutôt fiable. Toutes les personnes qui étaient au monde et dotées de conscience raisonnante se souviennent de ce qu'elles faisaient le vendredi 22 novembre 1963, jour de l'assassinat de John F. Kennedy. Tous les Français se souviennent de ce qu'ils faisaient le dimanche 12 juillet 1998 (lorsque les Bleus ont gagné le Mondial de foot). Ça, c'est l'extrême, mais on peut aussi être certain que l'essentiel de ce qui concerne un événement important pour une personne est plutôt bien mémorisé par elle.

À moins bien sûr d'avoir affaire à une personnalité narcissique pathologique, qui niera férocement le moindre souvenir pouvant la désavantager, on saura faire la part des corrections à apporter, mais il y en aura toujours. Ça fait partie de la vie et ça cause de sacrées bonnes discussions dans les repas de famille ou entre amis. Ceux qui tiennent un bon agenda en sortent généralement triomphants.

Cela ne disqualifie pas la mémoire, cela la rend plus humaine.




24 juin 2013


Partis et vacances


Il y a plusieurs façons de considérer ce qu'est ou doit être un parti.

Entre autres, on peut le voir comme un groupe autour d'une personne qui a énoncé des idées et que l'on veut promouvoir avec elles. Ou alors un groupe qui soutient une personne dont la seule idée est de se promouvoir elle-même et ses propres intérêts.

On peut aussi le voir comme un groupe réuni dans la commune détestation de quelqu'un ou de quelque chose. Dans ce cas, cela ressemble plus à une coalition conjoncturelle.

Mais, outre qu'il existe bien d'autres façons de le concevoir, il me semble que la notion contemporaine la plus intéressante du parti devrait être celle de l'organisation démocratique d'un groupe réuni par des valeurs partagées et dont l'objectif est de les faire avancer par des discussions d'où doit émerger la volonté générale dans le sens du bien commun.

Or, ce type de parti s'accommode mal du vedettariat et de l'obsession médiatique du héros. Ce type de parti, le plus intéressant je le rappelle, n'est pas sous la coupe de ses porte-parole. Ses porte-parole sont justement des exécutants, et les discussions qui consistent à ramener un parti à ses figures publiques les plus connues ne s'y appliquent guère.

Un vrai parti démocratique, qu'il soit municipal, provincial ou fédéral, est quelque chose de nécessaire.

Les aspirants au pouvoir qui nient son importance ou son utilité ne sont justement qu'à la recherche du pouvoir.

***parti en vacances***

Je prends le parti des vacances pour quelques semaines. Vous avez congé de billet jusque vers la fin juillet.




17 juin 2013


Psychologie du troll


Dans les médias sociaux, surtout Twitter et Facebook, le troll est une peste. C'est un personnage qui s'immisce dans une discussion pour susciter une fausse polémique, pour créer de faux débats et faire enrager ses interlocuteurs. Parfois même, il est à l'origine d'une fausse discussion en y allant d'une déclaration fracassante, totalement injustifiée. Il s'ensuit souvent un dialogue inutile de la part de leurs victimes pour essayer de le convaincre qu'il a tort.

Ce qui est particulièrement ennuyeux, c'est qu'il s'invite sur la page de la victime choisie, qu'il s'ingère dans un débat jusqu'alors argumenté (rationnel ou passionné, mais argumenté), fait semblant d'argumenter, mais tourne tout à l'enfantillage et à l'argutie.

Or, cette discussion est totalement inutile, car le troll est la plupart du temps au courant que ses affirmations sont fausses. Son seul but est de faire dérailler les débats ou de mettre ses interlocuteurs en furie. Il arrive tout de même qu'un troll soit inconscient de son rôle de troll: il est seulement entraîné par la griserie que procure à certains la sensation de mener les autres en bateau, de les faire tourner en bourrique.

À la fréquentation de mon plus récent troll, j'en ai profité pour faire la somme des connaissances que j'avais de leurs procédés. Cela m'a permis d'en dresser les principales caractéristiques psychologiques, que je propose ici.

Le troll ne veut pas discuter. Il veut faire sortir ses interlocuteurs de leurs gonds. Le but est de pouvoir ensuite poser en victime.

Le troll est de mauvaise foi, ment, tourne autour du pot, ne répond pas sur l'essentiel, tire sur tout ce qui bouge, et quand on se lasse, il accuse son adversaire de ne pas vouloir discuter.

Rien d'autre jamais ne pourra satisfaire le troll que la colère, l'impatience et les excès qu'elle entraîne chez ses interlocuteurs. Il s'en servira ensuite hors contexte pour essayer de disqualifier ces derniers.

Un troll fait des généralisations abusives et tente de convoquer en sa défense particulière des personnes qui ne sont absolument pas en cause dans les propos qu'il cite.

Il n'hésitera pas à se contredire d'une fois à l'autre, puisque rien ne compte pour lui que les écarts auxquels il espère vous mener. Un troll ira jusqu'à nier l'existence des trolls, soit parce qu'il est lui-même parfaitement ignorant, soit parce qu'il joue très consciemment son rôle de troll.

Le troll, qui est incapable de répondre aux arguments qu'on lui sert, reprend les faussetés déjà démenties et les affirme comme si elles étaient nouvelles. En ce sens, sa psychologie ne dépasse pas celle de l'enfant de deux ans.

Puisque le troll ment, s'accroche aux détails, n'a aucun intérêt pour la discussion véritable, il convient de ne pas s'adresser à lui. Lui répondre, c'est le nourrir. L'ignorer, c'est blesser son côté narcissique, ce qui est beaucoup plus efficace.

Je dois avouer qu'il faut croire beaucoup en la liberté d'expression pour laisser un troll se ridiculiser en long et en large sur sa page. C'est ennuyeux de voir ainsi polluer un fil de discussion.

Mais il reste que répondre à un troll, c'est se lancer à soi-même une injonction paradoxale qui consiste à vouloir convaincre quelqu'un qu'il a tort, alors que c'est le dernier de ses soucis et se demander à soi-même de tenir une argumentation raisonnée dans un contexte où la seule chose qui ne compte pas est la raison.

Analysez le troll, ne lui parlez pas.

Si vous tenez à ajouter un peu de gaieté dans le décor et à dépolluer l'environnement qu'il salit, intervenez en passant par-dessus sa tête:

--parlez des trolls en général;

--adressez-vous à tout autre qu'à lui et surtout pas sur les faussetés qu'il débite ni sur les faux arguments qu'il emploie;

--citez des proverbes;

--faites des déclarations issues de la sagesse des peuples, mais surtout ne le nourrissez pas.

Le troll s'alimente à la rage qu'il fait naître en vous. L'en priver, c'est l'affamer et le laisser dépérir.




9 juin 2013


N'existe que l'image


La psyché contemporaine est ainsi faite qu'il n'y a aucune place pour ce qui n'est pas attesté par une vidéo montrée mille fois ou, à tout le moins, une photo qui fait le tour des médias.

C'est la pensée que m'a suggéré la lettre de Paul-André Allard dans le courrier des lecteurs du journal Métro, publiée le vendredi 7 juin 2013.

Je cite l'affirmation qui y est faite: «Soir après soir, et ce, pendant des mois, des bandes de voyous armés de pierres et de cocktails molotov s'attaquaient aux policiers, saccageaient des locaux, bloquaient des ponts, fracassaient des vitrines.»

Il est remarquable que parmi les centaines de manifestations qui ont eu lieu, il y ait eu si peu de casse. Probablement, moins en fait, pendant ces centaines de démonstrations démocratiques que pendant la seule émeute du 9 juin 1993 à la suite de la victoire des Canadiens pour la coupe Stanley.

J'essaie en vain d'énumérer plus de trois établissements saccagés par des manifestants pendant le printemps Érable. Mais, les mêmes images revues mille fois ont multiplié par mille les dégâts. Il s'en trouve même parmi des gens dont je respecte pourtant habituellement le jugement pour me dire qu'ils en savent plus sur les manifs auxquelles j'ai participé parce qu'ils en ont vu un reportage de deux minutes à la télé.

N'ont pas été montrées mille fois les marches particulièrement pacifiques, bon enfant, joyeuses et solidaires qui ont émaillé ce printemps Érable.

On découvre aussi dans l'énumération de monsieur Allard des amalgames qui mettent sur le même pied les cocktails molotov (multipliés par mille), qui sont des actes criminels, et le blocage d'un pont qui est une manifestation démocratique d'usage courant en d'autres pays.

N'existe que l'image, plus encore n'existe que l'image dans la tête.

Mais un gouvernement sourd qui légitime la répression de la dissidence aboutira tôt ou tard à des bruits qu'on ne pourra qu'entendre, alors les images s'effriteront peut-être.




3 juin 2013


Les monstres politiques (la suite)


Le manque total d'éducation politique conduit aussi à ce retour désolant à la conception médiévale du parti, c'est-à-dire un groupe de gens qui s'agglutinent autour d'un champion. Parlez du Parti libéral à un quidam, il vous fera l'éloge ou la diatr